Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 6

Chapter 64,240 wordsPublic domain

Me voilà revenu à Paris. Je fis des vers sur mon absence; car j'en tins encore un mois durant pour mademoiselle de Mouriou. On me les fit lire chez la veuve, où étoit l'abbé de Cérisy, à qui j'avois donné bien du relâche; il les loua fort. Or, la petite fille[118] que j'avois quittée, et cette autre, à qui Tallemant m'avoit fait écrire si à propos, s'y rencontrèrent; elles étoient parentes de la veuve. Cette dernière et chacune d'elles croyoient que c'étoit pour elle que j'avois fait ces vers dans mon voyage; car toute femelle aime à être aimée. Cela me servit auprès de ma veuve; elle s'imagina que je ne l'avois pas oubliée; et, un jour, à propos de je ne sais quoi, elle me dit: «Cela n'est pas si vrai, qu'il est vrai que je suis votre servante.» Nous voilà mieux ensemble que jamais. Ce fut de ce temps-là qu'elle me conta combien l'abbé étoit jaloux: «Il ne me demande qu'un peu d'amitié; et il lui arrive souvent de pleurer auprès de moi; il ne parle jamais de vous.» Je m'aperçus bien à son discours que les amants qui prétendent si peu de chose ne sont pas les mieux reçus; d'ailleurs on avoit là-dedans une certaine opinion qu'il avoit toujours la foire; en effet, son teint un peu jaune et pâle étoit le teint d'un foireux. Il avoit beaucoup d'esprit et beaucoup de vivacité; mais il disoit quelquefois des pointes; et, quand il lui sembloit qu'il avoit dit quelque chose de plaisant, il en rioit tout le premier, et, si quelqu'un ne l'avoit pas entendu, il lui disoit: «Vous ne savez pas que je disois telle chose.» Pour moi, j'étois gai, remuant, sautant, et faisant une fois plus de bruit qu'un autre; car, quoique mon tempérament penchât vers la mélancolie, c'était une mélancolie douce, et qui ne m'empêchoit jamais d'être gai quand il le falloit; avec cela, la veuve me trouvoit beaucoup de brillant dans l'esprit: je ne sais si les autres étoient de son avis. J'étois de toutes les promenades, de tous les divertissements, et la belle ne pouvoit rien faire sans moi; aussi n'étois-je guère sans elle; j'étudiois le matin, et l'après-dîner, je la lui donnois tout entière. Je n'ai jamais mieux passé mon temps, car j'étois bien aimé et bien amoureux: on avoit toute liberté de se parler et de se baiser, car les deux sœurs ne mangeoient point ensemble, et étoient moins unies que jamais. D'Agamy et sa femme voyoient bien que la veuve en tenoit, et cela commençoit à leur déplaire, aussi bien qu'à l'abbé. Dans nos caresses nous avions quelquefois les plus violents transports du monde; nous étions bien épris tous deux. Elle avoit de l'esprit, et faisoit parfois des vers dans sa passion. Un jour je la trouvai pâle au Cours; je lui envoyai le lendemain des vers que j'ai perdus, où je parlois de la frayeur que cette pâleur me donnoit. Elle me répondit par ce quatrain:

Si tu n'as point trouvé les roses Qui sur mon teint étoient écloses, Daphnée, ne t'en étonne pas, C'est qu'elles descendoient plus bas.

[118] Ces mots remplacent un nom raturé qu'on ne peut lire.

Moi qui aime à conclure, je voulus voir si je pourrois mettre l'aventure à fin. Je me hasarde; on me rebute, on me gronde, on me menace; mais, en sortant, on me dit: «Je vous aurois bien plus maltraité, si je ne craignois de vous perdre encore une fois.» Cela me rassure fort: je recommence; on me repousse, on me déclare que pour tout le reste on me le permettoit, mais que, pour cela, je n'avois que faire d'y prétendre. Désespérant d'en venir à bout, j'entendis bien plus volontiers que je n'eusse fait, à un voyage d'Italie que deux de mes frères me proposèrent[119]; et puis je n'avois que dix-huit ans, j'étois en âge d'aimer à courir.

[119] _Voyez_ l'article du cardinal de Retz, t. 4, p. 102.

