Les hommes de la guerre d'Orient 11: Le prince du Montenegro
Chapter 2
«II n'y a point de promesse sacrée parmi ces Turcs, mais pour l'amour de notre sainte foi, j'irai, dussé-je ne pas revenir.»
«Il fait seller son meilleur cheval, et part.
«Les perfides musulmans le laissèrent bénir l'église, puis ils le saisirent, et le menèrent, les mains liées derrière le dos, à Podgositsa.
«A cette nouvelle, tout le Zenta, plaine et montagne, se leva et vint dans la maudite Skakhar implorer Omer-Pacha, qui fixa la rançon de l'évêque à 3 000 ducats d'or. Pour compléter cette somme, de concert avec les tribus du Zenta, les Tsernogorstes durent vendre tous les vases sacrés de Tsetinié.
«Le vladika est élargi.
«En voyant revenir leur éclatant soleil, les montagnes ne purent retenir un cri éclatant de joie; mais Danilo, qu'affligeaient depuis longtemps les conquêtes spirituelles des Turcs, cantonnés dans le Tsernogore, et qui prévoyait l'apostasie de son peuple, demande en ce moment, aux tribus assemblées, de convenir entre elles du jour où les Turcs seront tous dans le pays attaqués et massacrés.
«A cette proposition, la plupart des _glavars_ se taisent; les cinq frères Martinovitj s'offrent seuls pour exécuter le complot. La nuit de Noël est choisie pour être la nuit du massacre, qui aura lieu en souvenir des victimes de Korsovo.
«L'époque fixée pour la sainte veille arrive, les frères Machinovitj allument leurs cierges sacrés, ils prient avec ferveur le Dieu nouveau-né, boivent chacun une coupe de vin à la gloire du Christ, et, saisissant leurs massues bénies, ils s'élancent à travers les ténèbres.
«Partout où il y a des Turcs, les cinq exécuteurs surgissent.
«Tous ceux qui refusent le baptême sont massacrés sans pitié, ceux qui embrassent la croix sont présentés comme frères au vladika.
«Le peuple, réuni à Tsetinié, salua l'aurore de Noël par des chants d'allégresse. Pour la première fois, depuis le jour de Korsovo, il pouvait s'écrier: «Le Tsernogore est libre.»
Aujourd'hui encore, les descendants des cinq Martinovitj chantent avec orgueil cette _piesma_ dans leurs banquets de fête.
X.
Au milieu des guerres qu'il soutenait contre les Turcs, luttes héroïques, mêlées de grands triomphes et de sanglants revers, le Monténégro restait inconnu des États de l'Europe; La Russie comprit la première quel parti elle pouvait tirer de ce peuple de soldats ardents et fanatiques dans ses combats contre la Turquie. Pierre Ier envoya un émissaire au Monténégro. Une _piesma_ raconte l'arrivée de cet agent, et les paroles que le tzar est censé adresser aux chefs de la montagne.
«Le Turc m'attaque avec toutes ses forces, pour venger Charles XII, et pour plaire aux potentats de l'Europe; mais j'espère dans le Dieu tout-puissant, et je me fie à la nation serbe, surtout aux bras des Tsernogorstes, qui certainement m'aideront à délivrer le monde chrétien, à relever les temples orthodoxes et à illustrer le nom des Slaves.
«Guerriers de la montagne Noire, vous êtes du même sang que les Russes, de la même foi, de la même langue, et d'ailleurs n'êtes-vous pas comme les Russes des hommes sans peur?
«Il importe donc peu que vous parliez la même langue pour combattre avec eux. Levez-vous tels que vous êtes, héros dignes des temps anciens, et restez ce peuple terrible qui n'a jamais de paix avec les Turcs.»
«A ces paroles du tzar slave, du grand empereur chrétien, tous brandissent leurs sabres et courent à leurs fusils.
«Il n'y a qu'une voix: Marchons contre les Turcs, et plus vite ce sera, plus nous en aurons de joie ... En Bosnie et en Hertzegovine, les Turcs sont défaits, et bloqués dans leurs forteresses. Partout, villes et villages musulmans sont brûlés, il n'est pas une rivière, pas un ruisseau qui ne se teigne du sang infidèle.
