Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

MÉMOIRES DE TALLEMANT DES RÉAUX.

PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT. Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.

LES HISTORIETTES DE TALLEMANT DES RÉAUX.

MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE, PUBLIÉS SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES, PAR MESSIEURS MONMERQUÉ, Membre de l'Institut, DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

TOME SIXIÈME

PARIS, ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, PLACE VENDÔME, 16.

1835

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.

LE PARQUET.

Le Parquet, qu'on appelle à cette heure Potel-_Romain_, à cause qu'il parle fort de Rome, où il a été, est fils d'un M. Potel, greffier du Conseil. Il n'avoit plus que sa mère quand il se mit dans le monde. C'étoit un gros garçon, noir et plein de rougeurs, la bouche enfoncée et les yeux de travers; avec cela il venoit de quitter la perruque, et avoit trois ou quatre moustaches postiches[1] de chaque côté, où il y avoit plus de douze aunes de ruban noir: on n'avoit pas encore trouvé les coins de cheveux. Il n'y avoit rien de plus plaisant que de voir Des Cures, autre louche, et lui se faire la révérence.

[1] Des mèches de faux cheveux.

Le Parquet débuta par madame de Ribaudon, à qui il donna les violons et la comédie; il lui donna cadeau[2] et à plusieurs autres; et un jour il mena les vingt-quatre violons aux Tuileries. Il n'étoit bruit que de lui; il se fourroit parmi les gens de la cour, et il pouvoit se vanter que la cour et la ville se moquoient de lui en même temps. On en fit un vaudeville assez plaisant:

C'est monsieur Du Parquet, Cet homme si coquet; Hé! quoi, ne connoissez-vous pas Le brave Du Parquet et ses louches appas? Les dames dans le Cours, Pour lui, font mille tours; Et tous les princes, de bon cœur, Lui vont criant: Parquet, ton serviteur. Il est divertissant Lui seul plus que cinq cents: Sans ce garçon, le cabinet, Ni les ruelles n'ont rien de parfait.

Et il y en avoit encore une qui disoit:

Il n'est pas jusqu'au perroquet, Qui ne dise: _Bonjour Parquet_.

[2] Repas donné à des femmes ailleurs que chez soi. On a déjà vu ce mot dans ces Mémoires, et Molière l'emploie souvent.

Cette chanson, chantée par tous les laquais, le fit déserter, et il alla à Rome, où il fut assez long-temps pour être appelé au retour Potel-_Romain_.

On avertit sa mère que ce garçon se faisoit moquer de lui; mais cette bonne femme dit que c'étoit une chose étrange qu'on portât une telle envie à ce pauvre Parquet; qu'on vouloit l'empêcher de se faire valoir, que jamais garçon n'avoit mieux débuté que lui, que tout le monde l'aimoit à la cour, que M. de Beaufort le voyoit de bon œil (c'étoit au commencement de la Régence); que cela venoit de ses frères; mais qu'ils avoient beau faire, qu'elle ne les aimeroit jamais autant que lui. Enfin cette femme mourut. Parquet, un peu revenu, s'en alla voyager; depuis il s'est fort mis dans la crapule et dans les chansons. Il a mis tout _Cyrus_ en couplets, sur l'air de _la Duchesse_; ils sont assez plaisants. Il est mort jeune.

FOURBERIES.

Un nommé Audebert de Poitiers et sa femme, pour bien marier une petite fille qui leur venoit de naître (c'étoit leur premier enfant), se résolurent d'être quinze ans sans coucher ensemble, ou du moins sans travailler à la propagation du genre humain. A quinze ans ils la marient comme une fille unique, et dont la mère n'auroit plus d'enfants. Le soir même des noces, Audebert et sa femme se remirent à provigner, et elle conçut dès cette nuit-là. Le gendre fut bien étonné de voir sa belle-mère grosse et les testons[3] de sa femme changés en demi-quarts d'écus.

[3] Le teston, sous Henri IV et sous Louis XIII, valoit quinze sous, sauf de légères variations; ainsi il équivaloit au quart d'écu. (_Voyez_ le _Traité historique des monnoies de France_, par Le Blanc.)

