Part 20
Voiture en conta aussi à madame Des Loges, à la marquise de Sablé et à d'autres. Madame Des Loges l'aimoit: ce fut elle qui commença ces rimes en _ture_ qu'on a depuis appelées _le portrait du pitoyable Voiture_, car il étoit toujours enrhumé; il se plaignoit sans cesse, et il plaignoit tout le monde. M. de Rambouillet y ajouta quelque chose, et en 1633 ou 1634, quelqu'un y joignit des rimes offensantes[303], dont Voiture se plaint dans une lettre à Costar[304]. Pour moi, j'aurois quelque opinion que c'est feu Malleville qui les a ajoutées, car, outre que cela est assez de son air, la première personne qui m'en a parlé est une femme[305] avec laquelle il étoit fort bien. Elle me les dit par coeur, car elle apprenoit tout ce qu'il faisoit: or, il y a dans cette pièce que Voiture
Est un Alexandre en peinture, Et un Démosthène en sculpture.
Cette femme, qui faisoit le bel esprit, disoit:
«C'est un _démistaine_ en peinture.»
Voiture étoit petit, mais bien fait; il s'habilloit bien. Il avoit la mine naïve, pour ne pas dire niaise, et vous eussiez dit qu'il se moquoit des gens en leur parlant. Je ne l'ai pas trouvé trop civil, et il m'a semblé prendre son avantage en toute chose. C'étoit le plus coquet des humains. Ses passions dominantes étoient l'amour et le jeu, mais le jeu plus que l'amour. Il jouoit avec tant d'ardeur qu'il falloit qu'il changeât de chemise toutes les fois qu'il sortoit du jeu. Quand il n'étoit pas avec ses gens, il ne parloit presque point. D'Ablancourt ayant demandé à madame Saintot, du temps qu'elle n'extravaguoit pas, ce qu'elle trouvoit de si charmant à cet homme qui ne disoit rien: «Ah! répondit-elle, qu'il est agréable parmi les femmes, quand il veut!» Même avec ceux à qui il vouloit plaire, il avoit de grandes inégalités, et souvent il lui prenoit des rêveries comme ailleurs. Quand il étoit chagrin, il ne laissoit pas d'aller voir le monde, mais il étoit fort mal divertissant, et même on pouvoit dire qu'il étoit à charge. Il étoit quelquefois si familier qu'on l'a vu quitter ses galoches en présence de madame la Princesse, pour se chauffer les pieds. C'étoit déjà assez de familiarité que d'avoir des galoches; mais, ma foi, c'est le vrai moyen de se faire estimer des grands seigneurs que de les traiter ainsi. Nous verrons ensuite qu'il leur parloit assez librement. Madame de Rambouillet dit qu'il n'étoit point intéressé, et que ses négligences lui avoient fait perdre une infinité d'amis; que pour elle, elle s'en étoit admirablement bien divertie; que quand elle l'avoit trouvé en humeur de causer, elle l'avoit laissé causer; qu'aussi, quand il avoit été en humeur de rêver, elle avoit fait tout ce qu'elle avoit eu à faire, comme s'il n'y eût point été.
Il avoit soin de divertir la société de l'hôtel de Rambouillet. Il avoit toujours vu des choses que les autres n'avoient point vues; aussi, dès qu'il y arrivoit, tout le monde s'assembloit pour l'écouter. Il affectoit de composer sur-le-champ. Cela lui est peut-être arrivé bien des fois, mais bien des fois aussi il a apporté les choses toutes faites de chez lui. Néanmoins c'étoit un fort bel esprit, et on lui a l'obligation d'avoir montré aux autres à dire les choses galamment. C'est le père de l'ingénieuse badinerie; mais il n'y faut chercher que cela, car son sérieux ne vaut pas grand'chose, et ses lettres, hors les endroits qui sont si naturels, sont pour l'ordinaire mal écrites. On a eu grand tort de n'en pas ôter au moins les grosses ordures. Il sembloit qu'il craignît cela, car il disoit à madame de Rambouillet, six mois avant que de mourir: «Vous verrez qu'il y aura quelque jour d'assez sottes gens pour aller chercher çà et là ce que j'ai fait, et après le faire imprimer; cela me fait venir quelque envie de le corriger.» Il faut avouer aussi qu'il est le premier qui ait amené le libertinage[306] dans la poésie; avant lui personne n'avoit fait des stances inégales, soit de vers, soit de mesure. Corneille est aussi celui qui a gâté le théâtre par ses dernières pièces, car il a introduit la déclamation.