«Mais ces réjouissances ne durèrent que deux mois; elles se changèrent pour les Serbes en calamités, à la suite de la paix subite et forcée que le tzar Pierre dut conclure avec la Porte. Les Tsernogorstes furent pris d'un violent désespoir.
«Toutefois, ils restèrent en campagne, se montrant alors ce qu'ils sont aujourd'hui, buvant le vin et combattant le Turc.
«Et, tant qu'un d'eux restera en vie, ils se défendront contre qui que ce soit, Turcs ou autres. Oh! elle n'est pas une ombre, la liberté tsernogorste. Nul autre que Dieu ne pourrait la dompter, et, dans cette entreprise, qui sait si Dieu même ne se lasserait pas?»
Cette _piesma_ est intéressante, surtout parce qu'elle constate la première tentative des Russes pour asseoir leur influence au Monténégro. Ces souvenirs, d'une ancienne fraternité d'armes, on les invoque encore aujourd'hui; on invoque aussi la communauté de religion et d'origine; et l'empereur Nicolas Ier tient en ce moment aux Tsernogorstes le même langage que son aïeul Pierre Ier.
XI.
Traversons l'époque la plus triste de l'histoire du Monténégro, celle pendant laquelle, abandonné par Venise, il subit les épouvantables ravages des armées du vizir Kiouprili, pour arriver a l'année 1568, où une grande victoire le délivra des Turcs. A cette époque commence la lutte entre l'Autriche et la Russie pour dominer le gouvernement du Monténégro, lutte dans laquelle la conformité de religion a toujours donné de grands avantages à la Russie sur sa rivale.
L'influence française, toute nouvelle au Monténégro, éclipsa complètement l'influence russe tant que dura l'expédition dÉgypte. Les Grecs-Slaves saluèrent par des cris de sympathie l'humiliation que nos armées venaient d'infliger à l'islamisme; mais, lorsqu'on vit la France s'allier avec la Turquie, et le général Sébastiani défendre Constantinople, l'influence russe regagna tout le terrain qu'elle avait perdu.
La guerre commença entre nous et les Monténégrins, secondés par un corps moscovite. Le général Lauriston fut attaqué, en 1806, à Raguse; l'ennemi assiège Raguse et Kataro. Le général Molitor accourt avec 1600 hommes pour débloquer la place de Raguse, entourée par 13 000 hommes. Molitor n'hésite pas à fondre à la baïonnette sur un ennemi douze fois plus nombreux que lui. Les Russes plient, les Monténégrins sont enfoncés; Russes et Monténégrins pêle-mêle, laissant leurs armes et leur artillerie sur le champ de bataille, se sauvent sur la flotte. En 1807, la terrible défaite de Castel-Novo força les Monténégrins a demander une paix qui ne fut plus troublée jusqu'en 1813.
A cette époque, les Français abandonnèrent Kataro, où les Monténégrins établirent la capitale de leur État; mais l'archiduc ne veut point accepter le Monténégro comme puissance maritime, elle craint pour sa marine la concurrence de ce peuple actif et entreprenant. Une armée autrichienne partit pour expulser les Monténégrins des bouches du Kataro, dont le congrès de Vienne avait donné la possession à la maison de Habsbourg.
En 1820, les Turcs entreprennent, contre le Monténégro une nouvelle campagne, dans laquelle ils sont battus.
Dix ans après meurt, à l'âge de 80 ans, le vladika Pierre, qui gouvernait depuis un demi-siècle le Monténégro.
XII.
Pierre I'er fut le véritable fondateur de l'État monténégrin; ferme, patient, habile, doué en même temps d'une douceur d'apôtre et d'un courage de héros, ce vladika soutint son pays dans les crises de tout genre qu'il eut à subir pendant les cinquante années de son règne.
Son neveu, qu'il avait choisi pour successeur, fut salué du titre de vladika par tous les chefs réunis sur la colline d'Ivo le Noir; il prit le nom de Pierre II, et partit en 1833 pour recevoir à Saint-Pétersbourg la consécration épiscopale. Il n'était que diacre quand son oncle mourut. Pendant ces trois années, il défendit son pays contre de nouvelles entreprises des Turcs. La nécessité où se trouvait le sultan de réprimer la révolte du vice-roi d'Égypte, le força de rappeler son vizir du Monténégro, et de diriger son armée sur la Syrie.
