Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 5

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Une vieille madame Mousseaux, mère du grand-audiencier, avoit épousé un jeune homme nommé Saint-André, qui, pour n'être pas avec elle, alloit le plus souvent qu'il pouvoit à la campagne; elle en enrageoit, et écrivoit sur son almanach: «Un tel jour _mon cœur_ est parti, un tel jour _mon cœur_ est revenu.»

M. Montereul, de l'Académie, celui qui étoit au prince de Conti, comme on lui demandoit s'il disoit son bréviaire dans les courses qu'il faisoit, car il a été dépêché bien des fois, répondit:

Dieu, en courant, ne veut être adoré[89].

[89] Si ce vers est de Jean de Montereul, c'est le seul ouvrage qui soit resté de cet académicien. Il mourut à l'âge de trente-huit ans, le 13 février 1651. Il ne faut pas le confondre avec son frère Matthieu de Montereul, qui a fait des madrigaux si délicats.

Un Gascon avoit fait un sonnet sur la mort de M. de Montmorency, où il y avoit à la fin:

La parque le prit par-derrière, N'osant le prendre par-devant.

Un mari ayant trouvé sa femme dans un lieu obscur, la caressa sans rien dire; elle résista, mais enfin il en vint à bout. Elle s'aperçut après que c'étoit lui: «Hé! vraiment, dit-elle, si j'eusse su que c'eût été vous, je n'eusse pas fait tant de façons.»

Un valet disoit à son maître: «Monsieur, si je rencontre des voleurs, je me laisserai voler hardiment.»

Un laquais disoit: «Allons là-haut, madame nous fera rire.»

Un autre laquais ne vouloit point quitter son maître, et disoit: «Où en trouverois-je un qui me fît autant rire que celui-là?»

Un moine prêchoit sur la mort à Fontevrault: il y avoit une fort jolie religieuse à un coin de la grille; elle lui avoit été cruelle. Il disoit: «On dit à la Mort: Prends cette vieille.--Je ne veux pas, dit-elle; je veux cette jeune, je veux cette jeune.» Il trouva moyen de dire deux fois _je veux cette jeune_.

Colomby l'académicien[90] étoit le plus vain de tous les hommes. Il demanda un jour à M. de Vardes: «Que tirez-vous bien de la cour?--Six mille livres, dit Vardes.--Ah! siècle ingrat, s'écria Colomby, je n'en ai que douze, moi!»

[90] François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent et élève de Malherbe. (Voyez ces _Mémoires_, t. 1er, p. 184.) Il avoit une singulière charge; il se qualifioit _orateur du roi pour les affaires d'Etat_. (Voyez l'_Histoire de l'Académie françoise_, de Pélisson, éd. de 1730, t. 1er, p. 289.)

Un gentilhomme du feu comte du Lude étant à l'extrémité, comme on lui parla de se confesser, dit: «Je n'ai jamais rien voulu faire sans le consentement de Monsieur, il faut savoir s'il le trouve bon.» Le consentement venu, le curé le pressa fort de restituer certain argent. «Mon cher, disoit-il, si je ne meurs pas, je n'aurai plus rien.» Enfin, il envoie quérir un de ses amis. «Écoute, un tel, lui dit-il, rends cet argent qui est dans un coffre dont voilà la clef; mais garde-toi bien de te tromper, viens bien voir si je suis mort avant que de le rendre.»

Un officier de M. de Rheims venoit de boire, disoit-il, avec ses _intimes_. «Et comment les appelez-vous? lui dit-on.--Ma foi, répondit-il, je ne sais pas comment ils se nomment.»

Montaigne[91] étant un jour malade, on le pressa tant qu'il souffrit qu'on fît venir un médecin. Il demanda à ce médecin comment il se nommoit: «Les savants, dit cet homme, me nomment _Egidius_, et les ignorants m'appellent _Gilles_.» Montaigne le chassa, et oncques plus n'en voulut voir.

[91] Michel de Montaigne, l'immortel auteur des _Essais_. Nous ne pensons pas que cette anecdote ait été racontée par lui.

