Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 13

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La femme du ministre Aubertin disoit de son mari, chez qui il y avoit souvent concert de musique, que de tous les instruments, il n'y en avoit point qu'elle aimât tant que la flûte de M. Aubertin. Il jouoit de la flûte douce.

Un apothicaire gascon écrivoit: «Je couche toutes les nuits avec madame de Pranzac.» C'étoit une belle personne. Il vouloit dire qu'il couchoit dans la même chambre qu'elle.

Un maire de La Rochelle, nommé Fiefmignon, pour voir si une cuirasse étoit à l'épreuve, fut si sot que de se la mettre sur le corps, et de se faire tirer par son valet un grand coup de mousquet. Par bonheur, la cuirasse se trouva bonne; mais le coup le porta par terre tout hors de lui.

Une mademoiselle Massane, fort jolie fille, un jour qu'on lui avoit dit qu'elle ordonnât à dîner, fit mettre un lapin au pot, et ma femme[223], à l'âge de treize ans, ordonna qu'on apportât un demi-bœuf de la boucherie.

[223] Elisabeth Rambouillet n'avoit que treize ans quand elle épousa Tallemant des Réaux, son cousin.

Le baron de Ville enlevoit avec quarante chevaux mademoiselle de Longueval[224], qui avoit pour toute défense sa tante, une suivante et un petit laquais: elle étoit en carrosse. Un des braves qui assistoient le baron lui vint demander avec grand empressement: «Monsieur, tuerons-nous d'abord?» Depuis on a pensé en faire enrager ce pauvre _nobilis_.

[224] La _Revue rétrospective_ (t. 5, p. 321, première série) a donné le récit, par mademoiselle Angélique de Longueval, fille de M. d'Harancourt, d'un enlèvement dont elle fut l'héroïne en 1632. Le ravisseur se nommoit La Corbinière. Est-ce cette même demoiselle de Longueval que le baron de Ville enleva plus tard? C'est ce qu'il nous est impossible de vérifier.

Un sot de Paris, nommé Mortfontaine-Hotteman, jouoit à un petit jeu où il faut dire la pensée de toute la compagnie, et n'ayant pas bien dit à sa fantaisie, s'écria: «Ah! je suis un sot!...--Vous l'avez trouvé cette fois-là; vous avez dit la pensée de toute la compagnie.»

Un homme que je n'avois jamais vu, en voyant marier des gens à Charenton, me dit: «Je serois bien fâché d'être en leur place.--Haïssez-vous tant le mariage? lui dis-je.--C'est, répliqua-t-il, que ma femme seroit morte.»

Une bourgeoise, qui avoit un fils au collége des jésuites, lui disoit: «Seras-tu toujours dans ces _écuries_?» Elle vouloit dire _décuries_.

Le feu Roi d'Angleterre[225] aimoit fort M. de Bellièvre, depuis premier président. Un jour il le mena promener, et voulut que tous ceux qui l'avoient accompagné en fussent, jusqu'à un valet de chambre. M. de Bellièvre, voyant que le Roi le vouloit absolument, ne lui dit point qui étoit cet homme. On alla quasi au galop, car les carrosses vont vite en ce pays-là. «Or çà, monsieur l'ambassadeur, dit le Roi, combien croyez-vous que nous ayons fait de chemin?--Trois milles, Sire.» Après, le Roi demanda à tout le monde, jusqu'à ce valet de chambre qui dit: «Ah! Sire, nous sommes bien à dix milles d'_ici_.»

[225] Charles Ier.

Mario Frangipani, cadet et héritier de Pompeo, son frère, haïssoit toujours le pape et les cardinaux. Quelqu'un lui disoit: «Mais pourquoi haïssez-vous les cardinaux?--Je les hais si peu, dit-il, que je voudrois qu'ils fussent tous papes.»

Madame Cormel faisoit un jour des réprimandes à une gueuse qui traînoit deux ou trois petits enfants, de ce qu'elle ne se contenoit point, n'ayant pas de quoi se nourrir elle seule. «Que voulez-vous? lui répondit la pauvre femme, quand le pain nous manque, nous nous ruons sur la chair.»

