Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 14

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Le cardinal de Richelieu lui fit une fois un plaisant tour: _Il signor Julio Mazarini_, qui n'étoit rien alors, lui avoit fait présent de deux pièces de tabis de Gênes violoit, le plus beau du monde. Il en donna une en secret à M. de Chartres, et lui dit: «Ne manquez pas de me venir voir un jour habillé de cet habit; je serai aussi habillé de même.» M. de Chartres le remercie de ce double honneur, et emporte la pièce de tabis sous son manteau. Le soir, le cardinal demande ces deux pièces d'étoffe: on n'avoit garde d'en trouver plus d'une. Il fait un bruit étrange, accuse ses valets-de-chambre de friponnerie, et dit qu'il vouloit absolument qu'on la trouvât. Deux jours après, voilà M. de Chartres qui vient avec son beau tabis. Tous les valets-de-chambre reconnoissent l'étoffe; et puis la bonne réputation du prélat ne servoit pas beaucoup à détruire cette vérité. Ils grondent, l'accusent tous d'avoir joué à les perdre, et lui font un bruit de diable. Le cardinal se crevoit de rire de le voir en cette peine, et quand il s'en fut bien diverti, il découvrit tout le mystère. Cela montre assez quel cas en faisoit le cardinal.

J'ai déjà dit qu'il étoit le maréchal de-camp-comique. Il plaçoit à la comédie. Il fit pis une fois (à la représentation de _Mirame_), car il y parut le bâton à la main, en habit court, comme auroit fait un maître-d'hôtel, à la tête de ceux qui portoient la collation à la Reine. L'abbé de Villeloin dit à quelqu'un que c'étoit ce qu'il avoit vu de plus beau à la comédie. Le prélat le sut, et se repentit de l'avoir fait[207]. Mais il falloit un homme comme cela au cardinal pour trahir le clergé, aux assemblées duquel il a présidé plus d'une fois. A une ouverture d'une de ces assemblées, il dit: «_Desideravi magno desiderio manducare vobiscum hoc pascha._» Or, il mangeoit bien de toutes façons. On disoit qu'il mangeoit quatre fois son dîner avant que de le manger: dès le soir en l'ordonnant, la nuit y rêvant, le matin y changeant quelque chose, et puis allant faire un tour à la cuisine avant qu'on servît. Après sa mort on trouva dans ses papiers une tactique de plats. Une fois qu'on lui avoit fait bien des présents de volaille et de gibier, il fit arranger tout cela en rond, comme on feroit pour le peindre, et puis se mit au milieu. Je voudrois qu'on eût fait son portrait en cet état. Un jour qu'il avoit dîné chez le Coadjuteur de Paris, il fit venir tous ses officiers, et leur dit: «J'ai dîné aujourd'hui chez M. le Coadjuteur de Paris; il y avoit ceci et cela, tel et tel défaut. Je vous le dis afin que vous preniez garde de n'y pas tomber, car s'il vous arrivoit de me traiter comme cela, autant vous vaudroit être mort.» A dîner, sur la fin, il faisoit venir maître Nicolas, son célèbre cuisinier, et lui disoit: «Maître Nicolas, que souperons-nous?» Et à souper: «Maître Nicolas, que dînerons-nous?»

Un jour qu'il traitoit des évêques, la veuve de son rôtisseur, mort depuis peu, vint avec quatre ou cinq petits enfants pour lui demander de l'argent. Il les aperçut, il va vite au-devant, et fit tant qu'elle promit d'attendre jusqu'au lendemain. Les conviés, qui le connoissoient, avoient vu toute l'affaire; car cette femme, avec sa mesgnie[208], étoit entrée dans le lieu où l'on étoit à table. «Voyez, ce dit-il, quand il fut de retour, si cette femme ne prend pas bien son temps, elle vient pour faire confirmer ses enfants.» Il ne sortoit jamais que la nuit, de peur de ses créanciers. M. Arnauld disoit à M. de Grasse (Godeau), que M. de Reims avoit sacré: «Vous avez été sacré de la patte du loup.»

Ne trouvant point de caution pour donner à M. de La Bistrade, conseiller au Grand Conseil, duquel il louoit une maison: «Monsieur, dit-il, ma bibliothèque suffira.» Elle étoit belle. Quand le bail fut près d'expirer, il emprunte tous les chariots de ses amis, et une belle nuit il fait enlever meubles et livres: le conseiller crie. On lui dit: «Ne vous fâchez pas; voilà la clef de la bibliothèque: vous n'avez demandé que cela.» Il y va, et n'y trouve plus rien.

