Part 15
Conviée à un bal, elle emprunta un collet; il lui étoit trop court: «Voilà bien de quoi s'embarrasser, dit-elle, ne sais-je pas alonger des vers? j'alongerai bien ce collet.» Elle y mit du ruban noir tout autour. Cela étoit épouvantable. Ma sœur de Ruvigny dit: «Voilà un ajustement bien poétique!»
Pour faire voir sa cervelle, il ne faut que ce madrigal. J'en dirai auparavant le sujet. L'abbé Parfait, conseiller au Parlement, étoit allé chez elle pour la première fois; elle avoit été saignée. Justement, comme il entroit, elle eut une foiblesse, et pensa tomber; il la soutint. Le lendemain, elle lui envoya ce madrigal au Palais, dans sa chambre, afin que plus de monde le vît.
MADRIGAL.
Quoi! Tircis, bien loin de m'abattre, Vous m'empêchez de succomber! Quoi! vous me relevez lorsque je veux tomber, Et vous prêtez des bras pour vous combattre! Après cette belle action, On verra votre nom au Temple de Mémoire, Et l'on vous nommera le héros de ma gloire, Mais aussi le bourreau de votre passion.
Il n'y a pas une plus grande menteuse au monde, ni une plus grande étourdie: elle a fait, dit-elle un roman, même elle en a traité avec je ne sais quel libraire. On lui demande: «Où est le plan de votre roman?--Je ne sais s'il y en a, répondit-elle; mais, s'il y en a un, il faut qu'il soit dans ma tête.»
Ce roman commence par l'histoire de madame de Rohan, de Ruvigny et de Chabot[261]. Madame de Rohan, sachant cela, pria Langey, qui connoît la demoiselle, de lui faire voir ce livre avant qu'on l'imprimât. Elle lut son histoire et pria de changer quelque chose. La fille, au lieu de lui faire voir le manuscrit corrigé, le donne au libraire, en disant qu'elle avoit fait ce qu'on avoit souhaité. Langey alla ensuite chez elle, et il fit tant qu'elle envoya sa sœur dire à l'imprimeur qu'on sursît jusqu'à nouvel ordre. Cette sœur en arrivant trouve un huissier, mené par un laquais de Langey, qui vient saisir les exemplaires. Cela fâcha fort la faiseuse de roman, et elle veut y mettre toute l'histoire du congrès. Cependant elle fut à M. le chancelier, qui dit: «Je veux voir l'histoire; qu'on m'apporte les exemplaires.» Il l'a lue, et, n'y trouvant rien d'offensant pour madame de Rohan, il donna la main-levée. J'ai lu l'ouvrage; il n'y a pas grand'chose, et madame de Rohan est bien au-dessous en toute chose de celle sous le nom de laquelle on a mis quelques endroits de son histoire. Ce livre est meilleur qu'on n'avoit lieu de l'espérer d'une telle cervelle; il n'y a encore qu'un volume.
[261] Tallemant a raconté fort en détail les aventures de la duchesse de Rohan. (_Voyez_ l'Historiette de cette dame au t. 3, p. 56 et suiv.)
Mais voici une belle histoire de la demoiselle! L'hiver de 1660, à un bal où elle étoit, il y avoit un garçon appelé La Villedieu; il porte l'épée. Ce garçon sortit du bal, et puis revint en disant qu'on n'avoit jamais voulu lui ouvrir la porte chez lui, et qu'il ne savoit où aller coucher. Notre rimeuse lui offrit son lit, et tout en riant, il va avec elle et demeure à coucher. La mère, je pense, ou le père étoit ici; elle alla coucher avec sa sœur. Ce garçon tombe malade cette nuit-là, et si malade, qu'il fut six semaines avant que de pouvoir être transporté. Elle eut tant de soin de lui durant son grand mal, que, ne croyant pas en réchapper, il pensa être obligé à lui dire qu'il l'épouseroit s'il en revenoit. Il en revint, il coucha avec elle trois mois durant assez publiquement; en voici une preuve: Un jour, entre une et deux, l'été dernier qu'il faisoit assez chaud, elle et lui étoient encore au lit, et sans chemise: une demoiselle de qui je le tiens y alla pour la voir. La Villedieu ne vouloit point qu'on la laissât entrer; elle le voulut, et tout ce que La Villedieu put faire, ce fut de reprendre une chemise. Il prit celle de la demoiselle au lieu de la sienne, et comme il la mettoit, cette femme entre qui remarque quelque chose au-devant, marque infaillible que ce n'étoit point la chemise du cavalier, et elle prit celle de son galant.
