Part 27
[382] Loret nous apprendra le nom de cette femme de chambre et le motif de son renvoi; mais, par une précaution qu'explique suffisamment la gêne imposée à la presse, le chroniqueur burlesque a eu soin de mettre en apostille: _Nouvelle apocryphe_. Nous citerons son naïf récit:
Noiron, du Roi la confidente, N'ayant pas été bien prudente, Ni bien gardé fidélité Au secret de Sa Majesté, Fut assez promptement chassée, Et la chose ainsi s'est passée: «Voyez-vous, lui disoit le Roi, «Il semble qu'on se rit de moi; «Je crois tout de bon qu'on me trompe. «On m'avoit dit qu'en grande pompe «Et dans des triomphes nouveaux «Je serois reçu dans Bordeaux; «Mais hélas! je ne puis me taire, «Que j'aperçois bien le contraire! «Ou Maman, ou le cardinal «Seroient-ils la cause du mal? «Certes, j'en suis très-fort en peine; «Mais ne dites pas à la Reine «Que d'un cœur dolent et transi «Je vous ai dit tout ceci; «Ne me mettez pas mal près d'elle «Et me soyez toujours fidèle.» Ce que Noiron mal observa; Car au même temps elle va A la Régente, sa maîtresse, Faire narration expresse De tout ce qu'avoit dit le Roi, Sans lui garder secret ni foi. Il ne faut pas que l'on demande Si l'on fit grande réprimande A notre jeune potentat, Qui, remarquant le peu d'état Qu'on avoit fait de sa défense, Faillit à perdre patience; Et voilà d'où vient, ce dit-on, L'exil de la belle Noiron, Qu'aucuns tiennent pour véritable, Mais je crois que c'est une fable.
(_Muse historique_, lettre du 10 septembre 1650.)
La Reine ne tarda pas à marier la belle Noiron; ainsi, sa disgrâce fut peut-être la cause de son établissement. C'est encore notre chroniqueur qui nous en instruit:
La Noiron, dont la populace Avoit publié la disgrâce Par un rapport faux et malin, Se marie au sieur Ivelin, Jeune médecin chez la Reine; Et comme elle est toujours mal saine, Il sera, lui tâtant le pouls, Son médecin et son époux.
(_Ibid._, lettre du 1er octobre 1650.)
Voilà, Monsieur, tout ce que je vous dirai présentement, car je m'aperçois bien que si je vous en disois davantage, vous ne le pourriez plus lire, tant j'ai pris une forte habitude de mal faire. Je vous dirai pourtant encore que mon frère est votre très-humble serviteur, et que je suis de toute mon âme, etc.
LETTRE TROISIÈME.
DE LA MÊME AU MÊME.
(Paris, .. octobre 1650.)
....Je ne crois nullement mériter toutes les louanges que vous me donnez, et je crois seulement que me faisant l'honneur de m'aimer, parce que votre illustre et chère Angélique[383] m'aimoit tendrement, vous n'êtes pas marri que je me donne l'honneur de vous entretenir; au reste, avant que de vous dire des nouvelles, il faut que je vous dise que les vers que vous avez envoyés à madame de Clermont m'ont fait verser plus de larmes qu'ils n'ont de syllabes[384]. Il me semble, Monsieur, qu'en vous dépeignant la douleur qu'ils ont excitée dans mon cœur, c'est en faire l'éloge. En effet, vous représentez si agréablement cette merveilleuse fille, que l'on peut assurer que jamais portrait n'a si bien ressemblé que celui que vous avez fait d'elle. De plus, vous touchez avec tant de délicatesse l'endroit où vous parlez de l'amitié que vous aviez pour elle, et de celle qu'elle avoit pour vous, qu'il ne faut pas s'étonner si, ayant l'âme aussi tendre que je l'ai, j'en ai été extraordinairement satisfaite, et si mon cœur s'en est attendri; car enfin vous dites cent choses que j'ai senties pour elle, mais que je n'eusse jamais pu si bien dire; je vous rends donc mille grâces d'être cause que j'aurai la consolation de voir une peinture de la divine Angélique, plus durable et plus belle que ne le sont celles de Raphaël. En vérité, Monsieur, je ne me console point de la perte de cette généreuse amie, et je trouve une si notable différence de l'amitié qu'elle avoit pour moi à celle qu'ont quelques autres personnes qui m'aiment pourtant autant qu'elles peuvent aimer, que, quand elle n'auroit eu qu'un médiocre mérite, je la regretterois toute ma vie. Jugez donc ce que je dois faire, vous qui savez mieux ce qu'elle valoit que qui que ce soit. Si je suivois mon inclination, je ne vous parlerois d'autre chose; mais puisque je me suis imposé la nécessité de vous dire ce que je sais des nouvelles du monde, il faut que je m'en acquitte.
