Part 10
Vandy, aujourd'hui gouverneur de Montmédy, étoit un des amoureux de la marquise; il m'a dit qu'avec un billet que M. de Joyeuse lui avoit donné, il alla, bien accompagné, attendre à sept lieues d'ici le marquis de Brosses, qui menoit sa femme à la campagne, et la lui ôta, après lui avoir lu le billet qui contenoit que le père l'avoit prié de ramener sa fille à Paris, où il l'attendoit. Le mari, enragé de cet écorne[183], disoit qu'il se vouloit battre contre Vandy. Vandy lui dit que, pour le lendemain, tant qu'il voudroit. La colère du marquis se passa sans qu'il y eût de sang répandu. Vandy eut bien de la jalousie à son tour. Vardes est parent du mari; cela lui donna un grand accès auprès de la belle; il en eut une bague qui venoit de Vandy. La marquise, lorsque Vandy se plaignit à elle de cette faveur faite à son rival (c'étoit en présence de la marquise de Mirepoix), lui dit: «Ne vous jouez pas à penser la lui ôter; car, outre qu'il ne le souffriroit pas autrement, vous m'obligeriez à lui faire telle faveur que personne ne la lui pourroit ôter.--Ah! ma cousine, ajouta-t-elle en jetant ses bras au cou de la marquise de Mirepoix, que je viens de dire une grande sottise! Mais aussi pourquoi me met-on en colère?» L'amant jaloux proposa à Vardes de porter cette bague au Marché-aux-Chevaux, à sept heures du matin, pour voir qui méritoit le mieux de l'avoir. Il jure que Vardes ne fit pas semblant d'entendre. Il n'en demeura pas là; il envoya un brave, son domestique, pour parler à la marquise. Saint-Thomas, sa suivante, lui dit qu'on ne la voyoit point. «Par la sang Dieu!...--Tu es donc venu pour faire un appel à madame?--Je suis venu pour lui déclarer que M. de Vandy est guéri, qu'il ne sera jamais son serviteur, et qu'il lui fera du déplaisir partout où il pourra.»
[183] _Escorne_, _affront_, _échec_, _ignominie_. (_Dict. de Trévoux._) Quoique cette expression soit depuis long-temps vieillie, on la trouve encore dans la première édition de 1694, du _Dictionnaire de l'Académie françoise_.
Quant au comte de Grand-Pré, il est toujours fait comme un Cravate[184]. Il avoit épousé, n'ayant pu avoir la marquise, une madame Couci, belle personne, qu'il avoit faite à sa mode; elle chassoit avec lui, et même elle alloit presque en parti; elle étoit demi-guerrière. Quatre fois le jour il se couchoit avec elle, et quelquefois au milieu d'un bois; il est de grand'vie: cependant Givry, son lieutenant de roi à Mouzon, méchant arbalétrier, le faisoit cocu. On croit même qu'il le savoit; cela n'empêchoit pas que le galant ne fût son meilleur ami.
[184] On disoit _Cravate_ pour _Croate_.--Charles-François de Joyeuse, comte de Grandpré, mourut en 1680; il épousa en premières noces Charlotte de Couci.
CONTES DE BÊTES.
Il y avoit chez M. de Morangis une biche et un singe; le singe tourmentoit fort la biche, et étoit toujours sur son dos. Cette bête un jour s'en va sur le Pont-Neuf, ayant ce singe sur la croupe (M. de Morangis logeoit à la rue Dauphine); et de là elle se jette dans la rivière. Elle se sauva et le singe fut noyé.
Un petit chien de M. de Vence (_Godeau_), dès qu'on prononçoit le nom d'un gros chien dont il avoit été mordu, aboyoit et tiroit la soutane de son maître comme pour lui demander vengeance; à Paris, deux ans après, il faisoit la même chose, quoiqu'il eût été mordu en Provence.
Le comte de Saint-Paul, père du duc de Fronsac, qui fut tué à Montpellier, avoit un dogue, du temps qu'il étoit gouverneur d'Orléans, qui alloit et venoit chargé de lettres à son cou. On le connoissoit dans les hôtelleries, où son maître logeoit avec lui, on lui faisoit bonne chère, et personne n'eût osé lui ôter son paquet.
