Part 13
[171] Jean Mairet, auteur de la _Sophonisbe_, première tragédie conforme à la règle des trois unités qui ait paru sur le Théâtre-François. Jouée en 1629, elle fait encore partie du Répertoire du Théâtre François.
[172] Mairet, attaché au duc de Montmorency, comme l'un de ses gentilshommes, recevoit à ce titre quinze cents livres de pension qu'il perdit à la catastrophe du duc.
[173] On appeloit _passe-volants_ de faux soldats non enrôlés qu'un capitaine faisoit passer aux revues pour montrer que sa compagnie étoit complète. (_Dict. de Trévoux._)
[174] François Citois mourut en 1652. On a de lui divers ouvrages de médecine.
[175] Il y a des vers d'un homme de ce nom là au cardinal, mais qui ne sont guère bons. (T.)--Il existe un _Recueil des vers de M. de Marbeuf, chevalier, sieur de Sahurs_; David du Petit-Val, 1628, in-8º. On n'y trouve pas les vers au cardinal; mais le volume a été publié peu d'années après l'arrivée de l'évêque de Luçon au ministère.
[176] Mondory étoit le premier comédien du Théâtre du Marais. S'il en faut croire Tristan dans la Préface de sa tragédie de _Penthée_, «Jamais homme ne parut avec plus d'honneur sur la scène; il s'y fait voir tout plein de la grandeur des passions qu'il représente, et comme il est préoccupé lui-même, il imprime fortement dans les esprits tous les sentiments qu'il exprime.» L'abbé de Marville lui rend le même témoignage. Mondory fut frappé de paralysie en 1637 en jouant le rôle d'Hérode dans la _Marianne_ de Tristan; et il fut obligé de renoncer au théâtre. Bois-Robert jouoit si bien qu'on l'appeloit _l'abbé Mondory_.
[177] Le cardinal employoit des prêtres et des évêques à placer à la comédie. Depuis le cardinal donna des billets. (T.)--_Voir_ ci-après, dans l'_Historiette_ de Léonor d'Estampes Valençay, une note à ce sujet.
[178] Ce fut par cette raison qu'il fit la fortune du comte de Charost (Béthune); car dans le commencement il ne le pouvoit souffrir, et disoit: «Que ferai-je de ce grand Béthune?» Il ne servoit qu'à marcher sur ses crachats. (T.)--_Voir_ précédemment, pag. 109, ce qui amena ce retour.
[179] Antoine Metel, sieur d'Ouville.
[180] La Vrillière est fort brutal. (T.)
[181] Le cardinal de Sourdis reçut des coups de canne du duc d'Épernon et du maréchal de Vitry. (_Voyez_ plus haut son _Historiette_.)
[182] Le portier de Bautru donna une fois des coups de pied au cul du laquais de Bois-Robert. Voilà l'abbé dans une fureur épouvantable. «Il a raison, disoient les gens, cela est bien plus offensant pour lui que pour un autre. Aux laquais de Bois-Robert le c.. tient lieu de visage: c'est la partie noble de ces messieurs-là.»
[183] Depuis cardinal de Retz.
[184] _Voyez_ p. 129 et suiv. Du reste, l'histoire peut être arrangée, mais ce n'est pas un _conte_. «J'ai vu jouer cette scène ici par Bois-Robert en présence du marquis de Racan, et quand on lui demandoit si cela étoit vrai. «_Oui-dà_, disoit-il, _il en est quelque chose_.» (_Ménagiana_, t. 2, p. 54.)
[185] On retrouve la même anecdote avec quelques différences dans l'article de _Ninon_.
[186] Il adressa une _Épître_, dont Tallemant cite du reste deux vers un peu plus loin, au chancelier, _pour lui demander une abolition pour ses neveux qui ont tué un homme_. Voici les arguments singulièrement modestes par lesquels il prouve leur innocence:
...J'aurois lieu de les désavouer, Quand par leur coeur on me les vient louer. Je me sens bien, et je ne puis m'en taire, Je suis poltron, et je connois mon frère, Et l'on me berne avec un ton moqueur, Quand on me dit: Vos neveux ont du coeur.
