Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 21

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Le comte de Thorigny, fils de cet habile homme M. de Matignon, disoit, après avoir lu _la Pompe funèbre de Voiture_ tout du long: «Je vous assure que cela est fort joli, Voiture ne fit jamais mieux que de faire cette pièce avant de mourir.» Mais ce qui est le plus étonnant de tout, c'est que Martin[329], neveu de Voiture, après avoir fait une grande préface qu'on lui corrigea, et où on lui fait faire une espèce d'apologie pour son oncle, à cause de Sarrasin, fut si innocent que de proposer de mettre _la Pompe funèbre_ au bout des _OEuvres de Voiture_. Martin n'en tira rien du libraire, mais les soeurs de Voiture en voulurent avoir deux cents livres. On doutoit que cela pût réussir, à cause de tant d'endroits qu'on n'entend pas, comme moi qui y travaille depuis sa mort, et je ne puis avoir l'éclaircissement de bien des choses. Martin a sottement effacé des noms, en y mettant des étoiles, au lieu de les garder pour les remettre plus tard; cependant il s'en est vendu une quantité étrange. Quelque jour, si cela se peut faire sans offenser trop de gens, je les ferai imprimer avec des notes, et je mettrai au bout les autres pièces que j'ai pu trouver de la société de l'hôtel de Rambouillet[330]. M. Servien s'est plaint secrètement de ce qu'on avoit laissé deux fois son nom dans les lettres à M. d'Avaux, parce que, étant nommé une fois, cela sert à faire deviner le reste, puisqu'on se doute que c'est de lui qu'on veut parler. Je m'étonne que M. Chapelain et M. Conrart, qui ont tant étoilé ce pauvre livre, n'aient pris garde à cela, eux qui ôtèrent le nom de M. de Vaugelas en un endroit où il étoit loué très-finement, car Voiture dit que pour passer pour savoyard il tâche à parler le plus qu'il peut comme M. de Vaugelas.

La reine d'Angleterre a conté à madame de Montausier que voulant envoyer un Voiture à madame de Savoie, elle voulut faire ôter une certaine lettre à M. de Chavigny, où il dit qu'il aimeroit mieux entretenir trois heures madame de Savoie que de faire cela, car quoiqu'il y ait une étoile, le sens y va tout droit, mais elle eut avis que Madame l'avoit déjà vue[331].

M. de Blairancourt disoit à madame de Rambouillet qu'on ne parloit que de ce livre; il l'avoit lu, et il trouvoit que Voiture avoit de l'esprit. «Mais, monsieur, lui répondit madame de Rambouillet, pensiez-vous que c'étoit pour sa noblesse, ou pour sa belle taille, qu'on le recevoit partout comme vous avez vu?»

Durant le blocus de Paris[332], Sarrasin écrivit en vers à M. Arnauld, qu'il ne nommoit point, et qu'il appeloit seulement maréchal, à cause qu'il étoit maréchal-de-camp; cela courut, et comme on imprimoit tout en ce temps-là, cela fut imprimé avec ce titre: «_L'ombre de Voiture au maréchal de Gramont._» Madame Saintot s'alla mettre dans la tête que Voiture n'étoit point mort (c'est signe qu'elle ne l'a point vu mourir), et sa raison étoit qu'il n'y avoit que Voiture qui pût avoir fait cette pièce.

L'été devant sa mort, il fit une promenade à Saint-Cloud avec feu madame de Lesdiguières et quelques autres. La nuit les prit dans le bois de Boulogne. Ils n'avoient point de flambeaux. Voilà les dames à faire des contes d'esprits. En cet instant Voiture s'avance du carrosse pour regarder si l'écuyer, qui étoit à cheval, suivoit, car la nuit n'étoit pas encore fermée: «Ah! vraiment, dit-il, si vous en voulez voir des esprits, n'en voilà que huit.» On regarde; en effet, il paroissoit huit figures noires qui alloient en pointe. Plus on se hâtoit, plus ces fantômes se hâtoient aussi. L'écuyer ne voulut jamais en approcher. Cela les suivit jusque dans Paris. Madame de Lesdiguières conta le fait au coadjuteur, depuis cardinal de Retz. «Dans huit jours, lui dit-il, j'en saurai la vérité.» Il découvrit que c'étoient des Augustins déchaussés qui revenoient de se baigner à Saint-Cloud, et qui, de peur que la porte de la ville ne fût fermée, n'avoient point voulu laisser éloigner ce carrosse, et l'avoient toujours suivi[333].

