Part 2
Cette actrice de grand renom Dont la Baronne étoit le nom, Cette merveille du théâtre, Dont Paris étoit idolâtre, Qui, par ses récits enchanteurs, Ravissoit tous ses auditeurs De sa belle et tendre manière, Est depuis deux jours dans la bière; Et la mort n'a point respecté Cette singulière beauté, Faisant périr en sa personne Une grâce toute mignonne, Un air charmant, un teint de lis, Mille et mille agréments jolis Qui des yeux étoient les délices, Bref, une des rares actrices, Qui, pour notre félicité, Sur la scène ait jamais monté. Dès que l'on voyoit son visage, Tous les cœurs lui rendoient hommage; Son discours et son action Inspiroient de l'attention; Soit qu'elle fût reine ou bergère, Déesse, ou nymphe bocagère, Elle plaisoit à tout moment..... . . . . . . . . . . . . . . . . . Approchant ses derniers moments Elle reçut ses sacrements; Et comme durant son bel âge Elle joua maint personnage Dans des déguisements divers, Voyez son épitaphe en vers: Ici gît qui fut Indienne, Bohémienne, Egyptienne, Athénienne, Arménienne, Qui fut Turque, qui fut païenne, Le tout comme comédienne, Et puis mourut bonne chrétienne.
D'Orgemont mourut bientôt après[27]. Floridor, qui y est aujourd'hui, lui succéda. Il jouoit encore au Marais avec la Beaupré[28], vieille et laide, quand il arriva une assez plaisante chose. Sur le théâtre, elle et une jeune comédienne se dirent leurs vérités. «Eh bien! dit la Beaupré, je vois bien, mademoiselle, que vous voulez me voir l'épée à la main.» Et en disant cela, c'étoit à la farce, elle va quérir deux épées point épointées. La fille en prit une, croyant badiner. La Beaupré, en colère, la blessa au cou, et l'eût tuée, si on n'y eût couru. Depuis, M. de Beaufort donnant certaine comédie où cette fille étoit nécessaire, il l'alla prier de venir. Elle y alla embéguinée, quoiqu'elle eût juré de ne jouer jamais avec la Beaupré. Plusieurs personnes lui parlèrent d'accommodement; elle dit qu'elle n'en vouloit rien faire, et elle s'en alla dès qu'elle eut fini, car son rôle ne duroit pas jusqu'à la fin de la pièce. Cette Beaupré quitta le théâtre il y a six ans, et présentement elle joue en Hollande.
[27] Ce passage indique l'époque de la mort de ce comédien de la troupe du Marais. Elle étoit plus incertaine auparavant. (Voyez _l'Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 102.)
[28] Segrais en parle en ces termes: «La Beaupré, excellente comédienne de ce temps-là, qui a joué aussi dans les commencements de la grande réputation de M. Corneille, disoit: «M. Corneille nous a fait un grand tort; nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus, que l'on nous faisoit en une nuit; on y étoit accoutumé et nous gagnions beaucoup; présentement les pièces de M. Corneille nous coûtent bien de l'argent, et nous gagnons peu de chose.» (_Mémoires anecdotes de Segrais_; Amsterdam, 1723, p. 213.)
Floridor, las d'être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la place de Bellerose[29] avec ses habits, moyennant vingt mille livres; cela ne s'étoit jamais vu. Le chef ayant part et demie dans la pension que le Roi donne aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, c'est ce qui fit donner cet argent. Ce Floridor est fils d'un ministre; il s'appelle Josias. Autrefois, quand il paroissoit, du temps de Mondory, les laquais crioient sans cesse: «_Josias, Josias._» Ils le faisoient enrager. C'est un médiocre comédien, quoi que le monde en veuille dire; il est toujours pâle; cela vient d'un coup d'épée qu'il a eu autrefois dans le poumon; ainsi point de changement de visage. Montfleury[30], s'il n'étoit point si gros, et qu'il n'affectât point trop de montrer sa science, seroit un tout autre homme que lui. Jodelet, pour un _fariné_ naïf, est un bon acteur; il n'y a plus de farce qu'au Marais, où il est, et c'est à cause de lui qu'il y en a. Il dit une plaisante chose au _Timocrate_[31] du jeune Corneille, dont la scène est à Argos; on lui avoit dit qu'il y avoit dans cette ville-là une fontaine où Junon, tous les ans, revenoit prendre une nouvelle virginité. Il vint conter cela après que la pièce fut achevée[32], et dit: «S'il y avoit une fontaine comme cela au Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» Il fait bien un personnage de valet, et Villiers dit: «_Philippin_[33], mari de la Villiers, ne le fait pas mal aussi, mais n'est pas si bien.» Jodelet parle du nez, pour avoir été mal pansé de la v....., et cela lui donne de la grâce. Gros-Guillaume autrefois ne disoit quasi rien; mais il disoit les choses si naïvement, et avoit une figure si plaisante, qu'on ne pouvoit s'empêcher de rire en le voyant; peut-être s'il fût venu du temps de Trivelin, de Scaramouche et de Briguelle[34], qu'il n'auroit pas tant fait rire les gens.
