Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome second Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 10

Chapter 104,041 wordsPublic domain

Il lui est arrivé plusieurs fois de se heurter par la rue. Un jour que Malherbe, Yvrande et lui avoient couché en une même chambre, il se leva le premier, et prit les chausses d'Yvrande pour son caleçon. Quand Yvrande voulut s'habiller, il ne trouva point ses chausses. On les chercha partout. Enfin il regarda Racan, et il lui sembla plus gros qu'à l'ordinaire par le bas. «Sur ma foi, lui dit-il, ou votre cul est plus gros qu'hier, ou vous avez mis mes chausses sous les vôtres.» En effet, il y regarda, et les trouva.

Une après-dînée, il fut extrêmement mouillé. Il arrive chez M. de Bellegarde, et entre dans la chambre de madame de Bellegarde, pensant entrer dans la sienne; il ne vit point madame de Bellegarde et madame Des Loges, qui étoient chacune au coin du feu. Elles ne dirent rien, pour voir ce que ce maître rêveur feroit. Il se fait débotter, et dit à son laquais: «Va nettoyer mes bottes; je ferai sécher ici mes bas.» Il s'approche du feu, et met ses bas à bottes bien proprement sur la tête de madame de Bellegarde et de madame Des Loges, qu'il prenoit pour des chenets; après, il se met à se chauffer. Elles se mordoient les lèvres de peur de rire; enfin elles éclatèrent.

Un jour qu'il vouloit mener un prieur de ses amis à la chasse aux perdreaux, le prieur lui dit: «Il faut que je dise vêpres, et je n'ai personne pour m'aider.--Je vous aiderai, dit Racan.» En disant cela, Racan oublie qu'il avoit son fusil sur l'épaule, et, sans le quitter, il dit _Magnificat_ tout du long.

Il a plusieurs fois donné l'aumône à de ses amis, les prenant pour des gueux. On dit qu'il boita tout un jour parce qu'il fut toujours à se promener avec un gentilhomme boiteux. Un matin étant à jeun, il demanda un doigt de vin chez un de ses amis. L'autre lui dit: «Tenez, il y a là-dessus un verre d'hypocras et un verre de médecine que je vais prendre. Ne vous trompez pas.» Racan ne manque pas de prendre la médecine, et cet homme ayant eu soin de la faire faire la moins désagréable qu'il avoit pu, Racan crut que c'étoit de médiocre hypocras, ou de l'hypocras éventé. Il va à la messe, où peu de temps après il sentit bien du désordre dans son ventre, et il eut bien de la peine à se sauver dans un logis de connoissance. Le malade qui avoit pris l'autre verre ne sentoit que de la chaleur, et n'avoit aucune envie d'aller. Il envoie chez Racan, qui lui manda que pour ce jour il seroit purgé sans payer l'apothicaire.

Racan, tout rêveur, qu'il étoit, faisoit des contes de la rêverie de feu M. de Guise. A Tours, M. de Guise lui dit: «Allons à la chasse.» Il y fut, et toujours auprès de lui; et le lendemain M. de Guise lui dit: «Vous avez bien fait de n'y point venir, nos chiens n'ont rien fait qui vaille.» Racan voyant cela, se crotta une autre fois tout exprès, et fit semblant d'avoir été à la chasse avec lui: «Ah! vous avez bien fait, lui dit-il, nous avons eu aujourd'hui bien du plaisir.»

Racan dit qu'ayant promis une pistole à une maquerelle pour une demoiselle qu'elle lui devoit faire voir, au lieu de cela elle lui fit voir une guenippe, et qui n'avoit rien de demoiselle. Racan ne lui donna qu'une pièce de quatorze sous et demi, le quart d'une pièce de cinquante-huit sous; elles n'étoient pas communes alors. «Qu'est-ce là? dit-elle.--C'est, lui dit-il, une pistole déguisée en pièce de quatorze sous, comme vous m'avez donné une demoiselle déguisée en femme-de-chambre.»