Voiture avoit une plaisante erreur: il croyoit qu'ayant réussi en galanterie, il feroit de même en toute autre chose, et qu'à un homme de bon sens, quand il étoit nécessaire, toutes les connoissances venoient sans étudier. Aussi il n'étudioit quasi jamais. Il étoit fort divertissant, quand il n'étoit pas tout-à-fait amoureux, et qu'il ne faisoit que dire des galanteries; mais quand il étoit bien épris, c'étoit un stupide. Il étoit si sujet à en conter, que j'ai ouï dire à mademoiselle de Chalais[307] que, comme elle étoit auprès de mademoiselle de Kerneva, et qu'il la venoit voir, il en vouloit conter à mademoiselle de Kerneva qui n'avoit que douze ans. Elle l'en empêcha, mais elle l'en laissa dire tout son soûl à la cadette qui n'en avoit que sept. Après elle lui dit: «Il y a encore une fille là-bas, dites-lui un mot en passant.»
On sait quelles obligations il avoit au cardinal de La Valette et qu'il étoit son confident: cependant, comme le cardinal vouloit souvent faire l'enjoué, quoiqu'il n'y réussît pas, Voiture lui disoit tout bonnement ce qu'il lui en sembloit, et quelquefois devant des témoins. Le maréchal d'Albret, qu'on appeloit alors Miossens, a été long-temps qu'il ne savoit ce qu'il disoit: c'étoit un véritable galimatias; on n'entendoit pas ce qu'il vouloit dire, encore qu'il eût de l'esprit. Il ne s'en est guère corrigé. Un jour qu'il y avoit un grand rond[308] à l'hôtel de Rambouillet, Miossens parla un quart-d'heure de son style ordinaire: Voiture lui va rompre en visière. «Je me donne au diable, lui dit-il, si j'ai entendu un mot de tout ce que vous venez de dire. Parlerez-vous toujours comme cela?» Miossens ne s'en fâcha pas, et lui dit seulement: «Hé, monsieur, monsieur de Voiture, épargnez un peu vos amis.--Ma foi, reprit Voiture, il y a si long-temps que je vous épargne, que je commence à m'en ennuyer.»
Il en usoit à peu près de même avec feu M. de Schomberg, qui, quoiqu'il eût bien de l'esprit et qu'il écrivît bien, avoit pourtant une conversation assez pesante. Il l'en railloit toutes les fois que cela venoit à propos, et l'autre n'en faisoit que rire.
On voit dans les vers à la Reine, _Je pensois_, etc., qu'il ne l'épargnoit pas elle-même, car il lui dit tout franc qu'elle avoit été amoureuse de Buckingam. On voit aussi comme il parle à M. le Prince dans cette réponse pour madame de Montausier.
Dans les parties qu'on faisoit à l'hôtel de Rambouillet et à l'hôtel de Condé, Voiture divertissoit toujours les gens tantôt par des vaudevilles, tantôt par quelque folie qui lui venoit dans l'esprit. Une fois, en revenant de Saint-Cloud, ils versèrent. Il y avoit huit personnes dans le carrosse. Comme c'étoit lui qui étoit du côté que le carrosse avoit versé et que personne ne se plaignoit, il se mit à crier qu'il avoit la jambe rompue; mademoiselle Paulet, qui étoit de la partie, lui dit: «Vous vous trompez, c'est le bras, car il se peut bien rompre un bras en tombant comme vous êtes tombé, mais non pas une jambe.--Mademoiselle, répondit-il froidement, chacun sent son mal; je sais bien que c'est la jambe.» Elle vouloit lui prouver que non, quand, voyant qu'on envoyoit quérir un chirurgien, car ce n'étoit pas loin du village, il se mit à rire de toute sa force, et leur dit qu'il ne s'étoit rompu ni bras ni jambe.