Il avoit pour marchand de poisson, en Anjou, un nommé L'Anguille. Cet homme, un jour que madame de Pisieux étoit à Bourgueil, alla pour demander de l'argent à l'archevêque: «Ma soeur, dit-il à la dame, voilà le plus honnête homme qu'on puisse trouver. Je vous prie, baisez-le pour l'amour de moi.» Elle le caressa tant qu'il n'osa demander un sou.

Comme on lui disoit: «A faire comme cela, vous ne trouverez plus d'argent.--J'en trouverai bien, disoit-il, mais je ne trouverai pas de caution; c'est une maudite invention que ces cautions.»

Le propre syndic de ses créanciers ne se pouvoit défendre de lui. C'étoit Ballin, bourgeois de Paris. Car pour les satisfaire, il avoit fallu, selon l'ordonnance, leur abandonner la moitié du revenu. Or, ce pauvre homme, par mauvais ordre, n'avoit pas rendu compte, et ne savoit comment s'y prendre. Quand M. de Reims vouloit avoir de l'argent de lui, il le faisoit assigner pour rendre compte, et l'autre, pour n'en pas venir là, lui donnoit quelque somme, tirant parole que ce seroit la dernière. Mais au bout de six mois l'archevêque recommençoit. Quand Fontelaye mourut, il fit tout saisir, disant qu'il ne lui avoit pas rendu compte; et enfin tout lui demeura. Son maître-d'hôtel mort, il se saisit de six mille livres qu'avoit cet homme. Les parents les lui voulurent redemander; il leur fit accroire qu'ils avoient voulu assassiner son valet-de-chambre, et les fit mettre en prison.

Il disoit un jour: «Je veux acquitter mes dettes, j'ai quatre-vingt-quatre mille livres de rente, je dois six à sept cent mille livres. Il me faut quarante mille livres pour ma dépense, autant pour mes créanciers.» Voyez combien il eût fallu qu'il eût vécu pour cela, ne payant que quarante mille livres par an.

Voici comment il trouva moyen d'avoir le trésor du chambrier de l'abbaye de Bourgueil. M. de Reims, averti que ce religieux, qui avoit d'autres bénéfices, avoit épargné de son revenu jusqu'à seize mille livres qu'il avoit cachées dans les fondements de sa maison, il lui demande de l'argent à emprunter. «Je n'en ai point, monseigneur,» dit le moine, et en présence de témoins dignes de foi en fait des serments horribles. L'archevêque en fait prendre acte, et, après, lui donne une commission delà la Loire, et ordre aux bateliers de ne pas le repasser qu'on ne le leur mandât. Cependant il fait jeter à bas la maisonnette de ce pauvre moine, et prend tout l'argent. Le religieux s'en plaint, dit qu'il y avoit seize mille livres chez lui. Il le fait passer pour un méchant homme et lui confronte les témoins.

Il eut avis que le sacristain de Bourgueil avoit douze mille livres enfouies sous sa cellule. Il lui parle de déloger; l'autre dit qu'il étoit assez bien logé. Il fait tomber le discours sur l'épargne de cet homme, et lui dit: «Je pense que vous avez bien amassé au moins trois mille livres.--Moi, dit l'autre, je n'ai pas trois mille deniers.» A quelques jours de là il donne une commission à ce moine. Pendant cela, il jette la chaumière à bas, et trouve l'argent. Il en arriva comme de l'autre, hors que celui-ci eut cinq cents livres pour tout potage.

Après avoir fait tant de friponneries à Bourgueil, il eut l'insolence, y étant une fois malade au point qu'il fallut se confesser, de ne dire que des bagatelles au Père de La Vallée, prieur des Réformés, qu'il envoya quérir. Mais l'autre, qui savoit sa vie, eut le plaisir de la lui conter du long, en lui disant: «Vous qui avez fait ceci, et encore ceci, vous avez l'audace de m'entretenir de balivernes!» Depuis cela, l'archevêque fit cas de ces religieux, quoiqu'il se repentît d'y avoir mis la réforme.

