Les hommes de la guerre d'Orient 11: Le prince du Montenegro

Chapter 1

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LES HOMMES DE LA GUERRE D'ORIENT

LE PRINCE DU MONTÉNÉGRO

PAR EDMOND TEXIER

PARIS LIBRAIRIE D'ALPHONSE TARIDE GALERIE DE L'ODÉON 1854

DANILO, PRINCE DU MONTÉNÉGRO.

I.

Dans le sujet que nous allons entreprendre, l'histoire du pays et l'histoire de celui qui le gouverne se confondent tellement qu'il est impossible de les séparer. Elles s'expliquent l'une par l'autre. L'histoire du vladika et celle du Monténégro ne forment qu'une seule histoire; on connaîtrait mal le souverain si on n'était pas familiarisé avec le peuple.

D'ailleurs le Monténégro, qui semble appelé à jouer un rôle si important dans la question d'Orient, est presque inconnu en France. On n'a, sur cette contrée, que quelques articles isolés et un ouvrage publié en 1820 par le colonel Vialla de Sommières. On comprendrait mal la situation présente et l'avenir du Monténégro, si on n'avait une idée bien nette de son passé.

II.

Le Monténégro ou Tsernogore, quoique formant depuis la fin du XVIIIe siècle, un État indépendant, n'est point cependant ce qu'on peut appeler un pays constitué d'une façon régulière. C'est une nation composée d'éléments divers, un peuple de proscrits qui l'habite. Le Monténégro est le vaste lieu d'asile de tous les proscrits de la race serbe. Ses montagnes sont placées comme une espèce de ligne de démarcation entre le monde slave et le nôtre.

Les Monténégrins eux-mêmes n'ont que des notions très confuses sur l'étendue de leur territoire et sur le chiffre de leur population. La _grlitza_, almanach officiel de Tsetinié, capitale du pays, évaluait, en 1835, ce chiffre à près de 100 000 âmes; le Monténégro s'est étendu depuis cette époque, et on peut porter à un maximum d'environ 130 000 le total des habitants.

Le Monténégro est divisé en quatre arrondissements (_nahias_); chacun de ces arrondissements peut mettre sur pied un nombre de guerriers déterminé d'avance.

Les sept montagnes qui environnent le Monténégro forment, sous le nom de _Berda_, un territoire particulier qui cependant est attaché à son voisin par les liens d'une espèce de confédération.

III.

Les Monténégrins sont en majorité schismatiques; ils font cependant preuve de plus de tolérance que leurs coreligionnaires de la Serbie, de la Grèce et de la Russie. Les catholiques latins exercent en paix leur culte; les Turcs eux-mêmes ont une mosquée au Monténégro; ils forment dans le pays une tribu qui a les mêmes droits et la même liberté que les autres.

Les couvents sont assez nombreux au Monténégro; on cite parmi les plus remarquables, ceux d'Ostrog et de Maratcha. Entrez dans un de ces couvents où l'on accueille le voyageur avec une hospitalité pleine de bienveillance, vous y trouverez tout au plus une vingtaine de moines. Un seul religieux occupe le grand couvent de Tsetinié.

Le clergé séculier se compose de 200 popes environ. Ces prêtres ont adopté le costume des guerriers; ils font partie des expéditions, et comme l'Église grecque, ainsi que l'Église latine a horreur du sang, ils ont des masses d'armes dont ils se servent pour assommer l'ennemi quand ils sont las de prier pour leurs frères ou de les exciter au combat.

Le clergé régulier, au contraire, vit dans une paix et une austérité profondes. Le moine monténégrin s'habille, comme le caloyer grec, d'une longue robe de soie noire; aussi les Turcs ont-ils l'habitude de désigner le vladika du Monténégro sous ce titre: _le noir Caloyer_. La coiffure des moines du Monténégro est un fez rouge entouré d'une étoffe de soie noire en forme de turban.

Les Monténégrins ont généralement des sentiments religieux assez vifs et assez profonds. Cependant ils ne suivent pas toujours avec une régularité parfaite les règles extérieures du culte. Dans notre langage, on dirait des Monténégrins qu'ils ne pratiquent pas. L'Église, d'ailleurs, repousse des sacrements tout montagnard nourrissant une haine violente contre le prochain; si cette haine n'a pas craint de se satisfaire, le coupable ne pourra pas mettre les pieds dans une église avant d'avoir expié publiquement sa faute ou son crime.

