Part 11
Bois-Robert alla en Angleterre avec M. et madame de Chevreuse au mariage de _Madame_[170] pour y attraper quelque chose. Il y tomba malade, et fit une élégie où il appeloit l'Angleterre un _climat barbare_. Etourdiment il la montra à madame de Chevreuse, qui, aussi sage que lui, alla dire au comte de Carlisle et au comte d'Holland qu'il avoit fait une élégie, et la lui envoya demander pour la leur montrer. Il répondit qu'il ne l'avoit point, et que quand il l'auroit, elle savoit bien qu'il ne devoit point l'avoir. «Ah! leur dit-elle, vous ne savez pas pourquoi il ne la veut pas donner, c'est qu'il y appelle l'Angleterre un _climat barbare_.» Le comte de Carlisle ne se tourmenta pas autrement de cela; mais le comte d'Holland, qui prétendoit en galanterie, en querella Bois-Robert, la première fois qu'il le vit, et même en présence de madame de Chevreuse. Bois-Robert s'excusa, et dit qu'il tenoit pour _barbares_ tous les lieux où il étoit malade, et qu'il en auroit dit autant du paradis terrestre en pareille occasion, «et depuis que je me porte bien, et que le Roi m'a fait la grâce de m'envoyer trois cents jacobus, je trouve le climat fort radouci.» Le comte de Carlisle oyant cette réponse, dit: «Cela n'est pas mal trouvé;» mais l'autre enrageoit. Au retour, ils accompagnèrent madame de Chevreuse, et Bois-Robert, à quelques milles de Londres, en montant un coteau qui est sur le bord de la Tamise, comme tout le monde étoit descendu à cause que le chemin est fort rude: «Mon Dieu! madame, dit-il, le beau pays!--C'est pourtant un _climat barbare_,» dit le comte d'Holland, qui avoit toujours cela sur le coeur. Bois-Robert avoit acheté quatre haquenées. Il fit demander par madame de Chevreuse permission au duc de Buckingham, grand amiral, de les faire passer en France. Buckingham, dans le passeport, ne put s'empêcher, après ces mots: _quatre chevaux_, d'ajouter: _pour le tirer d'autant plus promptement de ce climat barbare_. Je vous laisse à penser combien il eût mal passé son temps, sans la considération du mariage. Comme Bois-Robert faisoit un jour reproche de cela à madame de Chevreuse: «Vraiment, lui dit-elle, ce n'est pas la plus grande méchanceté que je vous aie faite; je vous ai fait contrefaire le comte d'Holland une fois que le roi d'Angleterre et lui étoient cachés derrière une tapisserie.» Or ce comte d'Holland disoit: _fou tistiquer_ pour _il faut distinguer_.
Bois-Robert, bien établi chez le cardinal de Richelieu, se mit à servir tous ceux qu'il pouvoit, car il est officieux.
Il avoit présenté au cardinal le panégyrique de Gombauld. Le cardinal le prit, le fit mettre auprès de son lit, et dit: «Je m'éveillerai cette nuit, et je me le ferai lire.» Ce n'étoit point le compte de Bois-Robert, et encore moins de Gombauld, qu'un garçon apothicaire, qui couchoit dans la chambre de Son Eminence, lût cette pièce. Bois-Robert se glisse tout doucement et la prend; le cardinal s'éveille, ne trouve point le panégyrique; il envoie voir si Bois-Robert étoit couché; on lui dit que non; Bois-Robert descend, lui avoue tout, et ajoute qu'exprès il ne s'étoit point couché: il lut les vers, qui plurent extrêmement au cardinal.
En ce temps-là, je ne sais quel provincial dédia un livre à Bois-Robert, où il lui donnoit la qualité de _favori de campagne du cardinal de Richelieu_. M. d'Orléans (_Gaston_) appeloit Du Boulay, un de ses officiers, _b..... de campagne_, et feu Renaudot, le gazetier, donnoit le titre de _femme de campagne du duc de Lorraine_ à madame de Cantecroix.