A un voyage de la cour, un chariot embourbé arrêtoit tous les équipages; un cocher, las d'attendre, alla pour voir à quoi il tenoit; il reconnut à ce chariot un cheval qu'il avoit mené autrefois, et avec lequel il avoit fait une fort tendre amitié: le cheval le reconnut aussi, et se mit à hennir. «Hé quoi! _Gros-Jean_ (c'était le nom de l'animal), nous veux-tu faire coucher ici?» Ce cheval, à ces mots, fit un tel effort, qu'il tira le chariot du bourbier.
Feu M. de Guise, étant à Florence, avoit un grand coursier fort vite; on le voulut faire courir pour le prix à la Saint-Jean, car à Florence on a gardé cela des anciens, et même de faire aller des chariots autour des deux pyramides, comme dans le cirque; or, c'est dans une rue qui n'est pas droite que les chevaux courent. Ce coursier fit un effort pour gagner un tournant qu'il y avoit, au tiers ou au milieu de la carrière, et, quand il l'eut gagné, la rue étant plus étroite, à coups de pied il faisoit tenir derrière tous les autres chevaux qui étoient beaucoup plus petits que lui, et il s'en alla gravement au petit pas jusqu'au bout de la carrière.
A propos de chevaux, je ne saurois que je ne mette ici la pitoyable aventure de chevaux de Chambonnière[185], cet excellent joueur de clavecin. Il avoit un carrosse, mais, faute de nourriture, il envoyoit paître ses chevaux sur le rempart du Marais. Je vous laisse à penser en quel état ils étoient. Des écorcheurs les prirent pour des chevaux condamnés, et un beau matin ils les écorchèrent tous les deux.
[185] Chambonnière, célèbre compositeur, avoit la charge de clavecin de la chambre du Roi. Il mourut vers l'an 1670. (_Titon du Tillet, Parnasse françois_, p. 402.)
Une femme de ma connoissance (mademoiselle Guedon) avoit une petite épagneule qu'elle laissa en Poitou, en venant s'établir à Paris; à dix ans de là, elle envoya des hardes à celle qui avoit la chienne; elle les avoit arrangées elle-même dans le coffre. Cette petite chienne se mit à baiser ces hardes, à les lécher, et à faire cent sauts à l'entour.
Il y peut avoir quatorze ans, qu'un capitaine françois mourut à Nancy, et fut enterré aux Pères Picpus; cet homme avoit un chien qui ne l'avoit jamais quitté; ce pauvre animal se met sur la tombe de son maître, et n'en sortoit que pour aller chercher à manger. Il mena cette vie pendant quatre ou cinq ans, et il y est mort. Tout le monde le connoissoit, et on l'appeloit _le chien du capitaine_.
Un pâtissier de Vitry, nommé Jacquemard, a un barbet qui, sans qu'on y prît garde, se mit dans un bateau de blé, que son maître conduisoit à Paris. Le pâtissier s'en aperçoit à Châlons; il le donne à garder à une femme chez qui il logeoit, car il avoit peur de le perdre à Paris; le chien s'échappe, et ne sentant plus son maître, il se mit à suivre le chemin qu'avoit fait le bateau de Vitry à Châlons, remonte la rivière vingt lieues durant; elle étoit en bien des lieux débordée; il la passa et repassa cent fois. Il arriva à Vitry au bout de trois jours et demi; mais il n'en pouvoit plus.
Une dame, à qui je me fie, a vu une ânesse, à Surênes, tourner avec sa bouche une grosse clef d'écurie, et ouvrir la porte pour aller trouver son petit.
Cette femme-là a un chat qui a autant d'esprit que le fameux chat de Mondory[186], dont parle La Chambre[187], car ayant remarqué que la chatte descend quand on sonne une clochette pour dîner, il la sonne quand il a envie qu'elle vienne, et elle vient. Il l'a vue cent fois nettoyer ses pattes avant que de sauter sur le lit de sa maîtresse.
[186] Le célèbre acteur. (_Voyez_ son Historiette, au commencement de ce volume.)
[187] Marin Cureau de La Chambre, médecin, membre de l'Académie françoise, mourut en 1669. Les _Caractères des passions_ sont l'ouvrage le plus remarquable de ceux qu'il a laissés.