Quand il faisoit l'amour à celle qu'il a épousée, et qu'il n'eut qu'à cause que madame de Bellegarde, hors d'âge d'avoir des enfants, lui assura du bien, il voulut l'aller voir à la campagne, avec un habit de taffetas céladon[156]. Son valet Nicolas, qui étoit plus grand maître que lui, lui dit: «Et s'il pleut, où sera l'habit céladon? Prenez votre habit de bure, et au pied d'un arbre vous changerez d'habit proche du château.--Bien, dit-il, Nicolas; je ferai ce que tu voudras, mon enfant.» Comme il relevoit ses chausses, c'étoit en un petit bois proche de la maison de sa maîtresse, elle et deux autres filles parurent. «Ah! dit-il, Nicolas, je te l'avois bien dit.--Mordieu, répond le valet, dépêchez-vous seulement.» Cette maîtresse vouloit s'en aller; mais les autres, par malice, la firent avancer. «Mademoiselle, lui dit ce bel amoureux, c'est Nicolas qui l'a voulu: parle pour moi, Nicolas, je ne sais que lui dire.»

Un de ses voisins lui donna une fois un fort beau bois de cerf. Racan dit à son valet, qui étoit à cheval avec lui, de le prendre. Il étoit tard, Racan le pressoit; ce garçon lui dit: «Monsieur, j'ai mis tantôt de toutes les façons ce que vous m'avez donné; je vois bien que vous ne savez pas combien il y a de peines à porter des cornes, car vous ne me tourmenteriez pas tant que vous faites.»

A l'Académie, quand ce fut à son tour à haranguer, il y vint avec un chiffon de papier tout déchiré dans ses mains: «Messieurs, leur dit-il, je vous apportois ma harangue, mais une grande levrette l'a toute mâchonnée. La voilà: tirez-en ce que vous pourrez, car je ne la sais point par coeur, et je n'en ai point de copie.» Il est le seul qui ait voulu avoir ses lettres d'académicien, et quand son fils aîné fut assez grand, il le mena à l'Académie pour lui faire saluer tous les académiciens.

Depuis son mariage et la mort de madame de Bellegarde, il commanda une fois un escadron de gentilshommes de l'arrière-ban. Il conte que jamais il ne put les obliger à faire garde, ni autre chose semblable, jour ni nuit, et enfin il fallut demander un régiment d'infanterie pour les enfermer. Un jour, en marchant, il y eut je ne sais quelle alarme; il les trouva tous au retour (car cependant il étoit allé parler au général), l'épée et le pistolet à la main, aussi bien les derniers que les premiers, quoiqu'il fallût percer neuf escadrons avant que de venir à eux. Il y en eut un qui donna un grand coup de pistolet dans l'épaule à celui qui étoit devant lui.

Le bonhomme Racan fut vingt ans sans faire de vers après la mort de Malherbe. Enfin il s'y remit à la campagne, où il fit des versions de psaumes, naïves, disoit-il, mais, en effet, les plus plates du monde. Depuis, il fit ses Paraphrases de psaumes qu'il a imprimées, où il y a de belles choses, mais cela ne vaut pas ce qu'il a fait autrefois.

Racan étant tuteur du petit comte de Marans, de la maison de Bueil, le mari de la mère l'appela en duel. Racan dit: «Je suis fort vieux, et j'ai la courte haleine.--Il se battra à cheval, lui dit-on.--J'ai des ulcères aux jambes, répondit-il, quand je mets des bottes; puis, j'ai vingt mille livres de rente à perdre. Je ferai porter une épée; s'il m'attaque, je me défendrai. Nous avons un procès, nous n'avons pas une querelle.» Les maréchaux de France gourmandèrent fort ce galant homme.

Le grand chagrin de ce pauvre homme, c'étoit que son fils aîné n'est qu'un sot, et qu'il a perdu celui dont il espéroit avoir du contentement. Ce petit garçon étoit page de la Reine, et étoit fort bien avec M. d'Anjou[157]. Il disoit un jour à son père: «Je voudrois bien qu'on payât à Monsieur six cents écus de ses menus plaisirs qu'on lui doit, j'en aurois une bonne part.» Cet enfant s'étoit adonné à porter la robe de Mademoiselle. Au commencement ses pages en grondèrent; elle leur dit que toutes les fois qu'un page de la Reine lui voudroit faire cet honneur, elle lui en seroit obligée. Il continua donc; eux, enragés de cela, le firent appeler en duel par le plus petit d'entre eux. Ils eurent tous deux le fouet en diable et demi, car ils se vouloient aller battre. Ce petit garçon fut délégué par ses camarades pour demander à la Reine qu'on leur donnât deux petites oies[158] au lieu d'une, car l'argentier leur en retranchoit une de deux qu'ils devoient avoir. «Oui, dit la Reine; mais, étant fils de M. de Racan, vous ne l'aurez point que vous ne me la demandiez en vers.» Tout le monde veut que ses enfants soient poètes, et il ne sauroit faire qu'on les appelle autrement que Racan tout court. Le père fit pour son fils ce madrigal, mais il ne le fit pas de toute sa force:

MADRIGAL.

Reine, si les destins, mes voeux et mon bonheur Vous donnent les premiers des ans de ma jeunesse, Vous dois-je pas offrir cette première fleur Que ma muse a cueillie aux rives du Permesse? Si mon père, en naissant, m'avoit pu faire don De son esprit poétique, ainsi que de son nom, Qui l'a rendu vainqueur du temps et de l'envie, Je pourrois dans mes vers donner l'éternité

A Votre Majesté Qui me donne la vie.

Etant à Paris pour un procès, il s'ennuyoit quelquefois et ne perdoit pas un jour d'Académie; même il lui prit une telle amitié pour elle, qu'il disoit qu'il n'avoit d'amis que messieurs de l'Académie. Il prit pour son procureur le beau-frère de M. Chapelain, parce qu'il lui sembloit que cet homme étoit beau-frère de l'Académie. Un jour, sortant de l'Académie où sa femme l'étoit venu prendre, pensant parler à Patru, il parla à Chapelain et lui offrit de le remener comme il l'avoit amené. Chapelain le remercie; il descend. Et quand ils furent loin, sa femme lui dit: «Où est donc M. Patru?--Ah! dit-il; vous verrez que j'ai cru parler à lui et j'ai parlé à un autre.» Il retourna, mais Patru n'y étoit plus.

Ce bon homme est devenu avare. Au dernier voyage qu'il a fait ici, il n'a point été voir Patru, lui qui le voyoit tous les jours auparavant, parce que les écritures que Patru a pu faire pour lui pourroient monter à quelque chose. Il ne connoît guère bien Patru; il n'auroit garde de prendre de son argent.

[148] Honorat de Bueil, marquis de Racan, né en 1589, mort en février 1670.

[149] _OEuvres de Racan_, Paris, Coustelier, 1724, t. 2, p. 198.

[150] Stance contre un vieillard jaloux. (_Ibid._, t. 2, p. 182.)

[151] Elle ne l'appeloit jamais autrement que _le singe de Malherbe_. Elle en donna même un exemplaire à Malherbe, quoiqu'elle le haït à mort. (T.)

[152] Mademoiselle de Gournay étoit née en 1666. Elle publia en 1626 le volume qui a pour titre: _L'Ombre de la demoiselle de Gournay_. Ce livre venoit de paroître, ainsi elle devoit avoir environ soixante ans. (_Voyez_ plus bas l'article de mademoiselle de Gournay.)

[153] Amadis Jamyn, poète françois du seizième siècle, fut en effet reçu par Ronsard dans sa propre maison, et traité par lui comme s'il eût été son fils. Les ouvrages d'Amadis Jamyn sont rares et recherchés. Né vers 1540, il est mort vers 1585.

[154] Le Jeune Heinsius a dit d'elle: «_Ausa virgo concurrere viris, scandit supra viros._» (T.)

[155] Tallemant nous a prévenus plus haut que Racan ne pouvoit prononcer les lettres _r_ et _c_.

[156] Couleur de vert-clair très-tendre; elle avoit emprunté son nom au héros du roman, de l'_Astrée_, qui étoit loin d'avoir perdu alors tous ses adorateurs.

[157] Premier titre du duc d'Orléans, frère de Louis XIV. Il le porta jusqu'à la mort de Gaston, époque à laquelle le Roi lui conféra le titre de duc d'Orléans.

[158] Petite oie, se disoit figurément des rubans et garnitures qui rendoient un habillement complet; elle consistoit dans les rubans pour garnir l'habit, le chapeau, le noeud d'épée, les bas, les gants. (_Dict. de Trévoux._)

M. DE BRANCAS[159].

M. de Brancas, fils du duc de Villars, est aussi un grand rêveur. A l'hôtel de Rambouillet, un jour qu'il y avoit dîné, son laquais le vint demander; il revint: «C'est, dit-il, qu'il m'apportoit mon manteau.--Votre manteau! lui dit-on; hé! étiez-vous ici sans manteau?--Non, dit-il, mais j'avois pris hier celui de Moret pour le mien.» Or celui de Moret étoit de velours et l'autre de camelot.

En priant Dieu il lui dit: «Seigneur, je suis à vous autant que qui que ce soit, je suis votre serviteur très-humble plus qu'à personne.» Il lui fait des compliments en rêvant. Une fois qu'il se retiroit à cheval, des voleurs l'arrêtèrent par la bride. Il leur disoit: «Laquais, de quoi vous avisez-vous? Laissez donc aller ce cheval,» et ne s'en aperçut que quand il eut le pistolet à là gorge.

A Rouen il étoit chez M. d'Héquetot, fils de M. de Beuvron; son carrosse se rompit. Héquetot lui dit: «Prenez le mien, vous enverrez quérir le vôtre, quand il sera raccommodé.--Bien, dit-il,» et s'en va de ce pas se mettre dans celui dont on avoit ôté les chevaux, tire les rideaux et dit: «Au logis.» Il y fut une bonne heure. Enfin il se réveille et se met à crier: «Hé! cocher, quel tour me fais-tu faire? n'arriverons-nous d'aujourd'hui?» A sa voix, son cocher vint à lui: «Hé! monsieur, j'ai mis les chevaux à l'autre carrosse, je vous attends il y a long-temps.»

On dit qu'il se mit au lit une fois à quatre heures, parce qu'il trouva sa toilette mise.

Au sortir des Tuileries, un soir il se jeta dans le premier carrosse; le cocher touche, il le mène dans une maison. Il monte jusque dans la chambre sans se reconnoître. Les laquais du maître du carrosse l'avoient pris pour leur maître qui lui ressembloit assez de taille. Ils le laissent là et courent aux Tuileries; mais par hasard ils rencontrèrent ses gens et leur dirent où il étoit.

Une fois à l'armée on donna une fausse alarme exprès, et on lui fit prendre une vache sellée pour son cheval. On l'a fait aller un jour en compagnie avec son bonnet de nuit.

On lui veut faire accroire que le jour de ses noces il alla dire en passant aux baigneurs qu'ils lui tinssent un lit prêt, qu'il coucheroit chez eux. «Vous! lui dirent-ils, vous n'y songez pas!--Si, j'y viendrai assurément.--Je pense que vous rêvez, reprirent ces gens-là, vous vous êtes marié ce matin.--Hé! ma foi, dit-il, je n'y songeois pas.» Sa femme étoit veuve du comte d'Isigny, parent de feu madame la princesse (_de Condé_) Marguerite de Montmorency.

[159] La clef des _Caractères_ de La Bruyère nous indique que c'est lui qui est peint sous le nom du distrait Ménalque, chapit. 11. En effet, plusieurs des _Rêveries_ rapportées ici par Tallemant ont servi au portrait tracé par La Bruyère.

LA FONTAINE[160].

Un garçon de belles-lettres et qui fait des vers, nommé La Fontaine, est encore un grand rêveur. Son père, qui est maître des eaux et forêts de Château-Thierry en Champagne, étant à Paris pour un procès, lui dit: «Tiens, va vite faire telle chose, cela presse.» La Fontaine sort, et n'est pas plus tôt hors du logis qu'il oublie ce que son père lui avoit dit. Il rencontre de ses camarades qui lui ayant demandé s'il n'avoit point d'affaires, «Non,» leur dit-il, et alla à la comédie avec eux. Une autre fois, venant de Paris, il attacha à l'arçon de sa selle un gros sac de papiers importans. Le sac étoit mal attaché et tomba. L'ordinaire[161] passe, ramasse le sac, et ayant trouvé La Fontaine, il lui demande s'il n'avoit rien perdu. Ce garçon regarde de tous les côtés: «Non, ce dit-il; je n'ai rien perdu.--Voilà un sac que j'ai trouvé, lui dit l'autre.--Ah! c'est mon sac! s'écrie La Fontaine; il y va de tout mon bien.» Il le porta entre ses bras jusqu'au gîte.

Ce garçon alla une fois, durant une forte gelée, à une grande lieue de Château-Thierry, la nuit, en bottes blanches, et une lanterne sourde à la main. Une autre fois il se saisit d'une petite chienne, qui étoit chez la lieutenante générale de Château-Thierry, parce que cette chienne étoit de trop bonne garde, et le mari étant absent, il se cache sous une table de la chambre, qui étoit couverte d'un tapis à housse. Cette femme avoit retenu à coucher une de ses amies. Quand il vit que cette amie ronfloit, il s'approche du lit, prend la main à la lieutenante qui ne dormoit pas. Par bonheur, elle ne cria point, et il lui dit son nom en même temps. Elle prit cela pour une si grande marque d'amour, que, je crois, quoiqu'il ait dit qu'il n'en eut que la petite oie, qu'elle lui accorda toute chose. Il sortit avant que l'amie fût éveillée; et comme dans ces petites villes on est toujours les uns chez les autres, on ne trouva point étrange de le voir sortir de bonne heure d'une maison qui étoit comme une maison publique.