Voiture a une bâtarde religieuse; c'est d'elle qu'on a eu son portrait. Pour l'avoir dans sa chambre, elle le fit habiller en saint Louis, parce que ses grands cheveux plats ressemblent assez à ceux de ce roi, et qu'on lui fait la mine un peu niaise, comme Voiture se la fait dans la lettre à _l'inconnue_[334].

Un soir que M. Arnauld avoit mené le petit Bossuet de Dijon, aujourd'hui l'abbé Bossuet, qui a de la réputation pour la chaire, pour donner à madame la marquise de Rambouillet le divertissement de le voir prêcher, car il a _préchotté_ dès l'âge de douze ans; Voiture dit: «Je n'ai jamais vu prêcher de si bonne heure ni si tard[335].»

[295] Vincent Voiture, né à Amiens en 1598, mort à Paris en 1648.

[296] Elle s'appeloit Vion. (T.)

[297] Il étoit trésorier de France. (T.)

[298] C'est la quatrième lettre adressée _à madame de Saintot, en lui envoyant le_ ROLAND FURIEUX _d'Arioste, traduit en françois_. (_OEuvres de Voiture_; Paris, Courbé, 1660, p. 12.)

[299] Guillonnet d'Alibray et Dinville. (T.)

[300] Il alloit changer de linge chez L'Huillier, voisin de la Saintot, et cela afin qu'on le sût, car il étoit vain en amourettes. (T.)

[301] Suffocation hystérique. (_Dict. de Trévoux._)

[302] C'est la fille de Barbier qui vint à Paris avec des sabots et y fit fortune. Elle et la soeur qu'elle avoit furent nourries à la Montauron. Cette soeur avoit une vision que pour être belle il falloit être pâle. Pour cela elle mangea tant de citrons qu'elle en mourut. Celle-ci avoit tous les dimanches une coiffe et un masque de la bonne ouvrière, à cause qu'elle étoit jolie masquée. Elle étoit brune, mais agréable. On donnoit huit cents livres de pension à La Prime pour la coiffer. Elle et sa soeur alloient partout de leur chef, car la mère ne voulut jamais quitter son chaperon, et le père ne vouloit pas qu'une bourgeoise allât avec les _infantes_, ses filles. Fenestreaux, conseiller au Parlement, l'épousa; il l'appeloit _la reine Gillette_. Cette dame a fait la coquette tout son soûl, puis la dévote, et après le bel esprit. Une fois elle quitta son mari, s'en alla à Fenestreaux, y fit quelque temps la solitaire, et revint comme si de rien n'eût été. Barbier mourut pitoyablement, et Fenestreaux vendit sa charge, mais il a encore du bien. (T.)

[303] Voiture rioit en contant que son père lui avoit dit: «Vous disiez qu'on vous aimoit tant à l'hôtel de Rambouillet, voyez ce qu'on y a fait contre vous.» Mais c'étoit avant qu'on eût rien ajouté de fâcheux. (T.)

[304] Dans la seconde partie de la _Défense de Voiture_. (T.)

[305] Mademoiselle Véron. (T.)

[306] Ce mot est pris ici dans le sens de la négligence des règles établies; ce qui suit le fait bien entendre.

[307] C'étoit le nom de la demoiselle de compagnie de madame de Sablé. (_Voyez_ l'article _Sablé_.)

[308] Cercle.

[309] La rue Saint-Thomas du Louvre, où l'hôtel de Rambouillet étoit situé.

[310] Fils du marquis de Rambouillet.

[311] Il mangeoit tous les jours à l'hôtel de Rambouillet, quoiqu'il ait eu telle année dix-huit mille livres à manger. Il a eu une bonne pension en qualité de premier commis des finances, pendant que M. d'Avaux a eu le titre de surintendant. Il avoit trois petites charges: il étoit chez Monsieur introducteur des ambassadeurs, gentilhomme ordinaire et maître-d'hôtel de Madame, et Monsieur le Prince l'a souvent fait servir un quartier de maître-d'hôtel chez le Roi. Son jeu lui coûtoit. (T.)

[312] Voiture n'a jamais été à l'Académie que pour s'y faire condamner sur une gageure. (T.)

[313] L'hospice des Quinze-Vingts étoit situé rue Saint-Nicaise. Après la suppression de la maison du Roi, sous le ministère de M. de Saint-Germain, ce bel établissement fut transféré à l'Hôtel des Mousquetaires, rue de Charenton.