Un nommé Néron avoit attelé des cerfs à un chariot; après il enchaîna des puces à un chariot aussi. Il avoit appris à une chèvre à marcher sur la corde, ou plutôt sur deux cordes; il avoit un petit chat-huant qu'il tenoit dans une cage; il lui avoit plumé les moignons des ailes, avoit attaché à l'une une rondache, et à l'autre une épée; il l'avoit habillé en cavalier. Il disoit qu'il n'y avoit point d'animal, hors une poule, à qui il n'eût appris quelque chose. Il est parlé dans les lettres de Voiture[188] du singe de mademoiselle Coinet; c'étoit une chanteuse qui avoit appris à un singe à jouer de la guitare; il y jouoit effectivement une sarabande, mais il manquoit toujours en un endroit.
[188] _Voyez_ la lettre soixante-unième de Voiture, adressée à mademoiselle de Rambouillet. Mademoiselle Coinet n'y est pas nommée.
CONTES DE MOURANTS.
Un soldat espagnol, comme on étoit prêt de faire naufrage, se mit à manger un petit morceau de pain, en disant: _Menester comer un poquito para bever tanto_[189].
[189] Pour boire tant, il faut manger un peu.
A Toulouse, un jeune homme de dix-huit ans dit, en riant, au bourreau qu'il connoissoit: «Compère, tu devois mettre un peu de coton, à cause de la connoissance.»
Quand M. de Bouillon commandoit en Italie, un peu avant la prise de M. le Grand, deux soldats furent condamnés à être passés par les armes; après, on s'avisa, à cause que l'armée diminuoit, de se contenter d'un, et, à faute de bulletins, on les fit jouer aux dés: l'un vouloit jouer à la chance. «Je ne la sais pas, dit l'autre.--Bien donc, à la rafle.» Il jette le dé et amène dix-sept; l'autre joue, mais sans espérance, et amène trois as. Le premier dit sans s'étonner: «Voilà mourir à beau jeu.» Les officiers, surpris de cette résolution, firent dessein de le sauver; mais ils voulurent voir auparavant jusqu'où iroit sa constance. On lui demande s'il vouloit être bandé. «Non,» dit-il. Il choisit ses parrains, et tirant dix écus qu'il avoit, il dit à l'un d'eux: «Tiens, prends cinq écus pour boire, et des cinq autres fais en prier Dieu pour moi.» On l'attache, il ferme les yeux. On tire, mais les officiers avoient fait ôter les balles; aussitôt on le délie. «Allez vous faire saigner, lui dit-on.--Je n'en ai pas besoin, répondit-il. Camarade, rends-moi mes dix écus, et allons les boire.»
Un vieux conseiller de Bordeaux, nommé d'Andrault, avoit eu toute sa vie une telle passion pour les nouvelles, qu'à l'article de la mort il envoya chercher un Portugais, grand nouvelliste, pour savoir de lui ce qu'il avoit appris par le dernier ordinaire, et il ajouta: «Je suis bien fâché de ne pouvoir attendre l'autre courrier; mais il faut que je parte.» Et il mourut un moment après.
Un vieux reître de Gascon, nommé Calverac, qui avoit bien des iniquités sur le corps, étant à l'extrémité, avoit grand'peur du diable. Les ministres de Bordeaux lui promettoient assez le paradis; il n'en étoit pas bien persuadé. «Mais me le promettez-vous? leur disoit-il.--Oui.--Touchez donc là.» Il leur touche dans la main, et aux anciens aussi; après il leur dit encore: «Mais le promettez-vous bien?--Oui.--Touchez donc là encore une fois.»
On disoit à une vieille paysanne fort incommodée: «Vous seriez bien heureuse d'être délivrée de tous vos maux.--Je vous entends, dit-elle, mais on est si long-temps mort.»
Un vieux libertin, nommé Bourleroy, étant à l'article de la mort, madame de Nogent-Bautru, car il étoit des amis de son mari, lui envoya un confesseur. «Voilà, lui dit-on, un confesseur que madame de Nogent vous envoie.--Hé, la bonne dame, dit-il, tout est bien venu de sa part. Si elle m'envoyoit le turban, je le prendrois.» Le confesseur vit bien qu'il n'y avoit rien à faire.
Au siége de La Rochelle, le comte de Jonzac, de la maison de Sainte-Maure, avoit un régiment d'infanterie. En une sortie, les Rochellois le mirent en fuite avec son régiment. Le lendemain ils sortirent encore; mais on les repoussa en leur criant: «Tu n'as pas trouvé ton _Jonzac_.» Lui-même, un jour ou deux après, voyant deux soldats qui se battoient, courut pour les séparer: «Qu'y a-t-il? leur cria-t-il. Contez-moi votre différend?--Monsieur, dit l'un, il dit que je suis du régiment de Jonzac.» Je vous laisse à penser si M. le comte se vanta d'en être le mestre-de-camp.