[187] Molière a emprunté à Bois-Robert la scène de l'_Avare_ et de son fils (deuxième scène du deuxième acte). La pièce de Bois-Robert, que les frères Parfait, dans leur _Dictionnaire des théâtres_, supposent avoir été représentée en 1654, fut imprimée en 1655, sous le titre de _la Belle Plaideuse_. On ignoroit jusqu'à présent que le président de Bercy et son fils fussent les originaux que Molière se trouvoit avoir transportés par son emprunt sur la scène, et livrés à la risée publique.
[188] _Épîtres en vers et autres OEuvres poétiques de M. de Bois-Robert-Metel_; Paris, 1659, in-8º, p. 7.
[189] Ses Contes sont en prose, et assez médiocres; ils ont été publiés en 2 vol. in-12, en 1669, et réimprimés en 1732.
[190] Jean Loret (né au commencement du XVIIº siècle, mort dans les premiers mois de 1665) publioit toutes les semaines des feuilles en vers, dont la réunion forme _la Muse historique, ou Recueil de Lettres en vers, contenant les nouvelles du temps écrites à madame la duchesse de Longueville_, depuis le 4 mai 1650 jusqu'au 28 mars 1665, 3 tomes in-folio.
[191] Ménage dit (_Ménagiana_, tom. 2, pag. 174): «Scarron donne quelque part en ses ouvrages un coup de dent à M. Bois-Robert. Je ne sais point ce qui les avoit mis mal ensemble.» Tallemant le fait ici connoître.
[192] Guy de Laval, dit _le marquis de Laval_, second fils du marquis de Sablé, seigneur de Bois-Dauphin.
[193] Le récit de Tallemant est conforme à celui de Saint-Évremont. M. de Saint-Surin, dans son Commentaire sur Despréaux, cite les divers personnages auxquels cette anecdote a été attribuée. Voici les vers de Despréaux (troisième satire):
Surtout certain hableur, à la gueule affamée, Qui vint à ce festin conduit par la fumée, Et qui s'est dit profès dans l'_ordre des côteaux_, A fait en bien mangeant l'éloge des morceaux.
[194] _Voyez_ la Lettre quatre-vingt-quinzième de Voiture. Cette lettre, écrite de Gênes le 7 octobre 1638, est adressée à la marquise de Rambouillet. Le Valentin est un château situé auprès de Turin. La lettre de Voiture n'a rien de remarquable, et l'on partageroit volontiers l'avis de Girac.
[195] Le _Petit-Bourbon_ étoit anciennement l'hôtel du connétable. Il étoit situé près du Louvre, et couvroit une partie des terrains sur lesquels on a élevé la colonnade du Louvre. Ce bel hôtel, confisqué en 1523 sur le connétable, fut démoli pour la plus grande partie en 1527. On conserva seulement la chapelle et la galerie. Cette dernière, qui étoit très-vaste, servit aux spectacles de la cour sous Henri IV, Louis XIII et la minorité de Louis XIV. Les États de 1614 se réunirent dans cette galerie. (_Recherches sur Paris_, par Jaillot, _quartier du Louvre_, pag. 12.)
[196] Il n'a paru en 1659 qu'un volume des _Épîtres en vers et autres OEuvres poétiques de M. de Bois-Robert Metel_; Paris, in-8º. Le premier avoit paru en 1647, in-4º.
[197] Ce nom est en blanc dans le manuscrit de Tallemant, et le coupable n'est pas nommé non plus dans l'Épître adressée à cette occasion par Bois-Robert _à M. le comte de Saint-Aignan, premier gentilhomme de la chambre_. (Vol. de 1659, p. 153.)
FEU M. LE PRINCE,
HENRI DE BOURBON[198].
Feu M. le Prince a eu une jeunesse assez obscure et assez malheureuse. Nous avons parlé ailleurs de sa fuite en Flandre, de son retour et de sa prison[199]. Ses exploits, qui sont petits[200], se voient dans les _Mémoires_ de M. de Rohan et ailleurs.
En une débauche, il passa tout nu à cheval par les rues de Sens, en plein midi, avec je ne sais combien d'autres tout nus aussi. On a une lettre de M. de Rohan où ce seigneur lui reproche sa sodomie en ces termes: «Au moins n'ai-je rien fait qui me fasse appréhender le feu du ciel.» De tout temps M. le Prince a été accusé de ce vice.
Il a bien fait la débauche avec les écoliers de Bourges: il leur faisoit manger leur argent. Il a quelquefois pris des promesses d'eux. Il les trichoit au jeu, et, ayant gagné le dîner à la boule à l'un d'eux, il lui dit: «J'enverrai demain de quoi, ne vous en mettez pas en peine. Il envoya le lendemain un pâté et deux bouteilles de vin, et mena vingt-cinq gentilshommes, comme gouverneur du pays. Quand il alloit au cabaret, au pis aller, il ne payoit que sa part, et, s'il pouvoit, il laissoit payer les autres pour lui. Un jour, en une petite ville, quand il voulut compter avec l'hôte, cet homme lui dit que les échevins de la ville avoient payé sa dépense: il lui demanda combien il avoit eu: «Monseigneur, répondit l'hôte, on a un peu payé la qualité: j'ai eu cinquante écus de plus que je n'aurois eu d'un autre.» On dit qu'il le contraignit à lui donner ces cinquante écus.
Une autre fois, comme il étoit prêt de signer un bail à ferme d'une de ses terres, il dit aux fermiers qu'ils lui confessassent combien ils donnoient à Perrault, son secrétaire, et, les ayant obligés d'avouer qu'ils lui donnoient cent écus, il se les fit bailler, leur disant que, puisque ce n'étoit que pour le faire signer, qu'il alloit signer, et qu'ils n'auroient plus affaire de son secrétaire. Cependant ce secrétaire a fait une grande fortune avec lui, car il faut qu'un habile homme fasse ses affaires et celles de son maître à la fois. Il lui prêtoit de l'argent pour entrer en une affaire, s'en faisoit payer l'intérêt, puis, comme il étoit homme de bon compte, il lui disoit: «Tenez, il y a tant de profit pour vous.» Quand on lui donnoit de l'argent pour quelque affaire, il le mettoit dans un coffre, et le rendoit si l'affaire ne se faisoit pas[201].
Les habitants de je ne sais quelle paroisse le prièrent un jour de trouver bon qu'ils s'avouassent de lui pour être exemptés des gens de guerre: «Mais, leur dit-il, que me donnerez-vous?--Monseigneur, nous vous ferons un présent.--Mais je veux quelque chose de certain.» Il ne leur promit point qu'auparavant ils ne fussent tombés d'accord de la somme et du terme, et il les avertit, comme ils s'en alloient, qu'ils lui envoyassent sans faute cette somme, car il la leur demanderoit plutôt la veille que le lendemain.
Un jour qu'il avoit haussé bien des fermes, le marquis de Rostaing, autre avaricieux, disoit: «Voilà un homme qui nous apprend bien à vivre.» Il avoit l'âme d'un intendant de grande maison: jamais homme n'a tenu ses papiers en meilleur ordre. Il couroit à cheval sur une haquenée par Paris, avec un seul valet de pied, pour solliciter un procès. Il alloit chez feu La Martellière, les jours de son conseil: en ces temps-là les avocats n'étoient pas si lâches qu'à cette heure. Il alloit voir Vitray deux fois la semaine, comme un homme de bon sens. S'il eût été propre, il n'auroit point été trop mal. Il eut de belles terres de la confiscation de M. de Montmorency; mais son plus grand bien venoit des affaires qu'il avoit faites.
M. le Prince dépensoit pourtant beaucoup; mais sa dépense ne paroissoit pas. Il avoit des équipages complets en plusieurs maisons; il donnoit à ses gens le moins qu'il pouvoit; mais il payoit tous les premiers de l'an, et à Pâques il leur donnoit de quoi aller à confesse. Jamais il n'y a eu une maison mieux réglée: ce n'eût pas été un mauvais roi. Véritablement il n'eût pas été si redouté qu'Henri IV. On perdit furieusement à sa mort, car il n'eût pas souffert les barricades, ni le blocus de Paris.
Parlons à cette heure de sa politique. On a cru qu'il s'étoit engagé, à Rome, à tourmenter les Huguenots; d'autres disoient que, de peur qu'on ne crût qu'il vouloit se brouiller avec eux comme son grand-père et son père, il témoignoit plus de haine pour eux qu'il n'en avoit. Il écrivit je ne sais quoi contre les Jansénistes, et fit étudier ses deux fils aux Jésuites.
Il savoit si peu qui étoient les beaux esprits, qu'un jour ayant trouvé madame de Longueville, sa fille, à table (M. Chapelain dînoit avec elle), elle se leva, parce qu'il lui vouloit dire quelque chose; après il lui demanda: «Qui est ce petit noireau?--C'est M. Chapelain, dit-elle.--Qui est-il?--C'est lui qui fait la Pucelle.--Ah! dit-il, c'est donc un statuaire?»
Au retour d'Italie, de peur de donner de l'ombrage à M. de Luynes, il s'alla confiner à Bourges. Ce fut là qu'il connut Perrault qui y étoit écolier, et qui devint enfin son maître, car il juroit plus haut que lui. Sous le cardinal de Richelieu, il n'a pas soufflé. Il disoit un jour à son fils: «C'est bon pour vous, qui êtes vaillant.» Il ne croyoit pas que son fils, s'exposant comme il faisoit, lui dût survivre, et quand il sut l'affaire de Fribourg: «Ah! dit-il, il n'y en à plus que pour une campagne.»
Quand il sut que M. d'Enghien n'avoit point été voir M. le cardinal de Lyon, il envoya quérir Dalier, homme d'affaires, son grand factotum en fait de finances, après Perrault, et lui dit en une colère horrible: «Vous avez fait donner dix mille écus à mon fils à Lyon, vous êtes cause de sa perte: s'il n'eût point eu tant d'argent, il fût allé voir le cardinal de Lyon, oncle de sa femme; il n'eût pas passé sans lui rendre visite.» Dalier dit qu'il n'avoit fait compter à M. d'Enghien que cent pistoles par-delà la somme ordonnée par M. le Prince. Or, le cardinal de Richelieu prit cela au point d'honneur; c'étoit par fierté que M. d'Enghien n'avoit point été voir le cardinal de Lyon, sous prétexte que les princes du sang ne vouloient céder qu'au seul cardinal de Richelieu, et non aux autres. Ils lui cédoient, disoient-ils, comme premier ministre, comme les princes autrefois cédoient à l'abbé Suger. Mais il étoit régent. Le cardinal, qui vouloit plaire à Rome, disoit que c'étoit à la pourpre éminentissime qu'il falloit rendre cet honneur. Il rapportoit l'exemple des souverains d'Italie. Le cardinal de Richelieu, effectivement, vouloit qu'ils cédassent au cardinal Mazarin. Au retour de Perpignan, par dépit, le père et le fils s'en allèrent en Bourgogne, et ils y étoient quand le cardinal mourut. On a cru que le cardinal avoit alors dessein de les perdre quand il mourut; mais c'étoit seulement qu'il les vouloit désunir pour être maître du duc d'Enghien, et l'obliger d'avoir recours à lui.
Le Roi avoit laissé ici feu M. le Prince pour commander durant le voyage de Perpignan. Au _Te Deum_ il se mit à la tête du parlement, comme le Roi. Le parlement vouloit se retirer, le premier président Molé leur remontra que cela déplairoit au Roi, mais il signifia à M. le Prince que c'étoit entreprendre sur le parlement, et qu'on s'en plaindroit au Roi; en effet, M. le Prince eut une réprimande.
Il fit une fois un vilain tour à M. d'Enghien à Fribourg. M. d'Enghien avoit grivelé sur les gens de guerre trente mille écus qu'il envoya en or à Paris. M. le Prince en fut averti. Il va avec un commissaire, lui-même, car Perrault n'y voulut jamais aller, faire ouvrir la malle où étoit cet or, et en paya ce que son fils devoit à M. de Longueville et à d'autres, et quand il revint, il lui donna des quittances au lieu de ses louis d'or, en lui disant: «Il faut toujours commencer par payer ses dettes.»
[198] Mort le 26 décembre 1646. Père du grand Condé.
[199] _Voyez_ l'article de la princesse de Condé, sa femme.
[200] Il disoit: «Il est vrai, je suis poltron; mais ce b..... de Vendôme l'est encore plus que moi.» (T.)
[201] Perrault acheta par la suite une charge de président à la chambre des comptes, et par son testament il fonda un service annuel pour le repos de l'âme de Henri de Bourbon, prince de Condé. Ce service fut célébré pour la première fois le 10 décembre 1683 dans l'église des Jésuites de la rue Saint-Antoine. Ce fut Bourdaloue qui prononça l'oraison funèbre. (_Lettre de Madame de Sévigné à Bussy Rabutin_, du 16 décembre 1683.)
L'ARCHEVÊQUE DE REIMS
(ÉLÉONOR D'ÉTAMPES DE VALENÇAY)[202].
Éléonor d'Étampes avoit fort bien étudié, et avoit la mémoire heureuse. Il a écrit quelque chose[203]. Il avoit l'esprit agréable, étoit bien fait de sa personne: mais il n'y a jamais eu un homme si né à la bonne chère et à l'escroquerie; bon courtisan, c'est-à-dire lâche et flatteur. Il eut l'abbaye de Bourgueil en Anjou dès son enfance; après il fut évêque de Chartres, et enfin archevêque de Reims, quand on fit le procès à M. de Guise.
Il faut commencer par Bourgueil. On m'a assuré, en ce pays-là, que, par une jalousie d'amourette, il avoit fait tuer à coups de marteau, dans une cave, un des moines, avant que la réforme y eût été introduite. Pour des escroqueries, il y en a comme ailleurs, et à tel point que les habitants n'osoient faire paroître leur bien. L'abbaye de Bourgueil doit au Roi, toutes les fois qu'il va en personne à la guerre, un roussin de service, évalué quatre-vingts livres. Quand le feu Roi fut au siége de La Rochelle, M. de Chartres fit sonner cela bien haut aux habitants, et fit si bien valoir le _committimus_, qu'il en tira plus de quatre mille livres.
Pour paver les avenues de Bourgueil, il obtint de la cour une ordonnance de douze mille livres. Il fut averti que madame Bouthillier, qui en ce temps-là faisoit bâtir Chavigny, près de Chinon, le devoit venir voir. Il fait porter quelques charretées de pavés par où elle avoit à passer. En causant avec elle, il lui dit qu'il se trouvoit trop chargé de Reims et de Bourgueil; qu'il avoit peur de n'y pas faire son salut; qu'il falloit qu'il se déchargeât de Bourgueil sur quelqu'un, et insensiblement il vint à parler de M. de Tours, frère de M. Bouthillier, le surintendant. Ensuite ils en parlèrent si bien, que la dame, croyant l'affaire faite, prit l'ordonnance de douze mille livres et la lui fit payer. Mais quand ce fut au faire et au prendre, il apporta une plainte des habitants de Bourgueil, qui le supplioient de ne les point abandonner, et sur cela, il s'excusa, et dit que le coeur lui saignoit.
Les habitants de Bourgueil en recevoient grande protection; mais, d'un autre côté, il les pinçoit quand il pouvoit. Pour le lieu, il l'a embelli en toutes choses; car il a presque partout fait de la dépense à ses bénéfices. Bourgueil, sans doute, est une fort agréable demeure, et ce qu'il y a fait est fort beau. En revanche il a quasi coupé et vendu toute la forêt. Son intendant, Fontelaye (_intendant_, c'est pour parler honorablement), étoit un ecclésiastique qui avoit soin de ses affaires à Bourgueil, mais qui étoit fort aimé dans le pays. Il recevoit à ses dépens les compagnies quand son maître n'y étoit pas. Fontelaye donc, qui sentoit aussi un peu l'escroc, car tel le maître, tel le valet, lui proposa de couper une route dans la forêt pour voir passer du château les bateaux sur la Loire: il vouloit l'attraper, car la levée, qui est bordée d'arbres, empêche qu'on ne voie même les voiles. «Il se trouvera des gens, ajouta-t-il, qui prendront le bois pour la façon.» M. de Chartres le lui permit, et l'autre, qui avoit remarqué que c'étoit l'endroit où il y avoit les plus beaux arbres, les vendit fort bien, et ne fit point aplanir la route.
L'infirmier de Bourgueil, un des anciens religieux qui n'avoit point voulu prendre la réforme, voulut aussi l'attraper. Il lui propose de couper le bois du labyrinthe du parc qui étoit sur le retour, et cela aux mêmes conditions, afin d'y en pouvoir replanter un autre comme on a fait. Mais on n'attrape pas deux fois un renard. Quand le moine eut fait tous les frais, et qu'il n'y avoit plus qu'à faire charroyer le bois, le bon prélat lui dit: «Ah! mon Dieu! mon pauvre monsieur l'infirmier, je veux passer l'hiver ici, et je n'ai pas de bois coupé. Je prendrai du vôtre, vous n'aurez qu'à marquer ce que j'en aurai pris.» Il le lui brûla tout, et l'autre n'en eut jamais rien.