Depuis, son père l'a marié, et lui l'a fait par complaisance. Sa femme dit qu'il rêve tellement, qu'il est quelquefois trois semaines sans croire être marié. C'est une coquette qui s'est assez mal gouvernée depuis quelque temps. Il ne s'en tourmente point. On lui dit: «Mais un tel cajole votre femme.--Ma foi, répond-il, qu'il fasse ce qu'il pourra; je ne m'en soucie point. Il s'en lassera comme j'ai fait.» Cette indifférence a fait enrager cette femme; elle sèche de chagrin: lui est amoureux où il peut. Une abbesse s'étant retirée dans la ville, il la logea, et sa femme un jour les surprit. Il ne fit que rengaîner, lui faire la révérence et s'en aller.

[160] Quand Tallemant écrivit cet article, La Fontaine n'avoit encore publié que sa traduction de l'_Eunuque_ de Térence. Il étoit fort peu connu. Tallemant, plus tard, lui rendit justice: on lui doit la conservation de plusieurs opuscules du fabuliste, et particulièrement d'un petit ballet, intitulé: _Les Rieurs du Beau Richard_. (_Voyez_ les _OEuvres de La Fontaine_, édition de M. Walckenaer; Paris, gr. in-8º, t. 4, pag. 127.)

[161] On appeloit alors ainsi les courriers qui alloient porter les lettres d'une ville à une autre.

BOIS-ROBERT[162].

Bois-Robert se nomme Metel. Il est fils d'un procureur[163] de Rouen qui étoit Huguenot. Il l'a été lui-même aussi. Il se mit au barreau à Rouen. Un jour étant prêt à plaider, une maquerelle le vint avertir qu'une fille l'accusoit de lui avoir fait deux enfants. Il ne laissa pas de plaider, et après il va pour se défendre. Mais ayant eu avis que le juge d'une petite justice par-devant lequel il avoit été assigné, le vouloit faire arrêter, il se sauve, vient à Paris, et s'attache au cardinal Du Perron[164], puis au cardinal de Richelieu qui ne le goûtoit point, et plusieurs fois il gronda ses gens de ne le pas défaire de cet homme. «Hé! monsieur, lui dit Bois-Robert, qui a toujours été lâche, vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table. Ne vaux-je pas bien un chien?»

Pour subsister à la cour, Bois-Robert s'avisa d'une subtile invention; il demanda à tous les grands seigneurs de quoi faire une bibliothèque[165]. Il menoit avec lui un libraire qui recevoit ce qu'on donnoit, et il le lui vendoit moyennant tant de paraguante. Il a confessé depuis qu'il avoit escroqué cinq ou six mille francs comme cela. On n'a osé mettre le conte ouvertement dans _Francion_[166], mais on l'a mis comme si c'eût été un musicien qui eût demandé pour faire un cabinet de toutes sortes d'instruments de musique.

Il devint chanoine de Saint-Ouen de Rouen. Il fut assez imprudent pour faire quelque raillerie du Chapitre, mais le Chapitre lui en fit faire une espèce d'amende honorable en présence de tous les chanoines.

Mademoiselle de Toucy, aujourd'hui madame la maréchale de La Mothe[167], tomba malade dans l'abbaye de Saint-Amand de Rouen, dont sa soeur étoit abbesse. Bois-Robert promit à la malade que l'on ne sonneroit point les cloches de l'église cathédrale le jour de la Vierge; il ne put l'obtenir du Chapitre[168]. Le lendemain il envoya sur cela des vers à mademoiselle de Toucy, où il lui disoit que mademoiselle de Beuvron, qui est aujourd'hui madame d'Arpajon, sa rivale en beauté, avoit par son crédit, comme fille du gouverneur du vieux Palais, empêché que le Chapitre fît cette galanterie, dans l'espoir que ses appas en diminueroient. Les chanoines furent assez sots pour se mettre en colère contre Bois-Robert. Il fut interdit; il en appela comme d'abus; enfin on fit entendre au Chapitre qu'il se tournoit en ridicule, et l'interdiction fut levée.

Il raconte que de ce temps-là on s'avisa de jouer dans un quartier de Rouen une tragédie de _la Mort d'Abel_. Une femme vint prier que son fils en fût, et qu'elle fourniroit ce qu'on voudroit. Tous les personnages étoient donnés, cependant les offres étoient grandes; on s'avisa de lui donner le personnage du _sang d'Abel_. On le mit dans un porte-manteau de satin rouge cramoisi, on le rouloit de derrière le théâtre, et il crioit: _Vengeance, vengeance_.

Il conte encore qu'ayant fait un voyage à Rome, et ayant salué jusqu'à se prosterner un certain cardinal Scaglia, qui ne lui rendit point son salut, il crut qu'il y alloit de l'honneur de la nation, surtout ayant deux estafiers après lui. La première fois donc qu'il rencontra le cardinal, il enfonça son chapeau et le regarda effrontément entre les deux yeux sans le saluer. Le cardinal en colère fait courir après lui: il se sauve dans une église. Le cardinal s'excusoit sur sa mauvaise vue pour la première fois, et disoit qu'à la deuxième _quel coglion l'havea vituperato_. Il fallut capituler, et il en fut quitte pour saluer à l'avenir le cardinal fort humblement.

Il y avoit alors un gentilhomme breton à Rome, à qui il prit une telle haine pour les prêtres, et surtout pour les cardinaux, que quand il prenoit un cocher, c'étoit à condition de n'arrêter point devant eux; tous le lui promettoient, cependant ils lui manquoient tous de parole; mais lui se mettoit à pisser quand ils arrêtoient. Les cardinaux ne faisoient qu'en rire, et chacun le montroit au doigt. Non content de cela, il fit venir le curé de son village, par belles promesses, et quand il fut à Rome, il l'intimida tant qu'il l'obligea à se faire doyen de ses estafiers, avec une soutanelle qui ne lui alloit qu'au genou. On s'en plaignit à l'ambassadeur de France qui envoya quérir ce maître fou. «Monsieur, lui répondit notre homme, c'est que j'ai cru que je ne pouvois mieux humilier les prêtres qu'en faisant un prêtre estafier, et puisqu'ils le prennent là, je le ferai le dernier de tous les miens. Il m'a coûté deux cents écus à le faire venir, je n'ai garde d'avoir employé cet argent pour rien.» Enfin on fut contraint de faire évader ce prêtre.

Un jour que Bois-Robert étoit avec le cardinal, alors évêque de Luçon, on apporta des chapeaux de castor. L'évêque en choisit un: «Me sied-il bien, Bois-Robert?--Oui, mais il vous siérait encore mieux s'il étoit de la couleur du nez de votre aumônier.» C'étoit M. Mulot, alors présent, qui depuis ne le pardonna jamais à Bois-Robert. Une fois ce pauvre M. Mulot, qui aimoit le bon vin, en attendant l'heure d'un déjeûner, alla à la messe à l'Oratoire. Par malheur c'étoit M. de Bérulle, depuis cardinal, qui la disoit, et qui, avant que de consacrer, s'amusa à faire je ne sais combien de méditations. Mulot enrageoit, car il voyoit bien que tout seroit mangé. Enfin, après que tout fut dit, il s'en va tout furieux trouver M. de Bérulle: «Vraiment, lui dit-il, vous êtes un plaisant homme de vous endormir comme cela sur le calice: allez, vous n'en valez pas mieux pour cela.»

Une fois que le conseil étoit au pavillon de Charenton[169], il pria M. d'Effiat, alors premier écuyer de la grande écurie, de l'y mener pour quelque affaire. Mulot fut d'abord expédié, car on lui refusa ce qu'il demandoit. Chagrin du mauvais succès, il presse peu civilement d'Effiat de s'en retourner. «Je n'ai pas fait encore.--Ah! me voulez-vous laisser à pied?--Non, mais ayez patience.» Il grondoit. «Ah! _mons de Mulot, mons de Mulot_, dit d'Effiat avec son accent d'Auvergnat.--Ah! _mons Fiat, mons Fiat_, répond Mulot, quiconque alongera mon nom, je lui raccourcirai le sien;» et, tout en colère, il s'en alla à pied.

Un jour qu'il avoit bien la goutte, Boileau rencontra son laquais: «Comment se porte ton maître? lui dit-il.--Monsieur, il souffre comme un damné.--Il jure donc bien?--Monsieur, répliqua naïvement le laquais, il n'a de consolation que celle-là dans son mal.»