[314] Eléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, né en 1611, et mort en 1633. (_Origines de la ville de Caen_, par Huet; Rouen, 1706, pag. 397.) On a conservé de lui quelques vers; ils se trouvent dans le _Recueil de diverses poésies_; Paris, Chamhoudry, 1651, Etienne Loyson, 1661, ou Pierre Trabouillet, 1670.

[315] Ceci vient de mademoiselle de Scudery, à qui mademoiselle Paulet l'a dit. (T.)

[316] _Voyez_ précédemment, t. I, p. 196, l'article que Tallemant a spécialement consacré à mademoiselle Paulet.

[317] Il en est fait mention dans la _Pompe funèbre de Voiture_ en ces termes «_Comme Vetturius cribloit de nuit dans l'université d'Orléans, et comme un matois Normand lui coupa les doigts._» (_OEuvres de Sarasin_; Paris, 1685, t. 2, p. 22.)

[318] Voiture demanda à faire sa prière, et il la fit. (T.)--On lit au chapitre premier de la table de la grande Chronique du noble Vetturius: _Du grand et horrible combat de Vetturius contre Brun de La Coste, et comme Vetturius fit sa prière au dieu Mars qui ne lui servit de rien_. (_Pompe funèbre de Voiture_, audit lieu, p. 18.)

[319] _Comme Vetturius se battoit nuit et jour; et de l'Édit des duels qui n'étoit pas fait pour lui._ (_Ibid._ ch. 4.)

[320] Montausier nous semble n'avoir pas eu tort de juger avec sévérité les plaisanteries de Voiture; elles sont généralement marquées au coin de l'afféterie. Il a cependant dans ses ouvrages, et surtout dans ses poésies, des passages pleins de finesse et de grâce. Il n'a peut-être rien fait de mieux que les stances adressées à Anne d'Autriche, qui cependant n'ont pas été comprises dans ses OEuvres. Elles ont été imprimées pour la première fois dans leur entier dans une lettre d'un des trois éditeurs de ces _Mémoires_ (M. Monmerqué), insérée dans la livraison d'octobre 1833 de _la France littéraire_.

[321] _Voyez_ l'article sur Costar, qui fait bien connoître ce pitoyable homme.

[322] Dont mademoiselle de Rambouillet étoit abbesse.

[323] Ceci donne l'explication d'un passage d'une lettre que Voiture écrivit à Chavaroche pour le prier d'assister sa soeur dans un procès: «En récompense, lui dit-il, je vous promets que de ma vie je ne vous appellerai _pourceau_, et que je vous donnerai la première chapelle qui sera à ma nomination.» (_Lettre 147e_ de Voiture, p. 311 de l'édition de 1660.)

[324] _Lettre 143e_ de Voiture, _ibid._, p. 303.

[325] On dit qu'un prince a dit, je crois que c'étoit M. le duc d'Enghien: «Si Voiture étoit de notre condition, il n'y auroit pas moyen de le souffrir.» (T.)

[326] Geoffroy, marquis de Laigues, capitaine des gardes de Gaston, duc d'Orléans. Il entra très-avant dans le parti de la Fronde, comme on le voit dans les _Mémoires du cardinal de Retz_. Il mourut en 1674.

[327] Blot, baron de Chauvigny, spirituel chansonnier de la Fronde, mourut en 1655. Madame de Sévigné écrivoit à sa fille le 6 mai 1671: «Ségrais nous montra un Recueil qu'il a fait des chansons de Blot; elles ont le diable au corps, mais je n'ai jamais vu tant d'esprit.»

[328] Voyez _l'Épître à M. de Coligny_, pag. 101 de la deuxième partie des _OEuvres de Voiture_, édition de 1660. C'est une de ses plus jolies pièces; nous en citerons quelques vers tirés du passage indiqué par Tallemant:

Au bruit du célèbre hyménée, Pour être à la grande journée, Là se rendent à grand concours Tout ce que le monde a d'Amours. De tous les endroits de la terre, D'Irlande, d'Écosse, d'Angleterre, Du pays des Italiens, De celui des Siciliens....... Même il en vint d'Ethiopie, Noirs comme petits ramoneurs, Et ces noirs-là sont les meilleurs. Il en arriva trois volées Des Marches les plus reculées Du cap Vert. Ceux-là sont petis, Gaillards, éveillés et gentis; Ils ont par tout même ramage, Et cent couleurs en leur plumage, Comme on en voit aux perroquets Et sont ceux qui font les coquets. Jadis n'en étoit remembrance, Cent ans a qu'il en vint en France... On les voyoit comme moineaux Ou comme troupe d'étourneaux, Ombrager toute la campagne Et couvrir toute la Champagne, etc.

