Part 18
Parmi les auteurs de notre langue, qu'il lut tous avec application, celui qu'il estima le plus fut M. de Balzac. Il m'a souvent dit que c'étoit un homme éloquent qui lui avoit fait naître l'envie de bien écrire; mais que, l'ayant trouvé d'un génie plus fort, plus élevé et plus rempli de feu que le sien, il avoit prudemment considéré qu'il ne devoit pas s'efforcer de l'imiter, ni dans ses pensées, ni dans son style; qu'il n'avoit cependant pas laissé d'y prendre un caractère conforme à son esprit, moins élevé, mais plus doux que celui de M. de Balzac, et qui, n'étant pas moins orné, paroissoit plus naturel et plus facile. Je suis persuadé, monsieur, qu'il eut en cela beaucoup de raison, et que cette sage conduite obtint tout le succès qu'elle méritoit.
Cette éloquence que M. Costar prit le soin d'acquérir lui mérita aussi l'estime de plusieurs honnêtes gens de grande réputation dans les sciences et dans les belles-lettres, qui l'aimèrent et voulurent bien le faire valoir. Car vous savez, monsieur, qu'il n'y a point d'esprit qui ait tant de lumières, et dont l'éclat soit si brillant et si vif, qu'il puisse se faire voir d'abord également à toutes sortes de personnes, et qui n'ait besoin, pour faire connoître ses beautés et leur donner du prix, d'heureuses matières, de favorables occasions, et surtout des bonnes grâces et de la recommandation de quelque homme de crédit qui le soutienne et qui l'appuie[300]. Vous fûtes, monsieur, un des premiers qui lui rendîtes ces bons offices, et ce fut d'autant plus heureusement pour lui que, vous étant déjà donné de grandes entrées dans le monde par les agréments et les charmes de votre rare savoir, vous vous trouvâtes en état de parler du mérite de M. Costar en toutes sortes de lieux, et de faire facilement croire tout ce qu'il vous plut de dire en sa faveur.
[300] _Neque enim cuiquam tam clarum statim ingenium est, ut possit emergere, nisi illi materia, occasio, fautor etiam commendatorque contingat._ (_Pline le Jeune_, liv. 6, épître 23, à _Triarius_.)
(_Note de l'auteur._)
M. de Voiture contribua aussi beaucoup à le faire connoître. Sans m'arrêter à parler d'un mérite aussi éclatant que celui de ce père des grâces, des gentillesses et de toute sorte d'élégances[301], je vous dirai seulement, monsieur, que, passant par Angers, où il rendit une visite à M. l'évêque, il trouva M. Costar auprès de ce prélat, et que ce qu'il remarqua en lui d'esprit et de savoir fit non-seulement leur connoissance, mais encore entre eux une étroite liaison d'amitié et de commerce de lettres.
[301] «Voiture, dit Tallemant, est le père de l'ingénieuse badinerie, mais il n'y faut chercher que cela.» (_Mémoires de Tallemant_, t. 2, p. 278.)
Il entra de la même sorte dans la familiarité de M. de Cospean, excellent prédicateur, qui fut évêque de Nantes, et ensuite de Lisieux[302], et qui, par son rare mérite, se fit fort considérer de M. le cardinal de Richelieu. Comme il avoit un bel esprit, une humeur bienfaisante et pleine de zèle pour ce qu'il aimoit, il ne manqua pas de dire à Son Eminence tout le bien possible de son ami M. Costar, et de le louer comme une personne qui n'étoit pas du commun, qui pouvoit être utile à son service, et qu'il ne jugeoit pas indigne d'avoir quelque part en ses bonnes grâces. Il sut enfin si bien le faire valoir à cette Eminence que, dans un voyage que fit M. d'Angers à Paris, où il amena M. Costar, M. de Cospean obtint de M. le cardinal qu'il prêchât à Ruel en sa présence. Son sermon plut fort à ce grand ministre, qui se piquoit d'un goût fin et délicat en ces sortes d'ouvrages, avec plus de raison sans doute qu'en ceux de la poésie, où il se croyoit injustement un souverain juge, s'il en faut croire ceux qui l'ont approché, et qui avoient les lumières nécessaires pour s'apercevoir qu'il s'y connoissoit peu. D'après les louanges que Son Eminence donna en cette occasion à M. Costar, et sur ce qu'Elle entra même dans le détail du discours, et voulut bien dire ce qu'Elle y avoit remarqué de moins fort, et ce qu'Elle y eût désiré pour plus grande perfection, M. de Nantes se persuada qu'Elle n'auroit pas désagréable qu'il lui demandât pour ce prédicateur une abbaye qu'on disoit vacante. M. de Nantes ne se trompa pas; Son Eminence lui promit en effet de la demander au Roi pour M. Costar, ce qui étoit la lui donner Elle-même, ce ministre disposant entièrement de ces sortes de biens; mais il se trouva, malheureusement pour M. Costar, que cette abbaye étoit régulière, et ainsi cette bonne volonté lui fut inutile.