Bois-Robert témoigna en l'affaire de Mairet que je vais conter, non-seulement de la bonté, mais de la générosité: Mairet[171] lui avoit rendu de mauvais offices auprès de feu M. de Montmorency[172], et avoit bafoué ses pièces de théâtre; cependant, se voyant réduit à la nécessité, ou de mourir de faim, ou d'avoir recours à Bois-Robert, il va trouver M. Chapelain et M. Conrart, leur dit que M. le cardinal avoit répondu à madame d'Aiguillon et à M. le grand-maître, que Bois-Robert et lui feroient cela, et qu'ils n'en parlassent plus; qu'il reconnoissoit sa faute, et que s'ils vouloient parler pour lui à M. de Bois-Robert, il pouvoit les assurer qu'à l'avenir on auroit tout sujet d'être satisfait de son procédé; ils parlèrent à Bois-Robert, qui leur dit: «Je veux qu'il vous en ait l'obligation.» En effet, il dit au cardinal: «Monseigneur, quand ce ne seroit qu'à cause de la _Silvie_, toutes les dames vous béniront d'avoir fait du bien au pauvre Mairet.» Le cardinal lui donna deux cents écus de pension. Bois-Robert les porta à M. Conrart. Mairet l'en vint remercier, et se mit à genoux devant lui.
Quand on fit l'Académie, Bois-Robert y mit bien des passe-volants[173]. On les appeloit _les enfans de la pitié de Boisrobert_. Par ce moyen, il leur fit donner pension. Il s'appelle, en je ne sais quelle épître imprimée, car son volume d'épîtres est ce qu'il a fait de meilleur, _Solliciteur des Muses affligées_. Il envoyoit souvent la pension à ces pauvres diables d'auteurs, et à loisir il se remboursoit. Il s'est brouillé bien des fois avec le cardinal pour avoir parlé trop hardiment pour le tiers et pour le quart; mais souvent il disoit au cardinal tout ce qu'il vouloit, quoique le cardinal ne le voulût pas. Il savoit son faible, et voyoit bien que Son Éminence aimoit à rire.
M. le maréchal de Vitry, ayant été mis dans la Bastille, envoya prier Bois-Robert à dîner, lui fit grand'chère, et lui fit promettre de dire telle et telle chose au cardinal. Bois-Robert le soir entre dans la chambre de Son Éminence: «Ah! voilà _le Bois_, voilà _le Bois_,» dit le cardinal. (Il l'appeloit ainsi à cause que M. de Châteauneuf, pour obliger Bois-Robert à le servir auprès de certaines filles de sa connoissance, lui avoit scellé le don d'un certain droit sur le bois qui vient de Normandie, quoique cette affaire eût été rebutée cent fois.) «Eh bien! _le Bois_, quelles nouvelles?» car il le divertissoit à lui conter ce qu'il avoit appris. «Monseigneur, je vous dirai premièrement que j'ai fait aujourd'hui la plus grande chère du monde; vous ne devineriez pas où: à la Bastille, dans la chambre de M. de Vitry.--Oui! dit le cardinal.--Monseigneur, vous ne sauriez croire qu'il est devenu savant. Il m'a voulu prouver par des passages des Pères, que frapper un évêque n'étoit pas un crime.--Ah! _le Bois_, reprit le cardinal, vous êtes donc le censeur du Roi; le Roi a blâmé son action et veut qu'il en soit puni.» (Notez que M. de Bordeaux étoit alors mieux avec le cardinal qu'il n'a jamais été.) «Ah! vraiment, vous faites le petit ministre, je vous trouve bien insolent.--Vous avez raison, monseigneur, punissez-moi, ordonnez tout ce qu'il vous plaira contre moi, si je parle plus d'affaires d'État.» Et après, pour le tirer de ce discours: «Monseigneur, vous m'aviez donné une telle commission: cela a réussi comme vous souhaitiez.» Il lui en rendoit compte exactement. «Mais, monseigneur, on m'a chargé encore de vous dire...--Mais est-ce affaires d'État?--Non, ce n'est point affaires d'État; que le maréchal de Vitry donnera tant à sa fille en mariage, et que vous lui fassiez l'honneur de lui donner qui vous voudrez pour mari.--Tout beau, _le Bois_, dit le cardinal.--Monseigneur, disoit Bois-Robert pour rompre les chiens, vous m'avez fait l'honneur de me donner une telle commission, j'ai fait ceci et cela.» Il lui en disoit toutes les circonstances. «Attendez, monseigneur, j'ai encore eu charge de vous dire que M. de Vitry a un grand garçon bien fait, bien nourri, qu'il vous offre; ordonnez de lui comme vous voudrez.--Ah! _le Bois_.--Monseigneur, ma troisième commission étoit...» Il lui parloit de je ne sais quel ordre qu'il lui avoit donné. «Ce vilain, disoit le cardinal, me dira tout, sans que je m'en puisse fâcher.»
