Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 22

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[338] _Corbeville_ étoit le surnom du père de l'intendant. Arnauld d'Andilly donne sur le père quelques détails dans ses _Mémoires_; mais il passe le fils entièrement sous silence, et on verra par ce qui suit qu'il n'auroit pas parlé de son cousin de Corbeville, sans entrer dans une continuelle apologie sur plusieurs faits graves. (Voyez _les Mémoires d'Arnauld d'Andilly_, t. 33, p. 320 de la deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_.)

[339] _Voyez_ la lettre d'Arnauld d'Andilly à M. de Montrave, premier président du Parlement de Toulouse, dans le Recueil de ses _Lettres_; Paris, Étienne-Loyson, 1676, in-12, pag. 407. Il y prend la défense de plusieurs membres de sa famille attaqués par le président Gramont, dans une Histoire de France qu'il a écrite en latin.

[340] Anne Gonzague, princesse palatine.

[341] Arnauld de Corbeville est l'auteur du madrigal de la Tulipe, dans la _Guirlande de Julie_.

[342] Roman de La Calprenède.

[343] Expression proverbiale qui se dit d'une femme hautaine, qui ne daigne point parler à ceux qu'elle regarde comme étant au-dessous d'elle. (Voyez _le Dictionnaire de Trévoux_.)

ARNAULD (ANTOINE)[344].

Antoine Arnauld, avocat, étoit un homme qui passa pour éloquent en un temps que l'on ne se connoissoit guère en éloquence. Ce fut lui qui plaida contre les Jésuites, qui n'en aiment pas mieux ces messieurs de Port-Royal. Or, une fois, du temps que le parlement étoit à Tours, un courtisan le fit de moitié de la confiscation d'un Génois huguenot, nommé Madelaine, père du conseiller au parlement. Il fallut plaider pour cela. Arnauld fit un dénombrement de tous les mauvais offices que les Génois avoient rendus à la France, et s'étendit fort sur André Doria. Madelaine, qui étoit homme de bon sens, voyant cela, se lève en pieds, et se met à dire à la cour en son baragouin: «_Messiours, c'ha da far la repoublique de Gênes et André Doria avec mon argent?_ Et avec cette belle éloquence, il rendit muet cet éloquentissime Antoine Arnauld. C'étoit un homme à lieux communs; il avoit je ne sais combien de volumes de papier blanc, où il faisoit coller par son libraire les passages des auteurs tout imprimés qu'il coupoit lui-même et les réduisoit sous certains titres. A cela il ne faut que deux exemplaires de chaque auteur, ou, pour mieux dire, trois, si on veut avoir l'auteur tout entier à part; mais aussi on n'a que faire d'écrire et de copier.

Il y eut un jeune avocat huguenot, nommé de Pleix, qui ne manquoit pas d'esprit, mais pour du jugement, il n'en avoit pas plus qu'il lui en falloit. Ce jeune homme eut à plaider contre Antoine Arnauld, qui étoit pour MM. de Montmorency. Arnauld étala toutes les batailles que ceux de Montmorency avoient données, et dit que le connétable Anne s'étoit trouvé en je ne sais combien de batailles rangées. De Pleix fit un factum, où il se moquoit de l'autre, et dit qu'il prouvoit une péremption d'instance par une bataille rangée. La république de Gênes y entroit peut-être aussi. Cela fit assez rire le monde, car il y avoit bien de la médisance. Arnauld s'en plaignit, et il fut ordonné que l'autre viendroit lui en faire satisfaction à huis-clos. De Pleix, quand ils furent là, dit: «Messieurs, j'ai fait une sottise, il faut que je la boive; faites ouvrir, cela sera plus exemplaire pour la jeunesse, à huis-ouverts qu'à huis-clos»; et, en pleine audience, il pria Arnauld de lui pardonner. Mais il fit ensuite un méchant tour à la famille, car il se mit à rechercher dans les registres de la chambre des comptes, et fit voir qu'on avoit enregistré des brevets de pension pour services rendus par des enfans de la famille qui étoient à la bavette, et fut cause qu'on leur raya pour plus de douze ou quinze mille livres de pension. Cela s'étoit fait par la faute de M. de Sully.

[344] Sa femme étoit fille de M. Marion, avocat-général au Parlement de Paris. (T.)