[302] Philippe de Cospean, évêque de Lisieux. (Voyez son article dans _Tallemant_, t. 2, p. 338.)
M. l'évêque d'Angers, qui reconnut dans ce voyage que M. le maréchal d'Effiat étoit occupé d'une infinité d'autres soins que de celui de penser à lui faire une plus grande et plus riche fortune, prit la résolution de se retirer tout-à-fait dans son évêché, et de ne revenir plus à Paris que quand des occasions importantes l'y appelleroient. Exécutant cette résolution, il ramena M. Costar à Angers avec lui, lui disant de M. le maréchal d'Effiat: «Mon ami, il _m'eutrapelise_, sauvons-nous des artifices de la cour, et allons nous mettre en repos.» Ce bon évêque se jouoit sur l'histoire de l'_Eutrapel_ d'Horace, qui faisoit son plaisir de remplir de fausses espérances ceux qui l'approchoient, et qui ajoutoient foi à ses trompeuses promesses[303].
[303] Voici le passage d'Horace:
....... Eutrapelus, cuicumque nocere volebat Vestimenta dabat pretiosa. Beatus enim jam Cum pulchris tunicis sumet nova consilia et spes; Dormiet in lucem; scorto postponet honestum Officium; nummos alienos pascet; ad imum Thrax erit, aut olitoris aget mercede caballum.
(_Horat. Epist._, _lib._ 1, 18.)
«Quand Eutrapelus vouloit rendre un mauvais service à quelqu'un, il lui donnoit de beaux habits.--Quand cet homme, disoit-il, se verra brillant, dans l'abondance, il changera d'idées, prendra un autre train; il dormira la grasse matinée, oubliera ses devoirs, se livrera au plaisir; il empruntera à usure, et finira par être gladiateur, ou valet de jardinier.» (_Traduction de Le Batteux._)
M. Costar le suivit à Angers, et, toujours rempli de sa forte passion pour l'étude, il s'y attacha entièrement. Il sut quelque temps après, que M. de Cospean, qui étoit devenu évêque de Lizieux, étoit mort[304], et cette nouvelle lui fit renoncer à l'ambition qu'avoit fait naître dans son cœur l'appui qu'il s'étoit promis de trouver en ce prélat pour sa fortune. Il ne songeoit donc plus qu'à vivre doucement et tranquillement parmi ses livres, lorsque M. Godeau et M. Chapelain donnèrent au public chacun une ode à la louange de M. le cardinal de Richelieu, de qui ils avoient reçu des bienfaits. Le premier avoit été pourvu par sa faveur de l'évêché de Grasse, et le second avoit été mis au nombre de ses pensionnaires pour six cents livres, et il se promettoit beaucoup d'avantage de la bienveillance que lui témoignoit ce puissant ministre, qui cependant croyoit que cette maxime étoit sage et vraie: _Alendos non saginandos esse poëtas_[305].
[304] M. de Cospean mourut le 8 mai 1646.
