Part 3
Un autre maître des requêtes, nommé M. de Refuge, croyoit fort à l'astrologie judiciaire: lui étant né un fils, il fit aussitôt son horoscope. Le chancelier de Sillery, qui savoit comme il s'adonnoit à cette science, lui demanda ce que les astres promettoient à cet enfant. «J'en aurai, répondit-il, beaucoup de satisfaction, si je le puis sauver un certain jour qu'il est menacé d'un grand accident (et il le lui marqua); il doit être tué d'un coup de pied de cheval.» Ce jour-là étant venu, Refuge s'enferme dans une chambre avec la nourrice et l'enfant, car cela lui devoit arriver avant que d'être sevré. Par malheur, le chancelier de Sillery, qui avoit oublié le jour et la prédiction, ayant à lui recommander une affaire qu'il devoit rapporter le lendemain, l'envoya prier de le venir trouver. Il s'excuse par trois et quatre fois, mais il n'osa lui mander pourquoi il restoit au logis, croyant que le chancelier se moqueroit de lui. Enfin M. de Sillery lui mande que c'étoit pour le service du Roi. Il fallut donc sortir; et, au lieu d'emporter sa clef, il la donne à une servante, avec défense d'ouvrir. La nourrice, qui s'ennuyoit dans cette chambre, presse cette servante, deux heures durant, de lui ouvrir: la servante le lui refuse. Enfin, le mari de cette femme, qui étoit de la campagne, arrive à cheval. La nourrice fait de nouveaux efforts, la servante lui ouvre; la nourrice avoit son enfant à son cou. Pour aider à tirer un bissac qui étoit sur ce cheval, elle met son enfant à terre. Ce cheval rue et donne droit dans la tête de l'enfant qui mourut sur l'heure.
Un gentilhomme anglois, qui s'étoit attaché à Buckingham, eut plusieurs fois des visions la nuit que le duc devoit être assassiné; il n'osoit le lui dire, de peur qu'il se moquât de lui; enfin, pourtant, il s'y hasarda. Quelques jours après, un Écossois, qui avoit eu querelle avec le domestique du duc, et qui croyoit que c'étoit à cause de cela qu'il lui avoit refusé une compagnie de gens de pied, enragé de cela, sort en dessein de tuer ou le duc ou son domestique, le premier qu'il rencontreroit des deux. Il trouva le duc, et le tua.
J'ai vu à Rome un Père Bagnarée, Augustin, homme vénérable. Il s'adonna à l'astrologie judiciaire, et, ayant trouvé qu'il devoit mourir avec un habit rouge, il conclut qu'il devoit être cardinal. Pour y parvenir, il se mit à faire toutes les fourberies dont il se put aviser, pour amasser de quoi acheter le chapeau. Il avoit bien vingt-cinq mille écus quand il mourut. Voici une de ses friponneries, ou plutôt un de ses crimes, qui lui valut trois mille livres. Un Juif de Rome avoit un ennemi qui étoit chrétien; ce Juif fut quelques jours sans paroître, et on ne pouvoit découvrir ce qu'il étoit devenu. Les Juifs, en général, firent publier qu'ils donneroient trois mille livres à quiconque révéleroit le meurtrier; car ils ne doutoient pas qu'on ne l'eût tué. Le meurtrier se confesse au Père Bagnarée, et dit qu'il avoit coupé le Juif à morceaux, et l'avoit jeté en tel lieu dans un privé. Le Père fait tomber entre les mains des Juifs une lettre qui portoit: «Mettez les trois mille livres en tel lieu, et vous trouverez le nom du meurtrier qu'on aura mis en la place de l'argent.» Cela fut fait. Il trouva aussi dans l'horoscope qu'il avoit fait du pape Urbain, qu'il mourroit un tel jour: persuadé de cela, il offre à je ne sais quelles gens de l'empoisonner pour une certaine somme. Il croyoit gagner cela sans péril, et que les autres penseroient que le pape, qui seroit mort de mort naturelle, seroit mort de poison. La chose se découvre: il se sauve; mais celui qui étoit avec lui le trahit, et lui ayant donné une potion endormante, il l'enlève de Venise, où ils étoient, jusque sur les terres du pape. Là, pour ne pas diffamer l'habit de Saint-Augustin, on le pendit avec un habit de pénitent rouge.