Le cardinal de Richelieu lui faisoit toucher certaine somme du clergé pour l'empêcher de voler; et comme Son Eminence lui reprochoit un jour: «Mais on vous donne tant pour cela,» il lui fit le compte du maître-d'hôtel du maréchal de Brion, à qui son maître vouloit donner tant, et qu'il ne volât point. «Monsieur, lui répondit cet homme, je ne puis à ce prix-là: j'y perdrois.»

Il étoit d'humeur à faire des malices, et il trouvoit bon qu'on lui en fît aussi; mais il avoit toujours un air sérieux. Un jour il alla chez le vicomte de Léry, qu'il appeloit _le petit homme_; c'est auprès de Reims. Ce gentilhomme vint au-devant de lui, et lui dit: «Hé! monseigneur, que vous venez mal à propos! la _petite femme_ est en mal d'enfant.» Il appelle ainsi sa femme qui accouche au moins tous les ans une fois. «Eh bien! dit l'archevêque, il faut lire la Vie de sainte Marguerite.» En effet, il se mit à marmoter à l'entrée de la chambre. Quand il eut tout dit, cette femme sort en se crevant de rire.

Il a fait des tours de son métier en Champagne aussi bien qu'en Beauce et qu'en Anjou. Il vouloit retirer des prés de M. de Joyeuse. Pour cela il lui donna le moulin d'un village. Mais aussitôt il en fit faire un autre d'une certaine tour qui y étoit, en un endroit plus commode aux habitants. Joyeuse se plaint. «Bien, dit-il, nous en ferons faire un colombier.» Il en fit pourtant un moulin, et on se moqua bien de Joyeuse de s'être laissé ainsi attraper, lui qui croyoit être l'homme le plus fin du monde.

M. de Laon ne lui parla guère plus doucement que le prieur de Bourgueil. Il voulut être député depuis la mort du cardinal de Richelieu. M. de Laon l'en empêcha, et, non content de cela, il lui dit: «J'en rends grâces à Dieu, vous auriez pillé la province.--Hé! monsieur, après avoir donné la farine de votre vie au monde et au diable, donnez-en au moins le son à Dieu.» N'ayant pas un sou, il envoya quérir un chanoine mal famé, nommé Bertemet, et le pressa tant que l'autre lui prêta douze mille livres, à condition qu'il le feroit grand-vicaire. Quelque temps après, comme Bertemet le sommoit de sa promesse, il suppose une lettre non signée, contenant plusieurs friponneries du chanoine. Il se la fait rendre, étant à table, en présence de cet homme qui y étoit aussi. Il la lit, et d'une mine refrognée la mit sous son cul. Après dîner, il la donne à lire à Bertemet, lui disant qu'il ne croyoit rien de tout cela, mais qu'il s'en falloit justifier; et comme cet homme sortit de la salle, les pages et les laquais, qui avoient le mot, lui firent un pied de nez, et en bas il courut fortune d'être berné.

L'année qu'il mourut, à la dernière assemblée du clergé dont il a été, plusieurs prélats firent partie d'aller souper à Saint-Cloud chez la Du Ryer, à tant par tête. Chacun lui donna son argent, et il se chargea du festin. Il dit à la Du Ryer: «Je vous donnerai l'argent à Paris, je n'en ai point sur moi.» Il avoit trente-cinq pistoles que les autres lui avoient données. La pauvre Du Ryer n'en eut jamais rien.

M. de Reims aimoit furieusement à être loué de quelque façon que ce fût. N'avoit-il pas raison, et n'étoit-ce pas un homme bien louable? Il avoit bien du plaisir à appeler _mon fils_ M. d'Aumale, son coadjuteur (depuis M. de Nemours, qui est mort mari de mademoiselle de Longueville).

Le président du présidial de Reims, en dînant chez l'archevêque, se coupa comme il vouloit couper du veau. «Vous avez coupé dans le vif, monsieur le président», dit M. de Reims.»

Il disoit du petit Camus (Camus Patte-Blanche), intendant de Champagne, qui se mettoit des tranches de veau sur le visage pour avoir le teint beau, que cela n'étoit pas permis, et que c'étoit soie sur soie[209].

Un peu avant que de mourir, il escroqua à la marquise de Maulny, sa nièce, une tapisserie assez belle. Elle croyoit qu'il lui donneroit quelque chose de meilleur. «Le vieux b...., disoit-elle, il n'a pu me laisser ma pauvre tapisserie.»

