Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 29

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Prince breton, prince breton, Je ne le dis pas tout de bon; Nous avons vu mainte prunelle Se radoucir pour l'amour d'elle; Mais toujours elle disoit non: Et ma foi vous l'aurez pucelle, Prince breton.

Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue.

M. ET MADAME DE GUÉMENÉ.

Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon, du premier lit, et frère de madame de Chevreuse; sa femme est aussi de la maison de Rohan, et sa parente proche. C'est encore une belle personne, quoiqu'elle ait cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu trop plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme à vingt ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée que madame de Montbazon; avec cela elle a tout autrement d'esprit, et n'a jamais fait d'emportement comme l'autre.

Le prince de Guémené a de l'esprit. J'ai ouï dire à Darbe, savant garçon en théologie, que jamais homme ne lui avoit donné tant de peine sur le purgatoire. Il dit les choses plaisamment, et c'est ce qui étonne les gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son ordre on le prendroit pour un arracheur de dents. Il contoit qu'à la drôlerie des ponts de Cé, son père, passant sur la levée à cheval, tomba dans l'eau. «J'allai pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais, aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon père.» Il a une certaine vision de sentir tout ce qu'il mange, et, comme il a le nez long[402] et la vue courte, il se barbouille fort souvent le nez, et il lui est arrivé, en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en faire aller jusque sur son chapeau[403], soit que la main lui tremble ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si désagréable à voir que, pour prouver que la dévotion de sa femme étoit véritable, on disoit que si ce n'étoit pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec son mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie; et dans une chanson que voici il y a un couplet qui en parle:

Lorsque ce grand capitaine[404], Monsieur du Montbazon, Conduisit par la plaine Le premier bataillon, Tout droit au bac d'Asnières; Mais Saintot, qui le vit, Lui fit tourner visière A la rue Béthizy[405].

Après prit sa rondache, Le prince Guémené, Disant à sa bardache: Où est mon père allé? Il est allé en guerre Avec le duc d'Usez; Et ils s'en vont belle erre Par la porte Baudets[406].

Entendant cette alarme, Monsieur de Marigny[407] Alla crier aux armes Au président Chévry, Disant: Mon capitaine, Allons tout promptement, Et prenons pour enseigne Le marquis de Royan[408].

Ce grand foudre de guerre, Le comte de Bullion[409], Étoit comme un tonnerre. Dedans son bataillon, Composé de vingt-hommes Et de quatre tambours, Criant: Hélas! nous sommes A la fin de nos jours.

Le comte de Noailles[410], Brillant comme un Phébus, Menoit à la bataille Tous les enfants perdus, Criant: Qui me veut suivre? Et le gros Saint-Brisson[411], Conduisoit pour tous vivres De l'avoine et du son.

Monsieur de Parabelle, Gouverneur de Poitou, Qui, depuis La Rochelle, N'avoit point vu le loup, Faisoit toujours merveilles, Aux Croates et Hongrois Il coupa les oreilles, Comme il fit aux Anglois.

[402] Il l'a eu cassé. (T.)

[403] On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en fournissent d'autres exemples.

[404] Sur l'air: _Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan_. (T.)--_Ferlore_, perde, gâté, détruit, vient du mot allemand _verloren_ (perdu). Le contact continuel avec les lansquenets allemands, qui servirent dans nos armées depuis François Ier jusqu'à Henri IV, avoit introduit à cette époque, dans notre langue, une foule de mots dérivés de l'allemand.

[405] Où est son hôtel. (T.)

[406] Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom, vers Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place _Baudoyer_.

[407] Frère de M. de Montbazon. (T.)

[408] Deux veaux. (T.)

[409] Introducteur des ambassadeurs. (T.)

[410] Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il ne fût brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux combats, et le feu Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il vouloit avoir quelques braves autour de sa personne. (T.)

[411] Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel, avoit un valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que, dès qu'il étoit levé, M. de Saint-Brisson demandoit _l'avoine_.

Voici quelques-uns de ses bons mots:

Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la Bastille.--Je ne m'en étonne point, répondit-il, il est bien sorti de Philipsbourg, qui est bien une meilleure place.»

Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le Dauphin: «Il a de qui tenir, dit-il, de donner déjà des coups de pied à sa mère.»

Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite devant Gallas[412]: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible de vous avoir suivi jusqu'à Metz, après que vous l'avez battu tant de fois.»

[412] Général de l'empereur.

Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour le faire descendre du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis le premier que vous en avez fait descendre,» à cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour de lui.

Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté. Il y a trois ans qu'Avaugour prétendit entrer en carrosse au Louvre: il ne put l'obtenir. Le prince de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit d'y entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher de d'Avaugour mit ses chevaux sous les porches de la maison de Guémené, durant un grand soleil. «Entre, entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le Louvre.» En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour celui-là on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est qu'on trouva un billet de madame de Guémené à M. le comte (_de Soissons_), où il y avoit: «Je vous ménage un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère a tellement gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à faire tourner la cervelle à l'aîné, qui voyoit bien qu'on faisoit à l'autre tous les avantages dont on pouvoit s'aviser.

Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous ma soeur auprès de ma nièce de Montbazon? ma soeur n'est pas assez prude.--Voire, dit Guémené, cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle auprès d'une jeune princesse.» Le prince de Guémené dit que sa femme veut qu'on la traite d'Altesse principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à la cour du roi de Portugal. Il dit plaisamment que le prince de Tarente devroit dire le Roi mon père et non pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne diroit pas Monsieur mon père.

Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, s'amusoit à aller chez madame de Guémené. On parle d'aller au bois de Vincennes; il fut assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement du monde, et lui disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu l'honneur d'étudier avec M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il, madame, il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée de cet impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber un de ses gants; il jette la portière à bas, et va pour le ramasser, cependant elle fait relever la portière, et laisse là M. le magistrat, qui revint des murs du bois de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir du sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit à des dames: «Mesdames, je suis bien fâché de n'être pas de votre quartier; je vous ramenerois.» A d'autres: «Je vous irois conduire si c'étoit mon chemin.» Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit de l'éloquence de Jean Boccace, dont elle prétendoit descendre, et lui dit que quand il seroit aussi éloquent que lui, il ne pourroit pourtant représenter combien il étoit passionné pour ses mérites.

A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires d'État, il leur dit (il leur montroit des paysans réfugiés): «Taisez-vous, voilà des créatures de M. le cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que c'était à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit évêque _in partibus infidelium_.

On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le menton à Miossens. «Au Dictionnaire de Rohan, dit le prince de Guémené, _menton_ veut dire _mentula_.»

Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: «Vraiment, dit-il, elle a grand tort de n'avoir pas pris le comte de Montbazon mon fils (mademoiselle de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon catholique que lui; et si elle vouloit avoir un bon mari, hélas! où en trouveroit-on de meilleurs que dans notre race?»

Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On disoit que ses amants faisoient tous mauvaise fin; M. de Montmorency, M. le comte de Soissons, M. de Bouterville et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit quand on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau, lorsque le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit qu'en sa jeunesse, ne se trouvant pas le front assez beau, elle y mit un bandeau de taffetas jaune pâle; le blanc étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du reste: cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de Gèvres; quoique le père de la fille offrît la carte blanche, elle ne le voulut pas, de peur d'être grand'mère. Cependant, peu d'années après elle le maria avec la fille du second lit du maréchal de Schomberg le père. Elle a des saillies de dévotion, puis elle revient dans le monde. Elle fit ajuster sa maison de la Place-Royale. M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les Jansénistes ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque tout ceci s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le plus beau du monde; je crois qu'il y a grand plaisir à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros d'Émery dans le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: «C'est qu'elle veut convertir le bon larron.» Elle ne le lui pardonna qu'en une maladie où elle crut mourir. Toute dévote qu'elle étoit, quand on disputa le tabouret à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison elle seroit capable de jouer du poignard. Elle a un fils, qu'on appelle le chevalier de Rohan, qui est bien fait, qui a du coeur, mais il n'a guère d'esprit, ou plutôt il l'a déréglé. Elle entend assez ses affaires; et c'est par sa conduite que le marquisat de Marigny, que le frère de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de la maréchale d'Estrées et de Montmort le maître des requêtes, leur est revenu; il fut déclaré mal acheté. Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince de Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra un doigt. «Je vous en pourrois montrer deux, dit l'autre,» et, en faisant cela, lui fit les cornes.