Le pouvoir, longtemps partagé entre le gouvernement civil et l'évêque, avait fini par appartenir complètement à ce dernier. Un parti se forma pour reconstituer l'État sur ses anciennes bases, et ressusciter la charge de gouverneur. Ce parti fut battu, et Pierre II, libre pour le moment de toute complication intérieure et extérieure, put mettre la dernière main à l'œuvre de la réforme du pays entreprise par son oncle Pierre Ier.
Pierre II exerça jusqu'en 1838, une dictature pacifique sur ses concitoyens époque à laquelle le législateur dut faire place au guerrier.
XIII.
Le Monténégro, environné presque de tous côtés par la mer, qu'il voit, qu'il touche pour ainsi dire, ne peut se frayer un libre passage jusqu'à ses rivages. Le congrès de Vienne a cru devoir fermer de ce côté toute issue vers la mer. Le Monténégro n'a point de port, ce qui rend les montagnards tributaires de l'Autriche pour un grand nombre d'objets de consommation et surtout pour le sel.
La possession de Kataro est toujours l'idée fixe, l'espoir permanent des Monténégrins. C'est là qu'il faut chercher la véritable cause de la levée de boucliers de 1838, et non point dans la question de délimitation de territoire qui lui servit de prétexte.
De nombreux combats eurent lieu entre les impériaux et les Tsernogorstes, sans amener de grands résultats. Pour en finir, l'Autriche et le Monténégro résolurent de s'en rapporter à l'arbitrage de la Russie; la paix fut signée grâce à la médiation de cette puissance; mais les Monténégrins avaient manqué le but pour lequel ils avaient pris les armes, ils ne possédaient pas de station maritime; la paix fut donc, dans la montagne Noire, le sujet des plaintes passionnées, des regrets patriotiques d'une foule de guerriers.
XIV.
Le capitaine du génie: Kovalevski résidait alors dans le Monténégro en qualité d'agent russe. Slave de cœur et de naissance, cet officier rêvait de faire du Tsernogore, devenu pour lui comme une seconde patrie, une espèce de rendez-vous commun d'où tous les patriotes slaves s'élanceraient un jour pour conquérir l'Europe.
L'Autriche s'effraya des menées de cet illuminé slave et s'en plaignit à la Russie qui, sachant s'assouplir aux circonstances, désavoua son agent, et lui ordonna de se rendre à Vienne pour offrir des explications et des excuses au cabinet de Schœnbrunn.
Kovalewski revint au Monténégro; il avait fini par se considérer comme un des enfants de cette terre guerrière, et c'est lui qui dressait les plans de campagne des montagnards contre l'Hertsegovine et l'Albanie, musulmane. Une guerre sans merci ni trêve a lieu contre ces peuples. On en pourra juger par le fragment suivant:
«Le bey Hassan est en campagne avec quarante compagnons, il franchit la frontière, mais voilà qu'il passe auprès d'un rocher sur lequel Marco était posté avec trois braves.
«Marco ajuste le bey Hassan qui tombe sans mouvement sur l'herbe.
«Jetez vos armes, et mettez vos mains derrière le dos où vous êtes tous morts!» crie aux Turcs consternés le terrible Marco.
«Les Turcs obéissent, et descendant de son embuscade, Marco les lie tous, prend la carabine du bey Hassan, et pousse devant lui, comme du bétail, ses quarante prisonniers jusqu'au village de Tsernitsa.
«Là, dédaignant une énorme rançon que ses captifs lui promettent, il les décapite tous dans la cour du tribunal de sa tribu, et orne de leurs têtes la koula du Secdar.
«Que Dieu donne à Marco bonheur et santé!»
Le poète populaire prend peut-être un peu trop facilement son parti de ce massacre. Une telle manière de faire la guerre n'aurait point la sympathie des nations civilisées. Heureusement de grands changements s'opèrent de jour en jour dans les mœurs militaires et civiles des Monténégrins; ces changements sont dus à l'influence salutaire du vladika Pierre II, homme distingué par son intelligence et par son éducation, auteur d'un volume de vers intitulé l'_Ermite de Tsetinié_, politique habile, administrateur résolu dont les efforts persévérants ont singulièrement rapproché le Monténégro des autres pays de l'Europe au point de vue de la civilisation.