Ayant trouvé deux meneurs d'ours dans la rue Saint-Thomas[309] avec leurs bêtes emmuselées, il les fait entrer tout doucement dans une chambre où madame de Rambouillet lisoit le dos tourné aux paravents. Ces animaux grimpent sur ces paravents; elle entend du bruit, se retourne et voit deux museaux d'ours sur sa tête: n'étoit-ce pas pour guérir de la fièvre, si elle l'avoit eue? Il fit bien pis au comte de Guiche par le conseil de madame de Rambouillet, car, sous ombre que le comte lui avoit dit un jour que le bruit couroit qu'il étoit marié et lui demanda s'il étoit vrai, il alla une fois le réveiller à deux heures après minuit, disant que c'étoit pour une affaire pressée: «Eh bien! qu'y a-t-il? dit le comte en se frottant les yeux.--Monsieur, répond très-sérieusement Voiture, vous me fîtes l'honneur de me demander, il y a quelque temps, si j'étois marié, je vous viens dire que je le suis.--Ah! peste! s'écrie le comte, quelle méchanceté de m'empêcher ainsi de dormir.--Monsieur, reprit Voiture, je ne pouvois pas, à moins que d'être un ingrat, être plus long-temps marié sans vous le venir dire, après la bonté que vous aviez eue de vous informer de mes petites affaires.»
Madame de Rambouillet l'attrapa bien lui-même. Il avoit fait un sonnet dont il étoit assez content; il le donna à madame de Rambouillet, qui le fit imprimer avec toutes les précautions de chiffres et d'autres choses, et puis le fit coudre adroitement dans un recueil de vers imprimés il y avoit assez long-temps. Voiture trouve ce livre que l'on avoit laissé exprès ouvert à cet endroit-là; il lut plusieurs fois ce sonnet; il dit le sien tout bas, pour voir s'il n'y avoit pas quelque différence; enfin cela le brouilla tellement qu'il crut avoir lu ce sonnet autrefois, et qu'au lieu de le produire, il n'avoit fait que s'en ressouvenir; on le désabusa enfin quand on en eut assez ri.
Le marquis de Pisani[310] et lui étoient toujours ensemble, ils s'aimoient fort; ils avoient les mêmes inclinations; et quand ils vouloient dire: Nous ne faisons point cela, nous autres; ils disoient: _Cela n'est point de notre corps_. Ils faisoient tous les jours quelques malices à quelqu'un; c'étoit un tintamare perpétuel à l'hôtel de Rambouillet: ils s'avisoient souvent de quelques bagatelles pour faire rire. Une après-dînée, Voiture, attaqué d'une colique à laquelle il étoit sujet, monte dans la chambre de la vieille demoiselle de madame la marquise[311]. Il fut long-temps dans cette chambre que sa colique ne se passoit point: cette demoiselle, pour le renvoyer chez lui (c'étoit vis-à-vis), lui donne une robe de chambre fourrée qu'elle avoit. Il passoit par le bout de la salle, qui est fort grande, quand par hasard madame de Rambouillet y vint. Elle ne pouvoit deviner de loin ce que c'étoit: un homme avec une robe de femme, environné de toutes les femelles de la maison, tout farci de serviettes, pâle, mais qui rioit pourtant de l'étonnement de la marquise. Mademoiselle de Rambouillet y arriva aussi qui croyoit que Voiture avoit fait toute cette mascarade pour faire rire, se mit à lui crier: «Hé! Voiture, de quoi vous avisez-vous? et cela n'est nullement plaisant, cela ne fait point rire, vraiment vous me faites pitié.»
Pour revenir au marquis de Pisani et à Voiture, on m'a dit, mais je ne voudrois pas l'assurer, qu'un jour, comme ils s'amusoient au Cours, avec M. Arnauld, à deviner à la mine la profession des gens, il passa un carrosse où il y avoit un Turc vêtu de taffetas noir avec des bas verts. Voiture dit que c'étoit un conseiller de la cour des aides, et qu'il gageroit. On gage contre lui, mais à condition qu'il l'iroit demander à cet homme. Voiture descend, l'aborde; et, pour excuse, lui dit que c'étoit par gageure[312]. «Gagez toujours, lui dit l'autre froidement, que vous êtes un sot, et vous ne perdrez jamais.»