Furetière, ne sachant comment obliger sa mère à lui donner partage, s'avisa d'une plaisante invention, mais qui n'étoit pas autrement selon les bonnes mœurs. Il avoit une sœur assez jolie; il fait qu'un de ses amis se trouve une ou deux fois en lieu où elle étoit; cet homme faisoit l'homme de qualité; il s'éprend, il parle; la dame charge son fils de s'en informer. Cet homme se disoit d'auprès de Reims. Furetière apporte des lettres à sa mère, où l'on disoit les plus belles choses du monde de cet homme; il envoyoit des gens de temps en temps, qui se disoient de Reims; la mère aussitôt s'informoit à eux; ils disoient merveilles, et lui avouoient qu'il falloit que ce gentilhomme fût bien amoureux, car, pour le bien, il auroit trouvé tout autre chose. La mère, en se vantant, disoit à son fils: «Tu as toujours fait le bel esprit; trouve donc un parti comme celui-là pour toi.» La demande se fait: on vient à faire des articles. Le fils consent à tout, pourvu que la mère l'égale; et quand il eut touché son fait, l'accordé disparut. La fille, quoiqu'il y allât du sien, car il avoit fallu souffrir quelques privautés, dit que le tour lui avoit semblé si plaisant, qu'elle n'en pouvoit vouloir du mal à son frère.

Le maître du _Gros-Chenet_, hôtellerie dans la rue Saint-Martin, avoit le plus furieux nez qu'on ait jamais vu; c'étoit un maître nez, qui en avoit de petits aux deux côtés. Un gentilhomme avoit accoutumé de loger chez lui; et, comme cet homme étoit bon et facile, il en emprunta à diverses fois de petites sommes, et enfin cela monta jusqu'à huit cents livres, et le gentilhomme lui en fit une promesse. Cet homme ne savoit ni lire ni écrire, et, ne se défiant point du cavalier, il se contenta de faire écrire au dos de cette promesse par son _fillot_, le fils du savetier son voisin, _Promesse de monsieur un tel de la somme de huit cents livres_, et il la met parmi ses papiers. Au bout de quelque temps, le hobereau ne revenant point, l'hôtelier appelle son fillot: «Prends une telle promesse; lis: _Je soussigné confesse, etc._» Et, au lieu de seing, il y avoit: «Quel chien de nez vous avez! quel grand diable de nez vous avez!» Le petit garçon lit tout, de suite. Son parrain, croyant qu'il se moquoit de lui, lui donne un beau soufflet: voilà l'enfant à pleurer, qui lui soutient qu'il y avoit ainsi. Il appelle quelqu'un. On dit que cet enfant ne mentoit pas. Il n'y avoit ni date ni nom. Le hobereau pourtant fut condamné quelque temps après, car on trouva des témoins, et on lui confronta son écriture.

Un prêtre, à Arcueil, où est l'aquéduc, pour attraper de l'argent, s'associa avec un pâtissier du village, et lui fit porter au fond de l'aquéduc une manne pleine de tourtières de cuivre. Là, toutes les nuits, il faisoit un bruit enragé avec ses tourtières: le prêtre servit fort à faire accroire que c'étoit le diable, et qu'il gardoit là-dedans de grands trésors, et que, si on lui faisoit quelque offrande, on en tireroit bien des richesses. Trois jeunes garçons, persuadés par leurs pères avares, y vont pour lui faire offrande chacun d'une pièce de cinquante-huit sous; ils trouvent un homme avec une grande barbe qui leur dit: «Que voulez-vous?--Nous venons vous faire offrande.--Vos pièces ne sont pas de poids,» leur dit-il. Ils y retournent avec des pièces d'un écu[4], et rapportent chacun un plat d'argent d'un marc. Voilà le monde bien étonné. La femme d'un sergent, dont le mari étoit absent, eut le vent de cela; elle avoit deux mille cinq cents livres en argent; elle parle au prêtre, qui voulut mille écus, à condition qu'au bout d'un mois elle en auroit quarante mille, et ainsi tous les mois, et que, quand elle auroit soixante et dix ans, le diable feroit d'elle ce qu'il lui plairoit: pour cela elle vendit des meubles, et parfit la somme de mille écus. Le sergent revient, demande ce que sont devenus ses meubles et son argent. «Là, là, dit-elle, ne faites point de bruit pour si peu de chose. Avant qu'il soit long-temps, vous verrez tel qui vous méprise, vous venir faire la cour.» Elle lui conta l'histoire. Le prêtre s'en étoit déjà enfui; mais il fut attrapé. On le condamna aux galères et le pâtissier aussi; pour la femme du sergent, elle fut condamnée au fouet, pour s'être, autant qu'en elle étoit, donnée au diable (1651).