[29] Bellerose s'est fait dévot; mais sa femme n'a point quitté. (T.)
[30] Zacharie-Jacob, dit Montfleury, père de l'auteur comique, étoit bien né, et après avoir été page du duc de Guise, il se donna au théâtre. C'est lui qui accusa Molière d'avoir épousé sa propre fille. Notre grand poète est maintenant bien lavé de cette injure. (Voyez l'_Histoire de Molière_, par J. Taschereau, deuxième édition, 1828, p. 89.) «On prétend que Montfleury mourut par les efforts violents qu'il fit en jouant Oreste, où l'on assure que son ventre s'ouvrit. Il étoit si prodigieusement gros, qu'il étoit soutenu par un cercle de fer. Il faisoit des tirades de vingt vers de suite, et poussoit le dernier avec tant de véhémence, que cela excitoit des brouhahas et des applaudissements qui ne se finissoient point. Il étoit plein de sentiments pathétiques, et quelquefois jusqu'à faire perdre la respiration aux spectateurs.» (_Mercure de France_, de mai 1738, p. 830.)
[31] Tragédie de Thomas Corneille, représentée en 1656.
[32] Il fit cette plaisanterie dans la farce qui terminoit le spectacle. (_Voyez_ plus haut la même anecdote rapportée par Tallemant dans l'Historiette de Jodelet, t. 3, p. 42 de ces _Mémoires_.)
[33] Ce nom de _Philippin_ étoit celui du valet dans _le Festin de Pierre_ de de Villiers, tragi-comédie en cinq actes, représentée en 1659.
[34] C'étoient trois célèbres acteurs du Théâtre Italien.
Il faut finir par la Béjard[35]. Je ne l'ai jamais vue jouer; mais on dit que c'est la meilleure de toutes. Elle est dans une troupe de campagne[36]; elle a joué à Paris, mais ç'a été dans une troisième troupe qui n'y fut que quelque temps. Son chef-d'œuvre, c'étoit le personnage d'Epicharis, à qui Néron venoit de faire donner la question[37].
[35] Madeleine Béjart, ou _Béjard_, fille de Joseph Béjart, huissier ordinaire du Roi ès eaux et forêts, et de Marie Hervé, sa femme, baptisée sur la paroisse Saint-Gervais, à Paris, le 8 janvier 1618. (_Note communiquée par M. Beffara._)
[36] Madeleine Béjart et Jacques Béjart, son frère, dès 1645, concoururent avec Molière à former, à Paris, une troupe de comédiens, sous le nom de l'_Illustre théâtre_. Louis Béjart, autre frère, se réunit à eux plus tard. Cette troupe, après avoir joué à Paris, parcourut la province, passa à Nantes en 1648; revint à Paris en 1650, où elle joua à l'Hôtel de Conti. En 1653, elle se rendit à Lyon et dans différentes villes du Languedoc et de Provence; elle y joua, entre autres pièces, _l'Étourdi_ et _le Dépit amoureux_. Enfin, au mois d'octobre 1658, la troupe de Molière vint se fixer à Paris. (_Note communiquée par M. Beffara._)
[37] Nous ignorons de quel auteur étoit cette tragédie d'_Épicharis_. Elle n'est pas indiquée par les frères Parfait, par Beauchamp, ni par le duc de La Vallière.
Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre[38]; il en fut long-temps amoureux, donnoit des avis à la troupe, et enfin s'en mit et l'épousa[39]. Il fait des pièces où il y a de l'esprit; ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est pour le ridicule. Il n'y a que sa troupe qui joue ses pièces; elles sont comiques[40]. Il y a dans une autre troupe un nommé Filandre qui a aussi de la réputation; mais il ne me semble pas naturel. La Bellerose est la meilleure comédienne de Paris; mais elle est si grosse que c'est une tour[41]. La Beauchâteau est aussi bonne comédienne; elle ne manque jamais, et fait bien certaines choses[42].
[38] Tallemant est le seul écrivain qui parle de cette circonstance. On croit que Molière, après avoir étudié en droit à Orléans, se fit recevoir avocat.
[39] Erreur de Tallemant. Molière épousa, le 20 février 1662, Armande-Gresinde-Élisabeth Béjart, sœur de Madeleine. Ce passage, relatif à Molière, a été écrit par Tallemant à la marge de son manuscrit. Il est un peu plus récent que le texte principal de l'ouvrage.
[40] Molière n'avoit donné que deux pièces, _l'Étourdi_, représenté à Lyon en 1653, et _le Dépit amoureux_, joué à Béziers, en 1654. Molière ne commença à jouer à Paris qu'en octobre 1658, et _les Précieuses ridicules_, où le génie de Molière commença à se révéler, furent représentées pour la première fois le 18 novembre 1659. Tallemant ne pouvoit donc pas encore suffisamment apprécier Molière.
[41] On ne sait rien sur la Bellerose; on ignore même quels rôles elle remplissoit. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 28.)
[42] Madeleine Bouget, femme de François Châtelet, dit Beauchâteau, et mère du petit Beauchâteau. (_Ibid._, t. 9, p. 413.)
Le théâtre du Marais n'a pas un seul bon acteur ni une seule bonne actrice.
Il y a à cette heure une incommodité épouvantable à la comédie, c'est que les deux côtés du théâtre sont pleins de jeunes gens assis sur des chaises de paille; cela vient de ce qu'ils ne veulent pas aller au parterre[43], quoiqu'il y ait souvent des soldats à la porte, et que les pages ni les laquais ne portent plus d'épées. Les loges sont fort chères, et il y faut songer de bonne heure. Pour un écu ou pour un demi-louis[44], on est sur le théâtre; mais cela gâte tout, et il ne faut quelquefois qu'un insolent pour tout troubler. Les pièces ne sont plus guère bonnes.
[43] On étoit alors debout au parterre. Cet usage s'est maintenu jusque vers 1782, époque de la construction du Théâtre-François, au Palais-Royal.
[44] Tallemant parle ici de l'écu d'or, qui étoit à peu près de la valeur du demi-louis. On avoit commencé, en 1640, à fabriquer des louis et des demi-louis d'or, ainsi que des louis d'argent. (Voyez le _Traité historique des monnoies de France_ de Le Blanc.)
CONTES DE PRÉDICATEURS
ET DE MINISTRES.
M. de Mâcon, ci-devant M. de Sarlat, a eu grande réputation pour la prédication, quand il étoit M. de Lingendes[45]. Il prêchoit une fois un carême à Rennes, il étoit alors à Monsieur; il avoit été avant cela au comte de Moret. Un charlatan, qui se disoit aussi à Monsieur, le vint trouver un jour, et lui dit qu'étant à même maître et de même profession[46], il avoit pris la hardiesse de lui venir faire la révérence. «Hé! qui êtes-vous, monsieur?--Je suis, dit-il, cet homme qui monte sur le théâtre dans cette place; nous parlons tous deux en public.» M. de Rennes arrive là-dessus. «Monsieur, lui dit M. de Lingendes, je suis ravi d'une chose; si par hasard je tombois malade, voilà monsieur qui achèvera: nous sommes de même _profession_.» Il eût été plus tôt évêque s'il n'eût point été à Monsieur. Son cousin, le Père de Lingendes[47], un des meilleurs prédicateurs de la Société, le remit bien avec les Jésuites; il étoit brouillé avec eux; il le fit prêcher dans leurs églises. Ce furent eux qui, par le moyen de M. de Noyers, le firent évêque de Sarlat; depuis il permuta pour d'autres bénéfices, et enfin il fut évêque de Mâcon à la régence. Il ne sait que médiocrement ce que c'est qu'éloquence; il y a quelquefois beaucoup d'esprit dans ses sermons; il fait quelquefois aussi des prédications de cordelier; il se pique surtout de bien entendre saint Paul; cependant, quand il l'explique, on ne l'entend pas autrement. On en a fort médit avec une madame de Marigny, femme d'esprit, qui logeoit sur la Tournelle; il y avoit un vaudeville:
Éloquente de Marigny, Quel amoureux te baise? Je le connois, je l'ai vu dans la chaise.