A la maladie dont il mourut à Paris[210], madame de Puisieux, sa soeur, fit tout vendre jusqu'à ses chevaux, en qualité de créancière, et aussi de peur que d'autres ne le fissent. Trois jours avant sa mort, comme il vit qu'on lui apportoit un bouillon dans une écuelle de faïence, il demanda un plat. On lui apporta un plat de faïence. «Quoi! dit-il, toujours faïence!» Il se douta bien que sa soeur avoit pris sa vaisselle d'argent. «Apportez-moi, dit-il, un bassin.» On lui en apporte un de faïence. Il y met dedans toute sa tripaille de trique-billes. «Tenez, ma soeur, dit-il à madame de Puisieux, il ne me reste plus que cela; faites-en votre profit si vous pouvez.»

On disoit qu'il étoit mort en tenant un chapelet de marrons pour tout chapelet, et que comme son confesseur lui représentoit qu'il faudroit rendre compte à Dieu, il l'écouta long-temps, et puis il lui dit tout bas à l'oreille: «Le diable emporte celui de nous deux qui croit rien de tout ce que vous venez de dire.» Comme on devoit encore les frais du service que l'assemblée du clergé lui fit faire, M. de Grasse (Godeau) disoit: «Pourquoi s'étonner de cela? Tout ce qui se fait pour M. de Reims n'a pas accoutumé d'être payé.»

[202] Évêque de Chartres en 1620, archevêque de Reims en 1641, mort le 8 avril 1651, âgé de soixante-trois ans.

[203] Le plus remarquable de ses écrits est un poème latin en l'honneur de la sainte Vierge; Paris, 1605, in-8º.

[204] _Des parties assez grosses_, un mémoire assez élevé.

[205] Il avoit l'esprit vif; l'archevêque de Bordeaux dînant avec lui, lui disoit: «Avec votre bonne chère et votre prestance (il étoit gros et gras), je vous nommerois volontiers mon _papelard_.--Et moi, dit-il, je vous appellerois mon _papegay_ (_mon perroquet_).» (T.)

[206] _Bini_, terme de cloître, qui se dit d'un moine que le supérieur donne à celui qui veut sortir pour l'accompagner. (_Dictionnaire de Trévoux._)

[207] On lit le compte suivant de cette représentation et du rôle officieux qu'y joua le prélat, dans les _Mémoires de Marolles_: «M. de Valençay, alors évêque de Chartres, et qui fut bientôt après archevêque de Reims, aidant à faire les honneurs de la maison, parut en habit court sur la fin de l'action, et descendit de dessus le théâtre pour présenter la collation à la Reine, ayant à sa suite plusieurs officiers qui portoient vingt bassins de vermeil doré, chargés de citrons doux et de confitures........ Je ne sais s'il m'échappa de dire quelque chose de l'emploi de M. de Chartres, mais, quelque temps après, lorsqu'au même lieu l'on dansa le ballet de _la Prospérité des armes de la France_........., comme ce prélat, qui étoit capable de tout ce qu'il vouloit, se donnoit la peine, avec M. d'Auxerre, de faire les honneurs de la salle, m'eut dit que cette journée-là il ne présenteroit pas la collation, je lui répondis qu'il feroit toujours bien toutes choses, et me fit civilités.» (_Mémoires de Marolles_; Paris, 1656, in-folio, p. 126.)

[208] Sa famille.

[209] Dans quelques ordonnances de nos rois il est défendu de porter soie sur soie. (T.)

[210] En 1651, vers Pâques. (T.)

LE CARDINAL DE VALENÇAY.

C'étoit le frère de l'archevêque de Reims. A l'âge de treize ans, croyant que le maréchal de La Châtre l'eût mal conseillé au jeu contre le feu comte de Saint-Aignan, il prit un bâton pour le battre. On le voulut fouetter, il se sauva, et s'enfuit à Malte. Il y devint chevalier de Malte[211]. Il servit en France, et parvint à être l'un des douze capitaines des chevau-légers entretenus. C'étoit un original, comme vous le verrez par la suite; d'ailleurs, il étoit aussi fier que brave. En ce temps-là, il alla voir un matin M. le comte d'Alais, qui depuis a été M. d'Angoulême. Ce comte, faisant le prince, ne lui fit donner qu'un siége pliant, et lui en s'habillant, étoit assis dans un fauteuil. «Je romprois ce siége, dit le chevalier, je suis trop gros[212];» et prend une chaise à bras. On lui présenta ensuite la chemise pour la donner au comte. «J'en ai pris une blanche ce matin, dit-il en la rejetant, je n'en ai que faire.»