Sarrasin, dans _la Pompe funèbre de Voiture_, s'exprime ainsi:

Enfin suivoit une volée Grande et confusément mêlée D'Amours de toutes les façons: C'étoit tous ces oiseaux garçons[328a] Dont Voiture a donné la liste. Après on voyoit sur leur piste Les Amours d'obligation, Les Amours d'inclination, Quantité d'Amours idolâtres, Une troupe d'Amours folâtres, Force Cupidons insensés, Des Cupidons intéressés; De petits Amours à fleurettes, D'autres petites Amourettes, Mêmement de vieilles Amours, Qui ne laissent pas d'avoir cours En dépit des Amours nouvelles.....

[328a] _Garçon_ est pris ici en mauvaise part, dans le sens de _vaurien_, _débauché_. Ainsi on lit dans le _Lai de l'Ombre_, pièce du XIIIe siècle:

Je ne veuil pas resambler ceus Qui sont _garçon_ par tout détruire. Et bref tant d'Amours qu'à vrai dire On ne pourroit pas les décrire. Comme l'on voit les étourneaux Tournoyant aux rives des eaux, Lorsque la première froidure Commence à ternir la verdure; Leur nombre qui surprend les yeux Noircit l'air et couvre les cieux, Tels ou plus épais, ce me semble, Se pressant cheminoient ensemble Tous les Amours de l'univers.

[329] Étienne Martin de Pinchesne, contrôleur de la maison du Roi, neveu de Voiture, a été l'éditeur de ses _OEuvres_. On a de lui deux volumes de poésies qui seroient tout-à-fait oubliées si Boileau n'avoit pas mis Pinchesne au rang des poètes ridicules.

[330] Le travail de Tallemant sur Voiture est malheureusement perdu. Il auroit été d'une grande utilité pour connoître une foule d'allusions qui n'ont pu être saisies que par ses contemporains. M. Durozoir, dans un article sur Voiture, inséré dans la _Biographie universelle_, annonce qu'il a retrouvé une partie de ces allusions. Il rendroit un véritable service aux lettres s'il faisoit connoître ses recherches. Tallemant lui fourniroit de curieux documents.

[331] C'est dans la lettre 138e, pag. 296 de l'édition de Voiture déjà citée. Voici le passage dont le sens n'a pu être compris jusqu'à présent: «Je consentirois d'entretenir quatre heures tous les soirs M***, pour avoir l'honneur de vous voir une demi-heure tous les jours.» Il semble que Chrétienne de France, duchesse de Savoie, aura eu quelque peine à se reconnoître dans cette lettre.

[332] En 1649.

[333] Le coadjuteur étoit de cette promenade, ainsi que le maréchal de Turenne. Le cardinal raconte cette bizarre anecdote dans ses _Mémoires_ d'une manière plus plaisante que ne l'est le récit de Tallemant. (_Mémoires du cardinal de Retz_, tom. 44, p. 133 de la deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_.)

[334] _Voyez_ la lettre 78e de Voiture, écrite _à une maîtresse inconnue_ (p. 188 de l'édition de 1660). Il s'y peint de la manière suivante: «Ma taille est deux ou trois doigts au-dessous de la médiocre. J'ai la teste assez belle, avec beaucoup de cheveux gris; les yeux doux, mais un peu égarés, et le visage assez niais.»

[335] Bossuet avoit seize ans, lorsqu'en 1643 il improvisa un sermon à l'hôtel de Rambouillet. (_Histoire de Bossuet_, par le cardinal de Bausset; Versailles, 1814, t. I, p. 22.)

M. ARNAULD[336],

ET TOUTE SA FAMILLE.