Rotrou[226], le poète comique, ou tragique, ou tragi-comique, comme il vous plaira, cajoloit une fille à Dreux, sa patrie. Elle le recevoit assez mal. On lui dit: «Vous maltraitez bien cet homme: savez-vous bien qu'il vous immortalisera.--Lui? dit-elle. Ah! qu'il y vienne pour voir.»

[226] Jean de Rotrou, né à Dreux en 1609, y mourut en 1650. Il a eu la gloire d'approcher de P. Corneille dans sa tragédie de _Venceslas_.

Un laquais qu'on envoyoit dans la rue Dauphine, comme on lui demandoit s'il reviendroit bientôt: «C'est, répondit-il, selon les chansons qu'on chantera sur le Pont-Neuf.»

Un laquais qu'on avoit envoyé d'une campagne à trois lieues de Paris, pour savoir à la ville des nouvelles de quelqu'un, fut deux ou trois jours en son voyage, et, arrivant comme on se réjouissoit à table, dès la porte, il se mit à crier: «_All' a dit comme cela: Il se porte un peu mieux._» Il entendoit parler de la femme du malade.

Des porteurs de chaises disoient: «Regardez quel embarras depuis qu'on joue _le Camard_.» Ils vouloient dire _Camma_[227] qu'on jouoit à l'Hôtel de Bourgogne.

[227] _Camma, reine de Galatie_, tragédie de Thomas Corneille, représentée en 1661. Cette pièce eut un grand succès. Ecoutons Loret:

Un curieux assuré m'a Qu'hier la pièce de _Camma_, Sujet tiré des opuscules De Plutarque, auteur sans macules, Fut représenté à l'Hôtel, Avec un ravissement tel, Des judicieux qui la virent, Qui mille et mille biens en dirent, Qu'on n'avoit vu depuis long-temps Tant de rares esprits contents..... Tout de bon le cadet Corneille, Quoiqu'il ait fait mainte merveille Et maint ouvrage bien sensé, En celuy-cy s'est surpassé, etc.

(_Muse historique_, 29 janvier 1661.)

Un intendant de Languedoc, dont la femme étoit morte dans Béziers, vouloit que la province la fît enterrer à ses dépens. Un député qu'on lui envoya lui dit que cela tireroit à conséquence. «Si c'étoit vous, Monsieur, on le feroit volontiers.»

Un Languedocien, qui croyoit qu'on voloit à toutes heures sur le Pont-Neuf, y passant, se mit à courir de toute sa force, en tenant son chapeau à deux mains. Il trouva un homme du pays qui lui dit: «Qu'y a-t-il?--J'ai passé, dit-il, et j'ai encore mon chapeau.» Un autre laissa sa montre à un de ses amis à Orléans, de peur qu'on ne la lui volât ici.

Boisset, le musicien, fut prié par Gombauld d'assister à la lecture d'une pièce de théâtre; il s'y ennuyoit terriblement, et quand un acte fut lu, il demanda à L'Estoile[228]: «Monsieur, y a-t-il bien des actes à une pièce?--Selon, dit L'Estoile, quelquefois onze, quelquefois vingt-quatre.» Cela l'épouvanta. Il donna un tour de pilier[229] sans attendre davantage.

[228] Claude de L'Estoile, poète dramatique, membre de l'Académie françoise, mourut en 1652.

[229] Expression empruntée du manége; il fit une _volte_ pour se retirer.

Un cocher, après avoir donné l'avoine à ses chevaux, ôtoit son chapeau, et disoit _Benedicite_ tout du long.

En Hollande, on fait payer la qualité et le bruit; ils demandent assez plaisamment quand il y a deux ou trois François: «Quel régiment est logé céans?» Une fois, M. de Vendôme, étant à cheval, s'arrêta sous la porte de l'hôtellerie, pour laisser passer une ondée. Il fallut payer le couvert et l'ordure que ses chevaux avoient faite sous la porte.

Morin, le fleuriste (c'est le jeune), est une espèce de philosophe; une fois qu'il étoit bien malade, son curé lui disoit: «Ramassez toutes vos peines et les offrez à Dieu.--Je lui ferois là, dit-il, un beau présent!»