Pierre II est parvenu à détruire ces _vendette_ qui constituaient, sous le nom de _kroine_, une sorte de droit à la vengeance, et les enlèvements des jeunes filles _otmitsa_, dont l'usage, emprunté aux époques de barbarie, s'était perpétué jusqu'à nos jours.
Le gouvernement, depuis Pierre II, se compose d'un _soviet_ (sénat), dont les membres sont élus par le peuple, mais qui ne peuvent siéger que lorsque leur élection a été confirmée par le vladika. Les _sovietniks_ (sénateurs) sont logés et nourris aux frais de l'État. Ils reçoivent en outre un traitement annuel de 200 fr. par tête.
Les actes du gouvernement doivent être soumis à la délibération du soviet, et publiés ensuite selon la formule romaine: AU NOM DU SÉNAT ET DU PEUPLE TSERNOGORSTE.
Telle était la situation du Monténégro lorsque Danilo Petrovitj, à la mort de Pierre II, ceignit la toge de vladika.
XV.
Le 17 mai 1850 au matin, les quatre canons qui défendent l'approche du monastère où réside le souverain du pays, saluèrent de 121 coups la sortie de la grande procession en tête de laquelle marchait le nouveau vladika vêtu des habits pontificaux, portant en baudrier un magnifique damas couvert de pierres précieuses.
Les quatre canons qui saluaient l'avènement de Danilo ont été pris aux Turcs. Le Tsernogorste aime à entendre leurs détonations, que l'écho de la montagne Noire répercute de vallée en vallée. Les Monténégrins mêlaient des cris de joie au fracas de l'artillerie.
Entouré de trente _perianitj_ (guerriers ornés de plumet) qui lui servent de garde et qui appartiennent aux plus illustres familles de la montagne, le vladika sort de l'église, placée à côté de la poudrière et se dirige du côté de la _Riznitsa_. C'est ce qu'on pourrait appeler la salle du trône et le garde-meuble de la couronne; c'est là qu'on conserve les armes des vieux héros tsernogorstes, les trophées enlevés aux pachas turcs.
Dans cette résidence, moitié militaire, moitié sacerdotale, on voit côte à côte un clocher, une imprimerie, une poudrière. Les ouvriers de l'imprimerie font pleuvoir sur la foule des bulletins de la cérémonie qui va avoir lieu.
Maintenant, de cette longue maison bâtie en pierre mais recouverte de chaume, voyez sortir cette file de guerriers à l'aspect grave et majestueux. Ce sont les sovietniks qui se rendent à la _Riznitsa_ où ils feront cortège au vladika.
Tous les moines et popes du Monténégro sont convoqués pour la cérémonie de l'investiture. C'est au bruit de leurs cantiques qu'elle s'accomplit. Le plus âgé des caloyers met ordinairement la toque sur la tête du vladika. Un mois après son intronisation au Monténégro, il est d'usage maintenant que l'évêque du Monténégro se rende à Saint-Pétersbourg pour y solliciter du patriarche une espèce de consécration et de confirmation de son autorité spirituelle.
XVI.
C'est en 1850 que Danilo a remplacé, comme vladika, son oncle Pierre II.
Le nouveau prince du Monténégro a trouvé le gouvernement dans une de ces crises qu'amènent toujours les grandes réformes. Pierre II s'était donné la tâche d'introduire la civilisation européenne dans son pays, il avait voulu en faire un État soumis à des lois régulières, payant à des époques fixes un impôt réglé d'avance, rentrant, pour les questions de paix ou de guerre, dans les conditions des gouvernements ordinaires. Cette grande entreprise était presque à moitié terminée lorsque Pierre II mourut.
Dans quelle mesure devait-il suivre les errements de son oncle? Telle est la première question que le nouveau vladika dut se poser.
Il ne faut pas perdre de vue que le Monténégro, ainsi que nous l'avons dit en commençant, est un pays de proscrits, d'_ouskoks_; il puise une partie de sa force dans cette vieille franchise, dont il est en possession, de donner asile à tous ceux qui souffrent et qui sont persécutés par les gouvernements limitrophes.