Or, La Villedieu s'en est lassé; elle dit que c'est son mari; lui dit que non; elle ne s'en tourmente que médiocrement, et dit: «Pourquoi le contraindre? s'il ne le veut pas être, qu'il ne le soit pas?» C'est sur cela qu'elle a fait l'élégie qui suit:
Enfin, cher Clidamis, l'amour vous importune; Vous suivez le parti de l'aveugle Fortune.......[262]
[262] _Voyez_ les _OEuvres de madame Villedieu_, t. 2, p. 116; Paris, 1720. Cette pièce est la première de ses églogues; nous croyons devoir y renvoyer les lecteurs.
Cette fille fit imprimer tout ce qu'elle avoit fait, où il y a un carrousel de M. le Dauphin qui est joli. Cette fantaisie lui vint à cause d'un petit carrousel que fit le Roi en 1662[263]. Après, elle fit une pièce de théâtre qu'on appela _Manlius_, où Manlius Torquatus ne fait point couper la tête à son fils. Quoi qu'en dise l'abbé d'Aubignac[264], son précepteur, je ne crois pas que cela se puisse soutenir. Cette pièce réussit médiocrement. Une autre, appelée _Nithétis_, réussit encore moins. Or, Corneille dit quelque chose contre _Manlius_, qui choqua cet abbé qui prit feu aussitôt, car il est tout de soufre. Il critique aussitôt les ouvrages de Corneille; on imprime de part et d'autre; pour sa critique, patience, car il en sait plus que personne, mais le diable le poussa de mettre au jour son roman allégorique de la philosophie des Stoïciens. Il est intitulé: _Macarise, reine des îles Fortunées_[265].
[263] C'est une petite pièce en prose et en vers, imprimée à part en 1662. L'auteur de l'article de mademoiselle Des Jardins, dans la _Biographie universelle_, a dit par erreur que ce _Carrousel_ étoit une pièce de théâtre.
[264] François Hedelin, abbé d'Aubignac, né en 1592, mourut en 1673. Il a composé un assez grand nombre d'ouvrages, dont le plus connu est la _Pratique du théâtre_, qu'on ne lit plus depuis long-temps.
[265] Cet ouvrage parut en 1666, en 2 vol. in-8º.
Patru lui conseilla de mettre son allégorie à la fin du livre, ou tout au plus succinctement à la marge. L'abbé ne le voulut pas croire, et, persuadé qu'un libraire deviendroit trop riche s'il imprimoit un si précieux ouvrage, il le fit imprimer à ses dépens, c'est-à-dire le premier tome. Or, comme il a en tête de faire une académie, qu'en riant on appelle l'_académie des allégories_[266], il obligea tous les jouvenceaux qui lui faisoient la cour à lui donner des vers pour mettre au-devant de son livre. Il passa plus outre; Ogier, le prédicateur, ne se put dispenser de lui faire des vers latins; le bonhomme Giry se vit forcé de lui faire un éloge en prose, et Patru aussi, quoi qu'il pût faire pour s'en exempter. La moitié du premier volume est donc employée à ces éloges, et à cette allégorie, qui rebute tout le monde; et, ce qui est de pire, le roman est mal écrit, et la galanterie en est pitoyable. Je sais que, sans les avis de Patru, ce seroit bien peu de chose.
[266] On l'appeloit plutôt l'_Académie des allégoriques_. (Voyez les _Mémoires de Sallengre_; Paris, 1715, t. 1er, p. 315.) On y trouve une lettre curieuse d'un sieur Boscheron, sur l'abbé d'Aubignac.