[383] Cette _Angélique_ est mademoiselle Paulet, dont il a été question dans la première lettre de mademoiselle de Scudéry. Elle demeuroit avec madame de Clermont d'Antragues, et elle mourut chez cette dame, en Gascogne, vers le milieu de l'année 1650. Tallemant a dit par erreur qu'elle étoit morte en 1651.
[384] _Voyez_ l'épître de Godeau à la marquise de Clermont d'Antragues, dans ses _Poésies_. Paris, P. Le Petit, 1663, t. 3, p. 75.
Vous saurez donc que l'entrevue de la Reine et de madame la Princesse[385] a tellement épouvanté toute la _fronderie_, qu'il est aisé de juger que vous aviez raison de dire que _si le lion rugissoit en liberté, il feroit fuir tous ses ennemis_. Il est vrai que cette entrevue, aussi bien que celle de MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld avec M. le cardinal[386], a des circonstances qui font croire que leur peur n'est pas tout-à-fait sans fondement; car, non-seulement la Reine reçut admirablement bien madame la Princesse, mais elle l'entretint très-long-temps en particulier: on ajoute même qu'il paroissoit, par l'air du visage de cette jeune princesse, que ce que la Reine lui disoit lui donnoit de la joie[387]. De plus, M. de Bouillon coucha chez M. le cardinal, et il court un bruit que le neveu de Son Éminence épousera la fille aînée de ce duc. Enfin, personne ne doute que la paix de Bordeaux n'ait plusieurs articles secrets que la gazette ne dit pas, et les politiques les plus fins disent que M. de Bouillon est trop habile pour s'attirer la haine de M. le Prince, comme il feroit sans doute s'il avoit fait un traité secret où il n'eût point de part. Ce qui étonne encore les Frondeurs, est que M. l'abbé de La Rivière a eu permission, avec le consentement de Son Altesse Royale, de partir d'Aurillac, et de venir à son abbaye de Saint-Benoît, auprès d'Orléans. Outre cela, ils savent encore que cette même Altesse a écrit plusieurs fois de sa main à la Reine et à M. le cardinal, sans leur en rien dire. Ils n'ignorent pas non plus que M. Le Tellier a été ces jours passés à Marcoussis. Ils savent encore que M. l'intendant a reçu ordre de faire un dernier effort pour contenter les rentiers, de peur qu'ils ne se servent d'eux pour faire quelque nouveau remuement à Paris. M. le coadjuteur, en son particulier, sait bien que Son Altesse Royale ne peut plus souffrir sa domination, et il ne peut pas ignorer que la cour n'ait su qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour obliger M. le duc d'Orléans à se rendre maître des princes prisonniers, à quelque prix que ce fût. Il a même tenu des discours sur cela qui font horreur.