[305] _Nourrissez les poètes, ne les engraissez pas._
On lui envoya à Angers des exemplaires de ces deux poèmes, et il s'avisa de faire des _Observations_ sur ce qu'il y trouva à redire[306]. Il eut bonne opinion de son ouvrage, et touché de l'amour des grâces qu'il crut y avoir répandues par tout ce que l'ironie, qui étoit, aussi bien qu'à Socrate, sa figure favorite, a de plus piquant et de plus délicat, et la critique savante et ingénieuse de plus subtil et de plus judicieux, il ne put s'empêcher de communiquer son travail à un ancien ami qu'il avoit à Paris. Cet ami, qui s'appeloit de Lessau[307], et qui se fit depuis Jésuite, lui fut peu fidèle; car encore qu'il lui eût fort recommandé de ne le point faire voir, il fut si épris de ses beautés, qu'il ne put se contenir dans la joie qu'elles lui causèrent, et qu'il se crut obligé d'en faire part à quelques personnes qui lui étoient chères. De cette sorte, avant que d'en renvoyer l'original à l'auteur, il en fut fait des copies, dont quelqu'une fut lue de M. de Grasse et de M. Chapelain. Ils furent extrêmement fâchés de voir leurs odes, qui avoient auparavant été admirées, perdre leur réputation par quantité de fautes que M. Costar y faisoit judicieusement remarquer. Dans le ressentiment qu'ils en conçurent, ils employèrent divers moyens pour intéresser plusieurs de leurs amis dans l'outrage qu'ils prétendirent avoir reçu, et entre autres M. Arnauld d'Andilly, qui étoit le protecteur particulier de M. Chapelain, et qui aimoit M. de Grasse[308].
[306] Costar avoit trente-huit ans quand il fit cette _jeunesse_. (_Mémoires de Tallemant_, t. 4, p. 87.)
[307] Cet ami n'est pas nommé dans les lettres de Costar. Les lettres de Voiture, de Balzac, de Maynard seroient aujourd'hui des Mémoires littéraires importants si on n'en avoit pas effacé presque tous les noms propres. On doit moins le regretter pour les lettres de Costar, qui méritent peu de confiance, ayant pour la plupart été écrites après coup.
[308] Les _Observations_ de Costar sur les deux odes n'ont pas été imprimées. Il paroît qu'elles étoient ridicules et malveillantes. (Voyez les _Mémoires de Tallemant_, t. 4, p. 85.)
Je puis vous dire en passant, monsieur, que M. Chapelain étoit un poète purement de la façon de M. d'Andilly, qui l'avoit engendré, pour ainsi dire, et qui lui avoit donné la hardiesse de faire des vers, malgré le Parnasse, et contre la volonté du Dieu que la fable en a fait le maître. Cela signifie, à quitter la figure pour la simple expression, que personne ne s'engagea dans la poésie avec moins de génie et de naturel que celui-là. Il ne fut guère plus propre à écrire en quelque genre que ce fût, comme il est aisé de le montrer par quelques misérables traductions qu'il avoit données au public, avant d'être connu de cet excellent homme, et par quelques vers, où il n'avoit fait paroître ni rime ni raison, ni agréables mesures, ni façons de parler élégantes; mais la bonne fortune, qui lui fit plus de faveur que de justice, voulut enfin qu'il fût connu de M. d'Andilly, qui le prit, je ne sais comment ni pourquoi, en affection, se chargea du soin d'éclairer son entendement, ne dédaigna pas de l'instruire dans l'art de la poésie, et voulut bien le produire à l'hôtel de Longueville. Non content de lui avoir fait tout ce bien, il lui inspira l'ambition, et lui fit naître le courage d'entreprendre un poème héroïque, à la gloire du comte de Dunois, le plus fameux héros de cette grande et illustre maison[309]. Je ne vous dirai rien du succès de cette entreprise, et combien elle passa ses forces. Il est assez marqué par cette épigramme que fit un nommé de Linières[310] dans le temps qu'on annonça que ce poème étoit sous la presse:
On nous promet de Chapelain, Ce rare et fameux écrivain, Une merveilleuse _Pucelle_; Sa cabale en dit force bien; Depuis vingt ans on parle d'elle; Dans six mois on n'en dira rien.