Une parente de M. le marquis de Rambouillet emprunta deux chevaux de carrosse à madame de Rambouillet; ces chevaux ne revenant pas, on y envoya, et on trouva qu'elle les faisoit labourer.

Un maire d'Amiens haranguant M. d'Aumale, de la Ligue, qui y faisoit son entrée, lui dit entre autres belles choses: «J'on veu vo' mère, elle n'est mie si grande que vous, mais on dit volontiers que petite vache fait grand viau.»

Une fermière à qui on disoit: «Vous avez mal à la rate.--C'est mon, dit-elle, nos pères plaquent là nos mères; ils s'amusont ben à nous faire des rates. C'est les gentilshommes qui en ont.--Je crois, ajoutoit-elle, que le Roi en a une belle et grosse, car on dit qu'il est ben gentilhomme.»

Un nommé Le Sage se fit catholique, moyennant quoi M. de Montmorency lui donna deux cents pistoles, un cheval et une place de gendarme. M. Le Faucheur[92] lui dit: «Or ça, ne savez-vous pas que notre religion est la meilleure?--Aussi, dit cet homme, ai-je pris du retour.»

[92] Ministre protestant.

M. de Matignon, entendant parler du don gratuit, demanda si c'étoit un feuillant ou un chartreux.

Montpipeau disoit à madame d'Auvray, belle femme de son voisinage, ce vers de Corneille:

Vous quitter et mourir m'est une même chose.

Sa femme l'épioit et l'entendit; et quand madame d'Auvray alla prendre congé d'elle, en présence de son mari, elle lui dit: «Ah! Madame,

Vous quitter et mourir m'est une même chose.»

Un homme de la province, dont la femme avoit eu un enfant au bout de trois mois de mariage: quand ce vint au carnaval, de peur des railleries, il se mit devant sa porte avec une table et des jetons. «Que faites-vous là? lui demanda-t-on.--Je suppute combien j'aurai d'enfants, à un tous les trois mois, si je suis quarante ans en ménage.»

Patin[93], le médecin, dit que la fièvre continue dans un corps, c'est un Jésuite dans un État.

[93] Guy-Patin, dont les lettres nous apprennent tant de choses sur son temps.

Une femme de Montpellier, qui vouloit bien parler françois, pour dire la migraine, disoit _la grenade_, à cause que _miougrane_, en languedocien, veut dire _grenade_.

Une couturière, nommée madame Colin, payoit par jour la nourrice de son enfant, et comme on lui disoit: «Vous moquez-vous? vous en auriez meilleur marché par mois.--Oh! vous vous trompez, répondit-elle, vous ne savez pas combien les mois vont vite.»

LES AMOURS DE L'AUTEUR.

J'étois encore en logique, quand Louvigny[94], mon parent, me mena à la campagne voir ses sœurs. Je ne les avois jamais vues chez elles; je songeai, la nuit avant que de partir, que je devenois amoureux de l'aînée. C'étoit une veuve qui, quoique petite et de l'âge de trente ans, ne laissoit pas que d'être fort jolie. Plusieurs personnes avoient soupiré pour elle; mais on n'avoit point dit qu'elle en eût aimé pas un. Mon songe ne fut pas faux; je m'attachai à la veuve dès le premier soir. Il falloit que nous eussions quelque sympathie l'un pour l'autre; car elle me traita toujours avec la plus grande bonté du monde; et quand je lui dis adieu, elle me baisa si fort au milieu de la bouche, que ce baiser me fit une profonde plaie au cœur. Louvigny, qui avoit une belle femme, et qui étoit marié il n'y avoit pas long-temps[95], ne voulut pas demeurer là plus de six jours, et me fit partir par une pluie effroyable. Nous étions à cheval; un écolier n'a pas, pour l'ordinaire, tout ce qu'il lui faut. Je ne sais si c'étoit ma casaque qui étoit trop courte, ou si c'étoient mes bottes, mais jamais je ne les pus faire joindre, et l'eau entroit dans mes jambes tout à son aise. Hélas! le cœur me saigne quand je songe à un pauvre bas de soie vert qui fut tout déteint.