L'abbé d'Aubignac a fait mettre son portrait au-devant du livre avec ces quatre vers, qui apparemment sont de son frère. Il a l'honneur d'en faire aussi mal qu'un autre pour le moins.
Il a mille vertus, il connoît les beaux-arts, Il étouffe l'Envie à ses pieds abattue, Et Rome à son mérite, au siècle des Césars, Au lieu de cette image eût dressé sa statue[267].
[267] Il y a au bas du quatrain _Acheman_; c'est quelque nom retourné.
(T.)
Corneille, ou quelque _Corneillien_, a fait cet autre quatrain pour mettre à la place du premier:
Il a mille vertus, ce pitoyable auteur, Et deux mille secrets pour apprendre à déplaire; Quiconque veut s'instruire au grand art de mal faire N'a qu'à prendre leçon d'un si rare docteur.
Corneille fit encore le madrigal qui suit:
ÉPIGRAMME.
Cette foule d'approbateurs, Qui met à si haut prix ta docte allégorie, Comme elle a ton œuvre enchérie, Epouvante les acheteurs. Tu crois que le papier et l'encre qu'il t'en coûte De l'immortalité t'ouvrent la grande route, Et que tant de grands noms[268] feront vivre ton nom; Mais, n'en déplaise à ta doctrine, Plus on étaie une maison, Plus elle est près de sa ruine.
Celle-ci est de Cottin:
Ce roman sans exemple en nos mains est tombé, Mais j'en trouve l'auteur difficile à connoître; Si j'en crois ses amis, c'est un savant abbé, Si j'en crois ses écrits, ce n'est qu'un pauvre prêtre.
[268] Ogier, Giry et Patru. On ne connoît pas les autres. (T.)--Despréaux avoit aussi fait des vers sur la _Macarise_; dans sa lettre à Brossette, du 9 avril 1702, il dit qu'il les porta trop tard à l'abbé d'Aubignac. Il les a insérés dans l'édition de 1701, et depuis, elle a toujours été comprise dans ses œuvres. (_Voyez_ le Boileau de M. de Saint-Surin, t. II, p. 496.)
Cependant son livre ne se vend point; quand il seroit moins désagréable, il auroit de la peine à en avoir le débit, car les libraires ne sont pas pour lui. Ils disent une plaisante chose: Corneille, dans un in-folio qu'il a fait imprimer depuis cette querelle, s'est fait mettre en taille douce, foulant l'Envie sous ses pieds. Ils disent que cette Envie a le visage de l'abbé d'Aubignac[269]. Cependant Corneille, d'assez bonne foi, reconnoît dans de certains discours au-devant de ses pièces les fautes qu'il a faites; mais j'aimerois mieux qu'il eût tâché de faire disparoître celles qui étoient les plus aisées à corriger. En vérité, il a plus d'avarice que d'ambition, et pourvu qu'il en tire bien de l'argent, il ne se tourmente guère du reste. L'abbé s'opiniâtre, et est si fou que de faire imprimer les autres volumes, à ses dépens s'entend, car quand il le voudroit, je ne crois pas que personne les imprimât pour rien. On dit qu'il pourroit bien apprendre aux fous un nouveau moyen de se ruiner; car il y a plusieurs volumes, et cela coûtera bon. Il fit et fit faire quantité d'épigrammes contre Corneille, qui toutes ne valoient rien; on n'a pas daigné en prendre copie.
[269] _Voyez_ le Théâtre de Corneille, en deux parties in-folio; Paris, chez Louis Billaine, au Palais, 1664. On voit au frontispice le buste de Corneille couronné de lauriers par Melpomène et Thalie. La muse de la tragédie foule à ses pieds l'Envie, à laquelle le graveur a donné des traits masculins. Une renommée, qui sonne à la fois de deux trompettes, est placée au-dessus du buste du poète dont elle proclame la gloire.
Corneille a lu par tout Paris une pièce qu'il n'a pas encore fait jouer. C'est le couronnement d'Othon. Il n'a pris ce sujet que pour faire continuer les gratifications du Roi en son endroit. Car il ne fait préférer Othon par les conjurés à Pison qu'à cause, disent-ils, que Othon gouvernera lui-même, et qu'il y a plaisir à travailler sous un prince qui tienne lui-même le timon[270]; d'ailleurs ce dévot y coule quelques vers pour excuser l'amour du Roi. Il vous va mettre sur le théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis toutes les déclamations de Lucain. Corneille a trouvé moyen d'avoir une chambre à l'hôtel de Guise. C'est dommage que cet homme n'est moins avare. Il auroit étudié la langue et les autres choses où il pèche. Je lui trouve plus de génie que de jugement.
[270] _Othon_ a été représenté en 1665. Louis XIV avoit pris la direction des affaires en 1661, à la mort du cardinal Mazarin, et il put considérer comme allusion au commencement de son règne ces vers placés dans la bouche d'un courtisan ambitieux du pouvoir:
Sous un tel souverain nous sommes peu de chose: Son soin jamais sur nous tout-à-fait ne repose: Sa main seule départ ses libéralités; Son choix seul distribue états et dignités. Au timon qu'il embrasse il se fait le seul guide, Consulte et résout seul, écoute et seul décide; Et quoique nos emplois puissent faire de bruit, Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup-d'œil nous détruit.
(OTHON, _acte 2e, scène 4e_.)
Voici la seule supportable d'entre ces volumes d'épigrammes que l'abbé d'Aubignac et son _Académie des allégories_ ont composées contre Corneille:
Pauvre ignorant, que tu t'abuses, Quand tu nous dis si hardiment Que toujours le poète normand Avecque lui mène les Muses! Il en seroit un foible appui S'il falloit qu'il les eût portées, Et s'il les traînoit après lui, Hélas! qu'elles seroient crottées!
Quelqu'un des _Corneilliens_ a fait celle-ci:
Qu'ils étoient fous ces vieux stoïques, De se piquer d'être apathiques! Ils manquoient bien de sens commun. Ceux-ci sont d'une autre nature, Et comme pourceaux d'Epicure, Tous grondent quand on en touche un[271].
[271] Le Roman de l'abbé d'Aubignac et de la philosophie des stoïciens.
(T.)
Les épigrammes qui suivent sont de Richelet:
Hédelin, c'est à tort que tu te plains de moi; N'ai-je pas loué ton ouvrage? Pouvois-je plus faire pour toi, Que de rendre un faux témoignage[272]?
Je me voulois venger de l'aveugle cynique[273] Qui toujours égratigne et pique, Et mord comme un chien enragé; Mais il n'est pas besoin que je le satyrise, Il fait imprimer _Macarise_, Ne suis-je pas assez vengé?
Du critique Hédelin le savoir est extrême; C'est un rare génie, un merveilleux esprit! Cent fois confidemment il me l'a dit luy-mesme, Et le grand Pelletier[274] l'a mille fois escrit.
_D'une autre façon._
Le célèbre Hédelin est un homme d'esprit; Il fait de beaux romans, on les lit, on les aime; Cent fois confidemment il me l'a dit luy-mesme, Et le grand Pelletier l'a mille fois escrit.
[272] Richelet est un des approbateurs de l'ouvrage de l'abbé. (T.) Ces quatre vers de Richelet se trouvent partout.
[273] Il ne voit quasi-goutte. (T.)
[274] Pierre du Pelletier, éternel faiseur de mauvais sonnets; il en portoit à tous ceux qui faisoient imprimer quelque chose. Il est l'un des mauvais poètes dont le nom s'est le plus souvent rencontré sous la plume de Despréaux.
Pour revenir à mademoiselle Des Jardins, au temps de l'entreprise de Gigery (en 1664), sachant que Villedieu devoit passer à Avignon pour y aller, elle se fit donner trente pistoles par avance sur une troisième pièce de théâtre appelée _le Favori, ou la Coquette_, qu'elle avoit donnée à la troupe de Molière. Avec cette somme elle s'en va en poste à Avignon. Je crois qu'elle y a fait bien des gaillardises dont je n'ai aucune connoissance.
Elle revint ici vers Pâques; il fut question de faire jouer sa pièce: une comédienne et elle se pensèrent décoiffer; elle querella Molière de ce qu'il mettoit dans ses affiches: _Le Favori, de mademoiselle Des Jardins_, et qu'elle étoit bien _madame_ pour lui, qu'elle s'appeloit _madame de Villedieu_, car elle a bien changé d'avis sur cela; Molière lui répondit doucement qu'il avoit annoncé sa pièce sous le nom de mademoiselle Des Jardins; que de l'annoncer sous le nom de madame de Villedieu, cela feroit du galimatias, qu'il la prioit pour cette fois de trouver bon qu'il l'appelât madame de Villedieu partout, hormis sur le théâtre et dans ses affiches[275].
[275] _Le Favori_, tragi-comédie de mademoiselle Des Jardins, fut représenté sur le théâtre du Palais-Royal, au commencement du mois de juin 1665, et le 13 du même mois cette pièce fut jouée à Versailles. C'est ce qu'on voit dans une lettre de Robinet, continuateur de Loret:
Dessus la scène du milieu, La troupe plaisante et comique, Qu'on peut nommer _Moliérique_, Dont le théâtre est si chéri, Représente _le Favori_, Pièce divertissante et belle, D'une fameuse demoiselle Que l'on met au rang des neuf sœurs, Pour ses poétiques douceurs, etc.
(_Histoire du Théâtre-François_, t. 9, p. 358.)
Madame de Villedieu adressa au duc de Saint-Aignan une description en vers de la fête de Versailles; elle y rend justice à Molière:
Ce Térence du temps que l'univers admire, Dont la fine morale instruit en faisant rire, etc.
(_OEuvres de madame de Villedieu_, t. 1er, p. 409.)
Un jour qu'il la fut voir dans sa chambre garnie, une femme qui étoit encore au lit dit d'un ton assez haut: «Est-il possible que M. de Molière ne me reconnoisse point?» Il s'approche entre les rideaux: «Il seroit difficile, madame, que je vous reconnusse,» répondit-il. Elle les fait tous lever et ouvrir toutes les fenêtres; il la reconnoissoit encore moins: «Sans doute, ajouta-t-il, c'est la coiffure de nuit qui en est cause.--Allez, lui dit-elle, vous êtes un ingrat; quand vous jouiez à Narbonne, on n'alloit à votre théâtre que pour me voir[276].»
[276] Nous laissons à d'autres le soin d'expliquer ce passage; le temps amènera peut-être d'autres renseignements sur madame de Villedieu et sur son existence romanesque. Il résulteroit de ces lignes de Tallemant qu'elle auroit joué la comédie à Narbonne, dans la troupe de Molière.
FIN DES MÉMOIRES DE TALLEMANT.
VIES
DE M. COSTAR
ET
DE LOUIS PAUQUET.
OBSERVATIONS
PRÉLIMINAIRES.
L'auteur de la _Vie de Costar_ n'est pas connu. On sait seulement qu'il étoit ecclésiastique, et qu'en cette qualité il a été attaché à la cathédrale du Mans. Il écrivoit très-négligemment, mais à une époque où notre langue n'étoit point fixée. Arrivé au Mans, en 1652, il se mit en pension chez Costar, et il continua ce genre de vie jusqu'à la mort de ce dernier, arrivée le 13 mai 1660. Ainsi, ce qu'il raconte, il l'a recueilli dans les entretiens de Costar, ou il en a été le témoin. Il s'étoit même si bien concilié son estime, que Costar lui en a donné une grande marque en lui confiant l'exécution de ses dernières volontés.
Cet ecclésiastique a aussi connu l'abbé Pauquet, secrétaire de Costar. Il a souvent gémi de ses désordres, mais ses efforts n'ont pu retirer de la crapule cet homme incorrigible.
Les deux relations que nous publions ont été écrites à la prière de Ménage. Né à Angers en 1613, Ménage avoit environ vingt ans quand Costar arriva dans cette ville, à la suite de M. de Rueil, qui venoit d'en être nommé évêque. Ménage dut alors connoître Costar, mais il ne se lia particulièrement avec lui qu'assez long-temps après[277].
[277] Voyez le _Menagiana_; édition de 1715, t. 1er, p. 287. Le _Menagiana_ n'est pas ici entièrement d'accord avec l'auteur de la Vie de Costar. (_Voyez_ plus bas, p. 249 de ce volume.)
Tallemant des Réaux a consacré à Costar un chapitre de ses _Historiettes_. Habile à saisir les ridicules, il en fait un portrait qui doit être ressemblant; mais il le peint en homme qui vit au centre de l'agitation et voit les choses d'un point élevé, tandis que notre biographe, retiré au fond de sa province, n'ayant sous les yeux que peu d'objets de comparaison, voit dans Costar un homme d'un mérite singulier; à cet égard il le croit sur parole et devient son écho; mais si sous ce rapport il s'est montré trop favorable, il le juge avec sévérité sous d'autres qui sont plus importants. Il nous semble avoir bien démêlé le fonds de son caractère, et il le présente avec raison comme un homme gonflé d'orgueil, ne respirant que vanité, bas et rampant près de ceux qui peuvent le servir; faux et presque sans foi, rapportant tout à sa personne, n'aimant que lui, enfin égoïste au-delà de ce que les hommes sont convenus de tolérer.
Que Costar seroit surpris, de quelle indignation ne seroit-il pas transporté, s'il voyoit à quel point s'est évanouie cette réputation qu'il croyait avoir si bien conquise[278]! On seroit tenté de le comparer à ces plantes parasites qui s'attachent à certains arbres et se nourrissent de leur substance. Ne pouvant atteindre ni Balzac ni Voiture, il se déclare l'admirateur du dernier; il lui fait platement sa cour, et de son flatteur il devient son champion. C'est en rompant des lances pour _le père de l'ingénieuse badinerie_[279] que Costar est parvenu à se glisser à sa suite jusqu'au Temple de Mémoire. Il est ainsi arrivé à la postérité comme par-dessus le marché, et sans les célébrités du temps auxquelles il s'est pour ainsi dire _cramponné_, à peine se souviendroit-on aujourd'hui qu'un certain Costar a laissé quelques volumes qu'on ne lit plus.
[278] Corbinelli n'a pas dédaigné de faire un long extrait des _lettres de Costar_. (_Extraits de tous les beaux endroits des ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps, tirés de Balzac, Voiture_, COSTAR, _Urfé, Gomberville, Molière, Scudéry, Bergerac_, etc., par le sieur Corbinelli; Amsterdam, 1681, t. 1er, p. 441.)
[279] Expression de Tallemant. (_Mémoires_, t. 2, p. 278.)
Comment, au reste, la tête n'eût-elle pas tourné à un homme aussi prévenu en sa faveur, quand un écrivain de la réputation de Balzac, qui a exercé une si grande influence sur son siècle, lui adressoit des louanges qui n'auroient pu convenir qu'à des auteurs du premier ordre comme Virgile et Horace? On en jugera par ce billet écrit à l'abbé Pauquet, par le solitaire des bords de la Charente:
«Monsieur, vous m'avez donné la vie, tant par les grands soins que vous avez rendus à M. Costar, que par la bonne nouvelle que vous m'avez fait savoir de sa guérison. Dieu veuille qu'elle ait une longue et belle suite, et que la perte que nous avons appréhendée n'arrive qu'à nos neveux!
Que je ne sache point que Tircis ait été! Cieux, réservez ce jour à la postérité!
«Mais il faut contribuer de votre part à la faveur des étoiles: gardez-nous bien, je vous prie, notre trésor, et ne vous lassez point d'une sujétion que je vous envie. Elle est si noble et si glorieuse, que les Muses même et les Grâces voudroient faire ce que vous faites. Sans doute elles voudroient toujours écrire, si M. Costar leur vouloit toujours dicter, etc., etc.[280]»
[280] _OEuvres de Balzac_, aux _Lettres_, liv. 16. Ce billet est du 1er février 1642.