[309] C'est en effet ce qui fit la fortune de Chapelain. (Voyez les _Mémoires de Tallemant_, t. 2, p. 402.) Arnauld d'Andilly avoit trop de goût pour avoir jamais admiré _la Pucelle_. Dans une lettre du 31 août 1654, en renvoyant à Chapelain les cinq derniers livres de ce poème, il lui donne de sages conseils, qu'il termine par cette observation: «Si vous jugez les choses que je vous mande raisonnables, je vous conjure de les suivre, et surtout de vous défaire de cette mauvaise honte qui, de peur de déplaire à M. de Longueville, vous feroit négliger votre propre réputation, et vous précipiteroit à publier un ouvrage qui assurément ne réussiroit pas, et, courageux comme vous êtes, vous feroit mourir de regret de n'avoir pas cru des amis aussi désintéressés, aussi fidèles et aussi passionnés pour votre réputation que nous le sommes, dont il ne faut pas de meilleure preuve que cette incroyable liberté avec laquelle je vous parle, et qui ne pourroit être telle si elle ne procédoit d'un cœur qui est tout à vous.» Le 2 septembre 1654, Chapelain répondit à M. d'Andilly; il le remercioit du soin avec lequel il avoit examiné son ouvrage avec M. Lemaistre. «Ce bienfait, dit-il, ne sauroit produire que de bons effets, et le principal est qu'il a déjà mortifié et rabattu la vanité que les injustes louanges de mes amis avoient jetée en mon âme, comme si j'eusse été en matière de poésie quelque personne considérable, et qu'en me découvrant ce grand nombre de fautes il m'a découvert ma petitesse ou plutôt mon néant. Sur quoi je ne vous nierai pas que l'effroi dont votre lettre m'a rempli, en me menaçant de la perte de ma réputation, si je ne suivois de point en point ce qu'elle m'ordonne, a ébranlé mon âme de telle sorte qu'au lieu de m'exciter il m'a découragé et a mis mon esprit en état que si j'étois maître de l'ouvrage, il ne verroit jamais le jour..... Mais comme il est d'une nécessité absolue que l'ouvrage paroisse bientôt, et qu'il n'en paroisse pas moins que douze livres, ce que je ferai sera d'avoir une application aussi forte que je l'ai eue jusqu'ici pour suivre le plus près qu'il me sera possible vos bons et charitables avis....... ne laissant de ce qui est condamné que ce qu'on ne pourra ôter sans renverser l'édifice, ou que ce dont je serai fortement persuadé par les principes de l'art, qui est bon et soutenable près des intelligences. Il me semble que je me puis conserver ce droit en une chose qui est mienne, que je n'ai pas conçue, disposée et exécutée au hasard, et dont aussi bien je ne mériterois aucun gré du public, ni n'aurois aucune satisfaction en moi-même, si aux points essentiels elle avoit réussi par l'industrie d'autrui, et que je n'y eusse contribué que mon nom et ma plume..... Quant à vous envoyer les douze livres lorsque que les aurai corrigés, je doute si je le devrai, ou si je le pourrai faire; ce seroit abuser trop de votre bonté et de votre temps que de vous souffrir rengager à une si longue et si ennuyeuse tâche, et remanier tant d'ulcères, si je ne les avois pas guéris. D'un autre côté, ayant joui de mon reste à cette correction, et n'y pouvant rien faire davantage, il seroit inutile de se tourmenter à la vouloir rendre plus exacte, et........ étant pressé comme je le suis....... bien qu'il s'y pût faire encore quelque chose après ce que j'y ferai entre ci et la publication de l'ouvrage, il seroit impossible d'en prendre le loisir, et il faudroit le remettre à une seconde impression..... Si vous l'ordonnez néanmoins absolument, il s'y faudra résoudre, et cependant demander à Dieu, ou la force pour le mettre en état que vous n'y trouviez guère à redire, ou la patience et l'humilité nécessaire pour endurer sans murmure ce qu'il permettra qui en arrive, dans la vue que je suis homme comme les autres, et que l'infirmité humaine paroît tant en tout ce que font même les plus excellents, qu'il ne sera pas étrange que l'on rencontre des défauts aux choses qui seront parties de moi, qui suis des plus imparfaits et du plus bas étage, etc.» (_Lettres autographes d'Arnauld d'Andilly et de Chapelain_, cabinet de M. Monmerqué.)
