Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 9

Chapter 93,964 wordsPublic domain

Un jour M. le cardinal lui ayant ordonné de jouer avec les voix en un lieu où étoit le Roi, le Roi envoya dire que la viole emportoit les voix. «Maugré bieu de l'ignorant! dit Maugars, je ne jouerai jamais devant lui.» De Niert[138], qui le sut, en fit bien rire le Roi. Le cardinal n'en rit et n'y prit nullement plaisir. L'abbé de Beaumont s'en prévalut pour faire chasser Maugars. Le cardinal, en le payant, lui dit: «Dites de moi tout ce que vous voudrez, je ne m'en soucie point; mais si vous parlez du Roi, je vous ferai mourir sous le cotret.»

Je l'ai vu depuis à Rome. A la naissance de M. le Dauphin, il joua devant le pape (Urbain VIII), et disoit que Sa Sainteté s'étonnoit qu'un homme comme lui puisse être mal avec quelqu'un. Il vint dire sottement, en présence de la maréchale d'Estrées (ambassadrice à Rome), qu'il avoit vu, à Notre-Dame du Puy, en Auvergne, la plus belle relique du monde, le sacré saint prépuce de notre Seigneur. Feu mademoiselle de Thémines, sa fille, qui y étoit, dit: «Qu'est-ce que le saint prépuce, madame?--Taisez-vous, ma fille, répondit la mère, vous êtes une sotte.»

Maugars ne voulut jamais jouer, à la prière du maréchal d'Estrées, devant un seigneur Horatio, qui jouoit fort bien de la harpe, et qui étoit à M. de Savoie[139]. Cela fâcha le maréchal; et il lui alloit faire donner des coups de bâton, si Quillet ne lui eût représenté que le cardinal ne trouveroit peut-être pas trop bon qu'on traitât ainsi une personne qui avoit été à lui. Le maréchal, à cette remontrance, devint aussi froid qu'un marbre.

Maugars revint en France, et mourut quelques années après. A l'article de la mort, il envoya demander pardon à Boisrobert.

[132] Maugars, prieur de Saint-Pierre de Nac, interprète du Roi en langue angloise, et célèbre joueur de viole. On a de lui un _Discours sur la musique d'Italie et des opéra_, qui a été imprimé dans le _Recueil des divers Traités d'histoire, de morale et d'éloquence_; Paris, 1672, petit in-12. La _Vie_ de Malherbe par Racan, déjà citée dans cet ouvrage, fait partie de ce Recueil. Maugars parle dans son _Discours_ de son talent et de son admirable viole, qui ne sortoit de chez lui, quand il étoit à Rome, que pour aller chez des _Éminences_.

[133] Village à sept lieues de Paris, sur la route d'Orléans.

[134] Très-bien.

[135] Il y avoit un refrain de chanson qui disoit quelque chose d'approchant. On se servit de l'air. (T.)

[136] Matthieu de Morgues, sieur de Saint-Germain, aumônier de Marie de Médicis, mort aux Incurables en 1670. Il a publié beaucoup de pièces pour la défense de la Reine-mère.

[137] Maugars a traduit de Bâcon les deux ouvrages suivants: _Le Progrès et Avancement aux sciences divines et humaines_; Paris, 1624, in-12; _Considérations politiques pour entreprendre la guerre contre l'Espagne_; Paris, 1634, in-4º.

[138] Célèbre chanteur, valet-de-chambre de Louis XIII et de Louis XIV. La Fontaine lui adressa en 1677 l'Épître qui commence par ces vers:

Niert, qui, pour charmer le plus juste des rois, Inventa le bel art de conduire la voix, etc.