Ce petit peuple, animé par la foi religieuse, toujours debout contre les Turcs, faisant subir aux armées musulmanes les plus humiliants revers, vaincu lui-même souvent, mais jamais écrasé, présente un spectacle héroïque et vraiment digne de l'histoire.
Supprimez les ressorts de liberté et de religion qui font mouvoir le caractère national, aussitôt le Monténégrin perd sa physionomie particulière, il ne sait plus où puiser la force qui doit le faire vivre, il est fini comme homme et comme peuple.
D'un autre côté, en ne faisant aucune concession à l'esprit moderne, en restant dans la barbarie primitive, il s'attire l'inimitié irréconciliable de sa puissante voisine l'Autriche, il se trouve obligé de soutenir contre elle une lutte dans laquelle il doit succomber tôt ou tard.
C'est donc entre ces deux écueils que le gouvernement du Monténégro doit naviguer.
Danilo possède toutes les qualités nécessaires à l'exécution de cette politique de pondération et d'équilibre. Jeune encore, ayant reçu une excellente éducation, connaissant pour les avoir visitées, les cours d'Autriche et de Russie, persuasif, éloquent, aimant son pays, il exerce sur ses compatriotes une influence égale à celle de son prédécesseur.
Pierre II était poète. On a de lui plusieurs ouvrages remarquables, entre autres:
Un poème remarquable par la vigueur et la vérité des scènes populaires, _Stjepan Mail_ ou Étienne le Petit, imposteur hardi qui parvint, en trompant la crédulité naïve des Monténégrins, à se faire passer pour le tzar Pierre III.
_Oledo_ (miroir), recueil des chants populaires serbes.
_Gorski vjenac_ (fleurs de la montagne), volume qui renferme un grand nombre de _piesmas_ détachées, pleines de grâce et de fraîcheur.
Danilo cultive aussi les muses. Il a publié des vers, et l'imprimerie nationale de Tsetinié a livré à la publicité divers ouvrages des littératures étrangères, traduits en monténégrin par le souverain du pays.
XVII.
La haine du Turc ne s'éteint jamais au cœur du Monténégrin; il faut même, de temps en temps, qu'elle trouve une issue. De là des expéditions ou _tchetas_ très-souvent renouvelées sur le territoire ennemi.
Le vladika est impuissant à les empêcher. La réforme de Pierre II n'est pas encore établie d'une façon tellement solide qu'elle laisse toute liberté d'action au gouvernement. Trois révoltes successives eurent lieu en 1833, 1835 et 1841. Elles furent réprimées dans le sang.
Pierre II avait créé, pour assurer l'exécution de ses décrets, une troupe de gendarmerie mobile, connue dans le pays sous le nom de _guardia_. Cette garde, qui aurait pu rendre de grands services, y était sans cesse entravée dans l'exercice de ses fonctions par le respect inviolable des Orientaux pour le foyer domestique. Renfermé chez lui, le coupable échappait à la répression. Pierre II ordonna qu'on mît le feu à la maison du révolté, puisqu'on ne pouvait s'emparer de sa personne. Il périssait ainsi dans les flammes ou parvenait à se réfugier chez les Turcs. Dès lors il perdait sa nationalité et ses biens étaient confisqués.
Ces moyens de répression barbare et que nous nous garderons bien de justifier, témoignent de la force qu'ont encore les anciens préjugés sur cette terre à demi sauvage. Ce n'est qu'avec une prudence excessive que doit procéder le pouvoir; il s'exposerait infailliblement à des révoltes semblables à celles dont nous venons de parler, s'il s'opposait aux _tchetas_ et voulait les rendre absolument impossibles.
C'est une de ces _tchetas_ qui amena, en 1852, Omer-Pacha à la tête d'une armée turque sur la frontière du Monténégro.
Le colonel Kovalevski, cet infatigable propagandiste russe dont nous avons entretenu nos lecteurs, avait préparé et dirigé cette levée de boucliers contre la Turquie. La Russie voulait engager les hostilités pour susciter des embarras à la Porte au moment où, par l'envoi du prince Menchikof, elle allait soulever la question du protectorat.
L'Autriche empêcha la lutte.
