Part 9
Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié par hasard à une collation à Meudon, où il vit sa première maîtresse, mademoiselle Le Cogneux, qui étoit mariée à un gentilhomme de Champagne nommé Sémur[125]. J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été fait[126]. Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se renflamme, la traite, et devient assez familier avec elle. Elle est jolie, spirituelle, elle a bien du feu; alors elle n'étoit pas si _espritée_. On croit qu'il auroit réussi, car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta de cette peine. Elle fut remariée six semaines après; et, comme on disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi avez-vous remarié votre fille sitôt?--Ne savez-vous pas bien, répondit-il, que je ne fais pas les choses comme les autres?»
[125] Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue Reine, comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers, elle s'adressa à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.)
[126] _Voyez_ plus haut l'article sur le président Le Cogneux et sur son fils.
Le bonhomme Le Camus[127], le riche, alla voir M. Le Cogneux; il étoit père de madame d'Emery. C'étoit un homme d'assez basse naissance qui étoit venu dans le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint à Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même, car il n'étoit point glorieux. Il dit au président deux choses assez extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts ans, et que depuis l'âge de vingt ans il n'avoit pas eu la moindre petite incommodité; et l'autre, qu'il venoit de partager neuf millions à ses enfants, après s'être gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf millions, je ne vous les envie pas; mais pour vos soixante ans de santé, j'avoue qu'il n'est rien que je ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur donnoit autrefois qu'un écu-quart; mais quand les quarts-d'écus valurent vingt sous, il leur donna quatre livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en avoit qui, ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit après dîner.
[127] Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller d'État en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688, laissant de Marie Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et quatre filles. Marie Le Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel Particelli, seigneur d'Emery. Le cardinal Le Camus, évêque de Grenoble, et le lieutenant-civil au Châtelet de Paris, du même nom, étoient leurs petits-fils.
Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns y furent pour se moquer de sa tapisserie de velours cramoisi à crépines d'or. On a su d'une parente de M. de La Vrillière, que madame de Toré, soit qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât que M. d'Angoulême, le bonhomme, s'étoit remarié, demanda à madame d'Angoulême où elle logeoit et qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce que la dame d'honneur de madame d'Angoulême lui demanda: «Et vous, madame, étiez-vous jamais venue à Paris?»
Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit trouver........; mais qu'il n'avoit rien trouvé de tout cela.» En effet, elle étoit plus maigre encore qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien engraissée chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua que c'est une sotte chose que de se marier, et qu'il étoit déjà bien las de sa femme.
Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme, avant que de l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que quand son mari mourut, il étoit tout près d'en avoir les dernières faveurs; qu'il ne craignoit rien d'elle, parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit de domestiques avant qu'elle fût mariée.
Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille, que Toré disoit que s'il avoit à être jaloux, ce seroit plutôt de son père que de personne. Il le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un beau-frère de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort jeune, s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises durant les chaleurs, dans la chambre de madame de Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui alla sauter au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à coups de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put. M. d'Emery disoit: «Elle sera si sotte, qu'elle ne se divertira pas, et pourtant le fera croire à tout le monde.»
Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever, à minuit, la serrure de la chambre de sa femme, pour voir s'il n'y avoit personne avec elle: le père le pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré fut si sot que de dire après la mort de son père: «C'est le plus damné des hommes: il a été deux fois surintendant, et laisse pour deux cent mille écus de dettes.» Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le surintendant qui, à proportion, laissoit le moins de bien; mais il ne vouloit pas se tourmenter pour madame de La Vrillière, une bonne commère, et pour ce fou de fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire quelque chose; il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour l'instruire; cela n'avoit servi de rien.
La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une fois chez M. d'Emery, comme on fut venu à parler de musique, dit, prenant Toré pour Berthod _le châtré_: «Vraiment, il nous sied bien de parler de cela devant M. Berthod[128].» Toré ressemble à un gros châtré, et il n'a point d'enfants.
[128] Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut.
Durant les fronderies, madame de Toré disoit: «Mon Dieu, M. de Toré ne fera-t-il rien pour se faire chasser? car je me trompe fort si je le suivrois.» Elle lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre à ma fantaisie, et ne vous faites point connoître par votre femme.»