Comme M. d'Avaux étoit à Munster, en je ne sais quelle occasion, la marquise de Sablé fut obligée de lui écrire; elle dit à Costar: «Faites-moi un peu une lettre.» Il lui en fit une; elle la trouva si guindée, qu'elle en fit une autre et l'envoya. M. d'Avaux écrivit ici qu'il avoit reçu de la marquise la plus belle lettre du monde; Costar donne dans le panneau, croit que c'est la sienne qu'on loue, et est assez coquin pour en montrer une copie. Voiture étoit présent; il en parle à la marquise, qui lui dit la vérité; il tire copie de la lettre, et en fait l'affront à Costar, quoique ce ne fût qu'en riant.
Voici encore une plaisante vision de Voiture. Il y avoit un homme dans la rue Saint-Honoré, vers les Quinze-Vingts[313], pour le privé duquel Voiture avoit une telle amitié qu'il se détournoit de quatre rues pour y aller, quoiqu'il ne connût presque point cet homme, et cela familièrement sans le demander. Cet homme s'en ennuya, et y fit mettre un cadenas, puis un loquet qu'on n'ouvroit qu'avec une clef. Voiture trouvoit toujours moyen d'y entrer; enfin, ils en eurent querelle, et Voiture alla ailleurs.
A propos de querelle, la plus grande que mademoiselle Paulet ait jamais eue contre personne a été contre Voiture. Comme il étoit en Espagne, mademoiselle Paulet, en dessein de le divertir, lui envoyoit sans grand discernement tout ce qu'elle pouvoit recueillir. Ces gros paquets lui coûtoient bon: cela commença à l'ennuyer, et peut-être le témoigna-t-il; d'ailleurs, il ne prenoit pas plaisir à voir que M. Godeau, et que M. de Chandeville[314], grand garçon bien fou et neveu de Malherbe, c'est-à-dire versificateur, se fussent si bien mis dans l'esprit de mademoiselle Paulet, et peut-être de mademoiselle de Rambouillet, en son absence. Il lui fit une insolence, le propre jour qu'il revint de Flandre. Il lui avoit écrit qu'il arriveroit un tel jour, et qu'il seroit ravi de la voir, le jour même, en l'hôtel de Rambouillet. En la remerciant le soir, il ne put s'empêcher de lui parler de Chandeville, l'appeloit _cet Adonis_, et y mêla peut-être quelque mot de Vénus. La _lionne_ se mit en fureur; ils furent deux ans sans se voir; enfin, il y retourna, mais elle ne lui a jamais pardonné[315]. On dit encore, mais je ne sais si ceci arriva devant ou après, qu'une fois qu'il étoit chez elle, il lui prit un tel chagrin de ce qu'il étoit venu des gens qui ne lui plaisoient pas, qu'il se mit en un coin, et ne parla plus; et quand il voulut s'en aller, en lui disant adieu, il lui mit la main sous le menton comme pour la caresser, ainsi qu'on fait des petites filles. Il y eut une grande querelle pour cela. Madame de Rambouillet dit que Voiture ayant vécu fort familièrement, mais non licencieusement avec mademoiselle Paulet, lui dit quelque chose au retour de Flandre qu'elle prit de travers, et cela lui arrivoit fort souvent. Depuis, étant aigrie, elle interprétoit tout en mal, et les choses qu'elle eût trouvées bonnes autrefois, elle les trouvoit mauvaises. Il n'y a jamais eu d'amour entre eux, mais seulement une amitié tendre mêlée de quelque galanterie. La bonne fille avoit bien de l'esprit et bien du coeur; mais, pour du jugement, elle n'en avoit pas de reste[316].
Mais il est temps de parler des combats de Voiture, car les amours et les armes s'accordent assez bien; et, à l'imitation de l'Arioste, je chanterai _l'arme e l'amori_ de Voiture.