Ce voyage ne fut pas plus tôt conclu, que la veuve se met en courroux, et elle le témoignoit si visiblement que tout le monde s'en apercevoit. En jouant aux quilles, elle ne vouloit plus prendre la boule de ma main, et faisoit mille autres choses d'une grande prudence. Je l'apaisai pourtant en une visite de quatre heures, où je lui représentai qu'elle me désespéroit; et je l'attendris si bien que, moitié figue, moitié raisin, j'en eus ce que je demandois, il y avoit si long-temps. Je voulus rompre mon voyage, ou du moins je m'en remis entièrement à elle; c'étoit une chose si arrêtée qu'elle eut assez de sens pour me dire qu'il falloit le faire, et que cela feroit trop parler les gens. Regardez quelle bizarrerie, d'attendre à la veille de mon départ. Elle me laissa encore, en une autre visite, faire tout ce que je voulus; elle me donna son portrait, elle voulut avoir le mien. Elle me chargea de bagues et de bracelets; mais ni elle ni moi ne songeâmes à aucune adresse pour nous écrire. Je fus dire adieu à mon rival, qui eut la plus grande joie du monde de me voir partir.

A Lyon, comme si je ne pouvois voyager sans devenir amoureux, je m'épris terriblement de la fille d'un de nos amis chez lequel nous logions. C'étoit une fille bien faite, bien brusque, qui avoit de la voix et de l'esprit. Pour cette fois-là, je n'ai pas tant de tort qu'à l'autre, car, je ne sais par quelle fatalité, cette fille eut d'abord de la bonne volonté pour moi, quoique je ne fusse pas le plus beau des trois; elle fit, dès le premier jour, une alliance avec moi, et m'appela _sa sympathie_. On nous mena promener aux jardins de l'Athénée, qu'on appelle aujourd'hui Ainay[120]; nous nous détournâmes un peu, elle et moi; j'étois le plus aise du monde, et il me sembloit que j'étois pour le moins _Périandre_ ou _Merindon_[121]. Il fallut partir au bout de trois jours; mais, pour me consoler, j'emportai des bracelets de cheveux, et j'eus permission d'écrire. Tout cela ne m'empêcha pas de me bien divertir en Italie, tant c'est belle chose que jeunesse; à la vérité, j'avois quelquefois de mauvaises heures. La veuve m'écrivit à Rome, par la voie du petit Guénault, son médecin[122];....... il n'y avoit rien de particulier. Je lui répondis, et n'en reçus jamais qu'une seule lettre.

[120] C'est le nom d'un quartier de la ville de Lyon.

[121] Personnages de l'_Amadis_.

[122] Ces derniers mots étoient effacés; il en reste encore quelques-uns sous la rature que nous n'avons pas pu retrouver.

De retour en France, nous voilà encore logés à Lyon chez la belle. Je voulois familièrement qu'elle me laissât monter dans sa chambre par une échelle de corde, et je lui proposai de l'aller trouver l'été à la campagne, où elle devoit demeurer trois mois. Elle me dit qu'il y avoit trop de péril à tout cela. Je reçus de ses lettres à Paris pendant quelque temps: elle écrivoit bien; puis tout-à-coup elle cessa de m'écrire. Je n'ai jamais pu savoir pourquoi, car elle mourut bientôt après.

Revenons à la veuve. Je croyois qu'elle me recevroit avec la plus grande joie du monde; mais je fus bien attrapé, quand elle me rebuta plus que jamais, et me reprocha la peine où je l'avois mise; cette peine venoit de ce que, s'étant saisie, à mon départ ou depuis, en songeant à ce qu'elle venoit de faire pour moi, ce que vous savez s'arrêta aussitôt...... Elle crut être grosse, se découvrit au jeune Guénault, et ce fut dans cette inquiétude qu'elle m'écrivit[123].

[123] Tallemant avoit effacé ce passage, et il avoit mis à la place: Elle se découvrit _à son médecin_.