IV.

La famille est la base de la société dans cette république patriarcale du Monténégro. Chaque famille choisit un chef auquel elle obéit aveuglément. Les membres d'une même famille ne se séparent presque jamais, aussi les familles deviennent-elles quelquefois assez nombreuses pour peupler un village assez vaste d'individus sortis du même sang, portant le même nom, et ne se distinguant entre eux que par le prénom.

Cet esprit de famille, qui a de grands avantages, offre cependant aussi des inconvénients réels. S'il établit une solidarité puissante entre les membres de la famille en particulier, il crée également, entre les familles en général, une foule de ces haines vivaces et implacables que les générations transmettent aux générations.

Il y a sans doute au Monténégro, comme partout ailleurs, des pauvres et des riches, mais cette différence entre les fortunes ne détruit pas le sentiment d'égalité profondément enraciné au cœur des Monténégrins. Les mendiants sont inconnus dans ce pays. Le pauvre emprunte au riche, et finit toujours par s'acquitter.

V.

La guerre est l'occupation favorite du Monténégrin, la guerre contre le Turc surtout. C'est là la guerre sainte, la croisade qui lui vaudra le pardon de ses péchés et les jouissances du paradis. On voit les vieillards suivre leurs fils marchant contre les infidèles, et se faisant porter pour tirer un dernier coup de fusil en l'honneur du Christ. Les infirmes eux-mêmes se lèvent au bruit de la bataille, et les enfants courent au combat, sinon pour frapper, du moins pour charger les armes des combattants.

_Tes aïeux sont morts dans leur lit_, est la plus grossière injure qu'on puisse adresser à un guerrier monténégrin; c'est _le noir meurtrier_ qui l'a frappé, disent-ils, en parlant d'un homme qui a succombé à une mort naturelle; ils s'éloignent en se signant dévotement, et en priant Dieu qu'il les fasse mourir sur le champ de bataille.

Nulle part la femme n'est plus respectée qu'au Monténégro, non pas que ce respect aille jusqu'à l'exempter du travail manuel, ce qui est impossible chez un peuple presque exclusivement guerrier; mais personne ne se permettrait d'attenter à l'honneur d'une femme. L'idée de séduction par la ruse ou par la violence, est complétement inconnue des Monténégrins, ils ne sauraient comprendre l'amour en dehors du mariage. La femme qui tue un homme pour avoir violé sa promesse de mariage, est d'avance acquittée.

La chanson suivante, qui fait partie des poésies populaires, donne une idée parfaite du rôle que la femme joue au Monténégro.

LA TSERNOGORSTE.

«Un haïdouk se lamente, et crie sur la montagne: Pauvre Stanicha, malheur à moi qui t'ai laissé tomber sans vengeance!

«Du fond de la vallée de Tsousi, l'épouse de Stanicha entend ces cris, et comprend que son époux vient de périr.

«Aussitôt, un fusil à la main, elle s'élance, l'ardente chrétienne, et gravit les verts sentiers que descendaient les meurtriers de son mari, quinze Turcs conduits par Tchenghitj-Aga.

«Dès qu'elle aperçoit Tchenghitj-Aga, elle tire et l'abat. Les autres Turcs, effrayés de l'audace de cette femme héroïque, s'enfuient et la laissent couper la tête de leur chef, qu'elle emporte dans son village.

«Bientôt Fati, veuve de Tchenghitj, écrit une lettre à la veuve de Stanicha:

«Épouse chrétienne, tu m'as arraché les deux yeux en tuant mon Tchenghitj-Aga; si donc tu es une vraie Tsernogorste, tu viendras demain, seule, à la frontière, comme moi j'y viendrai seule, pour que nous mesurions nos forces, et voyions qui de nous deux fut la meilleure épouse.»

«La chrétienne quitte ses habits de femme, revêt le costume et les armes enlevés à Tchenghitj, prend son yatagan, ses deux pistolets et sa brillante carabine, monte le beau coursier de l'aga, et se met en route à travers les sentiers de Tsousi, en criant devant chaque rocher:

«S'il se trouve ici caché un frère tsernogorste, qu'il ne me tue pas, me prenant pour un Turc, car je suis une enfant du Tsernogore.»