Citois[174], médecin du cardinal, et Bois-Robert se servoient l'un l'autre; une fois à Rueil, Bois-Robert étoit mal avec le cardinal, pour quelque chose dont il l'avoit trop pressé. L'Eminentissime, las de l'entretien de quelqu'un qui l'avoit fort ennuyé, demanda à Citois: «Qui est là dedans?--Il n'y a, dit Citois, que le pauvre Bois-Robert; je l'ai trouvé tantôt dans le parc, qui alloit se jeter dans l'eau, si je ne l'en eusse empêché.--Faites-le venir,» dit le cardinal. Bois-Robert vient, et lui fait des contes. Ils furent meilleurs amis que jamais.
Une fois il fit prendre au cardinal un page en dépit de lui. Le cardinal y étoit plus délicat que le Roi, et ne vouloit que des fils de comte et de marquis. Un président de Dijon y vouloit mettre son fils. Il en fait parler par Bois-Robert, et le cardinal le rebute. Bois-Robert ne laisse pas d'écrire qu'on envoyât ce garçon le plus brave qu'on pourroit. Il vient. Bois-Robert dit au cardinal: «Monseigneur, le page que vous m'avez promis de prendre est arrivé.--Moi!--Oui, monseigneur.--Je n'y ai pas songé.--Hé! monseigneur, parlez bas; il est là; s'il vous entendoit, vous le désespéreriez.--Moi! je vous l'ai promis?--Oui, monseigneur; ne vous souvient-il pas que ce fut un tel jour qu'un tel vint vous faire la révérence.» Enfin il fut contraint, par l'effronterie de Bois-Robert, de le prendre.
En revanche, s'il a servi bien des gens, il a bien nui aussi à quelques-uns. Desmarets se plaint fort de lui, car il dit qu'en lisant au cardinal les remarques de Costar sur les odes de Godeau et de Chapelain, en un endroit où l'auteur comparoit avec les stances de ces messieurs dix ou douze vers d'une pièce au cardinal, qu'il louoit fort, Son Eminence ayant demandé de qui elle étoit, il dit de Marbeuf[175]; et elle étoit de Desmarets. Il craignoit Desmarets, que Bautru introduisoit chez le cardinal, et qui, ayant un esprit universel et plein d'instruction, étoit assez bien ce qu'il lui falloit. Mais il n'étoit pas propre pour faire rire, et Bois-Robert eût toujours eu son véritable emploi tout entier. Il fit bien pis une autre fois, car, par une malice de vieux courtisan, il s'avisa de dire au cardinal que ses gardes ne se contentoient pas d'entrer à la comédie sans payer, mais qu'ils y menoient encore des gens. «Oui! dit le cardinal, qui vouloit se faire aimer de ses gardes; on se plaint donc de mes gardes?» Bois-Robert se retire, et en passant par la salle des gardes, il leur dit que Desmarets avoit dit telle et telle chose contre eux. Depuis cela, les gardes poussoient le valet de Desmarets aux ballets et aux comédies mêmes qu'il avoit faites, et lui disoient que c'étoit à cause qu'il étoit à M. Desmarets. Desmarets s'en plaignit à Manse, lieutenant des gardes, qui leur en demanda la raison. On sut que c'étoit une calomnie de Bois-Robert.
Pour divertir le cardinal et contenter en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres choses, en cet endroit où don Diègue dit à son fils:
Rodrigue, as-tu du coeur?
Rodrigue répondoit:
Je n'ai que du carreau.
On ne sauroit faire un conte plus plaisamment qu'il le fait; il n'y a pas un meilleur comédien au monde. Il est bien fait de sa personne. Il dit qu'une fois, par plaisir, le cardinal en particulier leur ordonna à lui et à Mondory[176] de pousser une passion, et que le cardinal trouva qu'il avoit mieux fait que le plus célèbre comédien qui ait peut-être été depuis Roscius.