[385] Cette entrevue fut due à une sorte de hasard. La paix de Bordeaux ayant été signée le 1er octobre 1650, la princesse de Condé sortit de cette ville le 3, accompagnée des ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, et d'un grand nombre de gentilshommes. Comme elle alloit à Lormon, pour de là se retirer en Anjou, elle rencontra le maréchal de La Meilleraie, qui venoit à Bordeaux pour lui rendre ses devoirs. Le maréchal lui donna le conseil d'aller à Bourg saluer Leurs Majestés, et il parvint à l'y résoudre. La princesse se jeta aux pieds du jeune Roi et d'Anne d'Autriche, qui l'accueillit froidement, mais cependant avec bonté. Lenet et madame de Motteville parlent de cette entrevue dans leurs Mémoires, mais c'est mademoiselle de Montpensier qui donne le plus de détails. Elle insiste en jeune femme sur la forme d'une écharpe et sur la mauvaise grâce qu'on trouvoit à une princesse qu'on n'aimoit pas. On ne lui pardonnoit pas la mésalliance de son illustre époux. (_Mémoires de Montpensier_, deuxième série de la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 41, p. 101.) «Le mépris, dit madame de Motteville, que madame la Princesse, sa belle-mère, avoit pour sa race et pour elle, joint à toutes ces choses, n'avoit pas peu contribué à son anéantissement. Elle avoit néanmoins des qualités assez louables; elle parloit spirituellement quand il lui plaisoit de parler, et dans cette guerre elle avoit paru fort zélée à s'acquitter de ses devoirs.» (_Mémoires de Motteville._ _Ibid._, t. 39, p. 80.)
[386] _Mémoires de Motteville_, audit lieu, p. 81.
[387] Loret peint assez plaisamment les craintes que cette entrevue inspiroit aux Frondeurs:
La Reine ayant avec carresse Reçu madame la Princesse, Et ses associés aussi, Cela donne bien du souci A ces deux têtes noire et blonde, Qui sont les suppôts de la Fronde; On dit qu'ils font les yeux mourants, Et même aussi leurs adhérents, Et n'est pas jusqu'à La Boulaye Dont le grand cœur ne s'en effraye.
(_Muse historique_, lettre du 15 octobre 1650.)
Outre toutes ces choses, les Frondeurs voient encore que l'ardeur du peuple pour l'_amiral du Port au foin_[388] est fort ralentie, de telle sorte qu'il n'y a plus guère que le quartier des halles où on le salue, si bien que présentement la _fronderie_ est un peu chancelante. Dieu veuille qu'elle ne se raffermisse pas, et que ceux qui ont eu le dessein de faire de la France ce que Cromwel et Fairfax ont fait de l'Angleterre ne puissent jamais avoir de crédit.
[388] On appeloit ainsi par dérision le duc de Beaufort, qui avoit la charge de grand-amiral de France.
On dit que la cour avoit dessein d'aller en Languedoc et en Provence; mais Son Altesse Royale la presse si fort de revenir, qu'on croit en effet qu'elle reviendra[389].
[389] La cour revint à Paris au commencement du mois de novembre 1650.
Ceux de Melun ont refusé deux fois, depuis quinze jours, d'obéir aux ordres de M. le duc d'Orléans, qui vouloit que ses gendarmes y logeassent; et quand on leur a dit qu'ils s'exposoient beaucoup, ils ont répondu que M. de Beaufort les avoit assurés de sa protection, et qu'ils ne craignoient rien. Le retour du Roi fera voir s'ils ont raison.
Madame de Chevreuse[390] et madame de Montbazon[391] sont toujours plus mal, et elles vont même plaider. Le sujet du procès est digne du temps et des personnes; car madame de Chevreuse demande cent mille écus qu'on lui a promis en mariage; à cela madame de Montbazon dit qu'elle a une quittance de M. de Chevreuse, et madame de Chevreuse répond que, monsieur son mari l'ayant donnée du temps qu'il étoit amoureux de madame de Montbazon, elle ne prétend pas qu'elle soit bonne.
[390] Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse.
[391] Anne de Rohan, princesse de Guemené, duchesse de Montbazon. Louis de Rohan, son mari, étoit, comme aîné, débiteur de la dot constituée à sa sœur.
Voilà à peu près tout ce que je sais; mais puisqu'il semble que vous avez envie que je vous dise exactement tout ce qui regarde M. le Prince, pour vous témoigner mon exactitude, je vous dirai que, lorsque je fus au donjon, j'eus la hardiesse de faire quatre vers et de les graver sur une pierre où M. le Prince avoit fait planter des œillets qu'il arrosoit quand il y étoit. Mais pour porter encore ma hardiesse plus loin, et vous faire voir que j'ai plus de zèle que d'esprit, je m'en vais vous les écrire:
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles, Et ne t'étonne pas de voir Mars jardinier[392].
[392] Cette anecdote et les vers inspirés à mademoiselle de Scudéry par la prison du prince de Condé, étoient déjà connus par le récit de madame de Motteville. (Voyez ses _Mémoires_, dans la collection déjà citée, t. 39, p. 9.)
Je m'assure, Monsieur, que vous ne me disputerez pas la dernière chose que je vous ai dite; aussi ne vous envoyé-je pas ces quatre vers comme jolis, mais comme une marque de la confiance que j'ai en votre bonté.
Je vous dirai encore que mon frère envoya hier à M. le Prince la cinquième partie de _Cyrus_; mais comme on ne parle qu'à M. de Bar qui lui avoit déjà donné la quatrième, lorsqu'il étoit à Vincennes, il écrivit à mon frère qu'il ne manqueroit pas de donner son livre à M. le Prince, aussitôt qu'il l'auroit lu[393]. Ce qu'il y a de plus rare, c'est qu'il écrit si mal, qu'il s'en faut peu que je ne croie qu'il ne sait pas lire, et pour juger de sa suffisance en matière d'écriture, il écrit _doute_ avec une _h_, encore est-ce le mot le mieux orthographié.
[393] M. de Bar étoit chargé de la garde des trois princes. Il étoit fort ignorant; on a prétendu que, comme il ne savoit pas le latin, il vouloit qu'on leur dît la messe en françois, de peur que le prêtre en officiant ne leur donnât dans cette langue des avis qu'il ne pourroit pas comprendre.
Au reste, Monsieur, si l'on ne nous avoit pas donné quelque espoir que vous viendriez bientôt ici, mon frère vous auroit déjà envoyé le livre dont je viens de parler, et vous auroit aussi renvoyé une seconde fois celui qui a été perdu; mais sachant cette agréable nouvelle, il se prépare à vous les offrir lui-même, et moi à vous protester que je suis de toute mon âme, etc.
LETTRE QUATRIÈME.
DE LA MÊME AU MÊME.
(Paris, 4 novembre 1650.)
Tant que M. Conrart est en santé, je vous écris plus pour mon intérêt que pour le vôtre, sachant bien qu'il vous apprend toutes les nouvelles avec beaucoup d'exactitude et beaucoup d'éloquence tout ensemble; mais aujourd'hui que cet illustre ami est malade, il me semble que c'est à moi à vous apprendre les choses remarquables que la bizarrerie du siècle produit tous les jours.
Je vous dirai donc que, depuis un mois ou six semaines, on vole si insolemment dans les rues de Paris, qu'il y a eu plus de quarante carrosses de gens de qualité arrêtés par ces _messieurs les voleurs_, qui vont à cheval, et presque toujours quinze ou vingt ensemble. Mais, comme nous sommes dans un temps de confusion, ceux qui devroient donner ordre à de telles violences ne s'en sont point mis en peine, de sorte que, voyant que l'on pouvoit voler impunément, tous ceux qui se sont trouvés pauvres et méchants se sont mis à dérober: je vous laisse à juger après cela quelle multitude de voleurs il doit y avoir. On les auroit pourtant laissés maîtres des rues de Paris, sans une chose qui arriva samedi au soir, et qu'il faut que vous sachiez.
Je pense que, quelque éloigné que vous soyez de Paris, vous avez bien su que les yeux de madame de Montbazon ont assujetti le cœur du _roi des halles_, autrement appelé M. de Beaufort; mais vous ne savez peut-être pas que cet amant va tous les soirs chez la duchesse, et qu'il n'en sort qu'à deux ou trois heures après minuit. Il arriva donc, qu'étant allé samedi dernier, au soir[394], chez elle, il ne la trouva point; mais comme il ne se pouvoit passer de la voir, et que pourtant il vouloit souper, il dit tout haut au portier qu'il s'en alloit à l'hôtel de Vendôme, et qu'il reviendroit à onze heures. L'histoire porte que, quand il dit cela au portier de l'hôtel de Montbazon, deux hommes inconnus, qui s'étoient avancés auprès du carrosse, l'entendirent et se retirèrent; mais la chose est un peu douteuse. Cependant, comme M. de Beaufort fut auprès de la croix du Tiroir, il changea d'avis, et résolut de souper à l'hôtel de Nemours et de renvoyer son carrosse à l'hôtel de Vendôme, ordonnant à son écuyer de le lui ramener à onze heures, chez madame de Montbazon, où un carrosse de l'hôtel de Nemours le mena aussitôt qu'il eut soupé.
[394] Cet événement arriva, le samedi 29 octobre 1650, entre onze heures et minuit. (Voyez le _Récit véritable de tout ce qui s'est fait et passé à l'assassinat commis proche l'hôtel de Schomberg, au sujet de monseigneur le duc de Beaufort_; Paris, 1650, in-4º de sept pages.) Loret a raconté cette tragique aventure d'une manière tout à la fois badine et judicieuse:
Samedi, par grande disgrâce, Gens inconnus et pleins d'audace, Le soir, tout tard, mirent à mort Un suivant du duc de Beaufort, Comme il alloit quérir son maître, Qui, ce soir même, alla repaître Chez la duchesse de Nemours, N'ayant pas trouvé ses amours. Cela fit bien crier du monde, Et surtout messieurs de la Fronde, Jusque-là qu'un maître mutin, Qui ne s'appelle pas Martin, Fut dire à l'Altesse Royale Que cette action déloyale, Qui rendoit tout Paris chagrin, Ne venoit que du Mazarin; Et redoublant la hardiesse Dont il parloit à Son Altesse, S'écria que sans doute un jour On lui feroit semblable tour. Plusieurs disent que ce langage Est plein d'insolence et d'outrage; Toutefois le Frondeur susdit, Ayant ainsi dit et prédit, Et fait une telle incartade, Ne reçut point de bastonnade.
Multitude de lanterniers, De vrais nigauds, de safraniers, Et des crieurs d'huîtres à l'écaille, Oh! la ridicule canaille! Ont envoyé des députez, Le peste soit des effrontez! Au duc de Beaufort, pour lui dire, Sans même excepter notre Sire, Qu'ils le serviroient contre tous: Mais ces gens-là sont-ils pas fous? Conseil, minorité, régence, Que direz-vous de cette engeance? Sainte majesté de nos Rois, Justice, obéissance, lois, Aujourd'hui si peu maintenues, Hélas! qu'êtes-vous devenues?
(_Muse historique_, lettre du 5 novembre 1650.)
Comme ce bon prince ne va jamais sans être bien accompagné, ni sans armes, deux gentilshommes[395] et deux valets de chambre, qui revinrent dans son carrosse, avoient des pistolets et des mousquetons, qui ne leur servirent cependant qu'à causer le malheur qui est arrivé. Car, comme ils furent auprès de la Croix du Tiroir[396], vingt hommes à cheval ayant environné le carrosse et commandé au cocher d'arrêter, un des deux gentilshommes, qui étoit au fond du carrosse, tira un mousqueton qu'il avoit, et blessa un des voleurs[397], de sorte qu'au même instant un de ceux qui attaquoient s'élança dans le carrosse, et donna un coup de poignard à celui qui touchoit le gentilhomme qui avoit tiré ce mousqueton. Un moment après, plusieurs coups de pistolet suivirent ce coup de poignard, un desquels acheva de tuer ce pauvre malheureux qui étoit déjà blessé, et un autre brûla l'oreille de celui qui étoit au fond du carrosse et qui avoit tiré le premier. Cela fait, les voleurs, qui virent un des leurs blessé, tellement qu'il ne pouvoit se soutenir, s'en allèrent sans rien prendre à ceux qui étoient dans le carrosse, et emportèrent leur compagnon blessé.
[395] Les sieurs de Saint-Eglan et de Brinville. (_Récit véritable._)
[396] Cette croix étoit au coin de la rue Saint-Honoré et de l'Arbre-Sec. On disoit tantôt _Tiroir_, tantôt _Trahoir_. Personne n'est d'accord ni sur ce nom, ni sur son origine. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur Paris, quartier du Louvre_, p. 7.)