«Mais en arrivant à la frontière, elle vit que la perfide musulmane avait amené avec elle son parrain, qui, montant un grand cheval noir, s'élança furieux sur la veuve chrétienne.

«Celle-ci l'attend sans s'effrayer; d'une balle bien dirigée, elle le frappe au cœur, puis lui coupe la tête; alors, atteignant la Turque dans sa fuite, elle l'amena à Tsousi, où elle en fit sa servante, l'obligeant à chanter pour endormir, dans leur berceau, les enfants orphelins de Stanicha.

«Et, après l'avoir eue ainsi à son service durant quinze années, elle renvoya la Turque libre parmi les siens.»

Vivant dans une république de proscrits et de soldats, les femmes monténégrines ont dû se façonner aux nécessités de la vie commune; manier le fuseau et le pistolet, travailler et combattre, voilà leur double existence.

VI.

A l'entrée de chaque cabane, des chiens énormes, sentinelles vigilantes, veillent sur l'habitation du montagnard. Approchez néanmoins sans crainte; ces chiens si terribles, si féroces en apparence, savent reconnaître le voyageur. Si vous avez soif, si vous avez faim, frappez à cette porte, le maître de la maison s'empressera de vous ouvrir, et de partager avec vous tout ce qu'il possède. La tribu des Niégouchi est renommée pour son art de fumer la viande de chèvre et de mouton; vous goûterez donc à la _castradina_, ce mets national du Monténégrin; votre hôte, si vous n'avez pas faim, vous présentera lui-même la pipe et le café. Au départ, donnez-lui une poignée de main, c'est tout ce qu'il demande; ayez soin de décharger vos armes en vous éloignant, c'est un signe de remercîment et une marque d'honneur auxquels il sera très-sensible.

VII.

Le Monténégrin, loin d'avoir la rudesse et la grossièreté qui sont l'ordinaire partage des peuples militaires, est, au contraire, fin, intelligent, habile, on pourrait presque dire diplomate. Il a même une réputation de négociant consommé. Les voyageurs prétendent que la vie militaire est bien plutôt pour le Monténégrin la suite d'une position géographique que le résultat d'un penchant naturel. Voyez, disent ces voyageurs, quelle patience, quels efforts ont dû déployer les laboureurs monténégrins pour couvrir leurs abruptes sommets, leurs déserts pierreux de champs, de moissons, de vignes et de vergers? Le Monténégrin aime l'agriculture, il s'y livre avec une espèce de passion; chasseur, pêcheur, ouvrier habile en outils, en ustensiles, en pipes, en tabatières, ouvrez-lui un débouché vers la mer, et vous verrez l'industrie régner dans ses montagnes; et peut-être ne tardera-t-elle pas à y faire son apparition.

Tant que l'Autriche sera maîtresse des bouches du Cattaro, il est impossible, sans se faire de bien grandes illusions, de croire à l'avenir industriel du Monténégro.

Comme tous les montagnards, le Monténégrin est fanatique du sol natal. Loin de ses rocs calcinés, il s'étiole, il languit, il meurt; c'est le pin sauvage de la montagne, qui ne peut naître ni verdir dans la vallée.

Au pied de la tour d'Obod, un des plus vieux monuments du pays, dans une sombre et profonde caverne, dort Ivo, le héros et le fondateur de la nation. Quand la mer bleue et Kataro auront été rendus aux Monténégrins, alors Ivo sortira de son sommeil magique et se mettra de nouveau à la tête de ses fils, et renverra les Germains dans leurs humides et nuageuses contrées.

En attendant, le Monténégro se contente de maintenir son indépendance. Les tribus ou _plèmes_ qui forment la nation sont au nombre de neuf, formant autant de divisions territoriales, de _comtés_ comme disent les Allemands; les chefs de ces tribus sont assez souvent héréditaires.

Les villages sont rares dans ce pays et composés d'un petit nombre d'habitations; on ne compte au Monténégro qu'une seule ville, _Niégouchi_, si on peut donner ce nom à une agglomération de quelques habitations occupées par les principales familles du pays. Niégouchi est, pour ainsi dire, la ville sainte, le berceau du Monténégro. On y montre la maison occupée par les fondateurs de la république, par les ancêtres de la famille actuellement régnante, maison simple du reste, et qui ne se distingue de celle des autres habitants que par ses dimensions un peu plus considérables.