RANGOUSE.

Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, et ensuite il entra chez le maréchal de Thémines, où il prit enfin la qualité de secrétaire. Quand il se vit sans emploi, il s'avisa de faire des lettres; mais il s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit des lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi, pour le Roi au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal de Richelieu au Roi; et ainsi du reste, selon les occurrences du temps. Il y en avoit même pour M. le Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il les savoit toutes par coeur. Un jour qu'il alloit à son pays il les récita quasi toutes à un gentilhomme qu'il avoit trouvé par les chemins. Quand ce gentilhomme fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme du monde le plus curieux, et qui savoit par coeur toutes les lettres que les plus grands de la cour s'étoient écrites depuis quelques années en çà. Mais, ne trouvant pas grand profit à cela, il quitta cette sorte de lettres et n'en a plus montré que de celles qu'il a écrites en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprimé de ces nouveaux caractères qui imitent la lettre bâtarde; et, par une subtilité digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux pages, afin que quand il présentoit son livre à quelqu'un, ce livre commençât toujours par la lettre qui étoit adressée à celui à qui il le présentoit; car il change les feuillets comme il veut en le faisant relier[413]. Vous ne sauriez croire combien cela lui a valu[414]. Il y a dix ans qu'il avoua à un de mes amis qu'il y avoit gagné quinze mille livres qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il a famille; depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en a eu qui ne l'ont pas si bien payé. M. d'Angoulême le fils se contenta de lui rendre son livre et de lui donner une pistole[415]. Il avoit fait une lettre pour Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause que le cardinal de Richelieu lui avoit ôté le gouvernement de Leucate[416]; Saint-Aunez ne la prit point, ou en donna fort peu de chose[417]. Depuis, craignant que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya prier de considérer que cette lettre étoit trop pleine de louanges, que cela lui nuiroit sans doute, et qu'il lui feroit plaisir de ne la point faire courir. «Jésus! dit Rangouse, il a bien du souci pour rien; croit-il qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à lui pour si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite, je la ferai imprimer sous un autre nom, en changeant un ou deux endroits: il n'a que faire de s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux son compte à porter des lettres aux commis des finances qu'aux seigneurs de la cour. Celles qu'il fait à cette heure sont beaucoup meilleures que les premières; car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont l'adresse étoit: _A monsieur Lesperier_ (il étoit au maréchal de Gramont), _mon bon ami, qui m'as toujours assisté dans mes petites nécessités_. Il en a fait une au duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour l'archevêque de Rouen; je veux dire que cette lettre n'eût pu être si bien faite par un honnête homme que par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui fit faire, et il la trouva si plaisante, qu'il la retint par coeur et lui en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne propre. Le bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela sérieusement, et crut qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur[418]. La voici:

«MONSEIGNEUR,

»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet pas de donner leurs portraits au public sans les accompagner du vôtre. Je ne prétends pas toucher à la généalogie de la maison de Crussol, dont vous tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non pas une lettre: je dirai seulement que vous êtes entre la noblesse le premier duc et pair de France, reconnu le plus paisible et le plus modéré de tous les seigneurs. Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos forces; votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce que beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez avec patience; vous êtes demeuré calme dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans la bonace. Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles; enfin l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute son étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire un abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité, j'ai voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec laquelle je finirai.

»Votre, etc.»

[413] Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a présenté à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: _Lettres héroïques aux grands de l'État, par le sieur de Rangouse, imprimées aux dépens de l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des nouveaux caractères inventés par H. Moreau_, 1645. Le volume commence par une épître dédicatoire à la Reine régente.

[414] C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve dans _l'Histoire du poète Sibus_, où on lit, au nombre des ouvrages attribués à cet être fantastique: «Très-humbles actions de grâces de la part du corps des auteurs à M. de Rangouse, de ce qu'ayant fait un gros tome de lettres, en se faisant donner au moins dix pistoles de chacun de ceux à qui elles sont adressées, il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de faire en une centaine.» (_Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce temps_; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.)

[415] Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (_Voyez_ plus haut l'article _Gramont_.)

[416] Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous Louis XIV.

[417] Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses ancêtres, son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât ce gouvernement à sa postérité, ou qu'on la récompensât autrement; car ayant été amené au pied des murailles par les Espagnols qui l'avoient pris, afin d'obliger sa femme à rendre la place. Il lui cria: «Laissez-moi mourir plutôt,» et fut pendu. Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, et qui supporte certains corsaires; il est beau et galant, et on en conte une chose assez étrange. Il engrossa la soeur du prince de Masserane en Piémont. Le prince, enragé, enferme sa soeur dans un château à la campagne. Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais seul. L'amant, plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le pistolet à la gorge, parle à sa soeur en sa présence; après il s'en va et ne lâche point son homme qu'il ne fût en lieu sûr. L'autre n'osa jamais crier, ni faire la moindre résistance. (T.)

[418] Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se plaindre de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur d'être le plus sot homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il lui arriva une assez plaisante aventure; il étoit un peu luxurieux, et, ayant conclu avec je ne sais quelle femme à trente pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle), il se couche le premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui dit qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à son mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit dit qu'il étoit aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se sauve sans avoir le loisir de remettre son cordon bleu. (T.)

Rangouse a donné le titre de _Temple de la gloire_ à son dernier volume de lettres. Une fois qu'il rencontra M. Chapelain par la ville, il l'avoit vu quelque part, il se met à côté de lui et lui parle avec toutes les soumissions imaginables; car un Gascon se fait tout ce qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme vint à passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout contre: «Monsieur Chapelain, vous voyez, au moins, je me frotte aux honnêtes gens.» Chez M. Pelisson on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de champ faisoit des exclamations, et disoit naïvement: «Je n'entends pas le latin; mais je ne laisse pas de pénétrer assez avant pour voir que cet ouvrage est admirablement beau.»

CATALOGNE.

Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des femmes de ce pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement, et on se sert pour cela des meneurs des dames. Ce ne sont pas des domestiques pour l'ordinaire, mais quelquefois un savetier qui, les fêtes et les dimanches, prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le bras à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à l'église. La meilleure marque qu'on puisse avoir d'être bien avec elles, c'est quand elles vous envoient ces messieurs les écuyers pour savoir l'état de votre santé, sous prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade. Cet homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et bien souvent il dit à vos gens qu'il vient pour vous donner avis de quelque pièce curieuse qui est à vendre, où il trouve quelque semblable échappatoire; alors vous n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre, car elles n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu de ne vous rien refuser. La plupart du temps elles sont assez malheureuses; leurs maris ne leur laissent prendre aucun divertissement, entretiennent presque tous des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux, c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule, ils n'en laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront tout le reste chez leur mignonne, avec qui ils iront souper et coucher; madame cependant s'entretiendra, s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme tient auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a de la galanterie, c'est dans les couvents; partout on y entre pour de l'argent; même ceux des Catalans, qui sont plus jaloux que les autres, tiennent leurs concubines dans les religions, et on les nomme _Commendadas_. Il arriva, la première fois que l'armée de France entra dans le port de Barcelonne; que des religieuses qui étoient assez proche du port faisoient bâtir et quêtoient pour achever leur bâtiment; elles furent donc demander la charité à quelques officiers des galères; mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal fournis, ils leur donnent cent forçats pour porter la terre et leur servir de manoeuvres. Cependant ces officiers cajolèrent les religieuses, et firent si bien qu'elles leur permirent d'entrer dans leur couvent déguisés en galériens: ils se mêlèrent parmi les forçats, et furent trouver leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent bien rêvé pour inventer un habit bien convenable à des esclaves d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux rencontrer.