Il fut pourtant disgracié une fois pour long-temps, et il ne profita guère de son rétablissement. Voici comme j'en ouïs conter l'histoire: à une répétition, dans la petite salle, de la grande comédie que le cardinal fit jouer, Bois-Robert, à qui il avoit donné charge de ne convier que des comédiens, des comédiennes et des auteurs pour en juger, fit entrer la petite Saint-Amour, Frérolot, une mignonne, qui avoit été un temps de la troupe de Mondory. Comme on alloit commencer, voilà M. D'Orléans qui entre. On n'avoit osé lui refuser la porte; le cardinal enrageoit. Cette petite gourgandine ne se put tenir; elle lève sa coiffe, et fait tant que M. d'Orléans la voit. Quelques jours après, on joue la grande comédie. Bois-Robert et le chevalier Desroches avoient ordre de convier les dames; plusieurs femmes non conviées, et entre elles bien des _je ne sais qui_, entrèrent sous le nom de madame la marquise _celle-ci_, et madame la comtesse _celle-là_. Deux gentilshommes qui les recevoient à la porte, voyant que leur nom étoit sur le mémoire, et qu'elles étoient bien accompagnées, les livroient à deux autres qui les menoient au président Vigné et à M. de Chartres (Valençay, depuis archevêque de Reims, que Bois-Robert appeloit _le Maréchal-de-camp comique_), et ils avoient le soin de les placer[177]. Le Roi, qui étoit ravi de pincer le cardinal, ayant eu vent de cela, lui dit, en présence de M. d'Orléans: «Il y avoit bien du gibier l'autre jour à votre comédie.--Hé! Comment n'y en auroit-il point eu, dit M. d'Orléans, puisque, dans la petite salle où j'eus tant de peine à entrer moi-même, la petite Saint-Amour, qui est une des plus grandes gourgandines de Paris, y étoit.» Voilà le cardinal interdit; il enrageoit, et ne dit rien, sinon: «Voilà comme je suis-bien servi!» Au sortir de là: «Cavoye, dit-il à son capitaine des gardes, la petite Saint-Amour étoit l'autre jour à la répétition.--Monseigneur, elle n'est point entrée par la porte que je gardois.» Palevoisin, gentilhomme de Touraine, parent de l'évêque de Nantes, Beauveau, ennemi de Bois-Robert, dit sur l'heure au cardinal: «Monseigneur, elle est entrée par la porte où j'étois; mais c'est M. de Bois-Robert qui l'a fait entrer.» Bois-Robert, qui ne savoit rien de cela, trouva M. le chancelier qui dit: «M. le cardinal est fort en colère contre vous, ne vous présentez pas devant lui.» Au même temps le cardinal le fait appeler. Il n'y avoit que madame d'Aiguillon qui ne l'aimoit pas, et M. de Chavigny qui l'aimoit assez. Le cardinal lui dit d'un air renfrogné: «Bois-Robert (point _le Bois_), de quoi vous êtes-vous avisé de faire entrer une petite garce à la répétition l'autre jour?--Monseigneur, je ne la connois que pour comédienne, je ne l'ai jamais vue que sur le théâtre, où Votre Éminence l'avoit fait monter.» (Cependant il avoue que le matin elle l'avoit été prier de la faire entrer.) «Je ne sais pas d'ailleurs ce qu'elle est: fait-on information de vie et de moeurs pour être comédienne? je les tiens toutes garces, et ne crois pas qu'il y en ait jamais eu d'autres.--S'il n'y a que cela, dit le cardinal à sa nièce, je ne vois pas qu'il y ait de crime.» Bois-Robert pleura, fit toutes les protestations imaginables; mais le cardinal, à qui ce que le Roi avoit dit tenoit furieusement au coeur, lui dit: «Vous avez scandalisé le Roi, retirez-vous.» Voilà Bois-Robert au lit; toute la cour et tous les parents du cardinal le visitèrent. Le maréchal de Gramont y alla plusieurs fois, et à la dernière il lui dit: «Si vous pouviez vous taire, je vous dirois un secret; mais n'en parlez point: dimanche vous serez rétabli. M. le cardinal doit voir le Roi samedi, il vous justifiera.» Le dimanche venu, voilà l'abbé de Beaumont qui le vient trouver. Bois-Robert dit, dès qu'il le vit: «Me voilà rétabli.» Il ne fit pourtant semblant de rien. L'abbé s'approche en sanglotant, fait la grimace tout du long, car il ne l'aimoit pas: lui, Grave et Palevoisin étoient jaloux de Bois-Robert, peut-être aussi les avoit-il joués, et enfin il lui dit que le Roi n'avoit pas voulu écouter Son Éminence, et lui avoit dit: «Bois-Robert déshonore votre maison.» Bois-Robert eut donc ordre de se retirer à son abbaye (elle s'appelle Châtillon) ou à Rouen, où il étoit chanoine; il aima mieux aller à Rouen. Or ce désordre venoit de plus loin. M. le Grand, voulant perdre La Chesnaye, qui, comme je l'ai déjà dit, étoit l'espion du cardinal, s'adressa à Bois-Robert, et seul à seul, à Saint-Germain, lui dit qu'il avoit toujours fait cas de lui, et que M. le maréchal d'Effiat l'avoit toujours aimé; que jusqu'ici M. de Bois-Robert n'avoit volé que pour alouettes et pour moineaux, et qu'il le vouloit faire voler pour perdrix et pour faisans; qu'il lui falloit faire attraper quelque grosse pièce; qu'il étoit temps qu'il pensât à sa fortune, et qu'il le prioit de le servir. «La Chesnaye, ajouta-t-il, me trahit; il a eu une longue conférence avec M. le cardinal, dans le jardin, au sortir de laquelle Son Eminence m'a traité comme un écolier. Vous pouvez aisément me dire qui a introduit La Chesnaye auprès du cardinal, et qui sont ses amis dans la maison, je les veux tous perdre.» Ensuite il s'emporta un peu, et dit que le cardinal le maltraitoit, mais que par la mordieu..... et il s'arrêta sans rien dire davantage. Bois-Robert, voyant cela, eût bien voulu n'avoir point eu de conférence avec M. le Grand, et après lui avoir promis de savoir qui étoient les amis de La Chesnaye, s'en va chez madame de Lansac, gouvernante de M. le Dauphin, et lui demande conseil. Madame de Lansac est d'avis d'en avertir le cardinal; Bois-Robert dit qu'il ne le veut point, que ce n'est qu'une boutade de jeune homme, qu'il ne sauroit se résoudre à lui nuire. Depuis, M. le Grand cherchoit Bois-Robert partout, et Bois-Robert l'évitoit. Il se met dans l'esprit que Bois-Robert lui avoit fait un méchant tour. Il parle mal de lui au Roi, et se sert de tout ce qu'on avoit dit contre Bois-Robert. C'est à cause de cela que le Roi disoit que Bois-Robert déshonoroit la maison de son maître. Voilà principalement sur quoi le Roi se fondoit. Bois-Robert ayant découvert au cardinal que Saint-Georges, gouverneur du Pont-de-l'Arche, prenoit tant sur chaque bateau qui remontoit, et qu'on appeloit ces bateaux des _cardinaux_, Saint-Georges fut chassé, et pour se venger, il dit que Bois-Robert avoit vitupéré son fils, qui étoit page du cardinal. Palevoisin avoit fait pis, car il avoit dit la même chose devant quatorze personnes dans l'antichambre. Bois-Robert le sut, il prend le maréchal de Gramont. «Monsieur, lui dit-il, faisons venir le page.--Il est couché, dit-on.--Faisons-le lever.» Le page, qui ne savoit pas que son père eût fait cette calomnie, dit qu'il feroit démentir ou mourir tous ceux qui l'avoient dit; le maréchal de Gramont fit tant, que Bois-Robert se contenta que Palevoisin dît en pleine garde-robe que tous ceux qui disoient qu'il avoit dit telle et telle chose de M. de Bois-Robert, en avoient menti. Voilà d'où venoit la haine de Palevoisin contre lui.
Bois-Robert étant à Rouen, le maréchal de Guiche, y allant comme lieutenant de roi de Normandie, demanda au cardinal s'il ne trouveroit point mauvais qu'il le vît. «Vous me ferez plaisir,» dit le cardinal. Bois-Robert traita magnifiquement le maréchal, et perdit après-dîner six-vingts pistoles contre lui, car il ne peut se tenir de jouer, et joue comme un enfant.
Le cardinal fit ensuite le voyage de Perpignan, et comme il étoit malade à Narbonne, Citois lui dit: «Je ne sais plus que vous donner, si ce n'est trois dragmes de Bois-Robert après le repas.--Il n'est pas encore temps, monsieur Citois,» dit le cardinal.
Après la mort de M. le Grand, tout le monde parla pour Bois-Robert. Le cardinal Mazarin lui écrivit: «Vous pouvez aller à Paris, si vous y avez des affaires.» Bois-Robert y vient, et en attendant Son Eminence il perd vingt-deux mille écus qu'il avoit en argent comptant. Le cardinal arrivé, le cardinal Mazarin écrit à Bois-Robert: «Venez me demander un tel jour, et fussé-je dans la chambre de Son Eminence, venez me trouver.» Bois-Robert y va. Le cardinal l'embrasse en sanglotant, car il aimoit ceux dont il croyoit être aimé[178]. Bois-Robert, qui voyoit pleurer son maître, ne put cette fois, contre sa coutume, trouver une larme. Il s'avise de faire le saisi, et le cardinal Mazarin, qui le vouloit servir, dit: «Voyez ce pauvre homme, il étouffe; il en est si saisi qu'il ne sauroit pleurer; quelquefois on est suffoqué pour moins que cela; un chirurgien, vite.» On saigne Bois-Robert, qui se portoit le mieux du monde; on lui a tiré trois grandes palettes de sang. Tous ses envieux le vinrent embrasser, mais le cardinal mourut dix-neuf jours après. Bois-Robert dit que c'est le seul bien que le cardinal Mazarin lui ait fait que de lui faire tirer ces trois palettes de sang.
Après la mort du cardinal de Richelieu, Bois-Robert dit à madame d'Aiguillon qu'il n'auroit pas moins de zèle pour elle qu'il n'en avoit eu pour son oncle. Elle le remercia, et lui promit qu'il ne seroit pas long-temps sans recevoir des marques de l'affection qu'elle avoit pour lui, puisque son neveu avoit des abbayes dont dépendoient de bons prieurés. Bois-Robert eut plusieurs avis, mais les prieurés qu'il demandoit avoient toujours été donnés la veille. Il se douta qu'il y avoit de la fourberie, et, pour en être éclairci, il la fut trouver un jour avec une lettre par laquelle on lui donnoit avis que le prieuré de _Kermassonnet_ étoit vacant, et qu'il y étoit à la collation de l'abbé de Marmoustier. «Hé! mon pauvre monsieur de Bois-Robert, s'écria-t-elle, que je suis malheureuse! si vous fussiez venu deux heures plus tôt, vous l'auriez eu.--Je n'en serois pas mieux, madame, car vous pouvez disposer de ce prieuré-là comme de la lune.--Et pourquoi?--C'est qu'il n'y en a jamais eu de ce nom-là; je vous rends grâces de votre bonne volonté, me voilà convaincu plus que jamais de votre sincérité et de votre bonne foi.»
Bois-Robert, quelques années après, eut un grand démêlé avec M. de La Vrillière, secrétaire d'Etat. Il avoit ôté de dessus l'état des pensions un frère de Bois-Robert nommé d'Ouville[179], qui y étoit comme ingénieur. Bois-Robert le fit prier par tout le monde de l'y remettre; ses amis lui dirent: «Nous l'avons un peu ébranlé, voyez-le.» Bois-Robert y va: La Vrillière le reçoit par un _mortdieu_. «Mortdieu! monsieur, vous vous passeriez bien de me faire accabler par tout le monde pour votre frère, pour un homme de nul mérite[180].» Bois-Robert, en contant cela, disoit: «Je le savois bien, il n'avoit que faire de me le dire, je n'allois pas là pour l'apprendre.» Ce qui fâchoit le plus Bois-Robert, c'est que cet homme lui avoit fait la cour autrefois: «Ah! monsieur, lui dit-il, je ne croyois pas que les ministres d'Etat jurassent comme vous faites. _Mortdieu_, il siéroit bien autant à un charretier qu'à vous. Allez, monsieur, mon frère sera mis sur l'état malgré vous et vos dents.» De ce pas il alla trouver le cardinal Mazarin, à qui il fit sa déclaration de ne prétendre rien de lui que cela, mais qu'il y alloit de son honneur. Le cardinal le lui promit. Cependant, dans son ressentiment, Bois-Robert fit une satire plaisante contre La Vrillière qu'il appelle Tirsis. Il y a en un endroit:
Le Saint-Esprit, honteux d'être sur ses épaules, Pour trois sots comme lui s'envoleroit des Gaules.