Le vladika et le sénat siègent dans la forteresse de Tsetinié, située sur le plateau d'une haute montagne, au pied de laquelle s'étend une immense plaine. C'est dans cette forteresse que se réunissent les assemblées populaires, qui ont lieu tous les ans.

VIII.

Le Monténégro a dans les _piesmas_ une littérature avec laquelle on pourrait facilement reconstruire toute son histoire. Un grand nombre de ces chansons populaires célèbrent les hauts faits de cet Ivo, dit le Noir (Tsernoï), dont nous avons parlé, et qui a donné son nom au pays (Tsernogore).

C'est en dépouillant ces _piesmas_ qu'on est parvenu à retracer les annales du Monténégro. C'est vers 1500 seulement que le pays est habité par une population permanente. Auparavant le Monténégro n'était, comme nous l'avons dit, qu'un immense lieu de refuge, d'abord pour l'_haïdouck_, c'est-à-dire pour le bandit, ensuite pour l'_ouskok_; c'est le nom du proscrit, de l'exilé, qui fixe enfin sa résidence quelque part. Au XIVe siècle les ouskoks se trouvèrent assez nombreux pour passer à l'état de peuple et pour fonder une nationalité. Rome n'eut pas d'autre origine.

Ivo le Noir, après avoir battu Mahomet II et rendu les services les plus grands à la république de Venise, finit enfin par éprouver de graves revers. Forcé de fuir devant ses ennemis, il transporta les reliques et les religieux du couvent et de la citadelle de Jabliak, et choisit la position presque imprenable de Tsetinié pour y construire l'église et la forteresse, qui sert encore de résidence au chef du pays. Là il brava longtemps encore la puissance des Turcs et leur fit essuyer de sanglants désastres.

Le souvenir d'Ivo le noir est encore vivant au Monténégro; une foule de sources, de fontaines, de monuments ruinés, de rocs isolés portent le nom du héros tsernogorste. Il maria son fils à la fille du doge de Venise, s'il faut en croire la piesma suivante.

Ivo écrit une longue lettre au doge de la grande Venise:

«Écoute-moi, doge, comme on dit que tu as chez toi la plus belle des roses, de même il y a chez moi le plus beau des œillets. Doge, unissons la rose avec l'œillet.»

Le doge vénitien répond d'un ton flatteur; Ivo se rend à la cour, emportant trois charges d'or pour courtiser au nom de son fils la belle Latine.

Quand il eut prodigué son or, les Latins convinrent avec lui que les noces auraient lieu aux prochaines vendanges.

Ivo, qui était sage, proféra en partant des paroles insensées: «Ami et doge, lui dit-il, tu me reverras bientôt avec six cents convives d'élite, et s'il y en a un seul parmi eux qui soit plus beau que mon fils Stanicha, ne me donne ni dot ni fiancée.» Le doge, réjoui, lui serre la main et lui présente la pomme d'or[1]. Ivo retourne dans ses États.

[Footnote 1: Selon M. Cyprien Robert, auquel nous devons l'élégante traduction de ces _piesmas_, la pomme est encore, pour ces peuples slavo-grecs, comme au temps de Pâris et d'Hélène, le symbole de l'hymen et de la beauté.]

Il approchait de son château de Jabliak quand, du haut de la tour aux élégants balcons, dont le soleil couchant faisait étinceler les vitres, sa fidèle compagne l'aperçoit.

Aussitôt elle s'élance à sa rencontre, couvre de baisers le bas de son manteau, presse sur son cœur ses armes terribles, les porte de ses propres mains dans la tour et fait présenter au héros un fauteuil d'argent.

L'hiver se passa joyeusement, mais le printemps fit éclater, sur Stanicha la petite vérole, qui lui laboura le visage en tous les sens.

Quand aux approches de l'automne le vieillard eut rassemblé ses six cents convives, il fut, hélas! facile de trouver parmi eux un jeune homme plus beau que son fils. Alors son front se couvre de rides, ses noires moustaches qui atteignaient ses épaules s'affaissent.

Sa compagne, instruite du sujet de sa douleur, lui reproche l'orgueil qui l'a poussé de s'allier aux superbes Latins. Ivo, blessé de ces reproches, s'emporte comme un feu vivant. Il ne veut plus entendre parler de fiançailles et congédie les convives.