[94] Tallemant avoit effacé le nom de Louvigny, et il avoit écrit _Lisis_ à la place. Henri de Louvigny, secrétaire du roi, en 1626, mourut en 1652. (Voyez l'_Histoire de la Chancellerie de France_, de Tessereau.) On voit dans le cours de ce chapitre que ceci se passoit vers 1636. Tallemant avoit dix-sept ans; ainsi il a dû naître vers 1619. Nous sommes parvenus à retrouver sous les ratures de Tallemant plusieurs des noms qu'il avoit fait disparoître.

[95] Louvigny avoit épousé la fille aînée de Nicolas Bigot, sieur de La Honville, secrétaire du roi et contrôleur-général des gabelles. (_Voyez_ plus haut l'article de madame de Gondran, t. 4, p. 271 de ces Mémoires, et ceux de Conrart, t. 48, p. 189 de la deuxième série de la _Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France_.)

A la Saint-Martin, ma veuve[96] revint à Paris; j'y allai tout aussitôt. J'avois honte de paroître crotté devant elle; alors il n'y avoit ni chaises ni galoches, et de la Place-Maubert, où je logeois, il y avoit bien loin à la rue Montorgueil, où elle logeoit avec sa sœur. Je cherche chez les loueurs; j'y trouve un cheval qui pouvoit passer pour un cheval bourgeois; je louai une selle honnête et une bride à un sellier; j'avois déjà un laquais. En cet équipage, mon frère aîné[97] me trouve vers Saint-Innocent, _rue St.-Denis_. «Où vas-tu, chevalier?» me dit-il. On m'appeloit ainsi à cause que j'étois fou de l'_Amadis_.--«Je m'en vais, lui dis-je, chez M. d'Agamy[98], on y doit lire une comédie.--Je ne te demande pas, me dit-il, ce que tu y vas faire?» Il sut après que l'on n'y devoit rien lire. En ce commencement je m'excusois toujours, sans qu'on m'accusât, et quand on me trouvoit chez la belle et qu'on me disoit: «Ah! vous voilà, chevalier,» je disois toujours, ou: «Je suis venu jouer aux quilles,» ou: «Je suis venu jouer au volant.» Le monde se mettoit à rire. Insensiblement je m'enferrai si bien que je ne songeois plus qu'à cela. Les gens en railloient; moi, je m'en déferrois. Elle croyoit badiner et se plaisoit à être aimée; mais cela alla plus loin qu'elle ne pensoit. L'abbé de Cérisy[99], un des plus beaux esprits du siècle, en étoit amoureux il y avoit plus de deux ans; elle le souffroit, et il y étoit fort familier en ce temps-là; lui et trois autres frères qu'il avoit, dont l'un a eu une grande réputation pour la poésie[100]. Ils étoient dans cette maison tous les jours et à toutes les heures. Deux autres beaux-esprits, Malleville et Gombauld, y venoient souvent l'après-dînée; Rénevilliers[101] n'en bougeoit: on s'y divertissoit assez bien.

[96] Cette jolie veuve, dont nous ne savons pas le nom, étoit sœur de Louvigny. C'étoient les enfants d'un orfèvre qui, ayant fait une grande fortune, étoit devenu valet de chambre du roi. (_Mémoires de Conrart_, audit lieu.)

[97] Pierre Tallemant, sieur de Boisneau; il étoit banquier.

[98] Le nom du beau-frère de la veuve (T.).--Le nom Agamy a été effacé par Tallemant qui l'a remplacé par _Tircis_. Agamy étoit beau-frère de Louvigny, ayant aussi épousé une demoiselle Bigot de La Honville. (_Voyez_ plus haut ces Mémoires, t. 4, p. 271.) Cette leçon présente au reste une assez grande difficulté; car la veuve ne pouvoit pas être une demoiselle Bigot de La Honville. On verra plus bas qu'elle n'alloit pas au château de La Honville, et d'Agamy, mari de sa sœur, avoit cependant épousé une fille de M. Bigot.

[99] On lit encore assez distinctement ce nom que Tallemant a remplacé par _Cérilas_. Ainsi Tallemant avoit pour rival Germain Habert, abbé de _Cérisy_, membre de l'Académie françoise, auteur de la _Métamorphose des yeux de Philis en astres_. Cette pièce, imprimée en 1630, a été insérée dans les Recueils du temps, et notamment dans celui de _Champhoudry_; Paris, 1651.

[100] Philippe Habert, auteur du _Temple de la Mort_; il étoit, ainsi que son frère, membre de l'Académie françoise.

[101] _Voyez_ l'historiette de Rénevilliers, t. 4, p. 395.

L'abbé fut bientôt jaloux de moi; aussi, pour dire le vrai, la veuve ne prenoit guère garde à tout ce qu'elle faisoit; elle l'appeloit d'un bout de la chambre pour lui demander s'il ne trouvoit pas que le noir me seïoit[102] bien. Alors les jeunes gens ne prenoient pas le noir de si bonne heure qu'on fait maintenant. Un jour qu'elle étoit au lit, voyant qu'il n'y avoit plus de place dans la ruelle, elle me fit mettre dessus, et, pour cela, il fallut que le pauvre abbé se rangeât afin de me laisser passer. Le pis de tout, ce fut quand il la trouva comme elle me mettoit des mouches sur des égratignures que m'avoit faites un impertinent de notre auberge, à qui j'avois donné un soufflet pour quelque sottise qu'il avoit dite d'un de mes oncles. Un jour on me dit que l'abbé avoit parlé de moi comme d'un écolier; je fis ce couplet sur un air qui couroit alors:

Mon rival, il est vrai, vous avez du mérite; Contre vous ma force est petite. Vous en faites peut-être aussi trop peu d'état: David étoit ainsi méprisé par Goliath.

[102] Ce conditionnel du verbe impersonnel _il sied_ est hors d'usage. On le trouve néanmoins indiqué dans le Dictionnaire de Richelet, édition de Genève, 1690.

Et puis, je le chantai à la belle, qui le trouva fort plaisant. Elle écrivit de sa main de méchants rondeaux que j'avois faits pour elle, car c'est l'amour qui m'a fait faire des vers; elle pour qui l'abbé avoit fait tant de belles choses. Elle et sa sœur n'étoient jamais d'accord; elle lui dit une fois familièrement: «Sans moi, vous ne verriez pas une âme.» Il est vrai que sa sœur étoit et est encore fort laide, car le temps n'embellit pas; mais elle ne laissoit pas d'être coquette. J'ai eu quelquefois bien du plaisir à voir toutes les façons qu'elle faisoit quand le commissaire d'artillerie[103] étoit auprès d'elle. Ce garçon, peut-être pour servir son frère, lui rendoit quelque complaisance; mais, par malheur, il fut tué dès la première année de mes amours[104]. Cette sœur a de l'esprit, mais elle vouloit toujours chercher midi à quatorze heures, et il lui échappoit souvent des pointes; à l'autre, il lui échappoit des naïvetés. Elle lui disoit une fois, pour la consoler de ce que ses enfants n'étoient pas jolis: «Ma sœur, que voulez-vous? les souris font des souris.» Pour la veuve, jamais il n'y eut une femme qui se dorlotoit comme elle; un jour, à la campagne, d'Agamy, Rénevilliers, et autres chasseurs, avoient dîné-déjeûné à dix heures, pour aller à la chasse, et avant que de partir, ils avoient déchargé leurs arquebuses. «Jésus! dit cette femme, le moyen de dormir céans! On n'a fait que tirer toute la nuit?» Elle soutenoit qu'il venoit du vent par une croisée qu'on avoit murée, et que, puisqu'il y avoit eu une fenêtre en cet endroit-là, il ne pouvoit jamais être si bien joint que le reste. Quelquefois elle disoit, car elle étoit assez gaie naturellement: «J'ai pensé dire une bonne chose, mais je l'ai bien rengaînée;» et, après, pour peu qu'on la pressât, elle la disoit. Il lui prenoit de temps en temps des accès de dévotion. On conte qu'allant à Bourbon avec Madame de....[105], elles avoient deux carrosses; elle s'amusa à la dînée à lire un sermon avec une demoiselle de cette dame; on met les chevaux; un carrosse part; l'autre crut qu'elle et cette demoiselle étoient dedans. On eût été comme cela jusqu'au gîte, si par hasard, dans un chemin fort large, les deux carrosses ne se fussent joints; quelqu'un du premier carrosse cria: «Mademoiselle Le G....[106], parlez un peu.» On répond: «Elle est avec vous.--Point, c'est avec vous.» On ne la trouve pas; il fallut retourner la quérir. Elle et cette demoiselle lisoient encore de tout leur cœur. Une fois une de leurs amies disoit: «Il n'y a pas loin d'ici à notre maison des champs; j'y vais avec mes mules en deux heures[107].--Jésus! dit la veuve, comment pouvez-vous faire? Je ne saurois aller avec les miennes jusqu'au bout de ce jardin sans me rompre le cou.» On lui faisoit accroire qu'elle avoit dit que son fils étoit mort à cause qu'un ver lui avoit pissé contre le cœur.

[103] Philippe Habert, le poète dont il vient d'être parlé. Il étoit commissaire d'artillerie.

[104] Philippe Habert fut tué en 1637. Il avoit environ trente-deux ans. Une mèche allumée tombant sur un baril de poudre renversa une muraille qui l'écrasa. (_Histoire de l'Académie françoise_, par Pélisson; 1730, t. 1er, p. 233.)

[105] Ce nom est entièrement effacé dans le manuscrit.

[106] On aperçoit encore ces initiales sous les ratures; elles peuvent servir à faire retrouver le nom de la belle veuve. Tallemant y a substitué _Madame une telle_. On retrouve encore ces initiales à la fin de l'article; le nom paroît être _Le Goux_ ou _Le Geay_.

[107] Ces mules servoient à la charrue et au carrosse en un besoin. (T.)

Elle eut une fois une plaisante bizarrerie. D'Agamy avoit prié l'abbé (_de Cérisy_) de faire une chanson qui commence:

_La commère au cul crotté Veut toujours qu'on la gratte_, etc.

ou plutôt des couplets que chantoit Gauthier-Garguille autrefois, et sur le sens de sa chanson qui commençoit aussi _la Commère au cul crotté_[108]. Il les fit et les lui dit: la veuve ne trouva pas bon que son _mourant_ eût fait cela pour le mari de sa sœur, et elle lui défendit de la donner; lui qui n'osoit dire la vérité, disoit: «Cette chanson me pourra nuire si elle est vue;» et il trouvoit toujours quelque échappatoire. On découvrit enfin ce que c'étoit; et son frère[109], pour l'obliger à ne plus faire le renchéri: «Laissez-le là, dit-il, j'en ferai une plus belle.» Il en fit cinq ou six couplets; mais ceux de l'abbé étoient plus naturels; car il réussissoit admirablement bien en chansons à danser. L'abbé, voyant qu'on chantoit les couplets de son frère, fut tout glorieux de donner les siens.

[108] Cette chanson n'est pas dans le recueil imprimé de Gauthier-Garguille.

[109] Philippe Habert.

Pour revenir à mon amour, j'eus bientôt des bracelets de cheveux, et la pauvre femme en tenoit, quand tout-à-coup je lui fis un tour de jeune homme. J'étois sur le point de sortir du collége, lorsque mon père ayant changé de logis, un samedi que je pensois coucher chez lui, la maison où il alloit n'étant pas encore toute meublée, on m'envoya coucher chez une de nos cousines[110]. Le père étoit à la cour; on me mit dans le lit de la fille, qui alla coucher avec sa mère. Cette fille étoit toute jeune et toute belle; je n'y fis que rêver toute la nuit, et le lendemain je trouvai que j'avois une grande disposition à l'aimer; insensiblement je me pris, et un sot camarade que j'avois eu au collége, et qui étoit un peu roman[111], acheva de me gâter. Nous prenions tous deux la générosité de travers; et, quoique ce parti me fût fort désavantageux, j'eusse fait volontiers une sottise, si on me l'eût laissé faire. Elle aimoit un garçon[112], qui avoit aimé sa sœur aînée, qui étoit morte, disoit-on, d'amour pour lui, mais avec une bonne fluxion sur le poumon, et à cause de laquelle on lui fit faire un voyage en Hollande, où il n'avoit aucune affaire. Pour dire ce que je pense brièvement, je crois que cette fille, se trouvant un parti fort au-dessous de moi, car on parloit de me faire conseiller, ne crut nullement que je fusse pour elle, et qu'elle avoit plus d'espérance d'épouser l'autre. Quoi qu'il en soit, me voilà triste à un point étrange, et plus transi que l'abbé, mon rival. Je tombai dans une telle mélancolie, que mon oncle de La Leu[113], je ne sais si c'est son esprit qui lui suggéra cela, s'alla mettre dans la tête que j'avois quelque maladie de garçon. On députe mon frère aîné pour m'en parler: «Qu'à cela ne tienne, lui dis-je, vous en aurez le cœur éclairci;» et sur l'heure je lui fis exhibition des pièces. Au bout de trois mois, convaincu que la demoiselle étoit un peu férue de l'autre, je fis un effort pour me délivrer. Je passai une nuit entière sans dormir; mais le lendemain, il n'y avoit pas un chaînon entier à mes chaînes. Le dépit fit ce que la raison n'avoit pu faire. Je trouvai à propos, pour plus grande sûreté, de faire un petit voyage en Berry chez madame d'Harambure[114].

[110] Tallemant, qui dans ce chapitre a voulu dérouter ses lecteurs, a rayé ces derniers mots et les a remplacés par ceux-ci: _chez une de nos voisines_.

[111] Comme on diroit aujourd'hui _romanesque_.

[112] Tallemant avoit nommé l'amant de sa cousine; mais il est impossible de rien lire sous la rature.

[113] _La Leu_ se lit distinctement sous la rature. C'étoit l'oncle des Tallemant. (Voyez l'art. _La Leu_, plus haut, t. 5, p. 43.)

[114] C'étoit la cousine-germaine des Tallemant. (_Voyez_ plus haut son article, t. 5, p. 39 de ces Mémoires.)

Cependant la veuve, comme j'ai su depuis, avoit pensé enrager. Il y avoit une jeune veuve dans notre rue, qui me témoignoit la meilleure volonté du monde; elle reçut des vers où je disois qu'elle m'aimoit; elle me permit de lui écrire; mais en jeune homme, j'oubliai de lui demander l'adresse; ce qu'il y avoit de bon en cette affaire, c'est qu'elle étoit accordée, et effectivement elle fut mariée à un mois de là. Je pars avec Tallemant, frère de madame d'Harambure[115]; il voulut passer par cette maison, où j'étois devenu amoureux de la veuve. Là je me renflammai quasi, car la pauvre femme me vouloit rattraper en Berry. Il fut question de voir si je devois écrire à cette veuve qui étoit mariée. Tallemant, qui tout le long du chemin m'avoit conté ses bonnes fortunes de Languedoc, et que je prenois pour un héros en galanterie, me fit écrire contre mon avis, et chargea un si habile homme de rendre ma lettre en main propre, que le mari la reçut au lieu de la femme, et toute ma galanterie s'en alla au diable.

[115] C'étoit Gédéon Tallemant, le maître des requêtes, qui a été intendant en Guyenne, en 1653. Il étoit cousin-germain de notre Tallemant.

Je cajolai un peu la fille d'un gentilhomme voisin de madame d'Harambure; après nous allâmes voir madame Bigot à Argent[116], où je m'épris terriblement de mademoiselle de Mouriou[117]. Ils me faisoient la guerre, qu'en un bal, quand je lui tenois la main, je mettois mon chapeau dessus, de peur qu'on ne s'en aperçût, et qu'une fois je m'endormis quasi sur son épaule. J'étois pourtant bien amoureux, et en revenant je songeai tant à elle toute la nuit, que je ne fis que pleurer et me plaindre jusqu'au jour.

[116] Argent, gros bourg du Berry, sur la route de Gien à Bourges.

[117] Cette demoiselle de Mouriou ne peut être la femme de celui dont on a vu l'article, t. 5, p. 377. Elle se maria à l'âge d'environ cinquante ans.