Un garçon, nommé Malual, fils d'un homme d'affaires, se fit faire son horoscope, et parce qu'il y avoit qu'il mourroit entre six et sept, le 7 du mois d'août 1653, il prit la poste en Foretz, où il se trouvoit, au commencement de ce mois fatal, de peur de tomber malade à la campagne; il s'échauffa en venant à Paris, prit une bonne pleurésie dont il mourut le 7 d'août, à trois heures du matin.
Du temps de la Reine-mère, il y avoit ici un Écossois nommé Inglis, dont on conte assez de choses. M. de Sancy, alors homme d'épée, et depuis évêque de Saint-Malo, pour le surprendre, lui envoya sa nativité sans se nommer. «Ah! dit Inglis, dès qu'il se fut mis à faire sa figure, je le connois, le petit rousseau, il fera le voyage de Constantinople.» Il y fut en ambassade.
Il dit d'un gentilhomme, qui étoit gouverneur de Nesle: «Il me presse par écrit de lui faire sa figure; mais il a pensé ne m'en presser plus: il a été en danger de se noyer il n'y a que quatre jours.» Gombauld, à qui Inglis dit cela, trouva ce gentilhomme sur le Pont-Neuf, qui lui dit: «En venant, j'ai pensé me noyer.» Il lui manqua le temps justement.
Il demandoit toujours quelque chose, et jamais n'obtenoit rien; il venoit toujours trop tard. Une fois il alla demander à la Reine la charge d'un homme qui se portoit assez bien. «Cette charge ne vaque pas.--Il est vrai, madame, mais celui qui la possède mourra dans huit jours.» Elle la lui promit. L'homme mourut dans le terme, mais le pauvre Inglis mourut quatre jours devant. Il mourut comme subitement. Il n'avoit garde de le savoir; car ses parents, qui ne vouloient pas qu'il s'adonnât à l'astrologie, lui célèrent toujours sa nativité.
Un gentilhomme, nommé Boyer, avoit inventé je ne sais quelle carte sur laquelle il tiroit sa figure, et avec une pirouette il devinoit. Rudavel a appris de lui, et Arnauld de Rudavel. Gombauld, qui logeoit avec lui, lui dit: «Hier, à minuit, une femme est venue loger céans.» Il fait sa figure, il fait aller sa pirouette; il trouve qu'il y avoit du meurtre, et que cette femme avoit du jaune à son habit. Effectivement elle avoit une jupe jaune, et il y avoit eu du sang répandu. Ce Boyer fut appelé en duel, et dit avant que de partir: «Ma figure dit que je n'en reviendrai pas.» Il y fut assassiné.
PIERRE PHILOSOPHALE.
L'empereur Rodolphe II, dernier du nom, avoit un premier médecin qu'on disoit avoir trouvé la pierre philosophale. Son maître ne permettoit point qu'on l'inquiétât sur cela; car il lui faisoit, dit-on, de l'or potable[56], et le tint en santé longues années. Ce médecin avoit à son service un François, âgé de treize ans, ou environ; c'étoit un garçon qui s'étoit débauché; il le prit en affection, et lui montra tous ses secrets. Le médecin vient à mourir; ce garçon, nommé Saint-Léger, eut peur qu'on ne l'enfermât, il se sauve. On le cherche partout; point de nouvelles. On avoit son portrait; on en fait faire plusieurs copies qu'on envoie partout. Il vient à Paris, et, pour se cacher, il offre à un homme, qui tenoit des pensionnaires à l'Université, de lui donner tout ce qu'il voudroit pour un trou de chambre, à condition de guérir la femme de cet homme, qui étoit abandonnée des médecins; l'hôte déloge quelqu'un, lui donne un bouge[57]. Or, il y avoit là-dedans, en pension, un petit garçon de Paris, nommé Du Pré; c'est de lui que je sais ceci. Saint-Léger se servit de lui à bien des choses, parce qu'il le reconnut discret. Ce M. Du Pré là est un galant homme. Saint-Léger lui envoyoit chercher des drogues ordinaires chez l'apothicaire, dans lesquelles il mettoit d'une certaine poudre, et il guérit l'hôtesse en fort peu de jours. Souvent il donnoit un coffret à ce petit garçon pour porter à un affineur qui en avoit une clef: le coffret étoit pesant; quelquefois on donnoit un écu d'or au petit Du Pré. Ce Saint-Léger n'avoit pour tout instrument qu'un petit fourneau portatif. Il falloit qu'il fît sa poudre fort aisément, car Du Pré dit qu'en trois ou quatre mois, il lui en vit user plus de trente fois plein une poire à porter de la poudre à canon dans la poche. Il fit des cures admirables dans le temps qu'il fut à l'Université. Voici comme il fut découvert. Le garçon de l'apothicaire de l'hôtesse avoit vu ce portrait que Beringhen[58], père de M. le premier, qui étoit curieux de chimie, avoit fait venir d'Allemagne, car son maître le servoit; il en avertit donc Beringhen: voilà un exempt qui vient demander cet homme. Du Pré dit: «Il est allé à la messe.» Il y étoit allé en effet; mais apparemment il avoit eu le vent de quelque chose, car on ne l'a jamais vu depuis.