Je la blâmai fort de s'être effrayée si à la légère, et d'avoir tout dit à un tiers. «Hé, pourquoi? me répondit-elle; il sait bien que c'est à bonne intention, et je lui ai dit que vous m'aviez promis de m'épouser.» Je crois, mais je ne l'assurerois pas, qu'en badinant...... elle pourroit bien m'avoir dit: «N'es-tu pas mon mari?» et que lui ayant répondu: «Oui,» elle pourroit avoir pris cela pour argent comptant. Nous voilà brouillés. L'abbé, bien loin de profiter de mon absence, l'avait trouvée plus chagrine que jamais. Le crucifix prit ce temps-là pour lui donner un coup de pied, et depuis il ne fut amoureux que de la vierge Marie. La pauvre Lyonnoise mourut durant notre divorce, et la veuve, qui passoit déjà pour une capricieuse dans mon esprit, avoit besoin de cela pour me retenir; car, n'ayant plus personne, je fis bien plus de choses que je n'en eusse fait pour me remettre bien avec elle.

Un peu plus habile que je n'étois, je m'avisai de cajoler une fille qui en avoit bonne envie: elle étoit parente et suivante d'une madame de Mérouville[124], avec laquelle Louvigny demeuroit.

[124] Le nom de _Mérouville_ se laisse apercevoir sous la rature; Tallemant, qui a biffé ce passage, y a substitué celui-ci: «Elle étoit parente et suivante d'une _tante de la femme de Lisis_ (Louvigny).» Or, madame de Louvigny, fille aînée de Bigot de La Honville, étoit nièce de madame de Mérouville, sœur de son père. (_Voyez_ plus haut l'Historiette de madame de Gondran, t. 4, p. 271 et 272.)

Tout ce monde-là, aussi bien que mon père, ne logeoit pas loin du logis de la veuve, où, à cause du grand jardin qui y étoit, on se divertissoit plus qu'en aucune autre maison. Je badinois avec cette fille à ses yeux; cela la fit revenir, et je remontai sur ma bête. Cette fille m'appeloit _mon mari_, et m'aimoit de tout son cœur.

J'ai parlé ailleurs de la maison de La Honville[125]. Quoique la veuve ne fût pas de ces parties-là, j'y allois souvent. Tout le monde de chez M. de La Honville m'aimoit fort; j'étois le bel-esprit de la troupe, et on m'estimoit terriblement. Une fois, une madame Du Candal, veuve d'un conseiller au Parlement, grande femme fort bien faite et fort raisonnable, mais un peu coiffée de sa parente, vint à La Honville que j'y étois. Elle étoit fille d'une sœur[126] de La Honville qui logeoit avec son frère. De tout temps cette femme m'avoit plu; aussi a-t-elle un agrément que j'ai vu à peu de personnes. Mon humeur, mon emportement, ma gaîté ne lui déplurent pas non plus. En badinant, nous faisons une alliance; nous voilà aussi mari et femme. Depuis cela, je la visitai plus soigneusement; mais il n'y avoit aucune liberté chez son beau-père, où elle logeoit. La première femme[127], voyant que je me trouvois presque toujours chez La Honville quand l'autre[128] y venoit dîner, entra en quelque jalousie et me fit la mine. Le lendemain, je la vais trouver dans sa chambre, et, après l'avoir bien haranguée pour l'obliger à me dire ce qu'elle avoit contre moi, elle me prend la main et me baise. «Allez, dit-elle, vous ne le saurez jamais, mais je ne vous en aimerai pas moins.» Voyant cela, je voulus tenter si je ne trouverois point l'heure du berger. «Mon Dieu! me dit-elle, si j'étois capable de faire une sottise, ce seroit pour l'amour de vous; contentez-vous de cela, et aimez-moi à cela près, si vous en êtes capable.» Avec elle, j'en suis toujours demeuré là; elle est encore fille, et nous nous aimons de bonne amitié.

[125] _Voyez_ plus haut, sur les voyages faits à la terre de La Honville, l'Historiette de madame de Gondran, t. 4, p. 271.

[126] Madame de Candal s'appeloit Marie Causse; Marie Bigot, sa mère, avoit épousé Jacques Causse. (_Voyez_ une note plus bas dans le cours de cet article.)

[127] C'est-à-dire la parente de madame de Mérouville, qui, comme on vient de le voir, appeloit Tallemant son mari.

[128] Madame de Candal.

La veuve grondoit assez de ces petits voyages à La Honville, mais je lui disois qu'il falloit donc que je rompisse avec mes frères, et ma belle-sœur[129], et toute ma famille. Sa sœur[130] malicieusement ne manquoit pas de lui faire remarquer que je n'étois jamais si ajusté que quand j'allois voir madame du Candal, qui alors délogea de chez son beau-père, et alla demeurer avec sa mère, vers le Marais. Tout ce qu'elle et son mari disoient contre moi ne servoit qu'à les faire regarder comme des espions. Une fois que nous étions à un divertissement chez une des parentes de la veuve, on se mit à danser aux chansons; elle me tenoit par la main, et sans y penser elle alla chanter:

Guillot est mon ami, Quoique le monde en raille; Il n'est point endormi Quand il faut qu'il travaille. Ah! je ris alors qu'il me baise; Car il meurt de plaisir et moi d'aise.

Ma foi, le monde en railla cette fois-là, et nous fûmes un peu déferrés tous les deux.

[129] Pierre Tallemant, sieur de Boineau, frère aîné de notre Tallemant, avoit épousé Anne Bigot, fille de Nicolas Bigot, sieur de La Honville. (_Quittance du 29 mai 1638_, conservée à la bibliothèque du Roi.)

[130] Madame d'Agamy.

La veuve, qui déjà étoit assez capricieuse, le devint encore davantage par les soupçons que ses parens lui mirent dans l'esprit. Un jour que je la trouvai seule auprès du feu, elle se glisse dans un cabinet au coin de la cheminée, dont la porte avait un petit poids qui la faisoit fermer fort aisément. Voilà visage de bois: je presse, je prie; elle ne veut point ouvrir. Je m'en vais: à la porte de la rue, je me ravise, et me viens cacher de l'autre côté de la cheminée, après être rentré fort doucement; puis je laisse aller l'huis vert[131] de toute ma force, pour lui faire accroire que je m'en allois: cela réussit. Elle sort; je la happe, _et cætera_. Cette bizarrerie me le fit trouver trois fois meilleur. Comme cette femme n'étoit pas naturellement dévergondée, et que ce n'étoit que la force de la passion qui l'emportoit, elle ne se put jamais résoudre à me donner un rendez-vous: il la falloit toujours prendre de force. Comme c'étoit toujours à recommencer, on ne pouvoit pas bien prendre ses mesures, et se cacher de sa femme de chambre comme on eût fait. J'ai assez vu de femmes, mais je n'en ai jamais vu une si désintéressée; elle ne voulut pas seulement prendre des gants quand je revins d'Italie.

[131] L'huis vert paroît signifier ici une porte battante, en drap ou en toile de couleur verte.

Elle devint insensiblement si jalouse, qu'elle l'étoit de toutes les femmes que je voyois, mais bien plus de madame d'Harambure que de pas une autre: elle a toujours eu plus de jalousie de celles que je n'aimois pas que de celles que j'aimois; car elle n'en a pas le quart autant de madame du Candal et de mademoiselle des Marais, dont nous parlerons ailleurs[132].

[132] M. de Launay l'épousa en secondes noces. (_Voyez_ ci-après l'Historiette de madame de Launay.)

Cependant je m'enflammai pour cette autre veuve, car la première me grondoit trop. Chez sa mère, on avoit un peu plus de liberté. Un jour que nous y faisions collation, elle nous donna des abricots, et nous conta que, croyant en avoir fait de bien plus beaux que sa mère, elle met sur les siens: _Abricots de ma façon_. Par malheur, ses abricots se candirent, et ceux de sa mère se conservèrent fort bien: elle en changea un beau matin toutes les couvertures, et dit: «Regardez comme les miens se sont bien conservés.» Or, elle avoit une fille qui n'étoit guère jolie. «Ma foi, ce lui dis-je, madame, votre bonne maman vous surpasse bien autant en filles qu'en abricots: vous êtes une belle ouvrière auprès d'elle.»

Une fois, je trouvai bien du _crachottis_ auprès du feu. «Jésus! lui dis-je, qu'est-ce que cela?--Hélas! dit-elle, c'est M. Mestresat qui a fait là le _lac de Genève_[133].» Je lui donnois fort souvent des vers; mais, comme elle vit que j'en tenois, elle me fit une petite querelle pour ne m'appeler plus son _mari_; j'entendis bien sa finesse, et fis semblant d'en être un peu alarmé. Comme elle logeoit fort loin, je ne la voyois pas bien à mon aise, et je fus ravi quand on parla de la faire loger auprès de M. de La Honville. Toute la difficulté étoit que, pour avoir la maison qu'on vouloit faire prendre à sa mère, il falloit perdre un quartier de celle qu'elle quittoit: la bonne femme ne pouvoit s'y résoudre. J'envoyai un de mes amis qui loua cette maison sous main pour un quartier, disant qu'une dame de sa connoissance se trouvoit sur le carreau. Je trouvai moyen de le faire savoir à la belle, qui prit cela le mieux du monde, et fit pourtant en sorte qu'elle délogea sans qu'il en coûtât un sou, ni à sa mère, ni à moi; car elle persuada au propriétaire d'y aller loger lui-même. Mais je fus bien attrapé, car ses tantes ou ses cousines étoient toujours avec elle, et je lui parlois dix fois moins que je ne faisois auparavant. Enfin elle se résolut, croyant n'avoir point d'enfants, d'épouser M. de Montlouet d'Angennes[134], parce qu'il n'en avoit point eu avec sa première femme; elle n'en eut que tous les ans[135]. Il étoit de mes amis, et m'appeloit son pupille; j'étois même le confident de ses amours, et j'ai quelquefois fait des vers pour lui. Elle lui fut long-temps cruelle jusqu'au mépris. «Hélas! disois-je, le pauvre homme! il ne fait que blanchir contre.» Il étoit trop vieux pour elle. Dès qu'il l'eut épousée, je résolus de ne plus penser à elle, et un jour je lui dis: «Je gage, madame, que vous avez brûlé tous les vers que je vous ai donnés.--Point, dit-elle; je vous les montrerai encore tous.--Cela n'est plus bon à rien, lui dis-je; vous êtes devenue la femme de mon ami: je vous conseille de les brûler, cela pourroit faire du désordre.» Elle vit pourquoi je le disois, et me répondit en rougissant: «On en fera ce que vous voudrez.» Je ne sais ce qui en est arrivé depuis, mais nous avons toujours eu bien de l'estime l'un pour l'autre.

[133] Il étoit de Genève, et il crachoit beaucoup. (T.)--Mestresat étoit un ministre de Charenton. Le cardinal de Retz raconte qu'il disputa un jour avec lui, en présence d'un nonce, et que Mestresat le ménagea sur certains principes de Sorbonne qui n'obtiennent pas l'assentiment de la Cour de Rome, «n'étant pas juste, disoit-il, d'empêcher l'abbé de Retz d'être cardinal.» (_Mémoires du cardinal de Retz_, deuxième série de la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 44, p. 130.)

[134] Ce nom a été soigneusement biffé par Tallemant; nous sommes cependant parvenus à le lire distinctement, à l'aide d'un acide. En effet, Jacques d'Angennes, marquis de Montlouet et de Lisy-sur-Ourques, se remaria en 1643 avec Marie Causse, fille de Jacques Causse et de Marie Bigot, et veuve de Martin Du Candal, conseiller au Parlement. (_Histoire généalogique de France_, t. 2, p. 429.) Il est seulement extraordinaire que madame Du Candal eût espéré de ne pas avoir d'enfants en contractant ce mariage, car le marquis de Montlouet en avoit eu six d'Elisabeth de Nettancourt.

[135] Madame Du Candal a eu trois filles de son second mariage. (Voyez _le Père Anselme_ audit lieu.)

Madame d'Harambure morte, je croyois que la veuve ne seroit plus si folle que par le passé; mais ce fut encore pis que jamais. Elle étoit si extravagante sur ce chapitre, qu'elle croyoit que je couchois avec toutes les femmes que je voyois. «Le moyen que les autres vous résistent, disoit-elle, si je ne vous ai pu résister!» Enfin elle vint à un tel excès qu'elle m'accusoit de coucher avec ses sœurs; elle en avoit deux, toutes deux laides[136], et qui me haïssoient comme la peste; elle m'en accusoit aussi avec les miennes. «Oui, disoit-elle, et je ne voudrois pas jurer que même vous épargnez vos tantes.--Mais comment est-ce donc que j'y puis suffire?--Ah! répondit-elle, il n'y a jamais rien eu de si brutal, de si animal que vous; vous avez une sensualité infatigable.»

[136] Il en est mort une. (T.)

Elle me faisoit beaucoup plus d'honneur qu'à moi n'appartenoit.

