Part 3
[32] Tardieu, lieutenant-criminel, l'alla accuser en plein conseil. «Il ne se contente pas, messieurs, dit-il, d'avoir sa charge pour rien, il empiète sur la mienne qui me coûte si cher.» Le chancelier, Bullion et tous les pendards étoient pour Tardieu. Laffemas répondit: «Je n'ai que deux mots à dire pour confondre M. le lieutenant-criminel. Un marchand de la rue Aubry-Boucher avoit quinze mille livres en argent dans un petit coffre-fort: des voleurs rompent sa boutique, entrent et emportent le coffre. Ils n'étoient pas encore à cinquante pas que des gens qui partoient à la petite pointe du jour viennent à passer par cette rue: les voleurs ont peur, et laissent le coffre sur une boutique. Un marchand se lève de bon matin, et trouve ce coffre; il vient me présenter requête, dit qu'il est prêt de le rendre à qui il appartient, et demande quelque chose pour son droit d'avis; le maître se trouve, et se présente avec la clef et le bordereau des espèces; je fais ordonner cinquante écus pour le droit d'avis. N'est-ce pas une affaire civile? Pour les voleurs, que M. le lieutenant-criminel les pende, je les lui abandonne; mais qu'a fait ce pauvre coffre-fort pour tomber entre ses mains?» Tout le monde se mit à rire, et Tardieu fut baffoué. (T.)
Il avoit épousé la fille d'un riche notaire, nommé Haudessens; il en eut bien des garçons et bien des filles. Il ne leur donnoit rien, et ne maria jamais que deux filles. L'aîné de ces garçons étoit conseiller à Metz; il fut six ans sans lui parler, quoiqu'il mangeât à sa table, lui qui parloit tant aux autres gens. Il avoit un fils qu'on appeloit l'abbé. Ce garçon a de l'esprit, fait des bagatelles en vers assez bien; il fit plusieurs épîtres contre le Mazarin, durant la Fronde; mais il a l'honneur de n'avoir pas un grain de cervelle. Il le fit mettre en sa jeunesse à Saint-Victor. Le père disoit: «C'est un débauché, il a fait _les Feuillantines_[33].» Le fils disoit: «C'est un vieux bourreau.»
[33] _Voyez_ plus haut, page 19 de ce volume, la chanson dite _des Feuillantines_, sur la présidente Lescalopier.
HAUDESSENS.
Le fils de ce notaire, dont nous venons de dire que Laffemas avoit épousé la fille, étoit bien fait et avoit quelque esprit; mais il étoit hâbleur et étourdi pour le moins autant qu'un autre. Il disoit quelquefois de plaisantes choses; il se fourroit partout. On dit qu'il n'a pas été malheureux en amourettes; on l'appeloit le marquis de la Barre-du-Bec, parce que son père, qui étoit homme habile et homme de bien, y logeoit. Coursy-Aubry et Haudessens prirent une telle aversion l'un pour l'autre, qu'ils se sont battus plusieurs fois à coups de poing, et quelquefois à coups de bâton. Haudessens fut le dernier à bâtonner l'autre, et puis s'en alla en Espagne. Ils étoient assez bon nombre de François. Il persuada aux autres de faire passer quelqu'un d'entre eux pour marquis, et que les autres se diroient ses suivants; que sous ce prétexte ce marquis de comédie seroit reçu partout, et qu'eux par conséquent verroient bien plus à leur aise tout ce qu'il y avoit à voir. Les autres y consentirent, et le choisirent pour faire le marquis. Il arriva à Madrid lorsque M. de Rambouillet y étoit ambassadeur extraordinaire. Il alla chez lui tout couvert d'or, et lui conta l'invention dont il s'étoit avisé; après il le pria de ne le pas découvrir. M. de Rambouillet en rit, et à une course de taureaux il lui fit donner un échafaud; il le dit pourtant au comte-duc, et au Roi même, qui trouvèrent cela assez plaisant, et le laissèrent jouir de sa grandeur imaginaire. Il prit un valet espagnol qui le quitta à Paris, en lui disant: «Vous n'êtes point gentilhomme, et moi je suis soldat.» C'est quelque chose en Espagne, _soldado del Rey_.
Il alla après à Constantinople, où il s'avisa de _vagheggiare_[34] les sultanes autant qu'il lui étoit possible; et, comme il rôdoit autour du sérail, on le prit et on lui donna bon nombre de coups de latte. Il disoit qu'il avoit quatre-vingt-une religions, et qu'il les trouvoit aussi bonnes l'une que l'autre. Depuis, il se maria à Montpellier, où il se fit maître des comptes et conseiller de la cour des aides; tout cela est ensemble.