[310] François Payot de Linières (ou _Lignières_), poète satirique, mort en 1704.
Cette prophétie fut accomplie, et chacun sait que ce succès ne pouvoit être plus mauvais pour son honneur; mais il fut plus heureux pour sa fortune, parce que M. le duc de Longueville, qui étoit bienfaisant et libéral, lui donna, dès le commencement de son haut et téméraire dessein, une pension de deux mille livres, qui fut encore augmentée, après qu'il eut mis au jour son ouvrage, et qui lui fut payée jusqu'à sa mort. Tant il est vrai que les plus mauvais auteurs ne sont pas toujours les plus malheureux, et qu'il y a un art d'aveugler les jugements, et de les surprendre par des préoccupations dont ils ne se peuvent défaire dans la suite, sans compter qu'il faut demeurer d'accord que Martial a été éclairé des plus pures lumières de la raison, quand il a dit que les livres, aussi bien que toutes les autres choses du monde, avoient leur bonne et mauvaise fortune:
..... _Et habent sua fata libelli._
Mais revenons aux _Observations_ de M. Costar sur les deux odes. C'est à leur sujet qu'il écrivit à M. Du Châtelet, maître des requêtes, sa 219e lettre, pour lui témoigner la joie qu'il avoit reçue des assurances qu'il lui donnoit qu'il n'avoit pas perdu les bonnes grâces de M. d'Andilly, et par laquelle il s'excuse, comme il peut, d'avoir fait ces remarques, qu'il appelle: _de misérables papiers qui n'avoient été faits que pour un seul, et qui ayant passé par tant de mains, et après avoir bien couru le monde, étoient venus tomber dans les siennes_[311].
[311] Quelques passages de cette lettre ne seront pas déplacés ici. «Vous me mandez que je n'ai pas perdu les bonnes grâces de M. d'Andilly; vous pouvez juger, après tout ce que je vous ai toujours dit de lui, que ce n'a été sans émotion que j'ai reçu cette bonne nouvelle.... C'est un homme extraordinaire, et qui est adoré partout où il est connu.... Ayez la bonté, Monsieur, de l'assurer de mon obéissance.... et de lui témoigner le regret extrême que j'ai que ces misérables papiers qui n'avoient été faits que pour un seul, aient passé par tant de mains, et qu'après avoir bien couru ils soient venus tomber dans les siennes. Vous savez les précautions dont je me servis pour empêcher cette disgrâce que je n'ai pu éviter; vous savez les serments que je tirai de M. (_de Lessau_) de ne les montrer à personne, et la résistance que j'apportai aux supplications qu'il me faisoit d'y consentir..... Il n'y a personne qui souffre avec moins de répugnance les réputations injustes. Quand il est question de blâmer et de reprendre, c'est un personnage que je laisse faire aux autres..... J'ai horreur de m'enrichir des dépouilles et de m'élever sur des ruines.... Et cependant.... je cours fortune de voir mes intentions mal interprétées, et d'être convaincu de malignité et d'envie...... Pour le moins, Monsieur, tâchez d'obtenir de M. d'Andilly qu'il désabuse M. l'abbé de Saint-Nicolas (_Henri Arnauld, depuis évêque d'Angers_), et qu'il le prie de ne commencer point à juger de mon esprit ni de mon humeur, par le discours qu'on lui a montré. C'est une marque de réprobation de n'être pas au goût d'une personne qui l'a excellent comme lui, et d'être haï d'un homme qui aime tant les bonnes choses, etc.» (_Lettres de M. Costar_; Paris, 1658, in-4º, p. 583.)