[45] Neveu de Lingendes le poète. (T.)--Jean de Lingendes, évêque de Sarlat, en 1642, fut promu au siége de Mâcon en 1650. Ce fut lui qui prononça, à Saint-Denis, l'oraison funèbre de Louis XIII.
[46] La femme d'un maréchal ferrant disoit au maréchal de Biron: «Hé! monsieur, à cause du métier, faites-moi rendre mon âne.»
(T.)
[47] Claude Lingendes, né en 1591, devint provincial de France, et mourut à Paris, supérieur de la maison professe, le 12 avril 1660.
Il passe pour un bon courtisan, et il est toujours prêt à flatter ceux qui donnent les bénéfices. Une fois il dit une chose chez madame Saintot[48], qui n'étoit guère judicieuse. Quelqu'un lui dit: «Je pense que le sermon d'hier est le meilleur que vous ayez fait.--Le meilleur que j'aie fait, reprit-il, c'est celui d'un tel jour; il me valut soixante pistoles.» Une autre fois il étoit encore chez madame Saintot, avec quatre ou cinq autres prélats ou abbés; pas un ne sut dire quelle fête il étoit.
[48] Cette madame Saintot, qui étoit si éprise de Voiture. (_Voyez_ l'Historiette de Voiture, t. 2, p. 272 et suiv.)
Un curé, au prône, dit: «Voyons quelle fête il y a cette semaine: Saint-Simon Saint-Jude. Judas fêté! Il ne faudra la chômer que le matin pour saint Simon, ou, plutôt, point du tout, pour apprendre à saint Simon à hanter mauvaise compagnie.»
Un ministre disoit toujours en prêchant: _Il n'y a ni rime ni raison_, et il répétoit cela cent fois pour un sermon. Ses brebis s'en ennuyèrent, et en demandèrent un autre. On leur dit: «Eh bien! êtes-vous contents?--Oui, dirent-ils naïvement, il n'y a ni rime ni raison à ses sermons.»
Un prédicateur, ne voyant pour tout auditeurs que sept femmes, leur dit: «Je ne laisserai pas de prêcher; notre Seigneur prêcha bien pour trois p......, et vous voilà sept.»
Le Père Bouvard, Cordelier, avoit de l'esprit, mais il disoit quelquefois de grandes grotesques. En prêchant sur _Flos campi_, il dit que cette tulipe avoit été fouettée pour nous. On dit une _tulipe fouettée_[49]; il méritoit d'être fouetté lui-même.
[49] C'est une tulipe marquée de petites raies, particulièrement de lignes rouges sur fond blanc, qui ressemblent à des traces de coups de fouet. (_Dict. de Trévoux._)
Un prédicateur disoit qu'on appeloit la femme _mulier_, parce qu'elle est _mule hier, mule aujourd'hui, mule in æternum_.
Un ministre gascon, en prêchant sur la parabole de _la vigne_, prêcha si longuement, qu'un des auditeurs s'en alla en disant qu'il alloit quérir une serpe pour faire un passage à ce pauvre homme; qu'autrement il ne sortiroit jamais de cette vigne.
Un moine prêchoit à Cinq-Queues, près Pont-Sainte-Maxence, le jour de la fête du village. Il crut que le patron s'appeloit saint Queux; dans son sermon, il leur dit: «Il faut que vous imitiez en toutes choses votre bon patron, _M. saint Queux_.» Un marguillier lui dit: «C'est saint Martin.--Votre bon patron, reprit-il, _M. saint Martin_, et en grec _M. saint Queux_.» C'est ainsi qu'il s'en sauva.