[34] _Vagheggiare_, lorgner.
En ce pays-là il eut une querelle. Un homme l'attaqua l'épée à la main. Lui qui n'en avoit point se jeta à corps perdu sur cet homme et lui ôta son épée. «Hélas! disoit-il en racontant cet exploit, jamais je ne fus si étonné que de me trouver vaillant.»
BEAULIEU-PICART.
La famille des Picart est une des plus anciennes de la robe. Il y a des grotesques comme dans toutes les maisons où l'on se pique de noblesse. Il disoit: «Je ne sais quelle reine Blanche épousa en cachette un Picart, dont ils viennent.» Son père mourut pauvre par mauvais ménage, et laissa assez d'enfants. Ils étoient trois frères et trois sœurs. L'aîné de tous étoit un garçon bien fait; il se poussa à la cour; il étoit adroit à toutes choses, et principalement à dresser toutes sortes d'oiseaux. Cela fit ombrage à M. de Luynes, qui commençoit à se mettre bien dans l'esprit du Roi. En effet, il lui fit dire que le Roi ne le voyoit pas de trop bon œil, et qu'il feroit bien de se retirer. Il donna dans le panneau; il fit le froid avec le Roi, qui le chassa enfin. Ce fut lui qui mit ses frères dans le jeu, disant que, par le jeu, des jeunes gens qui n'avoient guère de bien s'introduisoient partout et trouvoient moyen de subsister. Beaulieu-Picart, dont nous écrivons l'historiette, s'y rendit fort adroit et pipoit aussi bien qu'homme de France. Son aîné avoit un maître à piper, et tous les grands joueurs s'en escriment. Ils disent que c'est pour s'empêcher d'être trompés. Cet aîné mourut à vingt-cinq ans, après avoir été long-temps incommodé d'un coup que lui donna Souscarrière. Pour avoir prétexte de se battre, sans encourir la peine de l'édit, ils firent semblant de se quereller sur un coup en jouant à la paume; ils prennent leurs épées qui étoient sous la corde; Beaulieu passe et va à Souscarrière, qui recula jusqu'à la grille, et là, par un coup de prévôt de salle, le blesse et lui fait tomber son épée. Le blessé enrageoit, car il ne faisoit nul cas de l'autre, et ne voulut jamais s'accommoder que Souscarrière n'avouât qu'il avoit reculé jusqu'à la grille.
Beaulieu-Picart, pour sauver la charge de son aîné qui étoit ordinaire[35] chez Monsieur (il n'avoit voulu disposer de rien), se met dans le lit comme s'il eût été le malade, et dicte un beau testament; le voilà ordinaire chez Monsieur. Tout ce qu'il put avoir de cette charge et tout ce qu'il pouvoit attraper d'ailleurs, car ç'a toujours été un homme de bien, tout cela s'en alloit en braverie. C'étoit un garçon fort bien fait, fort propre, et qui ne manquoit pas d'esprit. Foucault, depuis conseiller au parlement en la place de son père, devint amoureux d'une de ses sœurs, et l'épousa en dépit de tout le monde. Il auroit bien mieux fait d épouser la fille du clerc de son père, qui avoit quatre cent mille livres de bien, car il ne prêteroit pas sur gages comme il fait, pour se récompenser, dit-il, d'avoir épousé une femme par amour. Il disoit une fois à ce secrétaire: «Je veux bien que vous sachiez que je suis le soleil levant, et que mon père n'est que le soleil couchant.» Depuis cela, Patru, qui en sa petite jeunesse étoit de leurs amis, pour dire le soleil couchant, disoit toujours: «M. Famant le père.» Durant la colère de son père il faisoit toujours des harangues, et il disoit: «Si on m'appelle au parlement, vraiment je sais bien ce que je dirai.--Hé! que diras-tu? lui disoit Patru.--Je dirai ma femme est ma femme, car je l'ai épousée.»
[35] Gentilhomme ordinaire.