[4] C'étoit le louis d'argent que l'on fabriqua sous Louis XIII.

MONDORY,

OU L'HISTOIRE DES PRINCIPAUX COMÉDIENS FRANÇOIS.

Agnan a été le premier qui ait eu de la réputation à Paris. En ce temps-là, les comédiens louoient des habits à la friperie; ils étoient vêtus infâmement, et ne savoient ce qu'ils faisoient. Depuis vint Valeran[5], qui étoit un grand homme de bonne mine; il étoit chef de la troupe; il ne savoit que donner à chacun de ses acteurs, et il recevoit l'argent lui-même à la porte. Il avoit avec lui un nommé Vautray, que Mondory a vu encore, et dont il faisoit grand cas. Il y avoit deux troupes alors à Paris; c'étoient presque tous filous, et leurs femmes vivoient dans la plus grande licence du monde; c'étoient des femmes communes, même aux comédiens de la troupe dont elles n'étoient pas.

[5] L'abbé de Marolles parle de cet acteur sous l'année 1616: «Lorsque, dit-il, cette fameuse comédienne, appelée La Porte, montoit encore sur le théâtre, et qu'elle se faisoit admirer de tout le monde _avec Valeran_, et que Perrine et Gaultier étoient des originaux qu'on n'a jamais su imiter.» (_Mémoires de Marolles_, 1656, in-fol., p. 31.) Cette La Porte s'appeloit Marie Varnier; son mari, Mathurin Lefèvre, avoit pris le nom de La Porte. (_Histoire du Théâtre-François_ des frères Parfaict, t. 3, p. 579.) Il est question de ces acteurs dans _le Voyage de maître Guillaume en l'autre monde vers Henri le Grand_, Paris, 1612, p. 62. On y parle de femmes qui babillent «comme personnes qui se «vont désennuyer à l'hôtel de Bourgogne _pour voir jouer les bateleurs de Valeran et de La Porte_.»

Le premier qui commença à vivre un peu plus réglement[6], ce fut Gaultier-Garguille[7]: il étoit de Caen, et s'appeloit Fleschelles. Scapin, célèbre acteur italien, disoit qu'on ne pouvoit trouver un meilleur comédien. Gaultier étudioit son métier assez souvent, et il est arrivé quelquefois que, comme un homme de qualité qui l'affectionnoit l'envoyoit prier à dîner, il répondoit qu'il étudioit.

[6] _Sic_, pour _régulièrement_.

[7] Hugues Gueru, dit Fléchelles, dit _Gaultier-Garguille_, débuta dans la troupe du Marais, vers 1598. Sauval en fait une description fort plaisante. (_Antiquités de Paris_, t. 3, p. 37.) Voyez aussi l'_Histoire du Théâtre-François_, t. 4, p. 320. L'abbé de Marolles, dans le passage déjà cité, parle de _Perrine_ et de _Gaultier_; il indique aussi _la Farce de la querelle de Gaultier-Garguille et de Perrine, sa femme, avec la Sentence de séparation entre eux rendue_ à Vaugirard, _par a, e, i, o, u, à l'enseigne des Trois-Raves_. Cette pièce bizarre a été réimprimée par Caron, dans sa Collection de facéties.

Belleville, dit Turlupin[8], vint un peu après Gaultier-Garguille, et ils ont long-temps joué ensemble avec La Fleur, dit Gros-Guillaume[9], qui étoit le _fariné_; Gaultier le vieillard, et Turlupin le fourbe. Turlupin, renchérissant sur la modestie de Gaultier-Garguille, meubla une chambre proprement; car tous les autres étoient épars çà et là, et n'avoient ni feu ni lieu. Il ne voulut point que sa femme jouât (elle a joué depuis sa mort, étant remariée avec d'Orgemont dont nous parlerons ensuite), et il lui fit visiter le voisinage; enfin il vivoit en bourgeois.

[8] Henri Le Grand s'appeloit Belleville dans le haut comique, et Turlupin dans la farce. On assure qu'il a joué la comédie pendant cinquante-cinq ans. (_Histoire du Théâtre-François_, tome 4, p. 240.) Sauval donne sur lui quelques détails au lieu déjà cité. On a imprimé, à la suite du _Recueil général des OEuvres et Fantaisies de Tabarin_, deux farces qui donnent une idée de la manière de ce comédien. C'étoient de véritables parades d'un cynisme excessif.

[9] Robert-Guérin, dit La Fleur, dit Gros-Guillaume, farceur de l'Hôtel de Bourgogne. «Il ne portoit point de masque, mais se couvroit le visage de farine, et ménageoit cette farine, de sorte qu'en remuant seulement un peu les lèvres, il blanchissoit tout d'un coup ceux qui lui parloient.» (_Antiquités de Paris_, par Sauval, tome 3, page 38.)

La comédie pourtant n'a été en honneur que depuis que le cardinal de Richelieu en a pris soin, et, avant cela, les honnêtes femmes n'y alloient point. Il trouva Bellerose[10] sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne avec sa femme, bonne actrice, la Beaupré et la Violette, personne aussi bien faite qu'on en pût trouver; elle a eu bien des galants, et, lorsqu'elle ne valoit plus rien, l'abbé d'Armentières, qui devint après l'aîné, par la mort de son frère, la tira du théâtre, et en fit le fou à un point si étrange, qu'après sa mort il eut long-temps le crâne de cette femme dans sa chambre.

[10] Pierre Le Messier, dit Bellerose, un des meilleurs acteurs de ce temps-là. On croit que c'est lui qui a joué d'original le rôle de _Cinna_. (_Histoire du Théâtre-François_, tome 5, page 24.) On voit dans la Gazette en vers de Robinet, du 25 janvier 1670, que Bellerose venoit de mourir.

Mondory commença à paroître en ce temps-là. Il étoit fils d'un juge ou d'un procureur fiscal de Thiers, en Auvergne[11], où l'on faisoit autrefois toutes les cartes à jouer; pour lui, il se disoit fils de juge. Son père l'envoya à Paris chez un procureur. On dit que ce procureur, qui aimoit assez la comédie, lui conseilla d'y aller les fêtes et les dimanches, et qu'il y dépenseroit et s'y débaucheroit moins que partout ailleurs. Il y prit tant de plaisir qu'il se fit comédien lui-même; et, quoiqu'il n'eût que seize ans, on lui donnoit des principaux personnages, et insensiblement il fut le chef d'une troupe, composée de Le Noir et de sa femme qui avoit été au prince d'Orange. Cette Le Noir étoit aussi jolie personne qu'on pût trouver. Le Noir mourut, et sa femme s'en tira. Le comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit faire des pièces, à condition qu'elle eût le principal personnage; car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien. La Villiers[12] y étoit aussi. On dit que Mondory s'en éprit, mais qu'elle le haïssoit; et que la haine qui fut entre eux fut cause, qu'à l'envie l'un de l'autre, ils se firent deux si excellentes personnes en leur métier. Le comte de Belin, pour mettre cette troupe en réputation, pria madame de Rambouillet de souffrir qu'ils jouassent chez elle la _Virginie_ de Mairet[13]. Le cardinal de La Valette y étoit, qui fut si satisfait de Mondory, qu'il lui donna pension. Il en donnoit comme cela aux hommes extraordinaires qui lui plaisoient.

[11] Jusqu'à présent on le croyoit d'Orléans. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 96.)

[12] La femme de Villiers, ou de De Villiers, auteur médiocre et bon acteur; il jouoit les valets.

[13] En 1631. (T.)--Cette tragi-comédie de Mairet fut imprimée en 1635.

Mondory eut toujours de la reconnoissance pour madame de Rambouillet; car ce fut de ce jour-là qu'il commença à entrer en quelque crédit. Sa femme n'a jamais pensé à monter sur le théâtre, et lui n'a jamais joué à la farce; c'est le premier qui s'est avisé de cela: Bellerose y jouoit. Il ne laissa voir sa femme à personne, et il disoit aux gens: «C'est une innocente qui ne bouge des églises.» Il tiroit part et demie. Il étoit de certaines conversations spirituelles chez Giry[14] et chez Du Ryer[15], et faisoit des vers passablement: il ne manquoit point d'esprit, et savoit fort bien son monde. Je me souviens qu'on fit une certaine pièce qu'on appeloit _l'Esprit Fort_[16], où l'on avançoit, en contant les visions de l'Esprit Fort, que Mondory faisoit mieux que Bellerose[17]; et, Bellerose, car c'étoit à l'Hôtel de Bourgogne, et en parlant à lui, qu'on disoit cela, faisoit la plus sotte mine du monde à cet endroit-là, au lieu de ne faire pas semblant de l'entendre. Cependant tout le monde fut bientôt de l'avis de _l'Esprit Fort_; mais le Roi, peut-être pour faire dépit au cardinal de Richelieu, qui affectionnoit Mondory, tira Le Noir et sa femme de la troupe du Marais (c'est où jouoit Mondory), et les mit à l'Hôtel de Bourgogne[18]. Mondory prit Baron[19], et dans peu sa troupe valoit encore mieux que l'autre; car lui seul valoit mieux que tout le reste: il n'étoit ni grand, ni bien fait; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de tout à son honneur, et, pour faire voir jusqu'où alloit son art, il pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir quatre fois de suite la _Marianne_[20]. Ils y remarquèrent toujours quelque chose de nouveau; aussi, pour dire le vrai, c'étoit son chef-d'œuvre, et il étoit plus propre à faire un héros qu'un amoureux. Ce personnage d'Hérode lui coûta bon; car, comme il avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi être ce qu'il représentoit, et il lui tomba en jouant ce rôle une apoplexie sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis[21]. Le cardinal de Richelieu l'y obligea une fois; mais il ne put achever[22]. Si ce cardinal eût voulu, au moins Mondory en eût-il pu instruire d'autres; mais, pour cela, il eût fallu lui donner de l'autorité, car il n'y avoit si petit acteur qui ne crût en savoir autant que lui. Ce fut lui qui fit venir Bellemore, dit le _Capitan Matamore_[23], bon acteur. Il quitta le théâtre parce que Desmarets lui donna, à la chaude, un coup de canne derrière le théâtre de l'Hôtel de Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie, et y fut tué. Il n'osa se venger de Desmarets, à cause du cardinal, qui ne le lui eût pas pardonné.

[14] Louis Giry, avocat. Il étoit des assemblées qui se tenoient chez Conrart, mais il s'en étoit retiré; et le cardinal de Richelieu le fit proposer par Bois-Robert pour être de l'Académie françoise. (_Histoire de l'Académie_, par Pellisson; Paris, 1730, t. 1, p. 6 et 208.)

[15] Pierre Du Ryer, de l'Académie françoise. On a de lui dix-neuf pièces de théâtre, aussi mauvaises les unes que les autres.

[16] _L'Esprit Fort, ou l'Angélie_, comédie en cinq actes et en vers de Jean Claveret, avocat d'Orléans.

[17] Le personnage du poète des _Visionnaires_ a bien fait voir ce que c'étoit que Mondory; personne n'en a approché. (T.)--_Les Visionnaires_ sont de Desmarets. Cette pièce eut un grand succès; elle n'est pas sans mérite.

[18] Le Noir et sa femme quittèrent, en 1634, la troupe du Marais pour passer à l'Hôtel de Bourgogne. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 95.)

[19] C'étoit le père du célèbre Baron.

[20] _Marianne_, tragédie de Tristan l'ermite, jouée en 1636, et imprimée en 1637. Cette pièce s'est soutenue pendant cent ans au théâtre, et elle eut un succès qui sembla balancer celui du _Cid_. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 191.)

[21] Il fut frappé d'apoplexie en jouant, et il en demeura paralytique, ce qui fit dire au prince de Guémené: _Homo non periit, sed periit artifex_. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 98.)

[22] Le cardinal de Richelieu le fit revenir à Paris, et l'engagea à jouer le principal rôle dans la comédie de _l'Aveugle de Smyrne_; mais il n'en put jouer que quelques actes. (_Mémoires pour servir à l'Histoire du théâtre, et spécialement à la Vie des plus célèbres comédiens françois_, dans le _Mercure de France_, mai, 1738, p. 826.)

[23] Cet acteur n'étoit connu, jusqu'à présent, que par le nom de son rôle. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 350.) Bellemore est mis, par les frères Parfait, au nombre des acteurs sur lesquels on n'a conservé aucune notion (p. 104.)

Le cardinal, après que Mondory eut cessé de monter sur le théâtre, faisoit jouer les deux troupes ensemble chez lui, et il avoit dessein de n'en faire qu'une. Baron et la Villiers, avec son mari, et Jodelet[24] même allèrent à l'Hôtel de Bourgogne. D'Orgemont et Floridor avec la Beaupré soutinrent la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût deux troupes.

[24] Julien Geoffrin, dit _Jodelet_. Il étoit le _fariné_ du théâtre du Marais. (Mémoires de Tallemant, t. 3, p. 38.) Tallemant a consacré un petit article à cet acteur (_ibid._, p. 42). Après avoir joué pendant vingt-cinq ans sur le théâtre du Marais, il eut ordre du Roi d'entrer dans la troupe de l'hôtel de Bourgogne. (_Histoire du Théâtre-François_, tome 5, p. 95.) Il mourut au mois de mars 1660. (_Ibid._, tome 6, p. 240.) Loret, dans sa _Muse historique_, lui fit cette naïve épitaphe:

Ici gît qui de Jodelet Joua cinquante ans le rolet, Et qui fut de même farine, Que Gros-Guillaume et Jean-Farine, Hormis qu'il parloit mieux du nez Que lesdits deux enfarinés. Il fut un comique agréable, Et, pour parler selon la fable, Paravant que Clothon, pour nous pleine de fiel, Eût ravi d'entre nous cet homme de théâtre, Cet homme archiplaisant, cet homme archifolâtre, La terre avoit son Mome aussi bien que le ciel.

D'Orgemont, à mon goût, valoit mieux que Bellerose, car Bellerose étoit un comédien fardé, qui regardoit où il jetteroit son chapeau, de peur de gâter ses plumes: ce n'est pas qu'il ne fît bien certains récits, et certaines choses tendres, mais il n'entendoit point ce qu'il disoit. Baron de même n'avoit pas le sens commun; mais si son personnage étoit celui d'un brutal, il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il se piqua au pied, en marchant trop brutalement sur son épée, comme il faisoit le personnage de don Diègue, au _Cid_, et la gangrène s'y mit. Floridor[25] étoit amoureux de la femme de Baron, et une fois qu'il sembla au mari qu'elle avoit parlé trop passionnément à Floridor, au sortir de la scène, il lui donna deux bons soufflets. Elle est encore fort jolie; ce n'est pas une merveilleuse actrice, mais elle est fort bien, et elle réussit admirablement pour la beauté; cependant elle a eu seize enfans[26].

[25] Josias de Soulas, sieur de Prinefosse, dit _Floridor_. Il étoit noble et prenoit le titre d'écuyer. (_Voyez_ la note de la p. 32 du t. 5 de ces _Mémoires_.)

[26] Mademoiselle Baron, mère du célèbre Baron, jouoit les rôles tragiques et ceux du haut comique. «Sa beauté surpassoit encore ses talents pour le théâtre. On rapporte que, lorsqu'elle se présentoit pour avoir l'honneur de paroître à la toilette de la Reine-mère, Sa Majesté disoit à toutes ses dames: «Mesdames, voilà la Baron;» et elles prenoient la fuite. (_Histoire du Théâtre-François_, tome 9, page 155.) Elle mourut des suites d'un saisissement, au mois de septembre 1662. On lit dans la _Muse historique_ de Loret, à la date du 9 septembre: