Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 12

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Il l'a dite à tout le monde; les uns en retinrent un endroit, les autres un autre; M. de La Vrillière le sut; M. de Chavigny avertit l'abbé que M. de La Vrillière devoit aller au Palais-Royal faire ses plaintes. Bois-Robert prend les devants avec le maréchal de Gramont; ils vont au cardinal qui ne se pouvoit tenir de rire: «Monseigneur, lui dit Bois-Robert, ce n'est point contre M. de La Vrillière que j'ai fait ces vers; j'ai lu _les Caractères_ de Théophraste, et à son imitation j'ai fait le caractère d'un ministre ridicule.--Vous voyez l'injustice, disoit le maréchal; le pauvre Bois-Robert, l'aller accuser de cela!» On lui fait réciter les vers tout du long; La Vrillière vient. «Monseigneur, il m'a vitupéré, il m'a jeté une bouteille d'encre sur le visage.--Monsieur de La Vrillière, ce n'est pas vous, disoit le cardinal, ce sont des _Caractères de_ Théophraste.» Cependant il ne remettoit point le sieur d'Ouville sur l'état; le cardinal enfin l'y fit remettre, car Bois-Robert l'attendoit tous les jours dans sa garde-robe. «Monseigneur, lui disoit-il, M. de La Vrillière dit qu'il ne le fera pas, quand la Reine le lui commanderoit; il faut donc qu'il monte sur le trône après cela.» Durant ce désordre, feu M. d'Emery, par malice, fit dîner Bois-Robert chez lui vis-à-vis de La Vrillière, et guignoit, pour voir la grimace de son gendre. Penon, commis de La Vrillière, étoit lent à la délivrance du brevet. Bois-Robert lui montre quatre pistoles: aussitôt le brevet vint. Dès qu'il l'eut, Bois-Robert empoche ses quatre pistoles. «Ah! monsieur, dit-il à Penon, je pense que je suis ivre; à vous de l'argent! je vous demande pardon, je ne songeois pas à ce que je faisois.»--«Enfin, dit Bois-Robert au cardinal, à qui il en faisoit le conte, mon impudence fut plus forte que la sienne.» D'Ouville fut payé durant trois ans de ses appointemens. Après cela La Vrillière voulut l'ôter de dessus l'état. Bois-Robert eut l'insolence de lui mander qu'il feroit imprimer la satire. L'autre n'osa. «Ce n'est qu'un coquin, disoit Bois-Robert, il devoit me faire assommer de coups de bâton.» Il est vrai qu'un de mes étonnements, c'est que l'archevêque de Bordeaux[181] ait été battu deux fois, et Bois-Robert pas une.

Une fois que Bois-Robert alla au Petit-Luxembourg voir M. de Richelieu, madame Sauvay, femme de l'intendant de madame d'Aiguillon, lui dit, dès qu'elle le vit: «Ah! vraiment, monsieur de Bois-Robert, j'ai des réprimandes à vous faire.» Bois-Robert, pour se moquer d'elle, se mit incontinent à genoux. «Vous passez partout, lui dit-elle, pour un impie, pour un athée.--Ah! madame, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit: on m'a bien dit, à moi, que vous étiez la plus grande garce du monde.--Ah! monsieur, dit-elle en l'interrompant, que dites-vous là!--Madame, ajouta-t-il, je vous proteste que je n'en ai rien cru.» Toute la maison fut ravie de voir cette insolente mortifiée.

Une fois mademoiselle Melson, fille d'esprit, le déferra. Il lui contoit qu'il avoit peur qu'un de ses laquais ne fût pendu. «Voire, lui dit-elle, les laquais de Bois-Robert ne sont pas faits pour la potence; ils n'ont que le feu à craindre[182].»

Pour montrer combien il se cachoit peu de ses petites complexions, il disoit que Ninon lui écrivoit parlant du bon traitement que lui faisoient Les Madelonnettes où les dévots la firent mettre: «Je pense qu'à votre imitation je commencerai à aimer mon sexe.»

Il appeloit Ninon _sa divine_. Une fois il vint la voir tout hors de lui. «_Ma divine_, lui dit-il, je vais me mettre au noviciat des Jésuites; je ne sais plus que ce moyen-là de faire taire la calomnie. J'y veux demeurer trois semaines, au bout desquelles je sortirai sans qu'on le sache, et on m'y croira encore. Tout ce qui me fâche, c'est que ces b...... là me donneront de la viande lardée de lard rance, et pour tous petits pieds quelques lapins de grenier. Je ne m'y saurois résoudre.» Il revint le lendemain. «J'y ai pensé, c'est assez de trois jours, cela fera le même effet.» Le voilà encore le lendemain. «_Ma divine_, j'ai trouvé plus à propos d'aller aux Jésuites, je les ai assemblés, je leur ai fait mon apologie, nous sommes le mieux du monde ensemble; je leur plais fort, et en sortant un petit frère m'a tiré par ma robe et m'a dit: «Monsieur, venez-nous voir quelquefois, il n'y a personne qui réjouisse tant les Pères que vous.»

A une représentation d'une de ses pièces de théâtre, les comédiens dirent un méchant mot qui n'y étoit pas: «Ah! s'écria-t-il de la loge où il étoit, les marauds me feront chasser de l'Académie.»

Bois-Robert, toujours bon courtisan, s'avisa de faire des vers contre les Frondeurs; il n'y eut jamais un homme plus lâche. Le coadjuteur[183] le sut, et la première fois qu'il vint dîner chez lui: «Monsieur de Bois-Robert, lui dit-il, vous me les direz bien.» Bois-Robert crache, il se mouche, et sans faire semblant de rien, il s'approche de la fenêtre, et ayant regardé en bas, il dit au coadjuteur: «Ma foi, monsieur, je n'en ferai rien, votre fenêtre est trop haute.»

L'abbé de La Victoire dit que la prêtrise en la personne de Bois-Robert est comme la farine aux bouffons, que cela sert à le faire trouver plus plaisant.

Bois-Robert, en ce temps-là, s'abandonna de telle sorte à faire des contes comme celui des trois Racans[184], qu'on disoit, comme des marionnettes: Je vous _donnerai_ Bois-Robert. De quelques-uns de ces contes-là, il voulut faire une comédie qu'il appeloit _le Père avaricieux_. En quelques endroits, c'étoit le feu président de Bercy et son fils, qui a été autrefois débauché, et qui maintenant est plus avare que son père. Il feignoit qu'une femme, qui avoit une belle-fille, sous prétexte de plaider, attrapoit la jeunesse; là entroit la rencontre du président de Bercy chez un notaire, avec son fils qui cherchoit de l'argent à gros intérêts. Le père lui cria: «Ah! débauché, c'est-toi?--Ah! vieux usurier, c'est vous,» dit le fils. Il y avoit mis aussi la conversation de Ninon et de madame Paget à un sermon, où cette dame, qui ne la connoissoit pas, se plaignit à elle que Bois-Robert vouloir quitter son quartier pour aller au faubourg Saint-Germain, pour une je ne sais qui de Ninon, et Ninon lui répondit: «Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, madame, on en pourroit dire autant de vous et de moi[185].» Bois-Robert, étourdi à son ordinaire, alla dire en plusieurs lieux que c'étoit le président de Bercy dont il avoit voulu parler. Bercy, qui est un brutal, alla prendre cela de travers, au lieu d'en rire. Madame Paget fit aussi la sotte à son exemple. Bois-Robert disoit: «Je ferai signifier à cet homme que j'ai un neveu qui tue les gens[186], car, pour l'autre, il est renégat, et sera grand-visir un de ces matins.» Le Roi vouloit que la pièce se jouât, et Bois-Robert le vouloit prier de le lui commander en présence du président. Cependant il n'osa la faire jouer. Je pense que M. de Matignon, beau-frère de Bercy, l'en pria; on lui fit sentir que ce dernier ne le trouveroit nullement bon. Le Roi voulut savoir pourquoi la pièce ne se jouoit point; Bois-Robert dit que le président de Bercy, qui avoit livré tant de combats contre la Fronde, s'en trouveroit offensé, et ainsi il lui fit faire sa cour en son absence. Bercy en remercia Bois-Robert[187].

Ses neveux, dont nous venons de parler, n'étoient pas fils de d'Ouville. Il avoit donné ce dernier au comte Du Dognon, gouverneur de Brouage. Cet homme faisoit et écrivoit en beaux caractères une comédie en treize jours. Bois-Robert la raccommodoit un peu, et en tiroit ce qu'il pouvoit des comédiens, et on disoit qu'il ne donnoit pas tout à son frère. D'Ouville savoit la géographie le plus exactement du monde, et avoit une mémoire prodigieuse. Il s'étoit marié autrefois en Espagne. Bois-Robert fit rompre le mariage. Tous ces beaux messieurs faisoient dire à Bois-Robert, dans une Epître à M. le chancelier, qui a été depuis imprimée[188]:

Melchisédech étoit un heureux homme, Car il n'avoit ni frères ni neveux.

Il y a trois ans qu'il mena d'Ouville au Mans pour y vivre avec un de ses frères qui est chanoine, car le maréchal Foucault, autrefois comte Du Dognon, au lieu de le récompenser de sept ans de service, lui avoit pris un cadran de trois cents livres, et à la foire Saint-Germain il lui emprunta, pour acheter des bagatelles à sa fille, les derniers deux écus blancs qu'il avoit. Ce pauvre d'Ouville est mort depuis deux ans. Il a fait je ne sais combien de volumes de contes, intitulés: _les Contes de d'Ouville_[189].

Il arrivoit toujours des aventures à Bois-Robert pour ses comédies. Dans l'une, il avoit mis une comtesse _d'Ortie_, croyant qu'il n'y avoit personne de ce nom-là. Cependant un beau matin il voit entrer chez lui un brave qui lui dit avec un accent gascon: «Monsieur, je me nomme d'Ortie.» Cela étonna Bois-Robert: «Vous avez mis une comtesse d'Ortie dans votre pièce.--Monsieur, dit l'abbé, je ne l'ai pas fait pour vous offenser.--Tant s'en faut, dit l'autre, que je vous en veuille mal, qu'au contraire je vous en suis obligé; vous m'avez fait faire ma cour toutes les fois qu'on a joué votre pièce; le Roi m'a fait appeler, et il connoît bien plus mon visage qu'il faisoit.» C'étoit un lieutenant aux gardes; il est à cette heure capitaine. Bois-Robert a dit depuis: «Si j'eusse cru cela, j'eusse mis la marquise _de la Ronce_.» On lui dit: «Il y a une marquise de la Ronce, c'eût été bien pis.» Sa _Cassandre_ est la meilleure pièce de théâtre qu'il ait faite.

Bois-Robert, malade d'une vieille maladie dont il ne guérira jamais, malade de la lâcheté de la cour, a fait cent bassesses au cardinal, et puis en a médit. Il va toujours chez la Reine; or la Reine a un huissier nommé La Volière, qui est le plus capricieux animal qui soit au monde. Il lui prit une aversion pour le pauvre abbé. Un jour qu'il lui avoit refusé la porte: «J'y entrerai en dépit de vous,» lui dit-il. En effet, il vint de grands seigneurs à qui Bois-Robert dit: «Prenez-moi par la main.» Il entre, puis en sortant: «Nargue, dit-il, monsieur de La Volière.»

Bois-Robert fit une malice à M. de Courtin, qui avoit épousé une nièce de Picard, trésorier des parties casuelles, fils de ce cordonnier Picard à qui les gens du maréchal d'Ancre firent insulte, ce qui commença à mettre le peuple en fureur. Bois-Robert dînoit chez Picard fort souvent. Courtin le pria, s'il connoissoit Loret[190], celui qui fait la _Gazette_ en vers imprimée, de lui dire que s'il vouloit mettre les louanges de M. Picard, il lui donneroit ce qu'il voudroit. Bois-Robert dit: «Donnez-moi vingt écus.--Voilà cinquante livres, dit Courtin; s'il fait bien j'y ajouterai une pistole.» Loret met Picard tout de son long. La cour en rit fort. Picard irrité, lui qui a une nièce mariée au marquis de La Luzerne, fait menacer Bois-Robert de coups de bâton. Bois-Robert en faisoit partout le conte; mais il oublioit les coups de bâton.

Il faut souvent revenir aux pièces de théâtre, parce qu'il en a fait beaucoup. Scarron, le frère de Corneille et lui avoient imité tous trois de l'espagnol une pièce qu'on appelle _l'Écolier de Salamanque_. Celle de Corneille n'étoit pas si avancée; mais les deux autres étoient achevées. Les comédiens vouloient jouer celle de Scarron la première. Madame de Brancas, à qui Bois-Robert le dit, pria le prince d'Harcourt de leur en parler: les comédiens lui ont bien de l'obligation, car il les fait jouer souvent en ville. Le prince menaça les comédiens de coups de bâton, s'ils faisoient cet affront à l'abbé, qui, contant cette aventure, disoit: «Ma foi, le prince d'Harcourt a pris cela héroï-comiquement[191].»

Une fois le prince de Conti, comme on jouoit une pièce de Bois-Robert, lui dit de la loge où il étoit: «Monsieur de Bois-Robert, la méchante pièce!» Bois-Robert, qui étoit sur le théâtre, se mit à crier bien plus fort: «Monseigneur, vous me confondez de me louer comme cela en ma présence.»

En ce temps-là, les dévots de la cour rendirent de mauvais offices à Bois-Robert, et le firent exiler comme un homme qui mangeoit de la viande le carême, qui n'avoit point de religion, qui juroit horriblement quand il jouoit; et cela est vrai. Au retour, il ne put s'empêcher de dire que madame Mancini, qui avoit fait sa paix, ne l'avoit fait revenir que pour être payée de quarante pistoles qu'il lui devoit du jeu.

On l'obligea depuis à dire la messe quelquefois. Madame Cornuel, à la messe de minuit, comme ce vint à dire _Dominus vobiscum_, voyant que c'étoit Bois-Robert, dit à quelqu'un: «Voilà toute ma dévotion évanouie.» Le lendemain, comme on la vouloit mener au sermon: «Je n'y veux pas aller, dit-elle; après avoir trouvé Bois-Robert disant la messe, je trouverai sans doute Trivelin en chaire. Je crois même, ajouta-t-elle, que sa chasuble étoit faite d'une jupe de Ninon.» Ayant su cela, il fit un sonnet contre madame Cornuel, où il jouoit sur le mot de _Cornuel_. Elle se repentit d'avoir parlé. On les raccommoda. En un an il eut huit querelles, et fit huit réconciliations: il n'a point de fiel. M. Chapelain disoit: «Autrefois je tremblois pour lui, mais à cette heure, après l'avoir vu sortir de tant de mauvais pas, je n'ai plus peur de rien.»

Comme on parloit un jour de généalogies fabuleuses, il dit: «Pour moi, j'ai envie de me faire descendre de Metellus, puisque je m'appelle Metel.--Ce ne sera donc pas, lui dit-on, de _Metellus Pius_ que vous descendrez.»

Il fit une satire contre d'Olonne-Sablé, Bois-Dauphin[192], et Saint-Évremont, que l'on appeloit _les Coteaux_. Cela vient de ce qu'un jour M. Du Mans (Larvadin), qui tient table, se plaignit fort de la délicatesse de ces trois messieurs, et dit qu'en France il n'y avoit pas quatre coteaux dont ils approuvassent le vin. Le nom de _Coteaux_ leur demeura, et même on nomme ainsi ceux qui sont trop délicats, et qui se piquent de raffiner en bonne chère. Il y avoit de plaisantes choses dans cette pièce, entre autres, que pour les beautés, ils consentoient qu'elles fussent journalières, mais point les cuisiniers. Il en mordoit deux assez fort, c'est-à-dire Sablé et Saint-Évremont, comme des gens qui ne trouvoient rien de bon, et qui de leur vie n'avoient donné un verre d'eau à personne. Avec le temps, ils le cajolèrent, et lui firent jeter sa pièce dans le feu. J'oubliois de dire que la principale maxime des _Coteaux_, c'est de ne manger jamais de cochon de lait[193].

Voici encore quelques-uns de ses démêlés. Costar, dans _la Suite de la Défense de Voiture_, alla mettre étourdiment, en parlant de la lettre du _Valentin_[194], de laquelle Girac a dit qu'elle sentoit le méchant comédien, qu'il y avoit des comédiens de ruelle, témoin cet abbé que nous estimons, etc., qu'on appelle _l'abbé Mondory_. Bois-Robert alla relever cela à son ordinaire, c'est-à-dire follement, car cela étoit su de fort peu de gens, et il l'a fait savoir à tout le monde, écrivant une grande lettre contre Costar, qui n'avoit pas eu dessein de l'offenser. Voici le conte: Un jour Bois-Robert entendoit la messe aux Minimes de la Place-Royale avec l'abbé de La Victoire. Il y avoit des jeunes gens de la cour qui causoient; un religieux leur en alla faire réprimande, mais il prit fort mal son temps; Bois-Robert lui en dit son avis. Avec ce religieux il y avoit un jeune ecclésiastique qui demanda à l'abbé de La Victoire qui étoit cet honnête homme-là qui avoit parlé si sagement au bon Père: «C'est _l'abbé Mondory_, dit l'abbé de La Victoire; il prêche tantôt au _Petit-Bourbon_.» (Il y a une chapelle à Bourbon, et aussi des comédiens italiens[195].) Bois-Robert s'appeloit lui-même le _Trivelin de robe longue_. Bois-Robert avoit fait ce conte à Costar, en passant au Mans: Costar lui a répondu fort doucement et l'a apaisé.

Bois-Robert faisoit un conte de M. de Beuvron et de son frère Croisy. Il disoit qu'un jour, à la campagne, il vint une pluie qui dura cinq heures. C'étoit au mois d'avril. Ils se promenèrent durant tout ce temps dans une salle, sans dire autre chose l'un à l'autre: «Mon frère, que de foin! mon frère, que d'avoine!» Quoique les enfants de Beuvron aient plus d'esprit que leur père, on ne laisse pas quelquefois de leur dire: «Mon frère, que de foin! mon frère, que d'avoine!» Et ils en enragent un peu.

Il n'est pas à se repentir d'avoir vendu une maison qu'il avoit fait bâtir à la porte de Richelieu, à Villarceaux, à condition d'y avoir son logement sa vie durant. Ce n'est pas le seul fou marché qu'il ait fait.

Avec le bien qu'il a, car il en a assez pour toujours aller en carrosse, quoiqu'il en ait bien perdu, il s'amuse à faire encore des comédies, et pourvu qu'elles plaisent aux comédiens et aux libraires, il ne se soucie point du reste. Il s'est amusé à cajoler une _librairesse_ pour tirer cent livres de quatre Nouvelles espagnoles qu'il a mises en mauvais françois. Le comte d'Estrées, le deuxième fils du maréchal, voyant que Bois-Robert parloit de ces Nouvelles comme de quelque belle chose, s'avisa plaisamment de lui écrire une grande lettre où il l'avertit, sans se nommer, de tout ce qu'on y trouve à redire. Bois-Robert crut que c'étoit Saint-Évremont, auteur de la comédie de _l'Académie_, et répondit d'une façon fort aigre. Saint-Évremont riposte qu'il ne vouloit point de brouillerie avec lui: «Non pas à cause, lui dit-il, que vous faites d'assez méchantes pièces de théâtre et d'assez méchantes nouvelles, mais à cause de cette inconsidération perpétuelle dont Dieu vous a doué, et qui fait dire à l'abbé de La Victoire qu'il vous faut juger sur le pied de huit ans. Depuis Bois-Robert découvrit la vérité, et on les raccommoda, le comte et lui. «Il a bien fait, dit Bois-Robert, sans cela je l'eusse honni.»

Dernièrement il disoit en riant, du Palais, à un jeune conseiller: «Je suis ravi quand je vois la France si bien conseillée.» Le jeune homme ne se déferra point, et dit du même ton: «Je suis ravi quand je vois l'Eglise si bien servie.»

En 1659, quand le Roi alla à Lyon, Bois-Robert prêta généreusement trois cents pistoles au marquis de Richelieu, qui n'avoit pas un teston pour faire le voyage. Contre son attente, il en fut ensuite payé. Le grand-maître, sachant qu'il avoit donné cet argent, se moqua de lui. «Je fais, lui répondit Bois-Robert, ce que vous devriez faire; pour moi, je me souviendrai toujours qu'il est le neveu du cardinal de Richelieu.»

Il fit imprimer, au printemps de 1659, deux volumes d'Epîtres[196]. Ily mit celle qu'il fit contre M. Servien, disant: «Pourquoi est-il mort le premier?» Il le dit à M. le Chancelier: «Allez, allez, monsieur, vous y prendrez plaisir, elle vous divertira.» Un certain.........[197], qu'il traite de faussaire, alla dire à M. Servien que Bois-Robert, à la table du garde-des-sceaux Molé, avoit dit le diable de lui. Il s'en justifia, et M. de Lyonne fit sa paix. On voit tout cela dans ses Epîtres, et comme Servien l'amusa de belles promesses.

Depuis leur raccommodement, il avoit prié M. Servien d'une affaire. M. Servien lui montra son _Agenda_ quelques jours après. «Tenez, lui dit-il, je m'en souviens bien, vous êtes le premier sur mon _Agenda_.--Oui, répondit l'abbé, mais j'ai bien peur d'en sortir le dernier.»

En 1661, dans le temps de la mort du cardinal Mazarin, un homme de Nancy s'adressa, au Palais, aux diseurs de nouvelles, et leur dit: «Je vous prie, messieurs, dites-moi si ce qu'on nous a mandé à Nancy est véritable, que Bois-Robert s'étoit fait turc, et que le grand-seigneur lui avoit donné de grands revenus avec de beaux petits garçons pour se réjouir, et que, de là, il avoit écrit aux libertins de la cour: «Vous autres, messieurs, vous vous amusez à renier Dieu cent fois le jour; je suis plus fin que vous: je ne l'ai renié qu'une, et je m'en trouve fort bien.»

Bois-Robert a acheté une maison aux champs, et la Providence a voulu que ce fût une maison qui s'appelle Villeloison. Il dit, lui, que c'est pour la substituer à ses neveux, qui sont de vrais oisons; mais, sur ma foi, elle ne convient pas mal à leur oncle. Il mourut un an ou deux après cette belle acquisition.

Il avoit vendu son abbaye de Châtillon à Lenet, de chez M. le Prince. Il avoit fricassé presque tout, hors cette acquisition dont on vient de parler, et un billet de douze mille livres sur un homme d'affaires. Il jouoit un jour chez Paget, maître-des-requêtes; il perdoit, et dans l'emportement pour se faire tenir jeu, il dit: «Ne craignez pas que je vous fasse banqueroute, voilà un billet de quatre mille écus qui ne doit rien à personne.» Paget le prit, et au lieu, il lui donna un placet que l'autre serra. En se couchant, Bois-Robert reconnoît sa bévue, il envoie chez l'homme d'affaires donner les avis qu'il étoit expédient de donner, et, en pantalon de ratine, il va faire un bruit de diable chez Paget, qui lui rendit son billet, mais ne le voulut voir depuis.

Madame de Châtillon, sa voisine, fut la première qui le porta à faire une fin bien chrétienne. Il disoit aux assistans: «Oubliez Bois-Robert vivant, et ne considérez que Bois-Robert mourant.» Comme son confesseur lui disoit que Dieu avoit pardonné à de plus grands coupables que lui: «Oui, mon père, il y en a de plus grands. L'abbé de Villarceaux, mon hôte (il lui en vouloit, parce qu'il avoit perdu son argent contre lui), est sans doute plus grand pécheur que moi, cependant je ne désespère pas que Dieu ne lui fasse miséricorde.» Madame de Thoré lui disoit: «Monsieur l'abbé, la contrition est une vertu..., etc., etc. Eh! madame, je vous la souhaite de tout mon coeur.» Il fut avare jusqu'à la fin, et vouloit que son neveu s'habillât d'un habit qu'il laissoit, au lieu de le donner à un pauvre valet-de-chambre qu'il avoit.

Il disoit: «Je me contenterois d'être aussi bien avec Notre-Seigneur, que j'ai été avec le cardinal de Richelieu.»

Comme il tenoit le crucifix, et qu'il demandoit pardon à Dieu: «Ah! se dit-il, au diable soit ce vilain potage que j'ai mangé chez d'Olonne; il y avoit de l'ognon, c'est ce qui m'a fait mal.» Et puis il reprenoit: «Le cardinal de Richelieu m'a gâté; il ne valoit rien, c'est lui qui m'a perverti.»

[162] François Metel de Bois-Robert, né à Caen vers 1592, mort le 30 mars 1662.

[163] Dans une épître il fait son père avocat. (T.)

[164] Il fut aussi à la Reine-mère, et comme elle étoit à Blois, il eut ordre de traduire le _Pastor Fido_. L'intention de la Reine étoit de faire semblant de s'amuser à faire jouer des comédies, pour empêcher M. de Luynes d'avoir du soupçon d'elle. Mais Bois-Robert ayant demandé six mois, on lui dit: «Vous n'êtes pas notre fait.» A propos de la Reine-mère, Verderonne dit un jour à Bois-Robert: «J'ai été page de la Reine-mère.--Hé quoi! lui dit Bois-Robert, se peut-il que vous ayez été page de la Reine-mère, et que je ne vous aie point connu?» Comme vous verrez, on l'a accusé d'aimer les pages. (T.)

[165] Bois-Robert disoit qu'ayant demandé les _Pères_ à M. de Candale, il lui répondit: «Je vous donne le mien de bon coeur.» (T.)

[166] _La vraie Histoire comique de Francion, composée par Nicolas de Moulinet, sieur du Parc, gentilhomme lorrain._ Ce roman de Sorel a eu beaucoup d'éditions; la naïveté du style le fait encore rechercher.

[167] Louise de Prie, demoiselle de Toucy, épousa, le 21 novembre 1650, le maréchal de La Mothe Houdancourt, qu'elle perdit en 1657. Elle a été depuis gouvernante du Dauphin, fils de Louis XIV.

[168] Il avoit cependant adressé une _Requête à MM. du Chapitre de Rouen en faveur de mademoiselle de Toucy, étourdie par le voisinage des cloches de leur église_, qui se trouve dans un des volumes de ses _Épitres en vers_ (Paris, 1659, in-8º, p. 59); mais le Chapitre demeura insensible à ses vers, ou du moins à sa requête.

[169] Ce pavillon, construit en briques et en pierres de taille, dans le style de la Place-royale, est placé à l'entrée de Charenton du côté de Paris. On croit qu'il a été bâti pour Gabrielle d'Estrées.

[170] Henriette-Marie de France épousa en 1625 le prince de Galles, depuis Charles Ier.