[56] L'or potable a été regardé long-temps comme un remède souverain. Brantôme attribue à sa vertu la conservation de la beauté de la duchesse de Valentinois. (_OEuvres de Brantôme_, t. 7, p. 430, édition Foucault, 1823.) Corbinelli, un siècle après, croyait devoir son salut à l'or potable. (_Lettre de madame de Sévigné à Bussy_, du 13 octobre 1677.) Cela fait souvenir du pape Grégoire XIV que l'on ne soutint, dit-on, dans sa dernière maladie, qu'en lui faisant avaler de l'or moulu et des pierreries dissoutes; ce qui occasiona une dépense de quinze mille écus d'or. (_Art de vérifier les dates_, à l'article GRÉGOIRE XIV, année 1590.) Il nous est tombé sous la main un livret du Père Gabriel de Castaigne, intitulé: _L'Or potable qui guarit de tous maux_, dédié à Marie de Médicis. (Paris, 1660, deuxième édition.) On y voit qu'au mois de novembre 1610, ce Père, appelé près de la Reine qui souffrait d'un mal de dents, lui remit une fiole d'or potable. On ne sera pas fâché de trouver ici un échantillon du style du P. Castaigne, avec son mélange de latin d'école. «_Altissimus creavit medicinam simpliciter, et non medicinas secundum quid_, voire, _pro omnibus nobis_, non point _pro medicis tantum_: car il est écrit: _Qui potest capere capiat_; voilà donc qu'un chacun qui sait peut guarir toutes maladies et douleurs. _Ite ergò, curate omnem langorem et omnem infirmitatem_; avec la simple médecine de l'or potable vous guarirez tous maux, _nam qui totùm dicit nihil excludit_. Notre Seigneur a dit toutes maladies et infirmités: _Quid ergo statis totâ die otiosi?_ Un ignorant vous dira que les métaux ne se peuvent rendre en eau beuvable, ou boyvable, ou potable: il est faux; il est un âne, parce que par science et par expérience nous en avons fait présent à Sa Majesté, etc., etc.»
[57] Petite chambre ou cabinet. (_Dict. de Trévoux._)
[58] Pierre Beringhen, que Henri IV attacha à sa personne pour prendre soin de ses armes. Son fils, favori de la reine Anne d'Autriche, fut pourvu de la charge de premier écuyer. (Voyez les _Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. 1, p. 78, édition de 1829.)
MONCONTOUR.
Moncontour est fils de Bordeaux, receveur-général de Tours, dont Bordeaux, ambassadeur en Angleterre, qui n'est point son parent, quoiqu'il porte même nom, a épousé la fille. Ce garçon a fait autant de folles dépenses qu'homme de sa sorte. Il étoit ici conseiller au Grand-Conseil. Il a eu des garnitures de point de Gênes de six mille livres (_collet, manchettes et canons_). Pour un an, il a pris pour cent pistoles de peignes; les parties du rôtisseur montent à dix mille écus pour un an, en chapons de Bruges[59]. On le dupoit. Le lieutenant-civil conte qu'une nuit, qu'il faisoit courir pour attraper des filous, on prit trois jeunes hommes qu'on lui amena: le premier étoit fort propre; il se dit valet-de-chambre de M. de Moncontour; le second, quasi aussi propre que lui, se dit valet de garde-robe de M. de Moncontour, et le troisième, qui ne leur cédoit guère, se dit chef de sommellerie de M. de Moncontour. Ils alloient, disoient-ils, chercher leur maître qui étoit chez une dame de qualité. «Et qui est-elle?--Monsieur, nous n'oserions la nommer.» Or, cette dame de qualité, c'étoit madame de Gaillonnet[60].