La famille des Arnauld est une bonne famille; ils se disoient gentilshommes, et viennent d'Auvergne[337]. Balzac l'a appelée: _la famille éloquente_. Nous en parlerons après avoir parlé de M. Arnauld en particulier. Il étoit fils d'un intendant des finances, mais il n'en étoit guère plus riche pour cela, car alors les intendants n'étoient pas si grands voleurs qu'ils l'ont été depuis. Il eut après la mort de son oncle, qu'on appeloit Arnauld du Port, le régiment des carabins, que cet oncle avoit levé; il se trouva quasi de toutes les expéditions qui se sont faites avant la guerre déclarée, et il se vit par la faveur du Père Joseph, ami de M. de Feuquières, qui avoit épousé sa soeur, gouverneur de Philipsbourg, en un si jeune âge, qu'il ne pouvoit manquer de faire une grande fortune, s'il eût su se conserver dans un si bon poste; mais il se laissa surprendre une nuit. Le cardinal de Richelieu dit: «Ah! voilà des soldats du Père Joseph.» Au lieu d'Arnauld Corbeville[338], qu'on l'appeloit, on l'appela Arnauld Philipsbourg. Cela fit crier si étrangement que quelqu'un a dit depuis, quand on vit la secte des jansénistes s'établir, que tandis qu'on parleroit de théologie et de guerre on se souviendroit de messieurs Arnauld. Cela est rapporté par M. d'Andilly (_Arnauld_) dans un volume de lettres qu'il a fait imprimer. Voyez la cervelle de l'homme! en s'en plaignant, il l'a appris à bien des gens qui ne l'avoient jamais ouï dire[339]. Arnauld, dans ce temps-là, fut mis dans la Bastille. Sa famille fit imprimer une petite apologie, car à mal exploiter bien écrire, où ils chargeoient M. de La Force de n'avoir pas voulu, par envie, envoyer les choses nécessaires dans la place; mais ils ne persuadèrent personne. On remarqua qu'à la vignette de cette feuille imprimée, il y avoit des oisons bridés, et on disoit plaisamment que la Providence avoit permis cela pour avertir le monde qu'il n'y avoit que des oisons bridés qui pussent croire ce qu'ils disoient. Il y a eu toujours quelque chose qui s'est opposé à l'élévation de cette famille, témoin Thionville, où leur ressource, M. de Feuquières, fut défait. Le cardinal de Richelieu lui avoit donné une armée à commander pour le faire maréchal de France; on l'avoit cru capable de tout, car il commandoit fort bien sous un autre.

Pour revenir à Arnauld, ce pouvoit être faute d'expérience; mais je ne saurois croire que ce fût faute de coeur, car j'ai ouï dire au cardinal de Retz, alors abbé, lui qui n'aimoit point tout ce qui pouvoit être ami du Père Joseph, ni de pas un des suppôts du cardinal de Richelieu, qu'il avoit secouru Arnauld sur le Pont-Neuf, l'ayant trouvé seul, l'épée à la main, contre six soldats. Il est vrai qu'il eut le malheur d'être accusé de n'avoir pas bien secouru à Nordlingen, et d'avoir rapporté qu'on ne pouvoit passer par un marais, et cela fut cause que l'aile gauche, où étoit le maréchal de Gramont, fut toute défaite.

A Lérida, il fut blessé à la tête et pris en une sortie, s'étant résolu de payer de sa personne, et la même campagne, il prit Ager, en Catalogne. Je ne crois pas pourtant qu'il eût beaucoup de génie pour la guerre, car, étant dans tous les plaisirs de M. le Prince, il eût acquis la réputation de Marsin, s'il l'eût méritée. Il a rendu à M. le Prince un grand service durant sa prison, car ce fut lui qui eut l'adresse de négocier avec la Palatine[340], et c'est ce qui fut cause de la délivrance de M. le Prince. Cependant depuis il laissa périr misérablement Arnauld dans le château de Dijon.

Les lettres de Voiture et ses vers parlent fort souvent d'Arnauld; c'étoit au moins le Racan de Voiture, en poésie burlesque. Pour de la prose, il n'y a qu'une pièce de lui qu'on appelle _la Mijorade_. On n'a rien imprimé de tout cela; je le donnerai quelque jour[341].

A la fin de 1646, il fit une relation, qui est imprimée, de la campagne de cette année-là: elle est bien écrite. Je n'ai jamais vu qu'une lettre en prose de lui qu'on imprima dans la première édition de Voiture, croyant qu'elle fût de sa façon, c'est à madame de Rambouillet, en lui envoyant _Polexandre_[342]; elle est prise tout de travers, et n'a que de faux brillants.