Il alla un jour appeler Bouteville en duel, pour le marquis de Pons, oncle de M. de Montmorency; il y avoit jalousie entre eux à qui seroit le mieux auprès de ce duc. Cavoye, depuis capitaine des gardes du cardinal de Richelieu, servoit Bouteville. Cavoye blessa le chevalier de deux petits coups, car il étoit fort adroit, et lui disoit: «Monsieur le chevalier, en avez-vous assez?» Le chevalier lui répondit: «Un peu de patience, ne voltigez point tant,» et lui donna un si grand coup, qu'il en pensa mourir. M. de Montmorency arriva là-dessus, qui dit au chevalier qu'il lui apprendroit bien à faire des appels à ceux de sa maison. «Hé! de quelle maison êtes-vous, fichu race de Ganelon? reprit-il; pardieu! je me soucie bien de vous et de votre maison!» Feu M. d'Angoulême, le père, y survint qui apaisa tout, et depuis, le chevalier fut fort bien avec M. de Montmorency même.

Nous l'appellerons désormais le bailli de Valençay, car il fut bailli d'assez bonne heure. Le marquis d'Etiaux étoit son cadet; c'est ce brave qui fut tué depuis à Maestricht, après avoir repoussé le Pappenheim. Ce marquis d'Etiaux avoit tué un Huguenot, appelé le marquis de Courtomer, en duel; ils servoient tous deux les Hollandois. Le page de Courtomer, ayant quitté la livrée, fit appeler d'Etiaux, qui se battit contre lui. Un cadet de Courtomer en vouloit faire autant, quand le bailli, pour faire cesser tout cela, s'avisa d'envoyer appeler un vieux seigneur, député de ceux de la religion. L'autre, bien surpris, s'en plaint. Les maréchaux de France demandent au bailli quelle mouche l'avoit piqué: «Je voyois, répondit-il, que tant de Huguenots appeloient mon frère en duel, que j'ai cru que c'étoit une querelle de religion.» Sur cela, le Roi défendit à ceux de Courtomer de faire aucun appel au marquis, et à lui d'en recevoir aucun. On ordonna seulement pour les satisfaire, à cause qu'il y avoit eu un homme de tué de ce côté, que quand ceux de Valençay les rencontreroient, qu'ils leur cédassent, par exemple, la meilleure chambre en une hôtellerie, qu'ils leur donnassent la main[213], et autres choses semblables.

A La Rochelle, il rendit de grands services. Il fit dire au cardinal qu'il se faisoit fort d'empêcher l'armée angloise de passer. On croit que quelque homme plus entendu au fait de la marine que lui avoit donné cet avis. Le cardinal le fait venir. Il lui dit hardiment: «Je ne vous dirai point mon secret, après que vous m'avez pris pour dupe au secours de l'île de Rhé; ce fut moi qui vous donnai l'invention des chaloupes, et vous en donnâtes le commandement à Schomberg et à Marillac. Mais promettez-moi que vous vous servirez de moi, et je vous le dirai.» On fit ce qu'il demandoit: aussitôt il congédie tous les grands vaisseaux; par ce moyen, il s'ôtoit de dessus les bras les Manty, les Rasilly et tous les autres qui ne lui eussent pas obéi volontiers. Il ne prit que vingt petits vaisseaux, des galiotes, des brûlots, des barques et des chaloupes armées; sa raison, la voici: aux deux côtés du fort de Coureille et du fort Louis qui étoient à la tête du canal opposés l'un à l'autre, il y a des basses. «J'irai affronter, disoit-il, l'armée angloise; elle foudroiera mes petits vaisseaux; mais elle ne tuera pas tout; on coupera nos câbles; nous nous laisserons aller, le flot nous portera sur les basses où le canon des forts ruinera toutes leurs ramberges[214]; j'ai des galiotes et autres petits vaisseaux de rames pour détourner les brûlots.».

Son neveu, alors chevalier de Valençay (c'est aujourd'hui le bailli de Valençay, ou le grand prieur de Champagne), revenant d'esclavage, arriva au camp comme le bailli faisoit cette proposition. M. de Montmorency en rioit et lui disoit: «Votre oncle rêve.--Il ne rêve point, dit le chevalier, et assurément voici ses raisons.» Il les devina.

Voilà donc le bailli sur _la Renommée_, le plus grand vaisseau des vingt, quoiqu'il ne fût que de trois cents tonneaux. Il y faisoit grande chère. Tous les braves s'y rendoient dès la moindre alarme. Il y mangea vingt mille écus en deux mois. Les Anglois comprirent bien son dessein et n'attaquèrent jamais. Le Roi voulut aller sur son vaisseau; on l'en avertit, et que Sa Majesté y vouloit faire collation; le bailli, qui n'étoit pas sot, dit: «Si je fais une belle collation, on se moquera de moi de dépenser ainsi mon argent; si vilaine, ce sera encore pis.» Le Roi y va, et puis demande la collation. «Apportez,» dit le bailli. On apporte un bassin de biscuits moisis, et un de merluches, avec un méchant potage aux pois. Le Roi se mit à rire: «Sire, lui dit-il, quand on nous paiera mieux, nous vous ferons meilleure chère.»

La ville prise, on le fit maréchal-de-camp; en ce temps-là, c'étoit quasi autant que maréchal de France à cette heure. On lui dit qu'il pouvoit présenter au Roi cinquante chevaliers de Malte qui avoient servi en cette rencontre, et qu'il portât la parole pour eux. Or, il faut savoir que le Roi, qui étoit médisant lui-même, avoit baptisé le bailli, _le médisant éternel_. Il s'avance et dit: «Sire, Votre Majesté m'ayant donné le titre de _médisant éternel_, je n'ai garde de rien faire qui me le fasse perdre. Si je parlois de ces messieurs, il faudroit que j'en dise du bien, c'est pourquoi Votre Majesté me permettra de n'en rien dire.» Le Roi sourit et dit: «Nous croyions l'embarrasser, mais il s'en est bien tiré.»

Le voilà en état de faire quelque grande fortune. Mais outre qu'à Lyon, durant la maladie du Roi, il donna les plus violents conseils contre le cardinal de Richelieu, il le piqua encore vilainement.

Un jour que l'Eminence le railloit en présence du Roi sur sa nièce, la comtesse d'Alais, fille de la maréchale de La Châtre, sa soeur, il lui répondit: «Pardieu, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, ou bien il faudroit croire que vous couchez avec votre nièce.» Le Roi fut ravi de cela, et le cardinal en pensa enrager. Ensuite la feue Reine-mère s'étant brouillée avec le cardinal, il prit son parti, et fut capitaine de ses gardes. Mais quand il vit que Fabroni et sa femme, avec le Père Chanteloupe, avoient empaumé la Reine, il se retira et fut fort mal payé de ses pensions et de ses appointements. Je crois qu'il se retira à Malte; au moins y étoit-il quand le pape Urbain le fit venir pour s'en servir contre le duc de Parme. Voici comment cela arriva. Son neveu, le commandeur de Valençay, étoit ambassadeur de Malte auprès du Pape, les bonnes grâces duquel il sutsi bien gagner, que le Saint-Père lui disoit des choses qu'il nedisoit pas à ses propres neveux. Le Pape voyant la guerre de Parme prête à éclater, lui dit un jour: «Donnez-moi un capitaine.--Saint-Père, répondit-il, je ne puis vous donner que mon oncle, le bailli de Valençay, qui est à Malte.--Quoi, celui, reprit le Pape, qui commandoit les vaisseaux à La Rochelle?--Celui-là même.--Faites-le venir.» Le commandeur le mande; il vient, mais il ne savoit pourquoi on le faisoit venir. Le commandeur, sans lui rien dire, le loge, lui donne un bel appartement bien meublé, un carrosse, trois estafiers, et de l'argent pour jouer. Le Pape fournissoit à tout cela. Le bailli, étonné de ces régales, disoit: «J'ai un fou de neveu qui n'est qu'un gueux aussi bien que moi, et il ne me laisse manquer de rien. Hé, lui disoit-il, où prends-tu tout cela?--Ne vous en tourmentez pas, répondoit le neveu, réjouissez-vous seulement.» Au bout de six mois, on le renvoya à Malte, et à trois mois de là, la guerre étant déclarée, on le fit revenir. Il fut en tout deux ans à Rome chez son neveu. Le marquis Mathei prit cependant Castre[215]: ce fut par trahison. Le traître a eu le cou coupé depuis.