Ce ne fut pas assez à M. l'évêque de Grasse, et à M. Chapelain d'avoir excité contre lui la colère de toutes les personnes de considération qui avoient de l'estime pour eux. Ils firent encore en sorte qu'ils approchèrent M. le cardinal de Richelieu, et comme ils n'ignoroient pas que ce ministre étoit fort jaloux de sa gloire et de sa renommée, qu'on peut dire qu'il aimoit éperduement, ils lui firent entendre que ces _Observations_ n'en vouloient pas seulement à leurs poésies, mais qu'elles attaquoient sa conduite et tendoient à la décrier, et que c'étoit dans cette injuste et insolente témérité de jeune homme étourdi ou méchant, qu'il avoit particulièrement osé alléguer contre Son Eminence ce vers de Catulle:
_O s√¶clum insipiens et inficetum!_
M. le cardinal ne les eut pas plus tôt entendus parler de cette sorte qu'il prit feu, et commanda à quelqu'un des siens, qui étoit propre à cet office, d'envoyer arrêter M. Costar, et de le faire conduire à la Bastille.
M. Du Châtelet, qui sut que cet ordre avoit été donné, avoit, heureusement pour M. Costar, lu les Observations sur les deux odes, et il en connoissoit toute l'innocence, en ce qu'on avoit prétendu qui regardoit Son Eminence. Il vit l'artificieuse malice avec laquelle les deux poètes l'avoient voulu rendre criminel, et faire de leur querelle particulière celle d'un premier ministre, en qui l'intérêt public se trouvoit joint, pour ne point souffrir qu'on l'attaquât par des libelles qui le pussent offenser, et blesser le moins du monde la gloire qu'il s'étoit acquise en servant utilement l'Etat. Ainsi, il se crut obligé d'aller trouver Son Eminence pour la retirer de l'erreur où on l'avoit jetée. Et comme il étoit plein de feu et de courage, qu'il étoit aimé de cette Éminence, et qu'il avoit toute sorte d'accès auprès d'Elle, il lui eut bientôt fait reconnoître, en lui montrant l'endroit de ces Observations où le vers de Catulle étoit allégué, qu'il n'étoit point vrai que l'auteur eût voulu rien faire concevoir, ni contre son jugement pour les ouvrages d'esprit, ni contre son ministère dans la conduite de l'Etat. Ce maître des requêtes étant extrêmement enjoué, et une imagination vive lui fournissant quantité de pensées plaisantes et ingénieuses, il mit M. le cardinal en bonne humeur, et le fit rire de plusieurs fautes qui étoient reprises avec esprit et d'une manière plaisante; il lui dit que M. Costar étoit, à son sens, l'homme du royaume sur lequel il devoit plutôt jeter les yeux pour faire répondre aux satires que le sieur abbé de Saint-Germain[312], aumônier de la Reine-mère, Marie de Médicis, avoit osé écrire et faire imprimer contre Son Eminence.
[312] Matthieu de Morgues, sieur de Saint-Germain, aumônier de la reine Marie de Médicis, avoit d'abord été écrivain aux gages du cardinal de Richelieu; il demeura fidèle à sa maîtresse, et publia beaucoup de pièces réunies dans le _Recueil de diverses pièces pour la défense de la Reine-mère et de Louis XIII_; Anvers, 1637 et 1643, 2 vol. in-fol.
M. le cardinal fut touché de l'ouverture que M. Du Châtelet lui donnoit pour repousser à son avantage les railleries et les injures de cet abbé de Saint-Germain, qu'il supportoit avec une extrême peine; car il n'y a jamais eu de grand homme qui ait été plus sensible que ce cardinal aux traits de la satire, et qui ait souffert plus impatiemment, et l'on peut dire même avec plus de foiblesse, qu'on blâmât ses actions. Ce fut dans cet esprit qu'il témoigna à ce maître des requêtes qu'il lui savoit bon gré de l'avis qu'il lui donnoit, qui avoit en un moment éteint sa colère et rempli son imagination d'une extrême joie. Afin que cette proposition eût tout l'effet qu'il désiroit, il lui commanda de passer par Angers, dans un voyage qu'il devoit faire en Bretagne, et de porter à M. Costar tous les livres de Saint-Germain, avec quelques Mémoires qu'il fit dresser. Il voulut aussi qu'il lui recommandât d'employer tout ce qu'il avoit d'esprit à renverser généralement tout ce qui étoit dans ces livres, et à les bien tourner en ridicule, et que, du reste, il s'assurât qu'il ne manqueroit pas de récompense.