ARNAULD (ISAAC).

Par la faveur de M. de Sully, d'avocat il devint intendant des finances. Il étoit huguenot et père d'Arnauld, maréchal de camp, et de madame de Feuquières. Il a passé à Charenton[345] pour un fort homme de bien et fort craignant Dieu, et qui entendoit admirablement bien les finances.

[345] C'est-à-dire parmi les réformés.

ARNAULD DU FORT.

On appelle cet Arnauld, Arnauld du Fort, parce que ce fut lui qui s'avisa, après avoir changé de religion, de proposer de faire le fort Louis, pour incommoder ceux de La Rochelle, et il en fut capitaine. Il avoit voulu persuader à ses frères de le pousser dans la guerre, afin qu'il pût devenir maréchal de France, et, pour les y obliger, il leur disoit qu'en Italie, pour faire un cardinal, on en usoit ainsi dans les familles. Au mariage du Roi, il s'avisa de se mettre du carrousel[346]; on s'en moquoit un peu; il faisoit le beau, et on disoit que dans une chambre pleine de miroirs il étudioit la bonne grâce. Une fois qu'un moine, faisant la prière, disoit à ses soldats qu'il ne leur servoit de rien d'être vaillant, que Dieu seul donnoit les victoires, il le renvoya bien vite, en lui disant: «Vous gâtez mes gens, il leur faut dire que Dieu est toujours du côté de ceux qui frappent le plus fort.» Le marquis de La Force répliqua aussi à un moine qui disoit: «Recommandez-vous bien à Notre-Dame,» qu'il falloit dire: à Notre-Dame _de frappe fort_.

Ce M. le maréchal de France _en herbe_ ne fut jamais, comme j'ai dit, que mestre de camp des Carabins. Il fit faire, car il avoit de la vanité en toute chose, à son beau-frère L'Hoste, la plus ridicule dépense du monde à Montfermeil, auprès de Paris; car, sur le penchant d'une montagne, il lui conseilla de faire un canal, sans considérer qu'il y avoit assez d'eau dans cette maison, et que le terrain ne le permettoit pas: il a coûté vingt-cinq mille écus, et n'a jamais tenu l'eau. Il se piquoit aussi d'écrire, et d'écrire bien sur-le-champ. Il en voulut faire une épreuve en écrivant une lettre en une compagnie où étoit Gombauld; mais Gombauld, qui avoit le nez bon, connut aisément qu'il n'y avoit rien là qui n'eût été apporté du logis.

[346] Au carrousel de la Place-Royale, qui eut lieu en 1612, à l'occasion du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche.

ARNAULD LE PÉTEUX[347].

Arnauld le péteux étoit demeuré garçon et étoit huguenot; il avoit été contrôleur des restes[348] par la faveur de M. de Sully; mais c'étoit un pauvre garçon qui fit bien mal ses affaires. Il ne ressembloit à ses frères ni en esprit ni en vanité. On le surnomma _le péteux_, à cause que de jeunesse, il s'étoit accoutumé à péter partout. Madame Des Loges lui dit une fois: «Vois-tu, mon pauvre garçon, tous les Arnauld ont du vent; la différence qu'il y a, c'est que les autres l'ont à la tête, et toi tu l'as au cul.» Il logeoit avec sa soeur L'Hoste et son neveu de Montfermeil, un grand mélancolique qui n'est pas plus sage qu'un autre. Il falloit que ce pauvre bon homme attendît que ce neveu se réveillât lui-même pour se lever les dimanches, car Montfermeil est aussi huguenot, et quelquefois ils arrivoient à mi-presche: ce fou ne veut pas qu'on l'éveille. Il vivoit avec tant de cérémonie avec cet oncle qui étoit un _boute-tout-cuire_[349], que cet homme n'osoit manger une langue de carpe, sans la lui présenter. Un jour ils furent si long-temps à faire des compliments sur cela, qu'un valet la prit, et dit que c'étoit de peur qu'ils ne se battissent. Montfermeil maria sa seconde soeur avec un gentilhomme normand, mal en ses affaires, nommé Hequetot, qui devroit plutôt être picard, car il épousa une laide et vieille fille sans toucher le mariage. Ne pouvant en rien tirer, il alla durant les troubles (1649) se mettre dans Montfermeil, vendit ce qu'il put, et n'en sortit point qu'on ne l'eût satisfait en quelque sorte. Le premier gendre est bien meilleur homme, car, quoiqu'il n'ait touché guère davantage, il ne demande rien. Il est fort riche, mais un peu fou, et quelquefois jusques à être lié. Il dit d'une maison qu'il a sur un coteau, au bord de la Seine[350]: «Chose étrange! plus on monte à ma maison, plus on a belle vue!»