A Saint-Pierre-aux-Bœufs[50], les marguilliers et le curé étant en dispute, avoient nommé deux prédicateurs pour le carême. Il fut conclu, pour les accommoder, que l'un prêcheroit le matin, et l'autre l'après-dînée. Le jour de Pâques fleuries, le premier, qui étoit l'archidiacre de Bayeux, dit qu'il laissoit à celui qui prêcheroit après lui à expliquer si c'étoit un âne ou une ânesse sur qui Notre-Seigneur étoit monté; que c'étoit un célèbre Cordelier, un grand personnage, qui leur expliqueroit aisément le plus grand mystère qu'il y eût dans l'Évangile du jour. Le Cordelier monte en chaire, et dit: «Puisque M. l'archidiacre a laissé à expliquer si c'est un âne ou une ânesse, je vous prie, messieurs, de lui dire que c'est un âne.»
[50] C'étoit à Paris une des paroisses du quartier de la Cité. Elle étoit dans la rue du même nom, qui va de la rue des Marmousets au parvis Notre-Dame. Il existe encore une partie de son ancien portail.
Un curé, parlant contre les Juifs, disoit: «Vous étiez bien enragés d'aller faire mourir un pauvre diable qui ne vous faisoit point de mal!»
Un Italien, qui a traduit _l'Illustre Bassa_[51], pour dire que Soliman donna deux _montres_[52] à son armée, a mis, _due horologi_.
[51] _Ibrahim, ou l'Illustre Bassa_, roman de mademoiselle de Scudéry; il parut sous le nom de son frère, en 1641.
[52] Terme de guerre: paie faite au soldat après avoir passé la revue.
Un Jésuite, à l'Oratoire, au lieu de dire des langues de feu, dit des langues _de bœuf_.
Un Cordelier comparoit Notre-Seigneur à une bécasse, à cause que tout en est bon.
Un prédicateur parlant de l'épée que Denys le tyran avoit fait suspendre à un filet[53], ne se souvint plus de la suite, et il dit hardiment: «Le fil est bon; il durera bien jusqu'à demain. Demain nous dirons le reste.»
[53] L'Histoire de Damoclès.
MADAME DE VIEILLEVIGNE.
Madame de Vieillevigne est Bretonne; elle avoit un frère nommé Guergroy, gentilhomme fort accommodé, qui étoit un plaisant homme. A toute heure il quittoit la compagnie, pour aller, disoit-il, à M. le cardinal de Richelieu qui n'avoit jamais ouï parler de lui: il avoit un cheval magnifique, et étoit logé comme un paysan; il mourut jeune et sans enfants, et laissa sa sœur de Vieillevigne héritière. Or le mari de cette femme est un homme riche, mais si stupide, qu'à l'Académie, M. de Benjamin fut contraint de lui faire écrire sur ses bottes: «Jambe droite et jambe gauche.» Une fois on lui fit accroire qu'il étoit de bois: «Mais je me remue, disoit-il.--C'est par ressort,» lui répliqua-t-on. Depuis cela on l'appeloit l'homme de bois. Sa femme avoit un lévrier le plus beau du monde, et qu'elle aimoit tendrement: on mena ce lévrier à la chasse du sanglier quasi en dépit d'elle; il y fut tué. On ne savoit comment le lui dire: «Laissez-moi faire, dit le mari. Ma mie, lui dit-il, votre lévrier a été tué; mais consolez-vous, Henri le Grand le fut bien.»
Elle gouvernoit tout chez cet homme; elle avoit une procuration générale; cependant elle disoit toujours: «M. de Vieillevigne me laisse toute la peine.» Elle ne concluoit rien sans faire semblant de lui en parler; elle lui faisoit troquer des chevaux avec ceux qui le venoient voir, et, quand elle est avec lui, il n'est pas la moitié si sot que quand elle n'y est pas. Un jour que le maréchal de La Meilleraye lui envoya un gentilhomme, ce gentilhomme, dans la basse-cour, se mit à faire ses nécessités; il étoit pressé. Il avoit envoyé son laquais au château savoir si monsieur y étoit: ce laquais le trouve dans la cour. Vieillevigne s'avance, et dit à ce garçon: «Va-t'en boire.» Et quoiqu'il vît cet homme accroupi sur le fumier, il va toujours à lui; l'autre lui crioit: «Monsieur, je suis au désespoir.... Voire, voire, achevez, ne vous embarrassez point; donnez, je tiendrai votre cheval.» Il prend ce cheval pendant que l'autre relevoit ses chausses. Il n'avoit qu'un garçon qui est mort fou. Il fut question de marier leur fille aînée; la mère avoit inclination pour le fils de La Roche-Giffard, qui est son neveu à la mode de Bretagne, et qui a ses terres proche des siennes, mais ni tous ses amis ni le maréchal de La Meilleraye ne l'ont jamais pu persuader au père; il disoit, pour ses raisons, que le père, comme il étoit vrai, l'avoit méprisé, et qu'il étoit mort les armes à la main contre le Roi. Cependant, comme cette femme avoit une procuration générale, et qu'elle s'étoit munie d'un bon avis de parents, elle fit faire des articles et des annonces. On menoit le bon homme un peu tard au prêche, afin qu'il ne les entendît pas. Pas un de ses gens, car tout dépend de madame, ne lui en dit mot. On l'amusa à la porte du temple, tandis qu'on marioit sa fille. Sa femme dit que, par ce moyen, elle ne marie point sa fille comme principale héritière, et qu'ainsi elle peut couper pour quatre cent mille livres de bois, et en avantager les cadettes. Le mariage a été approuvé par le parlement de Bretagne. Il est pourtant fâcheux d'avoir ainsi diffamé son mari.