Arnauld a eu ses amours aussi bien que Voiture. Après Desbarreaux, ce fut le galant de Marion de l'Orme. On conte que, comme il étoit rêveur, et qu'il lui arrivoit souvent de dire les choses sans savoir pourquoi, et même sans les vouloir dire, un jour, quoiqu'il n'eût aucun soupçon d'elle, il lui dit: «Qui est-ce qui est sorti de céans à deux heures après minuit?» Il ne savoit pourquoi il disoit cela. Marion se troubla à cette question: elle crut avoir été trahie, et il se trouva que Cinq-Mars, depuis M. le Grand, qui commençoit alors à faire galanterie avec elle, en étoit sorti effectivement à deux-heures. On a fait des chansons de lui et de madame de Grimaut, avant cela.

Sa dernière galanterie fut la présidente de La Barre, mais il n'en avoit pas eu les gants. Elle avoit été entretenue par Gallard, frère de madame de Novion: Novion aussi en tâta. Un jour elle entra avec lui chez Perrot de La Malemaison, conseiller au parlement, mais veuf, et en faisant semblant de l'attendre, ils se firent allumer du feu dans une chambre, où ils firent leur petite affaire. Les valets s'en aperçurent, et la première fois que La Malemaison les rencontra. «Hé! leur dit-il, si vous m'eussiez averti, je vous eusse fait mettre des draps blancs.» On dit que Gallard lui donnoit quatre mille écus. On n'avoit que faire de crier au voleur, car, ma foi, c'étoit bien payé. Elle avoit plutôt l'air d'une grosse servante de cuisine que d'une femme de condition. Son mari, qui étoit amoureux de la présidente Perrot, et qui avoit l'honneur de n'être pas le plus sage homme du royaume, mais qui avoit de l'esprit, lui disoit: «Si on vous fait l'amour, c'est pour me faire enrager, car il n'y a grain de beauté en vous.» En ce temps-là elle fit une grande sottise. Elle est un peu parente de madame d'Aiguillon, du côté de son père, M. de La Galissonnière. Au Cours, elle affecta par deux fois de se jeter tout-à-fait hors du carrosse comme madame d'Aiguillon passoit, et de crier: «Madame, votre très-humble servante.» La fière duchesse, qui faisoit la reine Gillette[343], ne fit pas semblant, ni à la première ni à la deuxième fois, de s'en apercevoir. La Barre vit cela, et il juroit comme un enragé. Enfin, son mari la chassa; elle se vantoit d'avoir été battue maintes fois. Elle demeuroit chez son père. Le mari mourut cinq ou six ans après, et, par son testament, il la fit tutrice par honneur, et en cela il fit sagement; mais il lui donna un conseil nécessaire, le président Perrot et Bataille, avocat, sans lesquels elle ne pouvoit disposer de rien. Cela a été confirmé par arrêt.

Arnauld, qui ne savoit plus de quel bois faire flèches, et dont M. le Prince n'avoit pas eu grand soin, l'épousa la nuit même du jour que M. le Prince avoit été arrêté. Il ne le sut qu'après avoir été épousé. La voilà, nonobstant la prison de M. le Prince, qui se fait appeler madame d'Arnauld, et qui prend des pages. Elle étoit à Paris quand son mari mourut; elle dit cent sottises; entre autres, comme on disoit: «Il n'a jamais eu le teint bon.--Hélas! dit-elle, il a vécu jaune, et il est mort jaune.» Elle se consola bientôt. Au bout de trois mois, non contente de traiter souvent madame de Châtillon et autres, elle alloit en des maisons où il y avoit des violons et la comédie; avec son bandeau de veuve, elle avoit des gants garnis de rubans de couleur et des bracelets de même. Elle jouoit des chandeliers rouges garnis d'argent, et disoit: «C'est pour ma toilette.» Quelle toilette de veuve à bandeau! Elle étoit ravie de faire la _camarade_ avec les grandes dames; on se moquoit d'elle. Elle prit bientôt un galant: ce fut un des Puygarrault de Poitou, nommé Clairambault, dont nous parlerons assez dans les _Mémoires de la Régence_. Il l'a ruinée. Pour une fois elle lui donna quatre mille louis d'or. Il avoue qu'il en a tiré quarante mille écus.

Reprenons à cette heure toute la famille en général; Antoine Arnauld, Isaac Arnauld, intendant des finances, Arnauld du Fort, et Arnauld le Péteux, étoient frères; ils avoient trois ou quatre soeurs. Nous parlerons de tous l'un après l'autre.

[336] Tallemant a partout écrit _Arnaut_, mais tous les membres de cette famille signoient _Arnauld_; nous suivrons cette orthographe.

[337] D'autres disent qu'elle vient de Provence.