Il y a tel brave qui ne s'est pas battu tant de fois que lui, car il s'est battu jusqu'à quatre fois de jour et de nuit, à la lune et aux flambeaux. La première fois, ce fut au collége contre le président Des Hameaux[317]; la seconde, contre La Coste, pour le jeu; et il y eut une rencontre assez plaisante, car Arnaud, qui ne prenoit pas autrement Voiture pour un gladiateur, lui alla conter à lui-même, comme une fable, qu'on lui avoit dit qu'il s'étoit battu contre La Coste; qu'il avoit mis sa perruque sur un arbre, peut-être avoit-il été malade, et ensuite tout le succès qui ne fut pas fort sanglant, et il se trouva que tout cela étoit vrai[318]. Le troisième combat fut à Bruxelles contre un Espagnol au clair de la lune[319]; et le quatrième et dernier fut dans le jardin de l'hôtel de Rambouillet, aux flambeaux, contre Chavaroche, intendant de la maison. Leur querelle venoit de l'aversion qu'ils avoient l'un pour l'autre du temps qu'il y avoit trois soeurs à l'hôtel de Rambouillet qui étoient honnêtement coquettes. Chavaroche avoit déjà été amoureux, comme je l'ai marqué ailleurs, de madame de Montausier, quand elle étoit fille. Cela ne servit pas à les remettre bien ensemble; mais ce qui les brouilla tout-à-fait, ce fut que Voiture, qui n'avoit garde de laisser une fille sans la cajoler, surtout étant jeune et de qualité, s'étoit mis à en conter à mademoiselle de Rambouillet, dès qu'elle étoit sortie de religion. Chavaroche, ou en tenoit un peu aussi, ou étoit bien aise de nuire à Voiture. La demoiselle ne les faisoit pas soupirer comme sa soeur, et il y a grande apparence qu'elle avoit de la bonne volonté pour Voiture. Je les trouvois presque toujours jouant au volant, et je jouois avec eux, ou causant tout bas, auquel cas je les laissois fort à leur aise. Il a peut-être servi à rendre cette fille moins raisonnable qu'elle n'eût été; Voiture en devint insupportable. Madame de Sainte-Etienne dit que sur la fin on étoit fort las de lui, et que, sans la longue habitude qu'il avoit dans la maison et la considération de madame de Rambouillet, pour qui il avoit plus de complaisance, on eût tâché à l'éloigner. Montausier n'avoit jamais eu d'inclination pour lui, parce qu'il étoit persuadé qu'il lui avoit plutôt nui qu'autrement auprès de madame de Montausier dans sa recherche, et il lui est arrivé plusieurs fois de dire, quand Voiture faisoit quelque chose pour rire: «Mais cela est-il plaisant? Mais trouve-t-on cela divertissant[320]?»
Voiture poussa Chavaroche sur je ne sais quoi, et l'autre qui savoit que Voiture prendroit avantage de la retenue qu'il témoigneroit, et la voudroit faire passer pour une poltronnerie, mit l'épée à la main contre lui, et le blessa à la cuisse, dont il cria comme s'il eût été blessé à mort, à ce qu'on dit à l'hôtel de Rambouillet. On y courut fort à propos, car on raconte qu'un des laquais de Voiture alloit percer Chavaroche par-derrière. Voiture ne vouloit pas avouer que l'autre l'avoit blessé; il disoit qu'il l'avoit été par un laquais qui les avoit séparés. Cela se vérifia pourtant après. Chapelain et Conrart furent contre lui; mais ils n'avoient garde de faire autrement, car Voiture se moquoit d'eux et de Costar aussi, quoique ce Costar croie tout le contraire. Il ne faut que lire leurs lettres pour s'en convaincre[321]. M. et madame de Montausier se déclarèrent pour Chavaroche, et ce qui étonna le plus Voiture, c'est que Arnauld fut plutôt pour Chavaroche que pour lui. Madame de Rambouillet eut un étrange chagrin de cette aventure. Cela étoit ridicule en soi à des gens de cinquante ans, qui disoient ou devoient dire tous deux leur bréviaire, car ils avoient des bénéfices, ou des pensions sur des bénéfices, et puis elle avoit peur qu'on ne dît des sottises de sa fille: elle est pourtant bien revenue de cela, la demoiselle. M. de Grasse (_Godeau_) brusquement s'en alla faire une méchante pièce de ce combat, où il faisoit battre un pourceau contre un brochet. On appeloit Chavaroche _le pourceau_, parce qu'il alloit si souvent à Yères[322], qu'on le nomma _le pourceau de l'abbaye_[323]; et à cause que la lettre de la carpe à M. le Prince[324] commence par _mon compère le brochet_, M. le Prince appela long-temps Voiture, _mon compère le brochet_[325]. Mademoiselle Paulet, aussi brusque que le prélat, alla lire cette pièce à madame de Rambouillet, comme une chose bien récréative. J'y étois; elle en avoit un ennui mortel, mais elle n'en témoigna rien. Depuis, M. de Montausier a fait ôter, par le moyen de Pélisson, l'endroit de la _pompe funèbre_ qui parle de ce combat. Depuis ce temps, Voiture n'alla plus si souvent à l'hôtel de Rambouillet.