Une fois, qu'elle étoit revenue de la ville, il alla demander au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher, d'où vient madame?--Monsieur, répond le cocher, voilà le meilleur cheval que j'aie jamais vu.--Je demande d'où vient madame?--Monsieur, il a toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un de même.--Ce n'est pas ce que je te demande.--Monsieur, il vaut cent écus.» Il n'en put jamais tirer autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et ceux de son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne sais point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est plaisante. Rambouillet[129], l'ami de l'abbé Testu, est un garçon doucereux qui tortille toujours, et qui fait cent façons pour approcher des gens. «Eh! Monsieur, lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez, avancez, nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas peur de vous tuer tout du premier coup.»
[129] Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des gens s'en moquent. (T.)
Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour que le comte Carle Broglio, Gentri et quelques autres jouoient avec elle, il n'étoit que sept heures du soir, ce maître-fou entre, jette l'argent par la place, et ôte les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, et eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent le soir même savoir s'il ne l'avoit point battue; ils trouvèrent qu'il n'avoit pas dit un mot depuis, comme s'il n'étoit rien arrivé.
Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où il passe les vacations, Jeannin[130] les fut voir. Jeannin est coquet. Toré y prenoit un peu garde. Sa femme dit à Jeannin, en sa présence: «Encore faut-il que nous vous remerciions d'une chose, c'est que M. le président est sans comparaison plus éveillé depuis que vous êtes ici, qu'il n'étoit auparavant.» A propos de dormir, un jour Bois-Robert lui dit: «Monsieur le président, je vous viens de voir en votre lit de justice.--Eh bien! dit le président.--En vérité, reprit l'abbé, vous ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas.» Voilà toute la louange qu'il lui donna.
[130] C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de l'Epargne, du temps de Fouquet.
Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit Boileau[131] que la harangue de Patru à la reine de Suède ne valoit pas grand'chose: «Mais je vous veux, ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus beau au monde.» MM. Valois jugent encore plus mal de cette harangue, car ils disent qu'elle n'est point bien écrite, parce que le verbe n'est jamais à la fin.
[131] Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette lettre, en rejetant les observations judicieuses de Conrart sur un sonnet adressé au premier président Pomponne de Bellièvre, qui commence par ce vers:
Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc.
Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, Toré lui dit: «Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai avec mes observations, et si je n'y trouve rien à dire, faites-la imprimer hardiment.» L'autre est encore à la lui envoyer[132].
[132] Voyez _les OEuvres posthumes de Gilles Boileau_, publiées par Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161.
Toré a entrepris de grands procès contre M. de La Vrillière et contre Petit, le plus ridiculement du monde; apparemment cela le fera retomber tout-à-fait dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela lui arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat, où il y avoit une noce, et dit tout haut: «Monsieur, je viens vous demander conseil; je ne sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon lui fit des réprimandes, et Le Cogneux, qui le sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit très-long-temps que vous passez pour fou, on vous feroit faire amende honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous, s'il vous plaît, car vous savez bien comment on traite les fous.»
Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un grand démêlé pour le bel appartement; il le vouloit avoir, et cela alla si loin qu'il la chassa. Un jour que madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui, pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: il défendit à son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui demanderoit sa femme. Bois-Robert, qu'elle avoit mandé, y va; le portier dit l'ordre de monsieur; il s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié trois ou quatre je ne sais qui à dîner; que firent Bois-Robert et la présidente? ils se mirent au passage, et escroquèrent les meilleurs plats.
Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que, voulant gourmer son cocher, il se gourmoit lui-même.
Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il tomba en folie. Il vouloit qu'un homme d'affaires, nommé Béchamel, son allié et son voisin, coupât ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais: elle le tient à Tanlay, et par ordonnance des médecins, quatre valets, dès qu'il entre en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt qu'ils l'ont bien étrillé et qu'il est revenu, sont auprès de lui dans le plus grand respect du monde. Ses parents vouloient en être les maîtres; mais le président Le Cogneux a maintenu sa soeur; aussi, elle se venge des tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs intervalles, et que cela ne lui prend que comme la fièvre quarte, mais sans manquer; de sorte qu'on l'enferme de bonne heure.
Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La Vrillière, avec lequel il est en procès; il se jeta sur cet homme et le voulut étrangler; l'autre, voyant qu'il n'avoit plus de raison à lui, se mit à le battre de son côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son bon sens. Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il lui jeta à la tête.
Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit qu'il étoit Bertaut: l'abbé le prit par un de ses _gemini_, et le fit bien crier: «Pardieu, dit le fou, vous pouviez bien me faire sentir un peu plus doucement que je n'étois point Bertaut[133].»
[133] Voyez plus haut, p. 124 de cet article.
Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme faisoit la dolente, et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il, madame, ne jouez point la comédie devant vos bons amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au moins c'est l'avis de M. Champion.--Je ne crois pas, répondit-elle brusquement, qu'il en sache plus long que M. Pucelle, qui est de l'opinion contraire.--Ah! lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme il faut; vous ne jouez plus la comédie à cette heure.» Il est vrai que, pour une habile femme, elle ne s'est guère souvenue du précepte du Grand-Duc, qui dit à la Reine-mère: _Fate figliuoli in ogni modo_.
A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne. L'autre jour, il pensa attraper le petit Boileau, dont il a quelque jalousie. Il est quasi toujours en fureur; il se lâcha un matin, et se déchira toute sa chemise: car il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne, il vouloit aller au Palais.
Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa femme. On le va enfermer. Madame de La Vrillière disoit: «Ce ne sont que des vapeurs;» elle s'alla jouer à lui, et il la pensa dévisager.
Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller avec eux à Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, et que la présidente pensoit se mettre au fond auprès de lui, sa folie le prend; il lui dit qu'il ne vouloit pas qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle, vous m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de céans est démeublée.--Je ne veux pas que vous y veniez;» et comme elle descendoit de carrosse, il lui donna deux coups de pied au cul. Il dit à Boileau: «Ne voulez-vous pas venir?--Dieu m'en garde, vous m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale du domestique: cocher, postillon, laquais, tout l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il s'en allât, fit si bien, car les gens disent tout haut que sans elle ils ne demeureroient pas dans la maison, que le cocher se résolut à mener le président. Un grand laquais servit de postillon, car le postillon ne voulut jamais, et un autre laquais le suivit; il n'eut que cela pour tout train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. Le président écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau; et enfin, comme on le vit bien repentant, tous deux allèrent le trouver à Tanlay.
On a su par cette aventure que la dame avoit eu plusieurs fois sur son toquet; mais elle prend patience, parce qu'en effet elle est la maîtresse; lui se plaint de la dépense qu'elle fait, et elle sait qu'il dépense sans comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec madame de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon argent[134].
[134] Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de faire observer que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la terre de Maintenon qu'en 1674.
Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint bientôt jaloux de Boileau, dont la présidente se moque, sans doute; car c'est un petit garçon, qui a tout l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme galant.
Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a donné tant de vanité, qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde un si bel esprit que lui. A la vérité, ce qu'il a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit fort plaisante. C'est pourtant une étrange introduction dans le monde que d'y entrer par une médisance. Les gens n'ont pas été fâchés que Ménage eût trouvé son _Ménage_. Il veut faire des vers, ce petit monsieur, et il n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il dit une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit un fort méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: «Mon chapelier m'a trompé.--Mais, lui dit-il, il y a deux ans qu'il vous a trompé.» Une autre fois, pour vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il écrivit une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son cabinet, il disoit qu'il étoit un ermite du troisième étage, et qu'il voyoit des montagnes vertes dans son désert: c'étoient des tables de livres peintes de vert.
Madame de Vitry et madame de Maulny furent aussi quelque temps à Tanlay; elles firent bien des caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au retour, il ne parloit que de grandes dames et que de la cour. Elles s'en divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est constant que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez comme M. de Vitry est jaloux de vous;» et que Vitry lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous lui mettez bien martel en tête.»
Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans l'esprit de la présidente, et il semble qu'il veuille qu'on y entende du mal, car il lit de ses lettres, et passe certains endroits.
Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit des billets assez obligeants, que ce ne soit purement par vanité ce qu'elle en a fait: lui-même commence à se plaindre de ses inégalités. Des femmes moins hupées qu'elle s'en sont moquées.
Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois avec quatre chevaux de carrosse, et Boileau, qui n'y avoit pas été moins, en faisoient des contes.
Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit par les maisons pour jouer le président; il disoit que madame de Toré le prenoit par-dessous la gorge, et lui disoit: «Que tu es pédant!»
Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui envoya dire un soir qu'il ne pouvoit dormir, qu'il avoit des visions d'esprit, qu'elle vînt coucher avec lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois, je trouverois un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit, sans épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit profession d'amitié, que lui et le président se disoient toujours leurs vérités. Toré disoit à Bois-Robert: «Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme; si tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu faire le Trivelin comme tu fais?»
Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là chez M. Laisné, conseiller de la grand'chambre, qui tient bon ordinaire et est un homme d'honneur. Ce bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit au petit avocat la première fois qu'il le rencontra: «Monsieur, prenez un autre train que celui-là; il n'y a rien de plus vilain.» Je pense qu'enfin Boileau pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage son _Ménage_.
Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes du plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. Or, ce Dongois est un greffier, fort homme d'honneur, à qui ils ont tous de l'obligation[135]; car, quand le père Boileau mourut, ce fut un peu avant le premier président, tout le monde dit: «Dongois, voilà qui vous regarde.--Eh! messieurs, dit-il, M. Boileau le père, après quarante ans de service, a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le considérât dans la personne de son fils aîné.» Le premier président acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là avec les grands seigneurs et perdoit, il s'est retiré du jeu, mais non pas tout-à-fait[136].
[135] Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de Dongois; car il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur les termes de pratique pour la rédaction de son _Arrêt burlesque_.
[136] On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours de cet article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère aîné de Despréaux, membre de l'Académie françoise. Despréaux, son jeune frère, ne s'étoit pas encore fait connoître. La première édition de ses _Satires_ est de 1666.
DES BARREAUX.
Des Barreaux[137] se nomme Vallée, et est fils d'un M. Des Barreaux, qui étoit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse c'étoit un fort beau garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de choses, et réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer; mais ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter Théophile et d'autres débauchés qui lui gâtèrent l'esprit, et lui firent faire mille saletés. C'est à lui que Théophile écrit dans ses lettres latines où il y a la suscription: _Theophilus Valloeo suo_. On ne manqua pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et le reste.
[137] Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le 9 mai 1673.
Quelque temps après la mort de ce poète, en une débauche où étoit le feu comte Du Lude, Des Barreaux se mit à criailler, car ç'a toujours été son défaut; le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit.»
On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit guère, et il mit au feu l'unique procès qui lui fut distribué; car, comme il vit qu'il y avoit tant de griffonnage à déchiffrer, il prit tous les sacs et les brûla l'un après l'autre. Les parties étant venues pour savoir s'il les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne pouvant lire votre procès, je l'ai brûlé.--Ah! nous sommes ruinées! dirent-elles.--Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent écus, les voilà, et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit plus souvent au Palais que lui. Il ne garda pas sa charge long-temps, car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre.
Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut huit jours caché chez elle dans un méchant cabinet où l'on mettoit du bois: là, elle lui apportoit à manger, et la nuit il alloit coucher avec elle. Depuis, comme elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler, et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu l'_Ile de Chypre_. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros garçon qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort.
Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car bien souvent ce n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir dans une grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des reliques. Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé de Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il vouloit faire assaut de religion contre lui. «Je le veux bien, répondit l'abbé, à la première maladie qu'il fera.»
Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever la couverture d'une gondole, qui est un crime dans ce pays de liberté; aussi fut-il bien battu. Il dit qu'il étoit conseiller de France, et ce fut à cette rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en Italie: _O povera Francia, mal consigliata!_
Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir mille affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prêtre qui, portant _corpus Dei_, avoit une calotte; il s'approcha de lui, et au lieu de se mettre à genoux, il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit «qu'il étoit bien insolent de se couvrir en présence de son Créateur.» Le peuple s'émut, et sans quelques personnes de considération qui le firent sauver, on l'eût lapidé.
En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'hui le maréchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tête, et lui donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville, son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de faire un appel à Villequier. Bardouville[138], qui connoissoit le pélerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.
[138] Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville, qu'il lui falloit mettre des entraves quand on le baptiseroit, qu'autrement il regimberoit contre l'eau bénite. (T.)