PRONOSTICS.
Je ne m'amuserai point à mettre ici tous les contes qu'on fait de Nostradamus; je marquerai seulement quelque chose de ses Centuries.
Siècle nouveau, alliance nouvelle, Un marquisat mis dedans la nacelle. A qui plus fort des deux l'emportera, etc.[54].
[54] Voyez les _Prédictions de M. Nostradamus pour les ans courants en ce siècle_, no 1, à la suite des _Vraies Centuries et prophéties de maître Michel Nostradamus_; Amsterdam, chez Jean Janson, etc., 1668, petit in-12, p. 148.
Voilà le second mariage de Henri IV, et la guerre du marquisat de Saluces bien marqués.
Quand de Robin la traîtreuse entreprise, etc.[55].
[55] _Ibid._, no 6.
On voit clairement que _Robin_, c'est _Biron_ retourné, car _La Fin_ est nommé dans le quatrain, et ce fut _La Fin_ qui le découvrit.
Celui de M. de Montmorency est encore plus exprès:
Nove obturée au grand Montmorency, Hors lieux prouvés, livré à claire peine.
_Nove_, c'est Castelnaudary, dont on lui ferma les portes; _lieux prouvés_, c'est-à-dire _lieux publics_. Il ne fut pas décapité en place publique. _Livré à claire peine_, c'est la façon de prononcer de Toulouse.
On y a trouvé:
Sénat de Londre à mort mettra son roi.
Et quand Dom Tadée mourut auprès du Pont-Rouge, on trouva:
A Ponte-Rosse chef Barberin mourra.
Il y a bien des choses qu'on n'entend pas. Depuis on a bien falsifié ses Centuries; mais, dans ceux qui sont imprimés avant le commencement du siècle, on y voit ce que je viens de marquer.
Il y a ici un maître des requêtes nommé Villayer, qui dit que son frère étoit fort des amis de Nostradamus, et voici ce qu'il en conte. Un jour Nostradamus lui dit: «Je vous dirai votre fortune et celle de vos enfants; mais je veux que cela soit passé par-devant notaire, et en présence de six témoins, afin que vous ne doutiez pas de ma science.» Cela fut écrit chez un notaire, comme il avoit dit. Entre autres choses il lui prédit qu'il seroit marié deux fois (Villayer n'avoit alors que vingt ans), mais qu'il feroit couper la tête à sa première femme (cela est arrivé, il la lui fit couper pour adultère et pour empoisonnement; en Bretagne l'adultère suffit, et Villayer étoit de ce pays-là, et y demeuroit). Il lui dit qu'il en auroit une fille qui seroit mariée à un tel, dont j'ai oublié le nom; cela arriva encore. Il lui dit après que, de sa seconde femme, il auroit trois fils, que deux seroient tués à la guerre et l'autre à un siége fameux; ce fut à Cazal, du temps du maréchal de Toiras. Il dit aussi que ses filles mourroient devant lui. Or Villayer en avoit une d'environ trente-deux ans qui étoit mariée, c'étoit une personne fort enjouée, et qui badinoit toujours avec le bon homme. «Tu as beau faire, lui disoit-il, il faut que tu passes la première.» En effet, il l'enterra.