Cette mademoiselle L'Hoste, la mère, se mit une chose dans la tête qui fait bien voir la vanité de la famille. Un peu après le malheur de Philipsbourg, un de nos ministres, nommé Daillé, dit, à propos de son texte, que quand les hommes abandonnoient la cause de Dieu, il permettoit qu'ils tombassent dans l'ignominie. Elle s'en plaignit, et dit qu'on avoit parlé contre M. Arnauld de Corbeville qui avoit changé de religion.

Une Arnauld, mariée à un gentilhomme nommé M. de Canzillon, disoit qu'il n'y avoit de feu bien sain que celui de cotrets; ils firent, son mari et elle, si beau feu qu'ils n'avoient pour subsister que ce que leurs parents leur donnoient.

[347] Louis Arnauld, secrétaire du Roi, contrôleur-général des restes, _étoit_, dit Arnauld d'Andilly, le seul de tant de frères _qui n'avoit pas l'esprit fort élevé_. (_Mémoires d'Arnauld d'Andilly_, dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, tome 33, pag. 324.) Le neveu se donne bien de garde de donner à son oncle le beau surnom qui distinguoit ce dernier des autres Arnauld.

[348] _Restes_, _reliqua rationum_, débits des comptables. (_Dictionnaire de Trévoux._)

[349] Terme populaire qui se dit d'un dissipateur qui mange tout. (_Dict. de Trévoux._)

[350] Meudon, vers Saint-Germain. (T.)

ARNAULD (JEANNE).

Il y eut une Arnauld qui demeura fille; on l'appeloit mademoiselle Jeanne Arnauld. Elle étoit huguenote. C'étoit un original; elle avoit fait un lit de réseau, qui lui sembloit admirable. Elle pria une personne qui avoit habitude chez le cardinal de Richelieu de faire qu'on parlât de ce lit à Son Eminence, et que, pour cela, elle se contenteroit d'une maison pour se loger; puis, quelque temps après, elle la pria de n'en point parler, «parce que, disoit-elle, quand je songe qu'un prêtre coucheroit dans un lit qu'une pucelle huguenote a fait de ses propres doigts, j'en ai horreur, et ne saurois m'y résoudre.»

Au commencement de la régence, quand on eut une terreur panique à Charenton, elle disoit qu'elle avoit «tiré son petit couteau pour mourir avec sa fleur virginale.» Il n'y eût pas eu, je pense, grande presse à la lui ôter; elle n'avoit que soixante ans, mais en revanche elle étoit toujours habillée comme en sa jeunesse; toujours de la dentelle du temps de Henri IV. Elle avoit de la raison en une chose, c'est qu'elle conseilloit aux filles de se marier, et qu'il n'y avoit rien de si ridicule qu'une vieille fille.

Il lui prit une vision de se faire faire un tombeau à Charenton[351]; mais elle avoit honte d'en avoir et que mademoiselle Anne de Rohan n'en eût pas. Elle alla donc parler à madame de Rohan la jeune dans sa place à Charenton, et lui dit: «Madame, il y a long-temps que j'ai quelque chose à vous dire. Cela est honteux que M. le maréchal de Gassion ait un tombeau, et que mademoiselle votre tante n'en ait point, elle qui étoit, sans comparaison, de meilleure maison que lui: faites-lui en faire un.» Madame de Rohan, au lieu de rire de cela, comme eût fait sa mère, lui répondit d'un ton aigre: «Mademoiselle, de quoi vous mêlez-vous? Ma tante a voulu être enterrée dans le cimetière, et, s'il falloit que je fisse faire des tombeaux à tous mes parents, vraiment je n'aurois pas besogne faite.» La pucelle s'en plaignit à tout le monde: «Voyez, quelle fierté! disoit-elle; je veux bien qu'elle sache que je suis aussi bien demoiselle qu'elle est dame!»

