Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 10

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Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les troubles de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la régence d'Anne d'Autriche.

(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit partie avec un nommé Picot, et d'autres qui leur ressembloient, d'aller écumer toutes les délices de la France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent en passant, appela Des Barreaux _le nouveau Bacchus_. Ils passèrent à Montauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un jour de prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de psaumes. Ils ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à huit heures du matin. Sans un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les fenêtres. Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps. A un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame tout ce qui lui venoit dans l'esprit: il disoit d'une fort grande fille que c'étoit la reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pièces de tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ôter la perruque à un valet-de-chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un quart-d'heure après, ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui étoit justement derrière Des Barreaux, il lui donna cinq à six grands coups de bâton, dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que personne le pût attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dangereux, et il pensa être trépané.

L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé par des paysans en Touraine. Il étoit allé voir un de ses amis à la campagne, chez lequel il vint coucher deux Cordeliers. Il dit au maître du logis qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le même toit que ce diable-là, et s'en allèrent chercher gîte chez le curé. Les villageois en eurent le vent, et par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant été gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui en étoit la cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison de leur seigneur même; ils s'y opiniâtrèrent si bien qu'on eut de la peine à faire sauver le galant homme, qu'ils poursuivirent assez long-temps.

Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la plupart du temps il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il ivrogne, mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, afin qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait vomir pour remanger tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit le bigot à sa maladie, que pour ne pas perdre quatre mille livres de rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant morte, les beaux-frères de Des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et de lui donner seulement une pension, afin qu'il ne se pût ruiner entièrement.

Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de Chenailles, qui mourut garçon et fit beaucoup d'avantages à des neveux de la religion qu'il avoit, de sorte que Des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas grand'chose. Il en fut fort en colère, et disoit à ses soeurs: «Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est damné; mais moi, je ne le saurois croire.» De ce qu'il en eut pourtant, il en acheta un bénéfice et ne s'en cachoit pas.

Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a:

Et, par ma raison, je butte A devenir bête brute.

Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une fois il fut à Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la semaine sainte, avec Miton, grand joueur, Potel[139], le conseiller au Châtelet, Raincys, Moreau[140] et Picot, pour faire, disoit-il le carnaval.

[139] Il est revenu de cela. (T.)

[140] Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en fût bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire les bons compagnons. (T.)

Picot mourut à peu près comme il avoit vécu: il tomba malade dans un village; il fit venir le curé et lui dit qu'il ne vouloit point qu'on le tourmentât et qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à la plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui donna par son testament trois cents livres; mais comme il vit que le curé, le croyant expédié, ou peu s'en falloit, se mettoit à criailler comme on a de coutume, il le tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste encore assez de vie pour révoquer la donation.» Cela rendit le curé plus sage, et l'abbé expira assez en repos.

Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il a bien fait le fou en mourant comme il le faisoit quand il étoit malade[141].

[141] Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il composa ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le citer.

CHENAILLES.

Chenailles étoit un président des trésoriers de France de Paris. Cet homme faisoit le galant et le bel esprit; il écrivoit une fois à madame Des Loges[142]: «Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver des eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé devant de ses torrents d'éloquence. Dans une déclaration d'amour, il disoit: «Ma plume s'échappe de moi, madame, je ne la puis plus retenir; elle veut vous écrire que, etc.»

[142] La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume.

A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille du carrosse au temple à Charenton, et Galand l'aîné dit en voyant cela: «Il faut que jeunesse se passe.»

Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien les gens. Le soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ. Il disoit quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riois jamais tant qu'en priant Dieu.

Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son carrosse, il mena Daillé le ministre. On chanta le seizième psaume, et à la fin, au lieu de dire, _et en la main_, il dit, en lui mettant la main sur la gorge:

Et en ton sein est et sera sans cesse Le comble vrai de joie et de liesse.

Le ministre le chapitra d'une terrible façon.

MARION DE L'ORME[143].

Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit du bien, et si elle eût voulu se marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en mariage; mais elle ne le voulut pas. C'étoit une belle personne, et d'une grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit pas l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique, dépensière et naturellement lascive.