Voici deux des plus plaisantes visions qu'elle ait eues. Madame Tallemant, la maîtresse des requêtes[137], se blessa; elle s'alla mettre dans l'esprit que cette femme étoit grosse de mon fait, et qu'ayant reconnu combien j'étois infidèle, elle avoit mieux aimé se blesser que de mettre au jour l'enfant d'un si méchant homme. L'autre fut qu'une fille de madame _Cramail_, aujourd'hui la marquise de La Barre-_Chivray_[138], ayant eu la petite vérole, au retour d'un petit voyage de La Honville, où j'avois été avec elle, la veuve raisonna ainsi: «Il n'y a rien qui donne tant la petite vérole que l'émotion. Cette fille lui a tout accordé, cela l'a émue.» Si la moindre des trois personnes avec lesquelles elle disoit que je concubinois eût voulu me laisser faire, je l'eusse bien plantée là; car elle ne me faisoit coucher qu'avec Lolo, madame Du Candal et mademoiselle Des Marais, aujourd'hui madame de Launay[139], sans conter madame de Louvigny et bien d'autres.

[137] Marie Du Puget de Montauron, femme de Gédeon Tallemant, cousin-germain de l'auteur.

[138] Ces noms étoient raturés; les deux mots en lettres italiques sont douteux.

[139] Voyez plus bas l'article de madame de Launay, personnage assez singulier.

Une fois, à La Honville, cette Lolo, car je badinois toujours, avoit les mains embarrassées à je ne sais quoi; je me mis à la baiser: «Hé! que faites-vous? me dit-elle.--Je prends mon temps.» Depuis, quand je la baisois, elle crioit: «Ma sœur,[140] comme il prend son temps! venez vite, il prend son temps.» Un jour que je lui baisois la main gauche, finement elle la couvroit de la droite qui étoit nue. «Celle-là, lui dis-je, m'est tout aussi bonne que l'autre.» J'ai oublié bien des folies et bien des impromptus, et mille autres bagatelles. La vision qu'elle eut de sa sœur, avec laquelle elle logeoit, vint de ce que cette femme eut un mal de mère si furieux, qu'elle parla un langage articulé que personne n'entendoit, et elle vouloit que cela vînt de ce que je lui avois brouillé la cervelle. Je ne savois plus où j'en étois; je ne voulois pas pourtant jeter le manche après la cognée, parce que j'avois dessein de faire durer cela jusqu'à ce que je pusse me déclarer pour la petite Rambouillet. Elle me fit un jour une proposition: «Mettez, disoit-elle, ma conscience en repos.--Eh bien! voulez-vous que je vous épouse?--Non.--Que voulez-vous donc?--Trouvez quelque invention.» Et après, elle me disoit: «Mais n'est-ce pas assez que vous m'ayez durant cinq ans violée?» Elle appeloit cela _violer_, parce qu'elle faisoit d'abord quelque résistance; puis elle changeoit tout-à-coup de discours. «Ah! si j'étois assurée que vous m'aimassiez bien, je ne m'en soucierois; mais vous avez honte de m'aimer.» Et alors elle me vouloit obliger à faire des extravagances pour lui témoigner que je l'aimois. Tout ce que je pus faire, ce fut de prendre quelque prétexte, comme je fis, pour ne plus voir sa sœur avec qui elle étoit mal; car l'autre l'avoit obligée d'assez mauvaise grâce à déloger d'avec elle. Il lui prit une nouvelle bizarrerie. Elle avoit je ne sais quelle espèce de demoiselle avec elle qu'elle faisoit toujours venir dans sa chambre. Un beau jour je l'attrapai plaisamment. Comme elle étoit allée conduire une dame jusqu'à la porte de l'antichambre, je la suivis; sa petite demoiselle demeura auprès du feu. Je prends la veuve et je l'emporte de l'antichambre dans une garde-robe, où je m'enferme avec elle, et je la tins tant que je voulus. Je la fis un peu revenir de ses folies. Elle sortit de sa maison parce que l'horloge de l'hôtel d'Épernon[141] sonnoit les demi-heures et les quarts, et que cela lui coupoit, disoit-elle, sa vie en trop de morceaux.

[140] La sœur de _Lolo_ étoit madame de Louvigny. (_Voyez_ plus haut l'article de madame de Gondran, t. 4, p. 273, et les _Mémoires de Conrart_, au lieu déjà cité.)

[141] L'hôtel d'Épernon étoit situé Vieille rue du Temple, près de la rue Saint-François.