A propos de tombeau, elle avoit fait faire une bière de menuiserie la mieux jointe qu'il y eût au monde, car, disoit-elle sérieusement, je ne veux point sentir le vent coulis. Elle fait elle-même un drap mortuaire de satin blanc brodé pour ses funérailles, en intention de le donner à l'église pour servir à toutes les filles, et elle gardoit, depuis je ne sais combien de temps, trois douzaines de petits cierges ou chandelles dorées pour ses funérailles. Regardez quelle vision pour une huguenote. Il lui fallut promettre qu'on les porteroit à son enterrement; mais ce fut dans un carrosse, et on ne les en tira pas, comme vous pouvez penser.

[351] En 1649. (T.)

ARNAULD D'ANDILLY.

M. d'Andilly[352], fils d'Antoine Arnauld, s'étant rendu habile dans les finances, fut premier commis de M. de Schomberg; mais, comme il a de la vanité à revendre, il affectoit devant le monde de faire paroître qu'il avoit tout le pouvoir imaginable sur l'esprit du surintendant. M. de Schomberg n'y prenoit pas plaisir, et dit: «Mon Dieu! cet homme parle beaucoup!»

Au retour du voyage de Lyon, il revint avec un nommé Barat, qui étoit à M. de Pisieux; cet homme, plus fin que lui, lui tira les vers du nez; l'autre, grand parleur comme il étoit, dit plus de choses qu'il n'en devoit dire. Barat en tira avantage; et M. de Schomberg ayant été disgracié quelque temps après, on dit que d'Andilly en étoit cause; mais M. de Schomberg ne l'a jamais cru, car il le tint au nombre de ses meilleurs amis, et M. et madame de Liancourt prirent conseil de lui en leurs affaires.

Ce M. de Schomberg avoit les mains nettes, et d'Andilly aussi. Quoiqu'on lui dit que s'il vouloit prendre le soin de parler au roi, il dissiperoit toutes les cabales qu'on faisoit contre lui, il ne s'en soucia point, et dit: «Je ferai mon devoir, et il en arrivera ce qu'il pourra.» Il avoit succédé au président Jeannin, qui dit, quand on le fit surintendant: «De quoi se sont-ils avisés de m'aller charger de leurs finances? le moindre marchand fera cela.» C'étoit encore un homme de bien quand il vit à Tours que la partie étoit faite pour mettre M. de Schomberg en sa place, il dit au roi: «Sire, je suis vieux, je vous prie de me donner M. de Schomberg pour successeur.»

Ce M. d'Andilly s'est mêlé de vers et de prose, mais il n'a guère de génie; il sait et il a de l'esprit. Il a été dévot toute sa vie. Il épousa une grande femme brune qui n'étoit pas mal faite; on vouloit faire passer madame Arnauld d'Andilly pour une sainte. Elle étoit fille d'un fort honnête homme d'auprès de Caen, nommé M. de La Boderie[353]. Il fut secrétaire de M. de Pisani en une ambassade de Rome, puis résident je ne sais où, et enfin ambassadeur en Angleterre. C'est ce qui fit la connaissance de M. d'Andilly et de M. et de madame de Rambouillet.

M. d'Andilly perdit sa femme qu'il étoit encore vigoureux; d'ailleurs c'est le plus ardent et le plus brusque des humains: je vous laisse à penser s'il n'étoit pas incommodé n'ayant plus de femme à éveiller.

Il lui arriva en ce temps-là une assez plaisante chose. La nuit, il entend souffler; il se réveille, et met la main sur des cheveux; le voilà qui croit aussitôt que le diable le vient tenter, comme si le diable n'avoit que cela à faire. Il dit: «Si tu es de Dieu, parle; si tu es du diable, va-t-en.» Or, ce diable étoit un laquais qui, s'étant endormi le soir, s'étoit couché au pied du lit de son maître, et, ayant senti du froid, s'étoit venu mettre sous la couverture.

Je ne sais si c'est pour se consoler de son veuvage, mais il alloit voir des femmes et les baisoit et embrassoit charitablement un gros quart-d'heure. Je ne saurois comment appeler cela; mais, si c'est _dévotion_, c'est une dévotion qui aime fort les belles personnes, car je n'ai point ouï dire qu'il baisât comme cela que celles qui sont jolies. Il querella une fois la présidente Perrot de ce qu'elle s'étoit retirée après quelques baisers, et jura qu'il ne la traiteroit plus ainsi si elle ne prenoit cela comme elle devoit.