Plusieurs années s'écoulèrent; tout à coup arrive un navire avec un message du doge. La lettre tomba sur les genoux d'Ivo, elle disait:

«Lorsque tu enclos de haies une prairie, tu la fauches, ou tu l'abandonnes à un autre, afin que les neiges d'hiver n'en gâtent pas l'herbe fleurie. Quand on demande en mariage une belle et qu'on l'obtient, il faut venir la chercher, ou lui écrire qu'elle est libre de prendre un autre engagement.»

Jaloux de tenir sa parole, Ivo se décide enfin à aller à Venise; il réunit tous ses frères d'armes, et toute la jeunesse. Il veille à ce que les jeunes hommes viennent chacun avec le costume particulier de sa tribu, et que tous soient parés le plus somptueusement possible. Il veut, dit-il, que les Latins tombent en extase quand ils verront la magnificence des Serbes. «Ils possèdent bien des choses, ces nobles Latins! ils savent travailler avec art les métaux, tisser des étoffes précieuses; mais ce qu'il y a de plus digne d'envie leur manque, ils n'ont point le front haut, le regard souverain des Tsernogorstes.»

Voyant les six cents convives rassemblés, Ivo leur raconte l'imprudente promesse qu'il avait faite au doge, et la punition céleste qui l'avait frappé dans la personne de son fils, et il ajouta:

«Voulez-vous, frères, que pendant le voyage nous mettions quelqu'un de vous à la place de Stanicha, et que nous lui laissions en retour la moitié des présents qui lui seront offerts comme au vrai fiancé?»

Tous les convives applaudirent à cette ruse, et le jeune vaïvode de Dulcigno, Okenovo Djouro, ayant été reconnu le plus beau de l'assemblée, fut prié d'accepter le travestissement. Djouro s'y refusa longtemps, il fallut pour le faire consentir le combler des plus riches dons.

Alors les convives couronnés de fleurs s'embarquèrent; ils furent à leur départ salués par toute l'artillerie de la montagne Noire, et par les deux énormes canons appelés _Kernio_ et _Selenko_, qui n'ont point leurs pareils dans les sept royaumes francs ni chez les Turcs.

Le seul bruit de ces pièces fait fléchir le genou aux coursiers, et renverse sur la poussière plus d'un héros.

Arrivés à Venise, les Tsernogorstes descendent au palais ducal. La noce dure toute une semaine, au bout de laquelle Ivo s'écrie: «Ami doge, nos montagnes nous rappellent.»

Le doge se levant alors, demande aux conviés où est le fiancé Stanicha? Tous lui montrent Djouro. Le doge donne donc à Djouro le baiser et la pomme de l'hymen. Les deux fils du doge s'approchent ensuite apportant deux fusils rayés de la valeur de 1000 ducats.

Ils s'enquièrent où est Stanicha, tous lui montrent Djouro.

Les deux Vénitiens l'embrassent comme leur beau-frère et lui remettent leurs présents. Après eux viennent les deux belle-sœurs du doge, apportant deux chemises du plus fin lin toutes tissues d'or; elles demandent où est le fiancé.

Tous montrent du doigt Djouro.

Satisfaits de la ruse, Ivo et les Tsernogorstes reprirent ensuite le chemin du pays.

Il paraît qu'arrivé au Tsernogore, Djouro remit à Stanicha la fille du doge; mais il voulut garder les présents. Une autre _piesma_ raconte la fin de cette histoire, nous la citons car rien ne saurait mieux donner une idée des mœurs actuelles de cet étrange pays qui n'a rien encore perdu de sa couleur primitive.

«La fille du doge pousse son mari à en finir avec Djouro.

«Je ne puis, crie-t-elle à Stanicha en pleurant de dépit, je ne puis céder cette merveilleuse tunique d'or tissue de mes mains, sous laquelle je rêvais de caresser mon époux, et qui m'a presque coûté les deux yeux à force d'y travailler nuit et jour pendant trois années.

«Dussent mille tronçons de lances devenir ton cercueil, mon Stanicha, il faut que tu combattes pour la recouvrer, ou si tu ne l'oses pas, je retourne la bride de mon coursier, et je le pousse jusqu'au rivage de la mer.