[139] Maugars parle en ces termes de ce seigneur Horatio, dans le _Discours sur la musique d'Italie_ cité au commencement de cet article: «Celui qui tient le premier lieu pour la harpe, est ce renommé Horatio, qui s'étant rencontré dans un temps favorable à l'harmonie, et ayant trouvé le cardinal de Montalte sensible à ses accords, s'est tiré hors du pair, bien plus par cinq ou six mille écus de rente que cet esprit harmonique lui a libéralement donnés, que par son bien jouer et sa suffisance. Je ne veux pas pourtant affoiblir la louange qu'il a méritée, puisque nous ne pouvons pas toujours être ce que nous avons été, et que l'âge nous assoupit peu à peu les sens, et nous dérobe insensiblement ces gentillesses et ces mignardises, et particulièrement cette agilité des doigts que nous ne possédons que pendant notre jeunesse; ce qui a donné lieu aux anciens de peindre toujours Apollon jeune et vigoureux. (Page 163 du Recueil déjà cité.)

L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX[140].

Madame de Sourdis, sa mère, lui dit, à l'article de la mort, qu'il étoit fils du chancelier de Chiverny; qu'elle lui avoit fait donner l'évêché de Maillezais et plusieurs autres bénéfices, et qu'elle le prioit de se contenter d'un diamant, sans rien demander du bien de feu son mari[141]. Il lui répliqua: «Ma mère, je n'avois jamais voulu croire que vous ne valiez rien; mais je vois bien qu'il est vrai.» Il ne laissa pas d'avoir ses cinquante mille écus de légitime comme les autres, car il gagna son procès. C'étoit un homme qui avoit beaucoup d'esprit, qui avoit l'air agréable, qui disoit bien les choses, qui étoit brave, mais qui n'entendoit point trop la guerre; adroit, et qui gagnoit le coeur des gens quand il l'avoit entrepris.

Il eut l'intendance de la maison du cardinal, où il mit après le marquis de Sourdis à sa place. Pour s'accommoder à l'humeur avare du cardinal, il retrancha quelques pintes de vin, trois ris de veau; et au lieu de chandelles des six, il en faisoit donner des douze aux gentilshommes. Il ordonna six pièces de bois (que bûches, que fagots, que cotrets) pour la garde-robe, où il s'en brûloit plus d'une voie par jour. On les mettoit toutes six à la fois, puis il falloit en aller quérir d'autres.

Il vouloit débusquer M. de Noyers; à toute heure il faisoit des tours au tiers et au quart, et il sembloit qu'il vouloit tout faire à lui seul. Loynes, trésorier de la marine, fut envoyé avec lui à Brouage pour faire quelques marchés de fortifications. Par prudence, cet homme, qui le connoissoit bien, lui faisoit tout signer. Au retour, l'archevêque de Bordeaux (car il eut l'archevêché du cardinal de Sourdis, son frère), pour faire le bon valet, ne manqua pas de dire que Loynes s'étoit entendu avec les entrepreneurs. Loynes, pour sa justification, apporte tous les marchés signés de l'archevêque. Ce fut en ce temps-là que le maréchal de Vitry, qui étoit gouverneur de Provence, dans un démêlé, donna brutalement un coup de canne à l'archevêque de Bordeaux, et pour cela fut mis à la Bastille, où il demeura long-temps. Cet archevêque se pouvoit vanter d'être le prélat du monde qui avoit été le plus battu, car M. d'Epernon l'avoit déjà frappé à Bordeaux. Il faut voir la _Vie_ de ce duc, où cela est tout du long[142].

Depuis, quand M. le Grand étoit déjà suspect au cardinal de Richelieu, l'Eminentissime s'aperçut que l'archevêque regardoit ce jeune homme comme un soleil levant. Voici comme il s'en douta. Un jour qu'il avoit dit à l'archevêque: «Allons à la comédie,» l'archevêque avoit donné un tour de pilier[143], et avoit dit à quelqu'un qu'il se trouvoit mal. Le cardinal, le lendemain, envoie savoir comment il se portoit. L'autre répondit qu'il avoit travaillé toute la nuit chez Picard avec Loynes. Le jour même, le cardinal sut que cela étoit faux. Il crut que l'archevêque avoit été ailleurs: «Ah! c'est un brouillon, dit-il; allez, monsieur de Loynes, allez lui dire que je veux qu'il parte pour l'armée navale dans trois jours.» L'archevêque voulut s'excuser, mais il fallut partir.

Loynes m'a dit que M. de Bullion, qui haïssoit l'archevêque, disoit à quelqu'un, pensant que Loynes ne l'entendoit pas: «Il faut chasser ce b.....-là. Un tel dira ceci, un tel cela; moi je dirai telle chose.» Car c'est ainsi qu'on en usoit chez le cardinal. On ne manqua pas dès qu'il fut absent; et pour le faire enrager, on lui donnoit pour compagnon tantôt le comte d'Harcourt, tantôt le marquis de Brézé. Ennuyé de traverses, il crut se faire rechercher s'il demandoit son congé. Voici comme il s'y prit: il envoya un nommé Courtin, et lui donna un mémoire de bien des choses qu'il falloit demander à Son Eminence. Parmi toutes ces choses, il y avoit: «Vous proposerez à son Eminence de me permettre de me retirer.» Depuis, l'archevêque changea d'avis, et un jour Courtin l'étant allé retrouver, et lui ayant dit que cette proposition avoit été reçue, il en eut du déplaisir, et quelque temps après il dit à ce Courtin, qu'il avoit jusque là fait passer pour son ami intime, qu'il seroit bien aise de voir ce mémoire. Courtin lui dit qu'il étoit tout barré, et qu'à mesure qu'un article avoit été exécuté, il y avoit fait une barre, et qu'il ne savoit même s'il l'avoit gardé. Comme il l'alloit chercher, on lui dit que l'archevêque vouloit ravoir ce papier, pour pouvoir nier après d'avoir demandé son congé. Courtin fait semblant de l'avoir perdu: «Mais, lui dit l'archevêque, de quoi vous êtes-vous avisé de demander mon congé?--Ah! répondit l'autre, je vous y attrape, vous êtes un perfide; voilà votre mémoire, mais vous ne l'aurez pas.» En disant cela il le quitta, et ne l'a jamais voulu voir depuis. Voilà l'archevêque bien embarrassé. Il ne savoit où il en étoit. Enfin il résolut de venir trouver le cardinal, et étoit déjà à Lyon quand le cardinal lui envoya Bézançon pour l'empêcher d'avancer. Bézançon, au retour, lui en dit le diable, et que l'archevêque croyoit être le seul habile homme qu'il y eût en France. Le cardinal le relégua à Carpentras, et en allant à Perpignan, il le confina dans une bicoque de la montagne. Il n'en revint qu'après la mort du cardinal, mais il ne lui survécut guère. Il fut assez long-temps malade, et de chagrin qu'il avoit de mourir, il fit fouetter un grand page le jour de Pentecôte. Ce page étoit de garde, et, voyant l'archevêque endormi, s'en étoit allé à vêpres. Voyez si c'étoit là un crime qu'un archevêque devoit punir? Il se réconcilia avec son frère, le marquis de Sourdis, avec lequel il étoit brouillé, lui donna tout ce qu'il pouvoit lui donner, et ne récompensa pas un domestique. Il avoit appris un peu de théologie dans son exil.

[140] Henri d'Escoubleau de Sourdis, mort à Auteuil le 18 juin 1645.

[141] Le cardinal de Sourdis étoit l'aîné de tous. Il fut d'église à cause qu'il étoit menacé d'épilepsie. Il le portoit haut, mais il régloit fort bien son diocèse, et étoit homme de bien. L'archevêque de Bordeaux fut son coadjuteur. (T.)

[142] _Vie du duc d'Épernon_, par Girard, son secrétaire; Paris, 1655, in-folio. On trouvera aussi un long récit de cette querelle et des réparations auxquelles le duc fut condamné dans la _Biographie universelle_, article SOURDIS, t. 43, p. 193.

[143] _Donner un tour de pilier._ Cette expression paroît empruntée des termes de manége, où on change de volte quand on approche des piliers. Il semble que l'on doit entendre que l'archevêque prit un détour pour ne pas se rendre à l'invitation du cardinal.

MADEMOISELLE DE GOURNAY[144].

Mademoiselle de Gournay étoit une vieille fille de Picardie et bien demoiselle. Je ne sais où elle avoit été chercher Montagne, mais elle se vantoit d'être sa fille d'alliance. Elle savoit et elle faisoit des vers, mais méchants. Malherbe s'étant moqué de quelques-uns de ses ouvrages, elle, pour se venger, alla regratter la traduction qu'il avoit faite d'un livre de Tite-Live qu'on trouva en ce temps-là, où il avoit traduit: «_Fecêre ver sacrum_, par _ils firent l'exécution du printemps sacré_. Elle avoit fait imprimer un livre intitulé: _l'Ombre, ou les Présents de la damoiselle de Gournay_[145]. Dans ce livre il y avoit un chapitre des diminutifs, comme _chauderon_, _chauderonnet_, _chauderonnellet_. Boisrobert lui demanda un jour la raison du titre de ce livre. Elle ne la lui sut dire. «Il faut chercher, répondit-elle, dans mon cabinet d'Allemagne.» Mais, après avoir bien fouillé dans tous les tiroirs, elle ne la trouva point.

M. le comte de Moret, le chevalier de Bueil et Yvrande lui ont fait autrefois bien des malices. Une fois, pour se moquer de quelques-uns où elle avoit mis _Tit_ pour _Titus_, ils lui envoyèrent ceux-ci:

Tit[146], fils de Vesp.[147], roi du Rom. héritage, Des peuples inchrétiens qui cassèrent Carthage, Prodiguoit rarement son amoureux empoix; Mais il aimoit si fort les filles de science, Que la Gournay eût eu son auguste semence, Il l'eût même Titée au plus fort de ses mois.

On dit que c'est Desmarets qui les fit.

Ils en firent encore pour elle. Il y avoit en un endroit le mot de _foutaison_: «Jamin, dit-elle en ronflant selon sa coutume, merdieu! ce mot-là n'est pas en usage, je le passerois pourtant: il est vrai qu'il est un peu vilain.»

Ces pestes lui supposèrent une lettre du roi Jacques d'Angleterre, par laquelle il lui demandoit sa Vie et son portrait. Elle fut six semaines à faire sa Vie. Après, elle se fit barbouiller, et envoya tout cela en Angleterre, où l'on ne savoit ce que cela vouloit dire. On lui a voulu faire accroire qu'elle disoit que fornication n'étoit point péché; et un jour qu'on lui demanda si la pédérastie n'étoit pas un crime: «A Dieu ne plaise! répondit-elle, que je condamne ce que Socrate a pratiqué.» A son sens, la pédérastie est louable. Mais cela est assez gaillard pour une pucelle.

Saint-Amant l'a furieusement maltraitée; car c'est d'elle et de Maillet qu'il veut parler dans _le Poète crotté_. Boisrobert la mena au cardinal de Richelieu, qui lui fit un compliment tout de vieux mots qu'il avoit pris dans son _Ombre_. Elle vit bien que le cardinal vouloit rire. «Vous riez de la pauvre vieille, lui dit-elle. Mais riez, grand génie, riez; il faut que tout le monde contribue à votre divertissement.» Le cardinal, surpris de la présence d'esprit de cette vieille fille, lui en demanda pardon, et dit à Boisrobert: «Il faut faire quelque chose pour mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux cents écus de pension.--Mais elle a des domestiques, dit Boisrobert.--Et quels? reprit le cardinal,--Mademoiselle Jamin, répliqua Boisrobert, bâtarde d'Amadis Jamin, page de Ronsard.--Je lui donne cinquante livres par an, dit le cardinal.--Il y a encore madame Piaillon, ajouta Boisrobert; c'est sa chatte.--Je lui donne vingt livres de pension, répondit l'Eminentissime, à condition qu'elle aura des nippes.--Mais monseigneur, elle a chatonné,» dit Boisrobert. Le cardinal ajoute encore une pistole pour les chatons.

Elle aimoit Boisrobert et l'appeloit toujours _bon abbé_, et elle le craignoit aussi à cause des contes qu'il faisoit. Il disoit qu'elle avoit un râtelier de dents de loup marin. Elle l'ôtoit en mangeant, mais elle le remettoit pour parler plus facilement, et cela assez adroitement; à table, quand les autres parloient, elle ôtoit son râtelier et se dépêchoit de doubler les morceaux, et après elle remettoit son râtelier pour dire sa râtelée.

C'étoit une personne bien née; elle avoit vu le beau monde. Elle avoit quelque générosité et quelque force d'âme. Pour peu qu'on l'eût obligée, elle ne l'oublioit jamais. En mourant, elle laissa par testament son Ronsard à L'Etoile, comme si elle l'eût jugé seul digne de le lire, et à Gombauld une carte de la vieille Grèce de Sophian, qui vaut bien cinq sous.

[144] Marie Le Jars de Gournay, née vers la fin de 1566, morte le 13 juillet 1645.

[145] La première édit. (Paris, 1626, in-8º) a pour titre: _l'Ombre de la demoiselle de Gournay_; la seconde, plus ample: _Les Avis et les Présents de la demoiselle de Gournay_. (Paris, 1635 ou 1641, in-4.)

[146] Tite. (T.)

[147] Vespasien. (T.)

RACAN ET AUTRES RÊVEURS[148].

Racan est de la maison de Bueil. Son père étoit chevalier de l'ordre et maréchal de camp. Il portoit le nom de Racan, à cause que son père acheta un moulin, qui est un fief, le propre jour que ce fils lui naquit, et il voulut que ce petit garçon en portât le nom. J'ai dit, dans l'_Historiette_ de Malherbe, comme Racan commandoit les gendarmes de M. le maréchal d'Effiat. Cela le faisoit subsister, car son père ne lui laissa que du bien fort embrouillé. Il a été quelquefois bien à l'étroit. Boisrobert le trouva une fois à Tours; la cour y étoit alors. Il étoit après à faire une chanson pour je ne sais quel petit commis qui lui avoit promis de lui prêter deux cents livres. Boisrobert les lui prêta. Il a logé long-temps dans un cabaret borgne, d'où M. Conrart le voulant faire déloger: «Je suis bien, je suis bien, lui dit-il; je dîne pour tant, et le soir on me trempe pour rien un potage.» Il avoit toujours quelque chose de madame de Bellegarde, dont à la fin il hérita de vingt mille livres de rente en fonds de terre, de quarante qu'elle avoit. Elle étoit de la maison de Bueil. Racan étoit marié quand cette succession lui vint.

J'ai dit aussi comme il s'attacha à Malherbe. Il profita si bien sous un si bon maître, qu'il lui donna de la jalousie. En effet, on a accusé Malherbe d'en avoir eu un peu pour cette belle stance de la _Consolation_ à M. de Bellegarde sur la mort de M. de Termes, son frère. La voici:

Il voit ce que l'Olympe a de plus merveilleux; Il y voit à ces pieds ces flambeaux orgueilleux Qui tournent à leur gré la fortune et sa roue, Et voit comme fourmis marcher nos légions Dans ce petit amas de poussière et de boue, Dont notre vanité fait tant de régions[149].

Et on dit que, par malice, il n'avertit pas Racan que dans une autre stance il faisoit _Amour_, divinité et passion tout ensemble. Racan faisoit des vers, étant page. Cette pièce, qui commence:

Vieux corps tout épuisé de sang et de moelle, etc.[150],

est de ce temps-là. Il dit que les comédies de Hardy qu'il voyoit représenter à l'Hôtel de Bourgogne, où il entroit sans payer, l'excitoient fort. Il dit aussi qu'il avoit de qui tenir, car son père et sa mère faisoient tous deux des vers; il est vrai qu'ils n'étoient guère bons, mais ceux du père valoient encore moins. Il en avoit un gros volume. Il n'a jamais su le latin; et cette imitation de l'ode d'Horace, _Beatus ille_, etc., est faite sur la traduction en prose que lui en fit le chevalier de Bueil, son parent, qui s'étoit chargé de la mettre en vers françois.

Jamais la force du génie ne parut si clairement en un auteur qu'en celui-ci; car, hors ses vers, il semble qu'il n'ait pas le sens commun. Il a la mine d'un fermier; il bégaie, et n'a jamais pu prononcer son nom, car, par malheur, l'_r_ et le _c_ sont les deux lettres qu'il prononce le plus mal. Plusieurs fois il a été contraint d'écrire son nom pour le faire entendre. Bon homme du reste et sans finesse, étant fait comme je vous le viens de dire.

Le chevalier de Bueil et Yvrande, sachant qu'il devoit aller sur les trois heures remercier mademoiselle Gournay, qui lui avoit donné son livre[151], s'avisèrent de lui faire une malice, et à la pauvre pucelle aussi. Le chevalier y va à une heure. Il heurte; Jamyn va dire à mademoiselle qu'un gentilhomme la demandoit. Elle faisoit des vers; et en se levant, elle dit: «Cette pensée étoit belle, mais elle pourra revenir, et ce cavalier peut-être ne reviendroit pas.» Il dit qu'il étoit Racan; elle, qui ne le connoissoit que de réputation, le crut. Elle lui fit mille civilités à sa mode, et le remercia surtout de ce qu'étant jeune et bien fait, il ne dédaignoit pas de venir visiter la pauvre vieille[152]. Le chevalier, qui avoit de l'esprit, lui fit bien des contes. Elle étoit ravie de le voir d'aussi belle humeur, et disoit à Jamyn, voyant que sa chatte miauloit: «Faites taire ma mie Piaillon, pour écouter M. de Racan.» Dès que celui-là fut parti, Yvrande arrive, qui, trouvant la porte entr'ouverte, dit en se glissant: «J'entre bien librement, mademoiselle, mais l'illustre mademoiselle de Gournay ne doit pas être traitée comme le commun.--Ce compliment me plaît, s'écria la pucelle. Jamyn, mes tablettes, que je le marque.--Je viens vous remercier, mademoiselle, de l'honneur que vous m'avez fait de me donner votre livre.--Moi, monsieur, reprit-elle, je ne vous l'ai pas donné, mais je devrois l'avoir fait. Jamyn, une _Ombre_ pour ce gentilhomme.--J'en ai une, mademoiselle; et pour vous prouver cela, il y a telle et telle chose en tel chapitre.» Après, il lui dit qu'en revanche il lui apportoit des vers de sa façon; elle les prend et les lit. «Voilà qui est gentil, Jamyn, disoit-elle; Jamyn en peut être, monsieur, elle est fille naturelle d'Amadis Jamyn[153], page de Ronsard. Cela est gentil; ici vous _Malherbisez_, ici vous _Colombisez_; cela est gentil. Mais ne saurai-je point votre nom?--Mademoiselle, je m'appelle Racan.--Monsieur, vous vous moquez de moi.--Moi, mademoiselle, me moquer de cette héroïne, de la fille d'alliance du grand Montagne, de cette illustre fille de qui Lipse a dit: _Videamus quid sit paritura ista virgo_[154].--Bien, bien, dit-elle, celui qui vient de sortir a donc voulu se moquer de moi, ou peut-être vous-même, vous en voulez-vous moquer; mais n'importe, la jeunesse peut rire de la vieillesse. Je suis toujours bien aise d'avoir reçu deux gentilshommes si bien faits et si spirituels.» Et là-dessus ils se séparèrent. Un moment après, voilà le vrai Racan qui entre tout essoufflé. Il étoit un peu asthmatique, et la demoiselle étoit logée au troisième étage. «Mademoiselle, lui dit-il sans cérémonie, excusez si je prends un siége.» Il fit tout cela de fort mauvaise grâce et en bégayant. «Oh! la ridicule figure, Jamyn! dit mademoiselle de Gournay.--Mademoiselle, dans un quart-d'heure je vous dirai pourquoi je suis venu ici, quand j'aurai repris mon haleine. Où diable vous êtes-vous venue loger si haut? Ah! disoit-il en soufflant, qu'il y a haut! Mademoiselle, je vous rends grâces de votre présent, de votre _Omble_[155] que vous m'avez donnée, je vous en suis bien obligé.» La pucelle cependant regardoit cet homme avec un air dédaigneux. «Jamyn, dit-elle, désabusez ce pauvre gentilhomme; je n'en ai donné qu'à tel et qu'à tel; qu'à M. de Malherbe, qu'à M. de Racan.--Eh! mademoiselle, c'est moi.--Voyez, Jamyn, le joli personnage! au moins les deux autres étoient-ils plaisants. Mais celui-ci est un méchant bouffon.--Mademoiselle, je suis le vrai Racan.--Je ne sais pas qui vous êtes, répondit-elle, mais vous êtes le plus sot des trois.--Mordieu! je n'entends pas qu'on me raille.» La voilà en fureur. Racan, ne sachant que faire, aperçoit un recueil de vers. «Mademoiselle, lui dit-il, prenez ce livre, et je vous dirai tous mes vers par coeur.» Cela ne l'apaise point; elle crie _au voleur_! Des gens montent, Racan se pend à la corde de la montée, et se laisse couler en bas. Le jour même elle apprit toute l'histoire; la voilà au désespoir; elle emprunte un carrosse, et le lendemain de bonne heure elle va le trouver. Il étoit encore au lit; il dormoit; elle tire le rideau; il l'aperçoit, et se sauve dans un cabinet. Pour l'en faire sortir, il fallut capituler. Depuis, ils furent les meilleurs amis du monde, car elle lui demanda cent fois pardon. Bois-Robert joue cela admirablement; on appelle cette pièce _les Trois Racans_. Il les a joués devant Racan même, qui en rioit jusqu'aux larmes, et disoit: _Il dit vlai, il dit vlai_.

On en fait plusieurs autres contes. C'est un des plus grands rêveurs qu'on ait jamais vus. Une fois, en rêvant, il mangea tant de pois, qu'il n'en pouvoit plus: «Regardez, dit-il, ces _totins_ de _latais_, ils ne m'avertissent pas, ils m'ont laissé _trever_.»

Un jour quelqu'un lui traduisit quelques épigrammes de l'Anthologie; il les trouva plates, et il disoit, pour dire des épigrammes plates, _des épigrammes à la grecque_. En ce temps-là il dîna chez un grand seigneur, où il y avoit devant lui un potage qui ne sentoit que l'eau. Se tournant vers un de ses amis qui les avoit vues avec lui: «Voilà, dit-il, un potage à la grecque.»

Il alloit voir un jour un de ses amis à la campagne, seul, et sur un grand cheval. Il fallut descendre pour quelque nécessité. Il ne put trouver de montoir; insensiblement il alla à pied jusqu'à la porte de celui qu'il alloit voir; et y ayant trouvé un montoir, il remonta sur sa bête, et s'en revint sur ses pas sans sortir de sa rêverie.