[59] Il nous semble qu'on n'avoit pas vanté, jusqu'à présent, les chapons de Bruges; ceux du Mans, déjà célébrés par Belon, se montrent toujours dignes de leur réputation. (_Vie privée des François_, par Le Grand d'Aussy; Paris, 1782, t. 1, p. 285.)
[60] _Voyez_ plus haut, tome 4, p. 439, l'Historiette de la Gaillonnet; elle justifie le mépris que Tallemant déverse ici sur cette femme.
Il y aura trois ans cet automne, que Prunevaux, intendant des finances, maria sa fille avec Moncontour, qu'on croyoit riche. Quelques jours après les noces, ce galant homme de Moncontour va trouver le receveur des consignations, Betaud, qui avoit une tapisserie de dix mille livres à vendre, parce qu'elle étoit trop haute pour les exhaussements de sa maison; ils tombent d'accord du prix; Betaud se contente du billet de Moncontour, payable à volonté. Deux jours après, Betaud demanda, par rencontre, à Prunevaux, si cette tapisserie avoit plu à sa fille; il se trouva qu'il ne savoit ce que c'étoit. Betaud va faire des reproches à Moncontour, qui lui avoue qu'il l'avoit mise en gage pour trois mille livres chez un tapissier; qu'au reste, c'étoit pour une bonne action, et pour délivrer le monde de ce voleur de l'Escluselles; qu'au lieu de dix mille livres, il feroit à Betaud une promesse de trois mille livres, après que la tapisserie auroit été retirée de chez le tapissier; ce qu'il fit; car Betaud aima mieux perdre mille écus que dix mille francs.
Ce l'Escluselles étoit un illustre filou qui avoit eu bien des familiarités avec la Gaillonnet, et même lui avoit prêté quelquefois de l'argent. Un jour il voulut qu'elle lui donnât une obligation, elle le maltraita; il prit son temps, et la vola, elle et Moncontour, au retour de Forges, mais seulement jusqu'à la concurrence de sa dette. Ils le firent prendre, et ce fut pour le faire dépêcher que Moncontour emprunta ces trois mille livres; car le lieutenant-criminel, qui disoit qu'il n'étoit pas trop chargé, dès qu'il vit de l'argent, dit: «C'est un coquin, il en faut purger le monde.» Effectivement, il fut roué.
Au bout de deux ou trois mois, Prunevaux fit séparer sa fille de biens; il ne lui avoit pas donné grand-chose. Peu de temps après, Bordeaux, père de Moncontour, s'absenta. On accuse Bordeaux, l'intendant des finances, beau-père de sa fille, de lui avoir fait faire une banqueroute frauduleuse. Il en a fait autant autrefois lui-même.
Moncontour reçut assez bien cette calamité; il disoit à ses confrères du Grand-Conseil: «Remettez un peu cette buvette sur pied; car désormais je n'aurai plus d'ordinaire que celui-là.» Quelquefois il disoit: «Depuis que mon père a fait _un trou à la nuit_, je me trouve plus en repos que jamais: lui et mon beau-père ne faisoient que me gronder, ma femme étoit jalouse, mes valets demandoient sans cesse; me voilà délivré de tout cela.»
CONTES, NAIVETÉS, BONS MOTS, ETC.
Le père de feu M. le marquis de Rambouillet avoit une tante, abbesse de Poissy; en ce temps-là on se divertissoit fort bien dans les religions; le marquis y avoit une galanterie: sa maîtresse s'appeloit Le May. Un jour qu'il y fut dîner, c'étoit vers la mi-juin, sa tante lui envoya une vieille religieuse, nommée Rosmadec, pour l'entretenir pendant qu'il dînoit: cela ne lui plaisoit nullement, et il eût bien voulu que c'eût été sa maîtresse. Au dessert, on lui présenta des pommes ridées et des cerises nouvelles; au même temps, la jeune religieuse qu'il demandoit entra; et M. de Rambouillet dit en repoussant ses pommes: «Quand Le May vient, qu'on m'ôte Rosmadec.»
Un vieillard de quatre-vingts ans, étant logé à Montpellier, à une extrémité de la ville, s'avisa d'aller loger à l'autre bout, et dit pour raison: «J'ai toujours tâché de n'être à charge à personne; je n'ai plus guère à vivre, et, si je fusse demeuré où j'étois, on eût eu beaucoup de peine à me porter au cimetière; au lieu qu'où je suis, il n'y aura qu'un pas à faire.»
Un Poitevin huguenot, nommé M. Matthieu, pour être exempt de tailles, soutint qu'il étoit de la maison de Saint-Matthieu, qui est une bonne maison de Poitiers, et disoit pour ses raisons que ses ancêtres s'étant faits de la religion, en haine des saints, au lieu de Saint-Mathieu, s'étoient seulement appelés Matthieu.
Un conseiller de Paris jouoit à la paume; on lui vint dire: «Monsieur, madame vient d'accoucher.--Eh bien! cet enfant ne lui rentrera pas dans le corps.» A une demi-heure de là, on lui vint dire: «Madame est encore accouchée d'un autre enfant.--Ah! pardieu! dit-il, je m'en vais. Si je n'y allois, elle ne feroit qu'accoucher tout aujourd'hui.»
Une femme disoit: «Ce livre est assez agréable, mais il a un mauvais accent.»
Un Allemand, en voyageant, quand le vin étoit bon, écrivoit sur la cheminée de l'hôtellerie: _Est_, et _Est, Est_, quand il étoit excellent. A Montefiascone, en Italie, où il y a de fort bon muscat, il écrivit: _Est, Est, Est_, et en but tant qu'il en creva. Son valet lui fit cette épitaphe:
_Est, Est, Est et propter Est, Est, Est Dominas meus hic est[61]._
[61] Coulanges a vu l'épitaphe dans l'église de Montefiascone. Le héros de l'anecdote étoit un prélat allemand de la famille des Fugger d'Augsbourg. (_Mémoires de Coulanges_; Paris, 1820, in-8º, p. 294.)
M. d'Arpajon[62], voulant faire le bel esprit, s'avisa de traiter Sarrazin et Pellisson; et, pour cajoler Sarrazin: «Ah! monsieur, lui dit-il, que j'aime votre _Printemps_[63]!--Je ne l'ai point fait, dit Sarrazin, c'est une pièce de Montplaisir.--Ah! votre _Temple de la Mort_ est admirable.--C'est de Habert[64], le commissaire de l'artillerie.» Enfin, Pellisson, par pitié, trouva moyen de le faire tomber sur le _sonnet d'Ève_[65].
[62] Louis, duc d'Arpajon, mourut à Severac, en 1679.
[63] Ce sont des stances, intitulées: _Le Printemps_; elle sont dans les _Poésies choisies_, recueil publié par Sercy, en 1657, première partie, p. 142; on les retrouve dans les _Poésies du marquis de Montplaisir_, Amsterdam, 1759, p. 23, édition de Saint-Mard.
[64] Cette pièce est de Philippe Habert, frère de l'abbé de Cerisy. Elle a été publiée dans le _Recueil de diverses poésies des plus célèbres auteurs de ce temps_; Paris, Chamhoudry, 1651, première partie, page 66.
[65] C'est le sonnet de Sarrasin, qui commence par ces vers:
Lorsqu'Adam vit cette jeune beauté, Faite pour lui d'une main immortelle, etc.
(_OEuvres de Sarrasin_, édition de 1685, t. 2, p. 188.)
D'Audiguier[66], auteur de _Lisandre et Caliste_, disoit à Théophile qu'il ne tailloit sa plume qu'avec son épée: «Je ne m'étonne donc pas, lui dit Théophile, que vous écriviez si mal.»
[66] Vital d'Audiguier, mauvais écrivain, auteur des _Amours de Lysandre et de Caliste, histoire tragique de notre temps_; Lyon 1622.
M. de Criqueville, président au mortier de Rouen, voulut sur ses vieux jours épouser la fille du président de Franqueville, son collègue; tout étoit d'accord, quand quelqu'un lui dit qu'il rêvoit. Il s'en dédit, et, pour toute raison, il dit que, quand il la fit demander, il ne l'avoit vue _que de pourfil_, et que, depuis, l'ayant vue _de plein front_, elle ne lui avoit pas plu.
Un bourgeois de Châlons avoit son fils au collége des Jésuites de Reims. Ce fils, par l'avis des Jésuites, lui demanda les _Vies des Saints_: il lui envoya les _Vies des Hommes illustres_ de Plutarque, et lui manda que c'étoient les saints des honnêtes gens.
Ce prieur de Bourgueil, que M. de Reims fit assassiner, fut assez simple pour se laisser persuader, par un nommé Langeys, de coller à son bréviaire une promesse qu'il lui avoit faite, afin de s'en ressouvenir toujours. Quand il la fallut produire, elle se rompit toute.