Il est si brusque, comme j'ai dit, qu'en parlant à un parloir de carmélites, il se fourra un _fichon_ de la grille dans le front. En parlant, il donne des coups de poing aux gens. Madame de Rambouillet, qui savoit que M. de Grasse devoit dîner avec lui, écrivit en riant à ce petit prélat, «qu'il se gardât bien de se mettre à côté de M. d'Andilly s'il ne vouloit être écrasé.»

[352] Robert Arnauld d'Andilly, né à Paris en 1589, mort à Port-Royal-des-Champs, le 27 septembre 1674.

[353] Antoine Lefèvre de La Boderie, habile négociateur, mourut en 1615. Ses _Ambassades en Angleterre_ ont été publiées en 1750, en 5 volumes in-12, par les soins de l'abbé de Pomponne, son petit-fils.

ARNAULD (HENRI),

ÉVÊQUE D'ANGERS.

M. d'Angers[354], son frère, autrefois M. l'abbé de Saint-Nicolas, est un homme aussi froid que M. d'Andilly est bouillant. Il n'y a rien de plus composé: il a de l'esprit et du sens, et est fort propre aux négociations[355]. Dans un procès qu'il eut contre son chapitre pour obliger quelques-uns des chanoines à quitter les cures qu'ils tenoient, parce qu'ils ne pouvoient résider, il ne voulut pas venir à Paris pour solliciter, afin de faire voir à ses parties que rien ne dispensoit de la résidence. Je ne trouve pas trop bien pourtant qu'il tienne table à Angers, et je me trompe, ou cet homme a plus d'ambition que toute la maison d'Autriche ensemble. Son nom l'oblige à aller bride en main, et ne se point faire soupçonner de jansénisme. Il ne s'y conduit pas mal, et n'a point donné prise sur lui. On n'en parle ni en bien ni en mal.

[354] Né à Paris le 30 octobre 1597, mort à Angers le 8 juin 1692.

[355] Ses négociations ont été publiées en 1748, en 5 volumes in-12, par les soins de l'abbé de Pomponne, son petit-neveu.

ARNAULD (ANTOINE),

LE DOCTEUR[356].

On l'appeloit _le petit oncle_, parce qu'il étoit plus jeune que son neveu Le Maistre, l'avocat. Celui-ci, sans doute, est le plus habile de ses frères, au moins en fait de littérature.

Voici l'origine de cette secte, qu'on appelle les Jansénistes, et qui fait aujourd'hui tant de bruit. La marquise de Sablé dit un jour à la princesse de Guémené: «Qu'aller au bal, avoir la gorge découverte, et communier souvent, ne s'accordoient guère bien ensemble;» et la princesse lui ayant répondu que son directeur, le père Nouet[357], Jésuite, le trouvoit bon, la marquise le pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à personne. L'autre lui apporta cet écrit; mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit sur cela le livre de _la fréquente Communion_. On accuse messieurs Arnauld de n'avoir pas été fâchés d'avoir une occasion de faire parler d'eux. Les Jésuites les haïssoient déjà à cause du plaidoyer d'Antoine Arnauld, et, sur la matière de la grâce, ils les accusèrent d'être huguenots, et disoient: «_Paulus genuit Augustinum, Augustinus Calvinum, Calvinus Jansenium, Jansenius Sancyranum[358], Sancyranus Arnaldum et fratres ejus._» D'ailleurs, les Jésuites, à qui il importe de faire un parti, ont poussé à la roue tant qu'ils ont pu, et se sont prévalus de tout ce qui est arrivé, comme de faire croire à la reine que la Fronde étoit venue du jansénisme[359].

[356] Né à Paris le 9 février 1612, mort à Bruxelles le 8 août 1694.

[357] Jacques Nouet, Jésuite, mort vers 1680, a composé un grand nombre d'ouvrages ascétiques qui sont encore estimés.

[358] L'abbé de Saint-Cyran, qui a véritablement importé le jansénisme en France.

[359] Ce mot de Tallemant est le plus vrai qu'on paisse dire sur ce sujet. Les questions de jansénisme n'ont eu d'importance que celle qui leur a été donnée par les Jésuites. C'est surtout par ce moyen qu'ils acquirent une si grande autorité à la cour de Louis XIV. Sans eux ces disputes seroient restées dans les écoles, d'où elles n'auroient jamais dû sortir.

LE MAISTRE (ANTOINE).

Un maître des comptes, nommé Le Maistre (Isaac), qui étoit originaire des Pays-Bas et fils d'un marchand linger de la rue Aubry-Boucher, épousa une soeur de M. d'Andilly. Ce bonhomme, sur la fin de ses jours, se fit de la religion. Toute la famille des Arnauld, catholique, se mit à le persécuter à tel point qu'ils lui imposèrent assez de choses pour le faire mettre à la Bastille. On a dit que c'étoit un extravagant et qui maltraitoit sa femme. Son fils même ne l'épargna pas, et ce pauvre homme mourut dans la persécution. Sa veuve fut gouvernante de mademoiselle de Longueville. Au sortir de là, elle se retira à Port-Royal, abbaye auprès de Chevreuse, dont une de ses soeurs étoit et est encore abbesse. Le Maistre, l'avocat, son fils, s'y retira après, et eut au commencement permission d'y faire accommoder une chambre dans la basse-cour. Il travailloit de ses mains, béchoit la terre, portoit la hotte en habit de bure, gros chapeau et gros souliers, et faisoit aussi les affaires de la maison. Après, les religieuses, à cause du lieu malsain, ayant été transférées en partie au faubourg Saint-Michel, M. d'Andilly s'y retira, mais avec son équipage ordinaire, et il y fit un fruitier et quelque petit logement séparé des religieuses. Il a toujours été jardinier, et, par une curiosité ridicule, il avoit à Andilly jusqu'à trois cents sortes de poires dont on ne mangeoit point[360]. D'autres se joignirent à eux, M. Arnauld, M. de Singlin, M. Rebours et autres; ils firent faire aussi dans Port-Royal du faubourg un logement pour eux dans la basse-cour. Ils ne donnent rien à l'extérieur. Leur autel est fort simple, et on dit que c'est un autel fort dévot. De grands seigneurs se sont depuis faits des leurs, et ce sera bientôt un grand parti.

Pour revenir à M. Le Maistre, il auroit eu la réputation d'Hortensius s'il n'eût point fait imprimer.

Le chancelier voulut que ses trois présentations fussent données au public. Dans le monde, c'étoit un monsieur d'une morale assez gaillarde; on croit que quand il a fait retraite, ç'a été de dépit de ne pouvoir être avocat-général: il espéroit cela de M. le chancelier. D'autres ont pensé qu'il avoit dessein de se mettre à prêcher, mais que la dévotion l'a attrapé en chemin; il avoit formé son éloquence dans les Pères. Il retira tous ses plaidoyers des mains de M. le chancelier. Comme il eut porté des oeufs au marché à Linas, il alla avec le meneur aux plaids, et, voyant que cet homme ne disoit pas bien le fait, il se mit à parler. Tout le monde fut surpris de voir cela; mais après on sut qui c'étoit.

Durant la Fronde, qu'on imprimoit tout, ses plaidoyers furent imprimés. Depuis, à l'âge de cinquante ans, il les revit, et les donna au public plus corrects[361].

[360] On ne sait comment Tallemant a pu trouver ridicule qu'Arnauld d'Andilly, retiré à Port-Royal-des-Champs, ait fait de la culture des arbres fruitiers l'objet d'une innocente distraction. La postérité, plus juste que les contemporains envers cet honnête homme, n'oubliera pas qu'on lui doit les notions les plus utiles sur la culture des arbres fruitiers. Modeste par système, il a donné, en 1652, sous le nom de Le Gendre, curé d'Hénonville, un livre intitulé: _La Manière de bien cultiver les arbres fruitiers_. Il a perfectionné les espaliers; il a inventé les contre-espaliers, et sa plus douce récompense a été l'honneur qu'Anne d'Autriche lui faisoit d'accepter, chaque année, quelques-uns de ses plus beaux fruits. (Voyez _l'Histoire de la vie privée des François_, par Le Grand d'Aussy, Paris, 1782, t. I, p. 169 et suiv.)

[361] C'est l'édition de 1654, in-4º.

LA MARQUISE DE SABLÉ[362].