Voiture ne survécut guère à cet exploit; le jeu lui avoit fait venir la goutte, peut-être les dames y avoient-elles contribué. Il mourut au bout de quatre ou cinq jours de maladie, pour s'être purgé ayant la goutte.
A propos de jeu, une fois qu'il avoit fait voeu de ne plus jouer, il alla chez le coadjuteur pour se faire dispenser de son voeu; il y trouva Laigues[326] qui lui dit «Moquez-vous de cela, jouons.» Effectivement il le fit jouer et lui gagna trois cents pistoles, sans le laisser parler au coadjuteur. Le vin ne lui peut pas avoir donné la goutte, car il ne buvoit que de l'eau. Voici un vaudeville que Blot[327], gentilhomme de M. d'Orléans, fit en une débauche:
Quoi! Voiture, tu dégénère! Sors d'ici, maugrebieu de toi. Tu ne vaudras jamais ton père, Tu ne vends du vin, ni n'en boi.
Nous rions de ta politesse, Car tout homme qui ne boit ni ne..... Et qui n'a argent ni noblesse, Mérite qu'on le berne partout.
Quelqu'un fit encore ceci:
Je cherchois Montrésor, J'ai trouvé Voiture; Je cherchois de l'or, Je n'ai trouvé qu'ordure.
Il entra une fois dans un lieu où M. d'Orléans faisoit la débauche. Blot, en badinant, lui jeta quelque chose à la tête; cela fit du bruit, et l'on courut après lui en riant; un valet de pied étourdiment, comme il s'enfuyoit, lui voulut passer l'épée à travers le corps: il avoit vraisemblablement cru que Voiture avoit voulu attenter à la personne de Son Altesse Royale.
Dès que Voiture fut tombé malade, madame Saintot, la fidèle madame Saintot y courut. Il ne la voulut point voir, à ce qu'on dit. Elle y alla pourtant tous les jours. Elle assure qu'elle le vit et qu'elle fit même avec lui le compte de quelque argent qu'il avoit à elle. On l'alla consoler, et elle disoit: «Voilà le dernier coup que la fortune avoit à tirer contre moi.»
Il y alla une autre femme avec laquelle il avoit vécu fort scandaleusement. C'étoit la fille de Renaudot, le gazettier, qu'il avoit mise mal avec son mari. Il avoit fait une promenade avec elle, il n'y avoit que fort peu de jours. Elle n'étoit pas belle, mais il la vouloit faire passer pour un esprit admirable. Pour celle-là on assure qu'il ne la voulut point voir. Mademoiselle Paulet disoit qu'il étoit mort comme le grand-seigneur entre les bras de ses sultanes. J'ai déjà dit qu'elle fit dire des messes pour lui, mais qu'elle ne lui pardonna point. Je l'ai vue en colère de ce que mademoiselle de Rambouillet disoit trop de bien de Voiture: «Je croyois, disoit-elle, qu'il falloit prier Dieu pour son âme, mais je vois bien qu'il n'y a plus qu'à le canoniser.»
Sarrasin fit _la Pompe funèbre_, qui, quoique languissante en bien des endroits, est pourtant la meilleure chose qu'il ait faite. Il a volé à Voiture même, dans la lettre à M. de Coligny, toute l'invention de ces amours différents[328]. On voit assez la malignité de l'auteur, qui ne peut cacher sa jalousie, car il remarque des fautes de Voiture, comme quand il dit en un des chapitres: _Comme Vetturius enseignoit aux nouveaux mariés ce qui s'étoit passé entre eux_. Il est vrai qu'il n'y a point d'art dans cette épître à M. de Coligny, car il raconte à ce seigneur ce qu'il sait mieux que lui, sans prendre aucun biais pour cela. Sarrasin le fait passer pour un farfadet. Madame de Rambouillet ne se pouvoit résoudre à lire cette pièce; madame Saintot l'en pria. Elle croyoit, cette pauvre folle, que cela étoit à son avantage et à l'avantage de Voiture.