Furetière soupoit dans une compagnie où il y avoit un chirurgien qui, voulant faire réchauffer un plat, le fit fondre, de façon qu'on eût dit d'un bassin de barbier. «Je me doutois bien, dit Furetière, que vous nous voudriez donner un plat de votre métier.»

On disoit de madame d'Herbelay, femme d'un maître des requêtes, qu'elle faisoit bien d'être grande et forte, car elle portoit trente procureurs à son cou. Le premier président Le Jay lui avoit donné un collier dont les perles coûtoient mille livres pièce; c'étoit la finance des offices de procureur qu'il avoit eue.

Il y a au carrosse du premier président Pontac, à Bordeaux, quatre P entrelacés. On disoit que cela vouloit dire: «_Pauvres plaideurs, prenez patience._»

Un fou nommé Cyrano[230] fit une pièce de théâtre, intitulée: _la Mort d'Agrippine_, où Séjanus disoit des choses horribles contre les dieux. La pièce étoit un pur galimatias. Sercy, qui l'imprima, dit à Boisrobert qu'il avoit vendu l'impression en moins de rien. «Je m'en étonne, dit Boisrobert.--Ah! Monsieur, reprit le libraire, il y a de belles impiétés.»

[230] Nicolas-Savinien Cyrano de Bergerac, né vers 1620, mourut en 1655. Il a composé divers ouvrages singuliers, où la hardiesse des pensées est voilée sous une forme facétieuse. Son _Histoire comique des états et empires de la lune_, l'_Histoire comique des états et empires du soleil_, son _Pédant joué_, ses Lettres, etc., etc., n'ont été imprimés qu'avec des retranchements considérables. Un manuscrit des _Etats de la lune_ et du _Pédant joué_ existe dans la bibliothèque de M. Monmerqué. Il contient des passages inédits qui ne sont pas sans quelque curiosité.

MADAME DE LANGEY.

Le marquis de Courtomer[231], qui fut tué à l'expédition du colonel Gassion, depuis maréchal de France, contre les Pieds-nuds[232], à Avranches, ne laissa qu'une fille, qui fut mariée fort jeune au fils unique d'un M. de Maimbray, homme de qualité du pays du Maine. Ce garçon s'appeloit Langey[233], du nom d'une terre. Il y avoit de grands procès dans la maison de cette héritière, à cause qu'elle avoit un oncle, cadet de feu son père, à qui la mère avoit fait tout l'avantage qu'elle avoit pu. Langey et l'oncle eurent donc bien des choses à démêler. Au bout de trois ans, comme ils étoient à Rouen, sur le point de s'accommoder, il arriva du désordre entre le mari et la femme. Il l'accusoit d'être pour son oncle; cela venoit de ce qu'il ne vouloit point qu'elle eût trop de communication avec ses parents, pour les raisons qu'on verra ensuite. Cela fit du bruit. Elle en écrivit à madame Le Cocq, veuve du conseiller huguenot, sœur aînée de feue sa mère, et à M. Magdelaine, son grand-père maternel, afin qu'ils fissent tous leurs efforts pour les délivrer de la misère où elle étoit. Déjà le bonhomme et la tante s'étoient aperçus de la mauvaise humeur du cavalier.

[231] Leur nom est Saint-Simon; ils sont de Normandie. (T.)

[232] _Voyez_ la note de la page 204 du tome 5.

[233] René de Courdouan, marquis de Langey, ou _Langeais_.

Durant deux misérables campagnes qu'il fit, il n'avoit jamais voulu permettre à sa femme d'aller chez madame la marquise de La Caze, sa mère[234]; au contraire, il l'avoit donnée en garde à madame de Maimbray. On avoit reconnu qu'il avoit mille bizarreries, et en une occasion, la jeune femme avoit lâché quelques paroles qui donnoient lieu de soupçonner qu'il étoit impuissant. Avec cela, il étoit horriblement jaloux; car ces sortes de gens-là savent bien que leurs femmes ne sauroient pires qu'eux. Il la vouloit jeter dans la dévotion; il lui lisoit et lui faisoit lire sans cesse la Sainte-Ecriture. On a vu de ses lettres; je ne crois pas qu'il y ait rien de si impertinent. Il ne fait que coudre des passages de la Bible, qu'il prend de travers, et il y en a une où il compare Courtomer, l'oncle de sa femme, à Julien l'Apostat. Ecrivant à son homme d'affaires, il mettoit au bas de la lettre: «Retenez bien toutes les questions que je vous fais sur ces passages, et ayez bien soin de mes affaires.» Il vouloit persuader à sa femme qu'une honnête femme devoit avoir les mêmes goûts que son mari, et ne devoit manger que de ce qu'il mangeoit. Un jour il lui proposa de se renfermer dans un appartement de Courtomer, et d'y faire faire un trou par lequel on leur donneroit les choses nécessaires, afin de ne se plus quitter du tout.

[234] Remariée au marquis de La Caze, de la maison de Pons. (T.)

Cela me fait souvenir d'un receveur des tailles du Mans, nommé Saint-Fucien, qui rendoit des lavemens dans son lit, étant couché avec sa femme, et disoit que si elle l'aimoit bien, elle ne trouveroit point que cela sentît mauvais. Il étoit aussi impuissant, et quand un de ses juges lui demanda pourquoi il s'étoit marié, étant en cet état-là: «Monsieur, répondit-il naïvement, le jubilé étoit proche et je croyois qu'à force de prier Dieu, cela reviendroit.» Il fut pourtant démarié.

En un voyage que Langey fit ensuite à la campagne chez le bonhomme Magdelaine, ancien conseiller huguenot[235], on fit avouer à sa femme qu'il n'avoit point consommé, et on prit ses mesures pour la faire venir à Paris sans lui.

[235] Jacques Magdelaine, reçu conseiller au Parlement, le 23 janvier 1615. (Voyez _Blanchard_, au lieu déjà cité, page 118.)

Pour cela, sous prétexte qu'il n'étoit pas trop bien avec le bonhomme, et que pourtant ses affaires requéroient qu'il vînt à Paris, madame Le Cocq lui proposa d'y envoyer sa femme; il y consentit. Elle parut bien dissimulée en cette rencontre; car, après avoir bien fait des façons pour le quitter, comme elle étoit déjà montée en carrosse, elle remonte, va encore l'embrasser, et lui dire qu'elle ne pouvoit se résoudre à le laisser, etc. Depuis, jusqu'au jour où il reçut l'exploit, elle lui écrivit les lettres les plus tendres du monde, et ici sa tante la mena au Cours et aux noces. Peut-être eût-il été mieux de ne point faire tout cela. L'exploit le surprit, comme vous pouvez le penser; il vient à Paris, demande à la voir; on le lui refuse. Il y envoie M. du Mans (_Lavardin_), son parent, qui dit tout ce qu'il y avoit à dire là-dessus, et offrit le congrès[236] en particulier, mais en vain; le ministre Gasches offre la même chose, on passe outre.

[236] C'est peut-être la première fois que l'on trouve la mention d'un _congrès_ extrajudiciaire.

M. Magdelaine, qui n'est habile homme que par routine, ne daigne pas s'informer comment il y falloit agir; il se fie à ce que sa petite-fille lui dit que Langey n'étoit point son mari, et il oublie d'exposer dans la requête qu'en quatre ans que cet homme a été avec elle, il n'a eu que trop de temps pour la mettre en état, d'une manière ou d'une autre, de ne passer plus pour fille. Après elle offre de se laisser visiter, et on fit pour elle un _factum_ si sale, que depuis on a trouvé à propos de le désavouer.

Après bien des procédures, on en vint à la visite chez le lieutenant civil, à cause que les parties étoient de la religion. Madame Le Cocq, pour s'excuser, dit qu'elle avoit vu le procès-verbal de la visite de mademoiselle de Soubise[237], aussi huguenotte, et qu'il y avoit douze experts, au lieu qu'à l'ordinaire il n'y en a que quatre tout au plus; «mais n'en nommer que deux de chaque côté, disoit-elle, ce petit nombre se peut corrompre aisément; il en faut quatre, puis la cour en nomme d'office.» Il y en eut donc douze entre lesquels il y avoit deux matrones.

[237] Catherine de Parthenay, demoiselle de Soubise, âgée de douze ou treize ans, épousa, le 20 juin 1568, Charles de Quellence, baron du Pont. (Voyez la _Relation de ce qui s'est passé au sujet de la dissolution du mariage de Charles de Quellence_, etc., à la suite du _Traité de la dissolution du mariage pour cause d'impuissance_; Luxembourg, 1735, in-8º; ouvrage anonyme du président Bouhier.) Le procès-verbal dont arguoit madame Le Cocq ne s'y trouve pas. La nullité du mariage fut prononcée, et le procès étoit pendant sur l'appel, quand le baron du Pont fut assassiné à la Saint-Barthélemy.

Langey est bien fait et de bonne mine. Madame de Franquetot-Carcabu, en le voyant au Cours, dit: «Hélas! à qui se fiera-t-on désormais?» Cela donnoit de mauvaises impressions contre la demoiselle. Je ne sais combien de harengères et autres femmes étoient à la porte du lieutenant civil, et dirent en voyant Langey: «Hélas! plût à Dieu que j'eusse un mari fait comme cela!» Pour elles, elles lui chantèrent pouille. La visite lui fut fort désavantageuse, car on ne la trouva point entière[238], et, après avoir été tâtée, regardée de tous les côtés, par tant de gens et si long-temps, car cela dura deux heures, donna une si grande indignation à tout le sexe, que, depuis ce temps jusqu'au congrès, toutes les femmes furent pour Langey; d'ailleurs, il ne disoit rien contre elle. Il se mit en ce temps-là beaucoup plus dans le monde qu'il n'avoit jamais fait, et on disoit que cette affaire lui avoit donné de l'esprit. S'il en eût eu, il lui étoit bien aisé de garder sa femme toute sa vie; il n'avoit qu'à avouer, voyant la visite si désavantageuse pour elle, qu'il s'étoit fatigué par les excès qu'il avoit faits avec elle. Au lieu de cela, il demanda le congrès. Tout le monde pourtant s'étonnoit de son audace, car il n'y avoit qui que ce fût qui pût dire: «Je l'ai vu en état.» On doutoit fort de sa vigueur. Le seul ministre Gache et le médecin L'Aimenon, qui est à M. de Longueville, soutenoient qu'il étoit comme il falloit; l'un se fioit à ce qu'il étoit trop craignant Dieu pour mentir, et l'autre disoit qu'il étoit de trop bonne race du côté de père et de mère. Menjot, le médecin, disoit plaisamment qu'ils étoient les deux c........ de Langey: M. L'Aimenon le droit, et M. Gache le gauche.

[238] Renevilliers-Galand, alors conseiller au Châtelet, disoit: «On ne peut pas dire que Langey, durant ces quatre ans, n'a pas fait œuvre de ses dix doigts.» (T.)

Madame de Lavardin et madame de Sévigny[239], amies du lieutenant civil[240], étoient en carrosse à deux portes de là, où il les alla trouver; après, on les entendoit rire du bout de la rue. On prétendit que le lieutenant civil avoit été favorable à Langey, à cause de madame de Lavardin.

[239] Marie de Rabutin de Chantal, marquise de Sévigny ou _Sévigné_; l'usage de ce dernier nom avoit prévalu.

[240] M. Le Camus.

Il y eut bien des procédures pour cela, qui firent durer la chose près de deux ans; on ne parloit que de cela par tout Paris. Je me souviens que, sur le rapport, des femmes disoient: «Jésus! on disoit qu'elle étoit si bien faite! Regardez ce qu'en disent ces gens-là.» Elle est bien faite pourtant. Les femmes s'accoutumèrent insensiblement à ce mot de _congrès_, et on disoit des ordures dans toutes les ruelles. Une parente de la dame dit un jour en visite, parlant de Langey: «On a trouvé la partie bien formée, mais point _animée_.» Madame Le Cocq, au lieu d'ôter sa fille, la laissa coucher avec madame de Langey. Je pense qu'elle y aura appris de belles choses. Il est vrai qu'elle l'ôta quand on en vint au congrès; mais il étoit bien temps. On en fit des vers, méchants à la vérité, mais qui disoient bien des saletés. Les vaudevilles ne chantoient autre chose, et madame Le Cocq alloit débitant tout ce qu'elle savoit là-dessus, car c'est la plus grande parleuse de France; les paroles sortent de sa bouche comme les gens sortent du sermon[241]. On l'appeloit, lui, _le marquis du Congrès_. Il avoit le portrait de sa femme, et montroit partout de ses lettres. Un jour qu'il disoit à madame de Gondran: «Madame, j'ai la plus grande ardeur du monde pour elle.--Hé! monsieur, gardez-la pour un certain jour, cette grande ardeur.» Madame de Sévigny lui dit un peu gaillardement: «Pour vous, votre procès est dans vos chausses.» Madame d'Olonne un jour disoit: «J'aimerois autant être condamnée au congrès.»

[241] Cela paroît signifier que les paroles sortent de sa bouche sans choix et sans discernement, ou bien toutes à la fois.

C'étoit une plaisante rencontre que madame de Langey logeât dans la rue de Seine, du même côté de l'hôtel de Liancourt[242] et du logis de madame de Guébriant, et en égale distance de l'un et de l'autre; elles étoient toutes trois sur une ligne. Madame la marquise de Rambouillet disoit à propos de cela: «Je ne désespère pas que cette madame de Langey ne soit un jour dame d'honneur de quelque reine, puisque madame de Guébriant la doit être de la Reine à venir[243].»

[242] L'hôtel de La Rochefoucauld-Liancourt a été abattu il y a quelques années; la rue des Beaux-Arts a été construite sur son emplacement.

[243] Madame de Liancourt avoit contracté avec le comte de Brissac un premier mariage, qu'elle parvint à faire déclarer nul, sous prétexte d'impuissance. (Voyez les _Mémoires de Tallemant_, t. 3, p. 304.) Quant à madame de Guébriant, elle avoit aussi été _démariée_ d'avec un homme de qualité, nommé Des Spy ou Chepy. (_Ibid._, p. 181.)

Cette madame de Langey ne témoigna pas beaucoup de cœur, car, dans une rencontre qui eût mis une autre personne au désespoir, elle jouoit aux épingles avec sa cousine Le Cocq, et n'a pas paru extrêmement touchée de toutes les indignités qu'on lui a fait souffrir. Les juges de l'édit étoient assez mal satisfaits d'elle, et si Langey n'eut point été si sot que de demander le congrès, elle eût été bien empêchée. Il ne tint qu'à lui de s'accommoder assez avantageusement. Pour peu qu'il y eût eu de galanterie du côté de madame de Langey, elle étoit perdue, car même on ne trouva pas bon qu'elle fût allée en cachette, chez un des parents de sa tante, voir un feu d'artifice sur l'eau; il est vrai que c'étoit au sortir de chez le rapporteur, où Langey avoit permission de lui parler durant trois jours. Le père et la mère de Langey vinrent ici exprès pour le faire résoudre à s'accommoder; ils n'en purent jamais venir à bout. On n'a jamais vu un tel esprit d'étourdissement.

Cependant sa maison est ruinée de cette belle affaire, car il n'est pas la moitié si riche qu'on le faisoit, et le bonhomme Magdelaine et madame Le Cocq se fièrent sottement à un Normand, leur voisin, qui les trompa, ou du moins fut trompé lui-même en les trompant.

Le jour qu'on ordonna le congrès, Langey crioit victoire; vous eussiez dit qu'il étoit déjà dedans: on n'a jamais vu tant de fanfaronnades. Mais il y eut bien des mystères avant que d'en venir là. Il fit ordonner qu'on la baigneroit auparavant; c'étoit pour rendre inutiles les restringents, et qu'elle auroit les cheveux épars, de peur de quelque caractère[244] dans sa coiffure. Faute d'autre lieu, on prit la maison d'un baigneur au faubourg Saint-Antoine.

[244] Quelques caractères magiques, quelques prétendus talismans.