Cependant le carrosse de M. de Beaufort fut à l'hôtel de Montbazon, où il y eut un bruit tel que vous pouvez l'imaginer. Ce pauvre malheureux, qui avoit été tué à la place où M. de Beaufort se met d'ordinaire, fut tiré de ce carrosse et exposé aux yeux du peuple jusqu'au lendemain après-midi. M. de Beaufort envoya à l'heure même chez tous ses amis. La chose passa dans son esprit pour un assassinat, et il ne s'en retourna chez lui qu'en état de donner bataille.
[397] Comme l'écrit déjà cité est l'ouvrage d'un Frondeur, et que ce parti ne mettoit pas en doute l'intention des assassins de tuer le duc de Beaufort, le pamphlet diffère essentiellement de la narration de mademoiselle de Scudéry. Il y est dit que les assaillans, «croyant que ledit seigneur-duc étoit dans ledit carrosse, à cause que le sieur de Saint-Eglan avoit la chevelure blonde, ainsi que la porte ledit seigneur-duc, tirèrent quinze à vingt coups, sans blesser personne, sinon le sieur de Brinville, lequel fut blessé légèrement à la joue..... et tout aussitôt tira un autre coup de mousqueton, duquel fut tué ou blessé à mort un desdits assassineurs, et en même temps ledit sieur de Brinville sauta légèrement hors du carrosse, et à la faveur de la nuit se mêla parmi eux sans être reconnu, ce que ne put faire le sieur de Saint-Eglan, lequel fut misérablement blessé d'un coup de poignard ou de baïonnette au cœur, dont il mourut une demi-heure après.» (_Récit véritable._)
Cependant le peuple n'a point fait de bruit de cet accident durant les premiers jours, et M. de Beaufort a vu que son règne est changé. Mais comme les Frondeurs sont toujours tout prêts à renouveler les désordres passés, ils ont fait dire parmi le peuple que c'étoit M. le cardinal qui avoit fait faire cet assassinat. Dans le même temps, ils ont aussi fait publier que c'étoient les amis de M. le Prince, et ils n'ont rien oublié pour tâcher de faire quelque soulèvement. Mais, par bonheur, celui de ces voleurs qui a été blessé, s'étant fait panser à trois chirurgiens différents, a été reconnu et pris; de sorte que présentement il est en prison, et il y a apparence qu'on lui fera dire la vérité. Il a déjà assuré qu'il n'avoit dessein que de voler, et que, si ceux du carrosse n'eussent point tiré, il n'y eût eu personne de tué. Il a nommé tous ses complices, et on en a déjà pris deux; de sorte que, devant qu'il soit trois jours, on saura la vérité de cette funeste aventure, qui fait tant de bruit dans le monde, et dont les Frondeurs prétendent tirer tant de fruit.
Je n'oserois vous dire qui l'on a soupçonné de cette affaire, car cela seroit abominable, et il vaut mieux remettre à l'ordinaire prochain que la chose sera éclaircie.
Au reste, il semble que M. de Beaufort soit destiné à porter la division partout, car il n'a pas plus tôt eu loué une maison dans la rue Quinquenpoix, où jamais prince n'a logé, qu'il y a eu division entre deux paroisses, qui prétendent l'avoir toutes deux pour paroissien, l'une parce que de tout temps la maison où il va demeurer a été de Saint-Nicolas, et l'autre, qui est Saint-Leu, parce que M. de Beaufort, voulant être voisin des marchands de la rue Saint-Denis, a fait faire une porte qui y donne, de sorte que comme cet endroit de la rue Saint-Denis est de la paroisse Saint-Leu, le curé de cette église prétend que, faisant une porte plus grande dans cette rue que n'est l'ancienne porte dans la rue Quinquenpoix, la maison doit changer de paroisse et être de la sienne. On verra ce que les juges en ordonneront s'ils plaident; on dit qu'ils en ont le dessein.