Quand Urbain VIII fit ôter les portes de bronze du Panthéon pour en faire un autel à Saint-Pierre, on fit ce pasquin:
_Quod non fecêre barbari, fecêre Barbarini._
Le pape Sixte-Quint, ayant fait sa sœur, qui avoit été lavandière, duchesse de Camerino, on mit à Pasquin une chemise fort sale avec ce mot: «_Depuis qu'on fait les lavandières duchesses, il n'y a pas moyen de se faire blanchir._»
Petitpuis-Lebœuf, à Saumur, étoit un débauché qui dansant un jour au bal, avec la sénéchale de Saumur, Du Rosay, un emplâtre tomba de ses chausses; elle qui croyoit le déferrer, lui dit: «Monsieur, ramassez votre emplâtre.» Il ne se déferre point, met la main dans ses chausses, et, en ayant tiré un autre emplâtre: «Madame, lui répondit-il, voilà le mien; il faut que ce soit le vôtre.» Il se trouva qu'il avoit deux p....... à la fois.
CHARPY, SIEUR DE SAINTE-CROIX.
Charpy est de Brest; il étoit avocat à Lyon quand M. le Grand (_de Cinq-Mars_) le prit. Ce n'a jamais été un homme fort judicieux: il s'amusoit à s'habiller comme son maître, il est vrai qu'alors on ne portoit ni dentelles ni argent; et, dès que M. le Grand avoit un habit, le lendemain son secrétaire en faisoit faire un de même. Le feu Roi, pour rire, en frappant un jour sur l'épaule à M. le Grand, qui étoit tourné, dit: «Charpy, écoutez.» M. le Grand fut surpris de cela. «Je pensois, dit le Roi, que ce fût Charpy; car il est toujours habillé comme vous.» Ce galant homme faisoit d'assez méchants vers. Il en fit une fois quatorze cents sur le mariage de madame de Montausier. On disoit en badinant que ce n'étoit que de la _charpie_. Ce fut lui qui fit ce sonnet pour mademoiselle de Bouteville, aujourd'hui madame de Châtillon, où il lui dit qu'elle ne ressemble guère à son père.
Car il donnoit la vie et vous donnez la mort.
Charpy fut ici quelques années, au commencement de la Régence, à donner des violons, à donner cadeau à quelques femmes de son quartier. Il avoit des tableaux; il avoit un carrosse. Cela venoit des arrêts du Conseil qu'il contrefaisoit avec un homme d'Eglise. Il fallut s'enfuir. Il fut pendu en effigie. Depuis quelque temps il est revenu, et s'est fait appeler Sainte-Croix. Il s'est mis la dévotion dans la tête, et a fait un livre où il prétend prouver, par quelques passages de la sainte Écriture, qu'il viendra un véritable vicaire de Jésus-Christ en terre, qui remettra le monde comme autrefois en état d'innocence, sous la loi du christianisme; pourtant il trouve des choses dans l'Apocalypse que personne n'a jamais vues que lui. Il s'est fait peindre nu en chemise avec ce livre à la main: vous diriez qu'il va faire l'amende honorable ainsi en chemise. Or, un jour qu'il étoit dans l'église des Quinze-Vingts, madame Hansse, veuve de l'apothicaire de la Reine, y vint; elle loge dans les Quinze-Vingts mêmes. Il l'accosta et lui parla de dévotion avec tant d'emportement, qu'il charma cette femme qui est dévote. Elle le loge chez elle. Lui, qui est si charitable qu'il aime son prochain comme lui-même, s'est mis à aimer la petite madame Patrocle, la fille de madame Hansse: elle est femme de chambre de la Reine, et son mari est aussi à elle. Charpy se met si bien dans l'esprit du mari et s'impatronise tellement de lui et de sa femme, qu'il en a chassé tout le monde, et elle ne va en aucun lieu qu'il n'y soit, ou bien le mari. Madame Hansse, qui a enfin ouvert les yeux, en a averti son gendre; il à répondu que c'étoient des railleries, et prend Charpy pour le meilleur ami qu'il ait au monde. Souvent les maris font leur héros de ceux qui les font cocus. Cependant la Sorbonne a refusé de donner l'approbation à son livre. Il les traite tous d'ignorants. Madame Hansse, enfin, n'a plus voulu qu'ils logeassent avec elle. Charpy n'est plus en même logis que la dame; mais il la voit toujours de même. Quand il prie Dieu, il dit: «Seigneur, je me résigne à ta volonté: si tu m'envoies des bénéfices, je serai ecclésiastique; si tu ne m'en envoies point, je me résoudrai à la retraite.» Par ces façons de faire, il a attrapé le prieuré de.....[190], sans le demander; même le cardinal l'a prié de le prendre en attendant mieux. Il prétend avoir donné de bons avis à Son Eminence.
[190] Le nom est resté en blanc dans le manuscrit.
NAIVETÉS, BONS MOTS, RÉPARTIES,
CONTES DIVERS.
M. de Saintes, fils naturel du maréchal de Bassompierre, dit qu'une nuit il fut réveillé par un coup de pistolet qu'on tira dans sa chambre. «Qu'est-ce que cela?--C'est, monsieur, que j'avois peur qu'une souris ne vous réveillât, et je l'ai tuée.»
Saint-Luc, père du maréchal, se trouva à la porte du cabinet, avec M. de Luxembourg, qui, croyant que l'autre lui vouloit mettre le pied devant, lui dit: «Me le disputerez-vous, à moi qui ai eu quatre empereurs de ma maison?--Ma foi, lui dit Saint-Luc, je me trompe fort, si vous êtes jamais le cinquième.»
Un ministre, à qui le marquis de La Case avoit donné charge de lui chercher un précepteur pour ses enfants, lui fit ainsi réponse: «Je ne manquerai pas de m'informer de quelque cuistre[191] pour vos petits Alexandres.»
[191] On appeloit ainsi les valets de collége.
Un gentilhomme de Poitou, pour avoir des œufs de pigeon qui étoient dans un trou à une muraille d'une ferme, prit une grande échelle, à laquelle il attacha son cheval; il chassa de ce trou la femelle qui couvoit: le cheval eut peur et entraîne l'échelle. Le bon _nobilis_ se rompit la tête; mais, en montrant son chapeau plein d'œufs: «Bon, dit-il, ils ne sont pas cassés.»
Madame Des Hagens[192], du temps du maréchal d'Ancre, oyant dire que la seigneurie de Venise étoit bien riche, dit: «Qu'il la falloit marier avec Monsieur, quand il seroit grand.» Elle prit _seigneurie_ pour _signora_.
[192] Madame _Des Hagens_. Tallemant a déjà parlé, dans l'historiette de _Lisette_, t. 1er, p. 120, du mari de cette femme. Sous le déguisement de ce nom étranger, nous n'avions pas reconnu Deageant, auteur de _Mémoires_ publiés à Grenoble en 1668.
Un jour qu'on parloit de successions, un gentilhomme, qui pourtant étoit à son aise, dit: «Pour moi, je crois que si le diable mouroit, je n'hériterois pas de ses cornes.--Là, là, mon ami, dit naïvement sa femme, de quoi vous fâchez-vous, n'en avez-vous pas assez?»
On avoit à faire pendre un pauvre diable à Autun; le bourreau étoit malade; on en fit venir un du lieu le plus proche. Quand il fut arrivé, on le fit venir à l'hôtel-de-ville, car le crime regardoit la communauté; il demanda combien il y avoit à gagner. «Dix livres, lui dit-on.--Messieurs, répondit-il, il n'y a pas moyen de s'y sauver. Si c'étoit quelqu'un de vous autres messieurs qui avez de bons habits, très-volontiers; mais ce misérable en a un qui ne vaut pas trois sols.»
Un vieux gentilhomme d'auprès de Reims, nommé Louversy, comme le feu Roi passoit par là, lui demanda son chauffage dans une forêt. Le Roi le lui accorda: «Mais, Sire, lui dit-il, je serai cent ans à faire faire ce qu'il faut pour cela; je vous prie, donnez-le-moi de votre main.--Mais, répondit le Roi, cela ne se fait point, et vous n'avez ni papier ni encre.--J'en ai, Sire, et une table aussi.» Il tend son dos, et son affaire fut faite.
Une femme fort innocente, étant grosse pour la première fois, comme son mari parla de faire un voyage, se mit à pleurer. «Hé! dit-elle, de quoi vivra l'enfant en votre absence?»
Un jeune garçon d'Auvergne voulut être reçu avocat à Paris; il part, et prend si bien ses mesures que, quand il pria Bataille de le présenter, il n'y avoit plus qu'un jeudi d'audience jusqu'à la fin du parlement. Bataille lui dit: «Trouvez-vous à sept heures demain matin au Palais, et apportez vos licences[193].» Bataille y va, mais il ne trouve pas son provincial; en attendant, il va dire au parquet qu'il avoit des licences pour présenter un avocat, mais que, par hasard, il les avoit oubliées chez lui. On prend cela pour argent comptant; on ouvre. Son homme ne vint qu'à neuf heures. «Et où vous êtes-vous amusé?--Monsieur, dit-il, excusez-moi; en venant, j'ai rencontré un gros moineau vert qui parle; je m'y suis arrêté jusqu'à cette heure.» Pensez qu'il faisoit beau voir un animal en robe de Palais, entendre jaser si long-temps un perroquet! Il fallut qu'il s'en retournât en son pays sans rien faire.
[193] Ses lettres ou diplôme de licencié en droit.
Un homme fut prié de faire un _rebus_ pour la ville de Poitiers: il mit trois _poys_: _poy-un_, _poy-deux_, _poy-tiers_.
Un bûcheron, qui se vouloit marier, vint pour se faire faire la barbe; on ne la lui avoit jamais faite. «Comment voulez-vous qu'on vous la fasse? dit le barbier.--Laissez-moi, dit-il, deux _baliveaux_ le long des lèvres de dessus, et coupez-moi tout le reste _à blanc étau_.»
François Ier étoit à table, quand on lui présenta une épigramme qui lui plut fort, et en mangeant il disoit sans cesse: «Ah! la bonne épigramme!........» Un bon gentilhomme qui ouït cela, dit après au maître-d'hôtel: «Que vouloit dire le Roi? Oh! la bonne épigramme! oh! la bonne épigramme! disoit-il à tout bout de champ. Est-ce quelque viande nouvelle? Hé! je vous prie, faites-nous-en goûter.»
Un homme de Reims fit une comédie pour le collége: c'étoit l'Élection de Nicolas, patriarche d'Antioche. Or les douze qui la devoient donner étoient tombés d'accord que le premier qui entreroit dans l'église seroit élu. Un héraut de Sainte-Vie fut le premier; il dit son nom: c'étoit Nicolas. Les douze répétoient ce mot de _Nicolas_ l'un après l'autre, et cela en trois beaux vers alexandrins. Ce même homme dédia cette belle pièce à trois frères de la ville de Reims, qu'il appeloit le _Geryon rhémois_.
Un curé de Picardie, appelé en témoignage, dit: «C'étoit la nuit, je mis la tête à la fenêtre, et quand je vis que je ne voyois rien, je retournai coucher avec Jeanne.»
Un homme de Créon, auprès de Bordeaux, demandoit au Palais des _estaquettes_: ce sont des aiguillettes de cuir. On ne l'entendoit point; son valet lui dit: «_Anen-nous-en, non y a pas estaquettes; pensa bous esta à Créon?_--Allons-nous-en, il n'y a point d'estaquettes; pensez-vous être à Créon?»
M. d'Elbœuf, père du dernier mort, aimoit le bon vin. Un jour, à la campagne, après avoir communié, le curé lui donna du vin dans un verre. Il le goûta et le trouva bon. «Monsieur le curé, lui dit-il tout bas, où l'avez-vous pris?--A la corne, monsieur.--Venez-vous-en dîner avec moi, et en apportez trois bouteilles.»
Bertault l'incommodé dit à une dame: «Cherchez-vous la rue du Bout-du-Monde? la voici.--Non, dit-elle, je cherche la rue des Deux-Boules.--Vous n'avez pas trouvé ce que vous cherchez?» répondit-il.
Un Espagnol du royaume de Murcie, pays fort chaud, venu en France l'hiver, comme il passoit par un village, les chiens aboyèrent après lui; il voulut prendre une pierre, il trouva qu'elle tenoit, à cause de la gelée. «Peste du pays! dit-il, on y attache les pierres, et on y lâche les chiens.»