«Là je cueillerai une feuille d'aloès avec ses épines, je déchirerai mon visage, et tirant du sang de mes joues, avec ce sang j'écrirai une lettre que mon faucon portera rapidement à la grande Venise, d'où mes fidèles Latins s'élanceront pour me venger.

«A ces mots de la fille de Venise, Slanicha ne se possède plus; de son fouet à triple lanière, il frappe son coursier noir, et ayant atteint Djouro, le Tsernogorste le frappe d'un javelot au milieu du front.

«Le beau vaïvode tombe mort au pied de la montagne.

«Glacés d'horreur, tous les svati (compagnons des chefs) s'entre-regardèrent quelque temps; à la fin leur sang commença à bouillonner, et ils se donnèrent des gages, des gages terribles qui n'étaient plus ceux de l'amitié, mais ceux de la fureur et de la mort.

«Tout le jour, les chefs de tribus combattirent les uns contre les autres, jusqu'à ce que leurs munitions fussent épuisées, et que la nuit fût venue joindre ses ténèbres aux horreurs du champ de bataille.

«Les rares survivants marchent jusqu'au genou dans les flots du sang des morts.

«Voyez avec quelle peine un vieillard s'avance. Ce guerrier méconnaissable, c'est Ivo le Noir; dans sa douleur sans remède, il invoque le Seigneur.

«Envoie-moi un vent de la montagne, et dissipe cet horrible brouillard, pour que je voie qui des miens a survécu.»

«Dieu touché de cette prière, envoya un coup de vent qui balaya l'air, et Ivo put voir au loin toute la plaine couverte de chevaux et de cavaliers hachés en pièces.

«D'un tas de morts à l'autre, le vieillard cherchait son fils.

«Un des neveux d'Ivo qui gisait expirant, Joane, le voit passer, il rassemble ses forces, se soulève sur le coude, et s'écrie:

«Holà, oncle Ivo, tu passes bien fièrement, sans demander à ton neveu, si elles sont profondes les blessures qu'il a reçues pour toi? Qui te rend à ce point dédaigneux? Sont-ce les présents de la belle Latine?»

«Ivo à ces mots se retourne et, fondant en larmes, demande au Tsernogorste Joane, comment son fils Stanicha a péri.

«II vit, répond Joane, il fuit sur son coursier rapide, et la fille de Venise, répudiée, retourne vierge chez son père.»

Stanicha se fit musulman pour échapper à la vengeance des compatriotes du vaïvode. La dynastie d'Ivo le Noir frappée par cette apostasie s'éteignit avec les premiers successeurs de Stanicha.

IX.

Ici vient se placer la période de la domination musulmane. Les renégats de Stanicha reviennent après la bataille racontée dans la _piesma_ que nous venons de citer, et s'emparent du Monténégro. Un chef militaire, le _spahi_, et un chef spirituel, le _vladika_, gouvernaient les Tsernogorstes sous la suzeraineté de la Porte, et après avoir reçu l'investiture du sultan, auquel ils payaient chaque année un tribut destiné à solder la dépense que faisait la sultane en pantoufles.

Cet état de choses dura jusqu'au commencement du XVIIIe siècle. L'année 1700 vit commencer la grandeur de la famille des Petrovitj d'où est sorti le souverain actuel du Monténégro. Sacré métropolitain en Hongrie, la nuit même dé son retour, il persuada à ses compatriotes de massacrer les musulmans de la montagne qui ne voudraient pas se laisser baptiser. Cette Saint-Barthélémy eut lieu. Voici la _piesma_ qui la raconte.

«Les rayas du Zenta ont, à force de présents, obtenu du pacha de la sanglante Skadar la permission de bâtir une église.

La petite église terminée, le pope Tove se présente aux anciens des tribus réunis en _sobar_, et leur dit:

«Votre église est bâtie, mais ce n'est qu'une profane caverne; tant que l'on ne l'aura point bénie; obtenons-donc par de l'argent un sauf-conduit du pacha pour que l'évêque de Tsernogore vienne la consacrer.»

«Le pacha délivre le sauf-conduit pour le _noir caloyer_, et les députés du Zenta vont en hâte le porter au vladika de Tsetinié Danilo-Petrovictj.

«En lisant cet écrit, il secoue la tête et dit: