Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 25

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Si elle est dans une chapelle à entendre la messe, un laquais garde la porte, car si on la fermoit elle s'évanouiroit. Elle craint étrangement l'obscurité; on n'oseroit lui dire qu'il fait brouée, ni qu'il ne fait pas clair de lune. Cependant cette femme, qui craint tant l'obscurité, a un cent de rideaux à ses fenêtres. Elle conte ses foiblesses elle-même, et dit qu'allant en Bourgogne, elle partit trop tard de la dînée, et que, de peur de demeurer la nuit par les chemins, elle fut au galop en croupe par la plus forte pluie du monde jusqu'au gîte. Elle ne fait point de visites et en reçoit beaucoup. On l'accuse d'avoir trouvé, pour subsister jusqu'ici, une fort plaisante invention, c'est de faire semblant, deux ou trois fois l'année, de quêter pour quelque pauvre personne de qualité, mais qui ne vouloit pas être nommée; on lui donnoit beaucoup, et elle employoit ses quêtes à fournir à sa dépense.

Brion, aujourd'hui duc d'Anville, cadet de Ventadour, avoit été amoureux de madame de Chalais, et d'abord parla d'épouser. Madame Pilou, qui vit qu'une fois il avoit manqué de parole, et qui savoit qu'il avoit été capucin, dit à madame de Castille et à madame de Chalais que c'étoit un trompeur; elles ne la voulurent pas croire. Cela dura un an et demi, et jusqu'à ce que Monsieur se retira en Lorraine. Une fois il disoit à madame de Chalais: «Voilà tout préparé, nous nous marierons demain; il faut, pour attraper madame Pilou, qu'on ne le lui dise pas: vous l'enverrez quérir sur les dix heures; je me tiendrai au lit; on tirera les rideaux; vous lui direz: «Hé! ma bonne amie, que tu avois raison! ce perfide s'en est en allé.» Elle se mettra à pester contre vous, et dira: «Je vous l'avois toujours bien dit; et alors je me montrerai.» Cependant le lendemain il se trouva mal; il s'évanouit une autre fois, et cette femme s'y amusoit toujours jusque-là, qu'encore après lui avoir juré qu'il l'épouseroit le lendemain, il jeta aussi un grand soupir, et dit: «Je mourrai Capucin.»

Il y a trois ou quatre ans qu'il étoit accordé avec mademoiselle d'Elbeuf, et qu'il fit encore le malade. Pour Menneville, fille de la Reine, nous en parlerons dans les _Mémoires de la Régence_.

[395] Roger de Gramont, comte de Louvigny. Il fut tué en duel, en Flandre; le 18 mars 1629.

[396] _Malchus._ On appeloit ainsi un coutelas; (_Dictionnaire de Nicot et de Trévoux._)

[397] On voit, en effet, dans le _Procès de Henri de Talleyrand, comte de Chalais_ (Londres, 1781, in-12), que Louvigny déposa sur ouï dire que Chalais avoit manifesté l'intention de tuer le Roi. Il ne porta pas loin cette iniquité, car il fut tué en duel trois ans après.

[398] Voici comment cela se passa. M. le comte étoit amoureux d'elle, dans le temps qu'il commandoit à Paris, le Roi étant en Italie, et Monsieur en Lorraine ou en Flandre. Un nommé le baron de Copet, sur le lac de Genève, fils de Bellageon, qui avoit été secrétaire du connétable de Lesdiguières, la trouva aux Tuileries avec Riquemont, écuyer de M. le comte. Copet avoit bu, il lui fit des insolences, Riquemont l'avertit qui elle étoit: Je la connois bien, j'ai des terres en Bourgogne auprès des siennes. M. le comte sut la chose par Riquemont, et fit donner des coups de bâton à Copet par Beauregard, son capitaine des gardes, lui qui pouvoit le punir bien autrement, commandant comme il faisoit. A quelque temps de là Riquemont passa près de la maison de Copet, en Dauphiné, dont M. le comte étoit gouverneur. Copet le fait appeler; Riquemont vient au retour. Son second alla avertir Copet; celui-ci se cachoit de sa femme, mais elle lui dit: ne vous cachez point de moi, je lierai la partie plutôt que de la rompre. Le second de Copet désarma celui de Riquemont. Copet ainsi eut l'avantage.

LE PRÉSIDENT JEANNIN[399].

Il étoit fils d'un tanneur[400] d'Autun en Bourgogne. Ce tanneur avoit quelque chose, et il l'envoya étudier à Paris. Jeannin fut fort débauché à Paris. Retourné en Bourgogne, il se marie avec la fille d'un médecin de Sémur, qui avoit du bien honnêtement. M. de Guise tué, M. de Mayenne, gouverneur de Bourgogne, prend les armes. Jeannin se donna à lui, et le servit très-utilement en ses affaires[401]. Henri IV, maître de Paris, va à Laon; Jeannin y étoit: on vint à parlementer, on ne put s'accorder. Le Roi lui cria que s'il entroit dans Laon il le feroit prendre. Jeannin, de dessus le rempart, lui répondit: «Vous n'y entrerez pas que je ne sois mort, et après je ne me soucie guère de ce que vous ferez.»

M. de Mayenne ayant fait la paix, Jeannin se retira en Bourgogne, pour y vivre, dans une maison qu'il avoit acquise, en un lieu fort rude; sa raison étoit que ses amis l'iroient volontiers chercher là, et qu'il n'avoit que faire des autres gens. Henri IV l'envoya quérir, et lui manda que s'il avoit bien servi un petit prince, il serviroit bien un grand roi. Il fut envoyé en Espagne pour le traité de paix; et, au retour, le Roi lui donna une charge de président au mortier, à Dijon; voilà pourquoi on l'a toujours appelé depuis _le président Jeannin_. Il vendit cette charge, et en maria sa fille à Castille, receveur du clergé, à qui la princesse de Conti avoit fait quitter la marchandise: il tenoit _les Trois Visages_ dans la rue Saint-Denis. Il falloit que ce fût un galant homme; on dit qu'il mena un coche tout plein de ses voisins aux Pays-Bas à ses dépens, et qu'il fit si bien en achat de marchandises qu'il eut dix mille livres de bon de son voyage. Il faisoit tout chez la princesse de Conti. Jeannin donna à sa fille environ dix mille écus; le plus gros mariage de Paris, en ce temps-là, étoit de soixante mille livres. La folie des Castille depuis cela a été grande, avec leur vision de venir d'un bâtard de Castille; et ils ne sauroient nommer leur bisaïeul, ni dire qui il étoit.

Le président fut ensuite envoyé en Flandre[402], et après la mort de Henri IV il fut fait surintendant des finances pour la première fois. Barbin le fut après. M. de Luynes y remit le président, à qui succéda M. de Schomberg, et le bon homme se retira en Bourgogne, où il s'amusa à bâtir[403].

Il avoit un fils qui n'étoit qu'un fripon. Ce fils et un nommé La Fayolle se tuèrent tous deux en duel pour une nommée La Mauzelay, dont ils étoient amoureux. Le président, voyant cela, manda sa fille, qui étoit en Suisse avec son mari, qui y étoit ambassadeur, et il lui donna tout son bien, à condition que l'aîné de ses enfans s'appelleroit Jeannin. Ce bien n'étoit pas trop grand.

Ce bon homme a bâti et rebâti je ne sais combien de fois ses maisons; cependant elles ne sont pas mal entendues pour le temps. Il y a un gros volume de ses négociations[404]; c'étoit un grand personnage.

Il fit faire son tombeau dans la même église où est celui de son père, avec son inscription de tanneur; ils sont l'un tout contre l'autre.

Il a bâti Chaillot; il a témoigné de la légèreté en ses bâtimens, car il a fait faire et défaire bien des fois une même chose.

Il renvoya à la Reine-mère une assez grande somme qu'elle lui avoit envoyée, et lui manda «que durant la minorité de son fils elle ne pouvoit disposer de rien.»

[399] Pierre Jeannin, né à Autun en 1540, mort à Paris le 31 octobre 1622.

[400] Ce tanneur étoit échevin de la ville.

[401] Le président Jeannin, du temps qu'il étoit à M. de Mayenne, traita ce prince à Autun dans la maison paternelle, lui présenta son père, avec son tablier de corroyeur, en lui disant: «Monsieur, voilà le maître de la maison; c'est lui qui vous traite.» M. de Mayenne le reçut à bras ouverts, et le fit mettre au haut bout. (T.)

[402] Il fut chargé de missions très-importantes en Hollande de 1607 à 1609, et ce fut principalement à ses soins que les Provinces-Unies durent le traité de juin 1609.

[403] Jeannin a bâti le château de Montjeu, qui, du temps de Bussy Rabutin, appartenoit encore à la famille du président, comme on le voit dans les lettres du comte de Bussy.

[404] Les Négociations du président Jeannin ont été réimprimées avec de grandes améliorations et additions, dans la seconde série de la Collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. II et suiv.

LE BARON DE VILLENEUVE.

C'étoit un gentilhomme de Toulouse, parent du grand-maître de Malthe, de Paule. Il suivit le brave Givry à la guerre, et devant Laon, où Givry fut tué, il reçut un si grand coup de pistolet au visage, qu'il en perdit un oeil, et ne voyoit guère clair de l'autre. Cela l'obligea à s'appliquer à l'étude. Il se faisoit lire: il avoit un homme pour le françois, un pour l'espagnol, et un autre pour l'italien, car il n'avoit jamais appris le latin.

Il se rendit avec le temps si savant dans ces trois langues, qu'il y avoit peu de gens qui les sussent mieux que lui, et qui eussent lu plus de choses. Le comte de Cramail[405] étoit de ses bons amis.

Il fut le premier ami de madame de Rambouillet, et elle dit qu'il lui a donné plusieurs fois de fort bons avis.

Étant à Paris pour un grand procès, il en prenoit tant de soin que ce fut par la voie de Toulouse qu'il apprit que son procès étoit perdu, et que sa partie avoit pris possession de la terre dont il s'agissoit.

Il étoit fort libéral, mais enfin il alla prendre la libéralité de travers, et bien d'autres choses aussi. Il se mit dans la tête, que faire labourer ses terres, c'étoit un soin indigne d'un honnête homme. Ses terres en friche portoient des brandes[406], et il en faisoit faire des balais, et les envoyoit vendre à la ville. A ce petit jeu-là il se trouva bientôt endetté. Quand il se vit tourmenté de ses créanciers, il négocia avec eux pour en avoir composition; ce que n'ayant pu obtenir, il se mit à les chicaner; et comme il avoit l'esprit vif, et qu'il parloit facilement, il se rendit si habile, qu'il faisoit tout ce qu'il vouloit de ses juges, et je pense qu'enfin il fallut que ses créanciers s'accommodassent.

Il a vécu plus de quatre-vingt-sept ou huit ans dans sa gueuserie; quand on prit le deuil de Henri IV, il porta son habit une fois plus que les autres, et disoit: «Je vous assure, je n'ai pas le courage de quitter le deuil, quand je songe au grand prince que nous avons perdu.»

C'étoit un homme fort vain. Avant ce coup qui le défigura, il croyoit que les dames mouroient d'amour pour lui, et il s'imagina que Dieu lui avoit envoyé cette mortification, afin qu'il n'eût plus tant d'avantages sur les autres hommes.

Un Italien, à l'hôtel de Rambouillet, ne pouvant trouver son nom, dit: «_Quel baron' perforato_ (cicatrisée).»

Il savoit un million de choses, et jamais ne tarissoit; il disoit fort agréablement ce qu'il disoit.

[405] Adrien de Montluc, comte de Cramail, auteur de la _Comédie des Proverbes_, et d'un livre insipide intitulé: _Les Jeux de l'Inconnu_.

[406] _Brande_, petit arbuste qui croît dans les terres incultes. (_Dict. de Trévoux._)

M. DE CHAUDEBONNE

ET M. D'AIGUEBONNE, SON FRÈRE.

Chaudebonne étoit de la maison du Puis-Saint-Martin en Dauphiné. C'étoit le meilleur des amis de madame de Rambouillet. J'en ai déjà parlé plusieurs fois. Elle dit que c'étoit un homme admirable, et que personne n'a jamais vu plus clair que lui. Il étoit naturellement coquet. Il versa une fois dans un précipice; on avoit peur qu'il ne se fût rompu le cou; mais comme on fut à lui: «Cherchez, dit-il froidement à ses gens, cherchez auparavant ma calotte.» Cela me fait souvenir de madame de Bonneuil, dont il est parlé dans l'_historiette_ de M. d'Aumont, qui, tout en versant dans une rue, ne laissa pas d'achever à sa soeur un conte qu'elle lui avoit commencé.

Ce fut Chaudebonne qui mit Voiture dans le grand monde et qui l'introduisit chez Monsieur, à qui il étoit. Au retour de Flandre, Chaudebonne se jeta dans la dévotion; on voit par des lettres de Voiture, qu'il commençoit dès les Pays-Bas à prendre ce chemin-là.

Son frère aîné, M. d'Aiguebonne, a eu d'assez beaux emplois; il a commandé dans la citadelle de Turin, et a été ambassadeur en Savoie; c'étoit une espèce de philosophe. Un de ses fils avoit inclination à être d'église, et un autre à être chevalier de Malte. «Bien, disoit-il, je fonderai une commanderie pour l'un et une abbaye pour l'autre; je n'attends pas que M. le cardinal Mazarin m'en donne une. L'aîné de notre maison a du bien, qu'importe que mes enfans laissent de leur race; et puis il y a tant de confusion à cette heure. J'ai marié ma fille à un gentilhomme qui a trouvé moyen d'acheter le marquisat de Varambon, ses enfans passeront pour être de cette maison-là.»

NEUFGERMAIN[407].

Neufgermain est un pauvre hère de poète fort vieux, mais fort droit, encore bel homme, qui depuis long-temps porte une longue _barbasse_. Il a toujours l'épée au côté, et il aime fort à faire des armes.

Il assassinoit autrefois tout le monde de ses maudits vers, quand M. le marquis de Rambouillet, car cet homme ne bougeoit de chez lui, lui conseilla, pour voir si cela seroit plaisant, de faire des vers qui rimassent sur chaque syllabe du nom de ceux pour qui il les feroit. Il y en a un exemple dans Voiture; c'est cette pièce rimée en _da_ et en _vaux_, à la louange de M. d'Avaux[408]. Il en fit, et cela a souvent fait rire les gens.

Ce misérable fut si fou que de se marier, par une licence poétique, à l'imitation du poète Daurat[409]. Il me souvient qu'on me contoit dans la maison où servoit cette fille qu'il épousa, qu'en se regardant dans le miroir, elle disoit: «Faut-il qu'un vieillard manie ces tétons-là?» Cette femme a la plus méchante tête du monde; sans elle il auroit ramassé quelque chose, car ceux pour qui il faisoit des vers, et ceux à qui il présentoit son livre imprimé, dont il avoit retenu tous les exemplaires, lui donnoient honnêtement; mais cette enragée bat tous les jours quelqu'un et ruine le pauvre poète de procès criminels. Il n'est pas à se repentir de s'être mis dans la nasse; il tâche de la faire aller en Canada, et selon que cela va bien ou mal, il est gai ou mélancolique.

Avant que de se marier il lui arriva une aventure admirable. Il avoit je ne sais quelle habitude _vituperosa_ avec une nymphe de la rue des Gravilliers. Certain filou ne le trouva pas bon; ils se querellèrent dans la rue; le filou, qui étoit jeune et vigoureux, prit notre poète par l'endroit où il y avoit plus belle prise, je veux dire par la barbe, et lui pluma tout le menton. Neufgermain, pour venger ce sacrilége, met l'épée à la main, blesse le filou, et l'eût tué, s'il ne se fût sauvé: le peuple qui fut spectateur de ce fameux combat, charmé de la bravoure d'un homme à grande barbe, ne pouvoit assez l'admirer; et quand il fut parti, un vénérable savetier s'avisa de ramasser cette vénérable barbe, et la mit dans une belle feuille de papier blanc qu'il tenoit par les deux bouts; car il portoit trop de respect à cette belle relique, pour la plier dans ce papier; elle y étoit tout de son long. En cet équipage il s'achemine à l'hôtel de Rambouillet, car Neufgermain s'étoit vanté d'y avoir bien des amis. On dînoit quand cet homme y arriva, et un laquais vint dire à M. de Rambouillet qu'un savetier de la rue des Gravilliers demandoit à parler à lui. «Un savetier de la rue des Gravilliers? répond le marquis tout étonné; il faut voir ce que c'est, faites-le monter.» Le savetier entre, son papier à la main, et en faisant un nombre infini de salamalecs, s'approcha de la table et dit qu'il apportoit la barbe de M. Neufgermain. Neufgermain entre dans la salle à cet instant, et fut bien surpris de voir que sa barbe avoit fait plus grande diligence que lui.

Il y a deux ou trois ans que madame de Rambouillet lui ayant fait donner deux cents livres, par le moyen de M. Ménage, qui est bien avec M. Servien, surintendant des finances, elle s'avisa de faire une petite malice à Ménage. «Vous êtes obligé, dit-elle au poète barbu, d'aller remercier M. Ménage, mais je vous donne un avis; c'est l'homme du monde après vous qui aime le mieux à faire des armes; il ne l'avoue pas à cause qu'il est d'église, si ce n'est à des gens discrets, et il a toujours des fleurets cachés derrière ses livres; priez-le de faire assaut contre vous.» Neufgermain prend cela au pied de la lettre, va chez Ménage et lui fait le compliment. Ménage se met à rire. «Ne riez point, monsieur, ajouta le poète, vous pouvez vous fier à moi.» Et en disant cela il regardoit sur les tablettes s'il n'y avoit point de fleurets. Ménage, pour s'en débarrasser, fut contraint de lui dire qu'il avoit été saigné la veille, et qu'il falloit remettre la partie à une autre fois.

[407] Louis de Neufgermain. Son portrait in-4º et en pied a été gravé par Brebiette.

[408] Voici la première strophe de cette pièce:

L'autre jour Jupiter manda Par Mercure et par ses prévôts, Tous les dieux, et leur commanda Qu'on fît honneur au grand d'Avaux.

(_OEuvres de Voiture_, deuxième partie, p. 93, édition de 1660.)

[409] Charles IX ayant demandé à Daurat de quoi il s'étoit avisé de se marier si vieux avec une jeune fille: «Sire, lui répondit-il, c'est une _licence poétique_.» (T.)

MAITRE CLAUDE

ET AUTRES OFFICIERS DE L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.

Neufgermain étoit le fou externe de l'hôtel de Rambouillet; mais il y en a eu de domestiques en assez bon nombre, car pour des gens aussi sages que M. et madame de Rambouillet, on n'en trouvera guère qui aient eu plus de fous à leur service. Je parlerai de quelques-uns dont on fait d'assez plaisants contes.

Maître Claude étoit de son état ferreur d'aiguillettes; sa femme fut nourrice de mademoiselle de Rambouillet, depuis madame de Grignan[410]. Cela fut cause qu'avec le temps il parvint à être argentier de la maison. Cet homme est des plus naïfs. Madame de Rambouillet s'en divertissoit quelquefois, et quand elle savoit qu'il avoit été en quelque lieu, elle lui faisoit raconter ce qu'il avoit vu.

Quoique ce soit le meilleur homme du monde, il ne laisse pas d'aimer à voir les exécutions, et il disoit à sa mode «qu'il n'y avoit plus de plaisir à voir rouer, parce que ces coquins de bourreaux étrangloient aussitôt le patient, et que si on faisoit bien on les roueroit eux-mêmes.»

Une fois il fut à la Grève pour voir le feu de la Saint-Jean, et ne se trouvant pas bien placé à sa fantaisie, tout d'un coup il prend sa course, et se va planter sur le sommet de Montmartre; après que tout fut fait, il retourne à l'hôtel. Madame de Rambouillet, qui sut qu'il avoit été voir le feu, le fit venir. «Eh bien! maître Claude, le feu étoit-il beau?--Ardez, madame, lui dit-il; j'étois allé à cette Grève, mais je ne voyois pas bien, et il me vint dans l'esprit que je verrois bien mieux de Montmartre. J'ai pris mes jambes à mon cou, et j'ai été jusque là; il y avoit belle place: j'ai vu le feu tout à mon aise. Croyez-moi, madame, que vous feriez bien de l'aller voir de là-haut; on n'y perd pas une fusée.»

Il mena une fois un cheval de louage par la bride depuis le Roule jusques à Rouen, sans avoir l'esprit d'en venir quérir un autre, puisque celui-là le laissoit à pied de si bonne heure.

Un jour qu'il avoit été voir le trésor de Saint-Denis, madame de Rambouillet voulut qu'il lui rendît compte de son voyage. «J'ai vu, lui dit-il, entre autres choses _le bras de notre voisin_.» La marquise fut long-temps à rêver à ce que ce pouvoit être; enfin elle lui demanda ce qu'il vouloit dire. «Hé! madame, le bras de ce saint qui est au bout de notre rue: le bras de saint Thomas[411].»

Durant le second siége de Thionville, on mangea un jour quelque ragoût à l'hôtel de Rambouillet. Chacun souhaitoit que le marquis de Pisani, qui étoit à ce siége avec M. le duc d'Enghien, en pût manger. «Ma foi! dit maître Claude, qui avoit toujours des expédiens admirables, vous n'avez qu'à m'en faire mettre dans un plat, et je vous promets que je le lui porterai jusqu'au bout du monde. Il ne sera pas trop chaud; mais on le fera réchauffer quand je serai arrivé.»

Une fois, parlant d'un homme, il disoit: «_De sa nation_ cet homme-là est orfèvre,» voulant dire _de sa profession_.

Madame de Rambouillet l'envoyoit souvent faire des messages, parce qu'il divertissoit tout ensemble celle qui l'envoyoit et ceux à qui il étoit envoyé.

Un jour elle lui donna un livre à reporter à M. Chapelain. «Je n'avois pas cru, lui dit M. Chapelain, que madame la marquise me voulût faire cette injure que de me renvoyer ce livre; dites-lui que je le lui reporterai au premier jour.» Quelque temps après maître Claude, qui avoit remarqué que M. Chapelain avoit vu madame de Rambouillet, dit à sa maîtresse: «Madame, M. Chapelain vous a-t-il rapporté ce livre, comme il avoit dit?--Non, répondit-elle.--Ha! le galant! s'écria-t-il; ah! le drôle! je me doutois bien que ce n'étoient que des compliments.»

M. de Grasse[412] étant enrhumé, madame de Rambouillet envoya maître Claude pour savoir de ses nouvelles. «Je vous assure, lui dit M. de Grasse pour rire, mon pauvre maître Claude, mon ami, j'ai été plus mal qu'on ne croit; j'ai pensé perdre l'esprit.--Comment, monsieur, lui dit le bon argentier, vous avez pensé perdre l'esprit?--Oui, mon cher.--Hélas! monsieur, c'eût été grand dommage; et à présent vous remettez-vous?--Oui, et j'espère que cela ne sera rien, s'il plaît à Dieu; mais ne le dites à personne, je vous prie.» Maître Claude va retrouver sa maîtresse, et lui dit «que M. de Grasse se portoit assez bien pour le présent; mais, madame, ajouta-t-il, je ne sais plus à qui on se fiera en ce monde; cet homme avoit passé pour si sage.--Que voulez-vous dire? dit la marquise en l'interrompant?--C'est, répondit-il en s'approchant de son oreille, que ce n'étoit pas qu'il fût enrhumé, mais c'étoit qu'il étoit fou.»

Un jour, comme madame de Rambouillet étoit à Rambouillet, on rendit le pain bénit, et on en présenta à tous ceux de la maison; mais maître Claude, qui croyoit qu'on ne lui en avoit pas présenté assez tôt, dit à celui qui le lui portoit: «_Porte-le au diable, je n'en ai que faire._» La marquise, qui cherchoit à se divertir, et qui aussi ne vouloit pas qu'on fît d'insolences, le fit venir, et lui remontra qu'il devoit profiter de l'occasion qui s'étoit présentée pour faire voir son humilité, et non pas scandaliser tout le monde comme il l'avoit fait; «car, ajouta-t-elle, vous avez dit: _Portez-le au diable_; ne savez-vous pas qu'il ne le sauroit recevoir, et que tout ce qui est béni fait fuir les démons?» Elle lui dit encore bien des choses; enfin, après avoir bien écouté: «Il est vrai, dit-il, que j'ai tort; mais, madame, après tout, où est-ce que l'on tiendra son rang, si on ne le tient dans l'église?»