[143] Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611; elle mourut au mois de juin 1650. (_Voyez_ plus bas la note relative à sa mort, p. 143.)

Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes et non davantage: Des Barreaux fut le premier, Rouville après; il n'est pas pourtant trop beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La Ferté Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie qui lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le Grand[144], M. de Châtillon, et M. de Brissac.

[144] Cinq-Mars.

Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon. «Je regardois cela, disoit-elle, comme un trophée.» Elle y fut, déguisée en page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon.

Le petit Quillet[145], qui étoit fort familier avec elle, dit que c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir.

[145] Claude Quillet, auteur du poème de _la Callipédie_.

Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant elle étoit aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues, elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant que de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire avorter, et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille écus de hardes; jamais gants ne lui duroient plus de trois heures. Elle ne prenoit point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent.

Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa famille l'obligèrent à mettre en gage le collier que d'Emery lui avoit donné. Elle disoit de ce gros homme qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il étoit propre. Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut pas donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela; mais il ne fit rien pour ses frères.

Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui intendant des finances, retira ce collier, puis il le retint; il étoit amoureux d'elle, mais il n'osoit en faire la dépense.

Le premier président de la cour des aides, Amelot, étoit après à traiter avec elle quand elle mourut. Un peu auparavant La Ferté Senectère, se prévalant de la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener en Lorraine; mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût mise dans un sérail. Chevry[146] étoit toujours son pis-aller, quand elle n'avoit personne.

[146] Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (_Voyez_ plus haut son article, p. 261 du tome 1.)

Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines de faire sortir son frère Baye[147] de prison, où il avoit été mis pour dettes, il lui dit: «Eh! mademoiselle, se peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure sans vous avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la rue, la mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour même. Regardez ce que c'est: une autre, en faisant ce qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa famille; cependant comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle a été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit quelque cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit quasi tous.

[147] Nom d'une terre du père. (T.)

Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte, quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois jours: elle avoit toujours quelque chose de nouveau à dire. On la vit morte durant vingt-quatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin, le curé de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule[148].

[148] Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment la mention faite par Loret (_Muse historique_, no du 30 juin 1650), de la mort de Marion de l'Orme, en ces termes:

La pauvre Marion de l'Orme, De si rare et plaisante forme, A laissé ravir au tombeau Son corps si charmant et si beau.

Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la fait mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi disparoît l'assistance de Marion à son propre enterrement, ses trois mariages, tant en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces bizarres aventures racontées dans une pièce facétieuse intitulée: _Lettre de Marion de l'Orme aux auteurs du Journal de Paris_, imprimée dans le _Recueil de pièces intéressantes pour servir à l'histoire des règnes de Louis XIII et de Louis XIV_, publié en 1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont répété ce roman à l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage d'aucun contemporain.

Elle avoit trois soeurs, toutes bien faites. La cadette étoit fille, et le[149] sera toujours à la mode de sa soeur; elle est gâtée de petite vérole; mais elle ne laisse pas que d'être _bonne robe_[150].

[149] On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit fille, et _la_ sera toujours à la mode de sa soeur.» Ainsi Tallemant ne se soumettoit pas plus que madame de Sévigné à la règle de grammaire nouvellement introduite.

[150] _Bonne robe_, expression italienne; _buona_ ou _bella roba_ se dit d'une femme, belle ou non, qui se conduit mal. (_Dict. d'Alberti._)

Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si sotte que de dire comme on dit proverbialement: «Si nous sommes pauvres, nous avons l'honneur.» Cependant M. de Moret se pensa rompre une fois le cou en montant avec une échelle de corde à une chambre, au troisième étage, où elle lui avoit donné rendez-vous. Son autre aînée fut mariée à Maugeron, qui a quelque charge à l'artillerie[151], et qui logeoit à l'Arsenal. Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal de La Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. On dit que lui ayant prêté des pendants d'oreille de diamants, le lendemain, comme elle les lui vouloit rendre, il la pria de les garder, et après la pressa de telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna un soufflet, en lui reprochant que son argent étoit aussi bon que celui du duc de Retz[152]. On avoit médit de celui-ci. Le grand-maître ne se contenta pas de cela; il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute la famille en toute chose.

[151] Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.)

[152] Frère aîné du cardinal. (T.)

FEU M. DE PARIS.

Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris[153], étoit bien fait, et avoit de l'esprit; mais il ne savoit rien: il disoit les choses assez agréablement. Il a toujours vécu licencieusement pour ce qui étoit des femmes.

[153] Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en 1584, mort en 1654.

Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a remarqué qu'il envoyoit souvent un page pour savoir des nouvelles d'une personne peu considérable avec qui il avoit eu autrefois commerce, et il en a toujours eu du soin.

On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame de Bassompierre de ce qu'il lui donneroit pour une nuit, il y fut bien; mais il se trouva mal, et ne put rien faire: il voulut y retourner le lendemain, sans financer de nouveau; mais elle lui manda, comme on fait aux auberges, que son assiette avoit mangé pour lui[154].

[154] Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse tripière comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité. (T.)

M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense: il avoit musique et grand équipage; il en retrancha un peu, et rompit sa musique. On dit que ses affaires nettoyées, il lui resta plus de cent mille livres de rente; cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien entretenu ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, que Bossuet, secrétaire du conseil, a acheté, et le jardin de Saint-Cloud.

Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas laissé de vivre assez long-temps. Depuis quelques années, le vice l'avoit quitté absolument; il n'y avoit plus moyen de rire.

Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une chose à Saint-Cloud qui l'eût fait passer pour saint; on eût dit que c'était un miracle. Un pauvre diable qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y étoit alors: on le lui mène; il se jette à genoux, et lui demande la vie. «Je ne puis, dit l'archevêque; mais je te donne ma bénédiction.» On jette le galant, la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda à ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut jeté. «Je croyois, dit-il, assister à une _penderie_ en l'autre monde.»

On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit: «Pour vous, monseigneur, vous êtes le plus grand falot de l'Église; les autres ne sont que de petites lumières.» Mais on fait ce conte de bien des gens.

Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de madame la maréchale de Themines avec des garces; il le fit venir, et lui fit réprimande. Ce laquais le laissa dire, et puis dit, en haussant les épaules: _Patientia_. Après il reprit, et acheva la sentence: _Patientia vincit omnia._ «Camarade, lui dirent à demi-haut les laquais même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage, c'est temps perdu, il n'entend pas le latin.»

Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché, et proposa de donner celui de Lyon à l'abbé de Retz, depuis son coadjuteur. Cela fut en quelque façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit bien assuré, en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou qu'il le donneroit à qui il lui plairoit.

A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais il s'en repentit bientôt et eut une jalousie enragée contre lui. Un jour qu'en descendant de carrosse il se fut laissé tomber voulant s'appuyer sur Ménage: «Ah! dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur un homme qui est à mon coadjuteur?»

LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN.

François de Harlay, archevêque de Rouen[155], étoit fils de ce M. de Chanvallon, qui fut le plus célèbre galant de la reine Marguerite. Ce M. de Chanvallon, persuadé du mérite du marquis de Bréval[156] et de l'archevêque de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de la cour: «Je leur ai donné des hommes: que ne s'en servent-ils?»

[155] Né en 1585, mort en 1653.

[156] Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de Chanvallon, mourut le 3 novembre 1657.

M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de guerre; il avoit traduit Tacite; mais il eut bien de la peine à trouver qui le voulut imprimer, car on savoit déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce qui le fit hâter: ce livre ne s'est point vendu.

Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand galimatias. On écrivit sur un de ses livres: _Fiat lux, et lux facta non est_. Il avoit envoyé un de ses livres manuscrits à quelqu'un pour lui en dire son avis. Cet homme avoit mis en un endroit à la marge: «_Je n'entends point ceci._» M. de Rouen ne se souvint pas d'effacer l'observation, et l'imprimeur l'imprima. Cela faisoit rire les gens de voir qu'à la marge d'un livre il y eût: _Je n'entends point ceci_, car il sembloit que ce fût l'auteur lui-même qui l'eût dit.

Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité le plus clairement du monde en un sermon, il dit du grec, puis ajouta: «Voilà pour vous, femmes.»

C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et compositeur de livres qu'on ait jamais vu. A Gaillon, qu'il appelle _notre palais royal et archiépiscopal de Gaillon_, il a une imprimerie qu'il appelle aussi _notre imprimerie archiépiscopale_.

Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint avec sa barbe longue et étroite; car, quoique jeune, il la portoit longue. On l'appelle barbe de natte, car elle étoit d'un blond fort doré.[157] Le pape Urbain, à qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose, sinon: _Bella barba_.--Mais, saint Père, lui dit-on, que vous semble de ce livre?--_Veramente, bellissima barba._ L'archevêque, mal satisfait de cela et de quelque autre chose encore, écrivit un livre de la puissance des papes, où il les vouloit réduire au rang des évêques. Le pape s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à Rome: ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu qu'en présence de deux Jésuites il feroit satisfaction au Pape et écriroit une rétractation. Cette rétractation fut imprimée; mais elle étoit si obscure, qu'il ne savoit ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il eût voulu, de ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en contenta. Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre Balzac et Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres, et fit je ne sais quel petit écrit intitulé: _Avis judicieux_. En ce temps-là, il lui vint une vision de faire certaines conférences à Saint-Victor; il étoit là comme un régent dans sa classe.

[157] Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva en Catalogne du temps de M. de Montmorency.

_Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant._

Ci-gît un prélat honoré Qui porta la barbe prolixe, De couleur de vermeil doré, Brillant comme une étoile fixe. Prêchant sur un événement Il sermona si longuement, Qu'il en trépassa de détresse, Non sans laisser un savoir mon Laquelle des deux choses est-ce Qui fut plus longue en son espèce, De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.)

Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique du cardinal de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez de plus grands politiques que lui; vous en voyez.» Bois-Robert eut la malice de feindre toujours de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît: «Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que blâmez-vous à sa politique?--Baillez-le-moi mort, baillez-le-moi mort, répondit-il, et je vous le dirai.»

Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes, Cicéron, et tous les plus grands orateurs de l'antiquité, n'avoient rien entendu à l'éloquence en comparaison de saint Paul, et dit un million de choses grotesques. Balzac, qui y étoit allé par curiosité, ne put s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint la grande querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier, et Balzac fit _le Barbon_, que depuis il a donné lorsque Ménage persécuta tant Montmaur le grec: c'est pour cela qu'on y trouve si peu de choses qui conviennent à ce pédant.

Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen que c'étoit une bibliothèque renversée; mais il n'y a rien qui représente mieux l'humeur de cet homme que le sonnet acrostiche de ce fou de Dulot[158].

[158] Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par le poème de Sarrasin, intitulé: _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts-rimés_, badinage ingénieux d'un poète très-spirituel.

SONNET

_Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner monseigneur l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son acrostiche._

Franc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte, Rentrons au cabinet et lisons saint Thomas. Apporte-moi, laquais, de tout ce grand amas, Nicolas de Lira, Pline et la Bible sainte. Certes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte. Oh! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as. Ici du feu, mes gens, ma robe de Damas. Six heures ont sonné, disons prime en contrainte. Dieu! que j'ai mal au coeur! qu'on m'apporte du vin. Entre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin, Hilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume. Aristote est là faux: voyez, ce papillon Rouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume. Le trait est excellent! avalons ce bouillon. Apprête les chevaux, cocher. Le beau volume! Irénée est charmant, retournons à Gaillon.

Il y avoit pourtant du bon en ce _mirifique_ prélat; il étoit bon homme, franc et sincère; mais jamais il n'eut un grain de cervelle.

Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre du lieu le harangua et lui plut extrêmement. Quand cet homme eut achevé: «Voilà, dit-il, en se tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient, voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer toutes les parties de l'oraison: «voilà haranguer, cela, et non pas vous autres, qui manquez en ceci, en cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne la faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il avoit toutes ses heures réglées pour ses occupations sérieuses et pour ses divertissemens. Il recevoit des nouvelles de tous les endroits de l'Europe. Il avoit musique, et n'étoit jamais sans quelques gens de lettres.