Quand on lui apportoit quelque chose, on avoit aussitôt audience, autrement on attendoit six heures. Une fois il vouloit que Bourneau, premier président des élus à Saumur, qui avoit été son domestique, s'obligeât pour lui, et qu'il lui en feroit son billet. «Je l'aimerois autant de son suisse,» dit l'autre en se retirant. Il l'entendit, et sortant de son cabinet: «Il vaut pourtant mieux de moi! il vaut pourtant mieux de moi, Bourneau! lui dit-il.--Ah! monsieur, dit cet homme, pensez-vous que je ne susse pas bien que vous pouviez m'entendre? Si fait, vraiment, et je ne l'ai dit que pour vous faire rire; mais, en conscience, je n'ai point d'argent.»
M. de Reims (il vaut mieux l'appeler toujours ainsi) dépensoit furieusement; car, outre qu'il a toujours tenu une table fort délicate et fort bien servie, il a toujours eu grand train. Il étoit soigneux de faire apprendre tous les exercices à ses pages, et d'en avoir toujours de beaux. Quelques-uns en médirent: cela fut cause qu'il en prit de moins beaux ensuite.
A Chartres, un marchand lui ayant apporté des parties assez grosses[204], il lui demanda en causant s'il avoit quelque fils qui fût grandet. «Monseigneur, dit le marchand, j'en ai un de treize ans.--Allez, je vous promets un canonicat pour lui. Nous verrons vos parties une autre fois.» Le marchand lui fit mille remercîments et se retira. Attraper un marchand, ce n'est pas une grande merveille. Voici bien un autre exploit:
Lopès[205] ayant acheté une grande maison dans la rue des Petits-Champs, il pria M. le cardinal de Richelieu de lui faire avoir composition des lods et ventes des chanoines de Saint-Honoré. M. de Chartres y étoit qui lui dit: «Je les connois tous, je ferai votre affaire; donnez-moi ce que vous voulez qu'il vous en coûte.» Lopès lui rend grâces, et lui porta six mille livres. Il fut long-temps sans rendre réponse, et disoit à Lopès qu'on ne gouvernoit pas comme cela tout un chapitre. Enfin, Lopès menace de le dire au cardinal: «Oh bien! lui répondit-il, je ne me mêlerai jamais de vos affaires. Envoyez quérir votre argent.» Il y avoit une promesse de quatre mille huit cents livres et douze cents livres en deniers. Lopès n'a jamais rien pu tirer de la promesse.
Durant qu'il étoit évêque de Chartres, il devint amoureux d'une abbesse du diocèse qui aimoit mieux un certain jeune capucin que lui. Il fut averti que son rival en recevoit des lettres, et qu'il les portoit toujours sur lui. Un jour donc que ce drôle de moine l'étoit allé voir, il fit semblant d'avoir quelque chose de secret à lui dire, et l'obligea de faire retirer son bini[206]. Il lui dit donc ce qu'il avoit appris. Le Père le nie. Il le menace de le livrer à quatre valets-de-chambre ou palefreniers qu'il lui fit voir. Le moine eut peur et donna ses lettres; mais il ne les eut pas plus tôt lâchées, que le repentir le saisit. Il reproche à ce beau prélat qu'il a abusé de son autorité; que ce qu'il en faisoit n'étoit que par jalousie, etc. Il en dit tant que ce saint père en Dieu l'abandonna à ses valets, qui lui donnèrent les étrivières en forme de discipline.
Mais on ne peut pas affronter toujours les autres; on est quelquefois affronté à son tour. M. de Chartres avoit gagné une tapisserie de prix au maréchal d'Estrées; et, étant obligé de partir, il donna ordre à son homme d'affaires de la demander. Cet homme y fut. Le maréchal dit: «Oui, oui-dà; mais ma femme couche dans cette chambre-là; bientôt elle changera de meuble; alors je livrerai la tapisserie, car je ne veux pas qu'elle le sache.» Une autre fois il lui dit: «Monsieur un tel est logé céans. Cette tapisserie, par malheur, n'a pu être détendue; car il a fallu en hâte lui laisser cet appartement. Je vous prie, donnez-vous un peu de patience.» Toutes les fois que cet homme y alloit, le maréchal trouvoit de nouvelles échappatoires. Enfin, las d'y aller, cet homme d'affaires écrivit à son maître: «Je crois que nous n'aurons point la tapisserie. Mais nous y gagnerons avec le temps, car j'ai appris un millier d'échappatoires que je ne savois pas encore, et dont vous ne vous seriez jamais avisé.»