Cette puissance ne saurait voir d'un bon œil tout ce qui peut donner de la vie et du mouvement à la nationalité slave. La moindre étincelle jetée sur les provinces serbes peut allumer un incendie. L'Autriche intervint pour éteindre le feu. La Porte sut éloigner son armée de la frontière du Monténégro, et les Monténégrins se virent obligés à rentrer dans leur territoire.
On voit par ce que nous venons de dire combien la paix, quand elle existe, doit être menacée et précaire entre les deux pays.
XVIII.
L'année dernière une foule nombreuse de montagnards était réunie sur la plate-forme de Tsetinié, pour assister à l'exécution d'un meurtrier.
Autrefois le droit de vengeance (krvina), exercé par les parents de la victime, représentait la vindicte publique. Aujourd'hui c'est le sénat qui prononce la peine de mort au nom de la société.
Cette pénalité toute nouvelle excite encore de vives répugnances au Monténégro; on est obligé pour l'appliquer, de l'adoucir encore et de laisser aux condamnés des chances de s'y soustraire.
Lorsqu'une sentence de mort a été prononcée, chaque tribu fournit deux guerriers qui se rendent avec leur fusil chargé sur le lieu du supplice. Le condamné est placé à quarante pas du groupe chargé de le fusiller. Cinquante balles sont dirigées à la fois contre sa poitrine; ses parents ne pourront pas savoir qui l'a frappé. La vendetta est donc impossible.
Si par hasard il n'est que blessé, la peine est subie, le meurtrier est gracié.
Si par miracle il échappe, il devient libre et passe chez les Ouskoks. Désormais il fait partie de leurs bandes.
Le gouvernement attache une grande importance à faire fonctionner cette pénalité imparfaite sans doute, mais qui est bien préférable aux anciens procédés de justice barbare et sommaire en usage dans le pays.
Cette fois, le criminel était un montagnard qui jouissait d'une grande importance dans sa tribu à cause de sa bravoure.
Le peuple remplissait la plate-forme. Le piquet d'exécution allait paraître, lorsqu'on vit le colonel Kovalevski traverser la place et entrer dans la maison du vladika.
Aussitôt le bruit se répandit qu'il allait solliciter la grâce du condamné.
En effet, l'officier russe, après les saluts d'usage, prit place sur un divan auprès de l'évêque, qui lui dit aussitôt:
«Pourquoi as-tu voulu me voir?
--Parce que j'ai une grâce à te demander.
--Laquelle?
--La grâce de cet homme qu'on va fusiller.
--Tu sais qu'il a tué.
--Je sais aussi qu'il porte sur sa poitrine une croix qui lui a été donnée par notre maître et notre père spirituel le tzar. Il ne faut pas que cet homme meure; le moment n'est pas loin où, dans le Tsernogore, on aura besoin de braves comme lui.»
Nous devons à l'obligeance d'un voyageur qui arrive du Monténégro la communication d'un journal inédit auquel nous empruntons les détails qu'on vient de lire. Le vladika ne put refuser aux instances du colonel la grâce du meurtrier.
Aussitôt que cette nouvelle se fut répandue, la foule fit retentir l'air de ses acclamations: «Vive la Russie! vive le tzar! vive notre père!»
Kovalevski avait parlé d'un moment peu éloigné où le besoin des braves se ferait sentir au Monténégro. Nous avons eu le mois dernier l'explication de ces paroles.
Maintenant laissons parler le journal de notre voyageur.
XIX.
11 MARS.--J'arrive du _soviet_ (maison du sénat). Les sénateurs vont bientôt entrer en séance. Je peux compter sous un hangar les ânes et mulets qui les ont conduits. Ici un cheval est presque un objet de curiosité.
Le vladika sort de sa maison entouré de sa garde, et entre dans le _soviet_. Pour représenter la publicité des assemblées délibérantes européennes, j'ai persuadé au vladika qu'il convenait de me laisser assister à la séance. J'ai obtenu la permission de me tenir debout derrière la porte d'entrée. C'est là ma tribune.
Je m'aperçois que le colonel Kovalevski occupe déjà une place derrière le banc sénatorial.
Les sénateurs arrivent par groupes, et, après avoir suspendu leurs armes à la muraille, ils s'asseyent sur un banc circulaire de pierre, recouvert d'un tapis.
Un âtre, creusé dans la terre, au milieu même du cercle, promène les reflets de sa flamme sur la figure des pères conscrits.