Dans les chapitres des Chartreux, chaque religieux peut écrire son sentiment au général. Un religieux de Paris écrivit qu'il y avoit beaucoup de choses à louer dans leur ordre; mais qu'il y trouvoit un grand défaut: c'est de n'avoir point de femmes, et qu'au moins il en faudroit une pour deux. «Pour moi, ajouta-t-il, je me contenterai de la moitié de la meunière.» La meunière étoit jolie. Le général manda au procureur de Paris: «Un tel religieux vit-il bien mieux que pas un? Regardez ce qu'il m'écrit.» Le procureur fut bien surpris.
Un sot de Chinon apporta beaucoup de ruban bleu de Paris, en disant que c'étoit la mode d'en porter en écharpe, et qu'il en avoit vu au Roi même.
Une dame, un peu galante, pour s'accoutumer à ne point rougir, voulut se hasarder de conter une de ses amourettes, sans nommer personne; elle dit donc: «Une dame donne rendez-vous à son galant, et étant couchés ensemble, on heurta; le galant se jette dans un cabinet, et, comme il faisoit froid, il prit un drap pour se couvrir. Jamais, ajouta-t-elle, je ne fus si déferrée que quand je me vis sans drap.»
Un Sédanois, nommé Gohard, valet du beau-frère de M. Conrart, se retiroit fort souvent dans un petit cabinet, et il écrivoit sans qu'on pût savoir ce que c'étoit. Enfin on trouva moyen d'y entrer, et on vit un gros livre, où il y avoit au haut: «Aujourd'hui, sixième de mai 1645, je commence, moyennant la grâce de Dieu, à copier, pour la septième fois, le Nouveau-Testament, que j'achèverai, Dieu aidant, au bout de l'an.»
Le maréchal de Gassion avoit un parent qui partagea avec un cadet qu'il avoit, et lui donna mille écus pour sa légitime, à condition qu'il en emploieroit cinq cents à un drapeau, en Hollande. Ce garçon mangea tout. L'aîné, sans y être obligé, envoya encore cinq cents écus; mais il mit l'argent en main tierce pour faire acheter ce drapeau. Le cadet fit si bien qu'il eut l'argent, et le mangea, et haie-au-bout[67]. Ses créanciers lui prêtent de quoi aller en son pays, où il disoit qu'il feroit bien danser son frère, et rapporteroit de quoi tout payer. L'aîné en eut avis, et lui écrivit que sa maison étoit bonne, qu'il avoit des arquebuses à croc[68], et quelques fauconneaux[69]; qu'il braqueroit tout contre lui. Ce cadet lui fait réponse, il n'y avoit que cela dans la lettre: _Amourcez, yé pars_.
[67] _Haie-au-bout_, expression basse et proverbiale, qui signifie _et le reste_. (_Dict. de Trévoux._)
[68] Espèce d'arquebuse pesante, dont on se servoit derrière les murailles et en l'appuyant sur quelque chose. (_Dictionnaire de Trévoux._) Comme on diroit aujourd'hui un fusil de rempart.
[69] Petits canons très-longs. (_Ibid._)
Un laquais de madame de Rambouillet, et qui plus est, _né natif_ de Rambouillet même, comme quelqu'un lui demanda: «Qui est avec Madame?» répondit: «C'est un _verrier_[70].» Il étoit nuit. Les verriers ne vont pas à ces heures... «Oh! dit-il, c'est un verrier, comme M. de Neufgermain.» C'étoit Segrais.
[70] C'est-à-dire un gentilhomme verrier. On ne dérogeoit pas en exerçant l'art de la verrerie; mais aussi on n'acquéroit pas noblesse. Cet usage singulier remonte à l'empereur Théodose. (Voyez le _Traité de la noblesse_ de La Roque.)
Menous, intendant des Tuileries, étant amoureux de la femme qu'il épousa depuis (elle s'appelle Le Coq), fit faire un cachet, où l'amour tenoit sur le poing un coq en guise d'épervier, et il y avoit autour: _Avec lui je prends tous les cœurs_.
François Ier, étant chez madame d'Estampes, sut que Brissac, depuis maréchal de France, s'étoit caché sous le lit pour n'avoir pas eu le temps de se sauver. Il demanda des confitures, et en mangeant du cotignac, qu'il trouvoit admirable, il en jeta une boîte sous le lit, et dit: «Tiens, Brissac, il faut que tout le monde vive[71].»