Beaulieu se mit en ce temps-là à faire l'amour à la fille de Francini[36], à qui Patru donna le surnom de Petit Ange, tant elle étoit jolie. C'est aujourd'hui la veuve de Du Peray, frère du président Le Bailleul, gouverneur de Corbeil, que le feu Roi appeloit Plante-Bourde. Patru, Perreau, le trésorier de France, et Beaulieu en étoient tous trois un peu épris. Les deux autres, voyant que Beaulieu étoit le plus épris, la lui cédèrent, c'est-à-dire n'allèrent point sur ses brisées. Un jour qu'elle lui avoit donné rendez-vous pour un moment à la porte de la rue, tandis qu'on servoit sur table, elle lui dit: «Dépêchez-vous, car il faut que je m'en _vase_ souper.--Que je m'en _vase_, reprit-il; Jésus! comme vous parlez!» Il ne fit que se moquer d'elle d'avoir dit ce méchant mot, lui qui avoit été si long-temps à avoir cette petite audience, et qui savoit bien qu'on parloit de la marier. Une autre fois il n'avoit fait que de l'entretenir des _reines Blanches_ de sa race. Je me souviens qu'on le faisoit passer pour un garçon qui écrivoit bien, et c'étoit Patru qui lui faisoit toutes ses lettres.
[36] Fontainier italien. (T.)
Il apprit à faire la petite voix, comme l'_Esprit de Montmartre_[37], et, avec cette invention, il a fait cent espiégleries et cent escroqueries. Il eut une fâcheuse affaire, car il se trouva à un vol d'argent du Roi; et, s'il n'eût eu bon bec et bien des parents dans le parlement, il en tenoit; mais on gagna les témoins. Au bout de quelques années de campagne, car il fallut aller à la guerre pour purger un peu sa réputation, un de ses parents, qui, faute de bien, avoit été contraint de se faire curé-prieur de la Haute Maison, en Bourgogne, lui donna avis que M. de la Haute Maison, gentilhomme de quinze mille livres de rente, n'avoit qu'une fille à qui, non plus qu'à sa femme, il ne faisoit manger que des croûtes; qu'il y falloit songer, et qu'il l'allât trouver en Bourgogne. Il y fut, et fit connoissance avec elle. Depuis, il arriva par bonheur que Foucault fut rapporteur d'un procès de ce gentilhomme. On vient à Paris; la fille ne bougeoit de chez madame Foucault, à qui le curé l'avoit recommandée. Là, Beaulieu s'en fit aimer. Il étoit beau, et elle n'étoit point belle. Il fut question d'épouser en cachette; un prêtre de Saint-Innocent fit l'affaire pour cent pistoles; par l'avis de Patru, il se saisit de l'extrait baptistère: le mariage fut consommé chez sa sœur Foucault. La sœur de Beaulieu, celle qui n'est point mariée, faisoit la sentinelle à la porte. Le procès gagné, elle retourne avec son père et sa mère en Bourgogne, où elle s'ennuyoit fort de n'avoir point son mari, qui étoit d'avis d'attendre que le père ou la mère qui étoient vieux allassent en l'autre monde. Pour déterminer son mari à venir la rejoindre, elle feignit qu'on la vouloit marier. Beaulieu consulte avec ses sœurs, et ils prenoient de _fichues_ résolutions, quand Patru y arriva, à qui il dit qu'il étoit résolu de l'enlever. «Il faut donc, lui dit cet ami, avoir vos alibi bien prouvés.» Et il lui en dit les moyens. Beaulieu part et l'enlève. Il ne la mena d'abord que dans un bois, à demi-lieue de la maison, où elle passa la nuit; lui cependant galope au prochain bourg, y bat exprès un valet d'hôtellerie; en sort aussitôt; va à un autre, y fait encore quelque désordre, et ainsi à un troisième, afin qu'il y eût bien des procès-verbaux contre lui. Il étoit bien accompagné; il faisoit des insolences impunément. Le lendemain matin il alla reprendre sa femme et la mena à Paris chez madame d'Elbœuf, qui lui donna une chambre, sans s'informer pourquoi la jeune Beaulieu gardoit sa belle-sœur, et il n'y entroit que lui. Le beau-père l'accusa de rapt; mais il fut condamné aux dépens. Depuis, on les accommoda; mais le vieillard, qui ne valoit guère mieux que son gendre, mit dans l'accommodement qu'on ne lui demanderoit aucune dot. Beaulieu vint au conseil à Patru, qui lui dit: «Allez-vous-en chez lui avec bien du train; il s'en ennuiera bientôt, et là peut-être lui persuaderez-vous de vous céder quelque rente, ou quelque maison. (Il avoit une rente sur M. d'Angoulême, qui avoit été rachetée.) Vous lui direz: «Monsieur, vous ne tirez rien de cette rente; et vous avez souffert qu'on s'emparât à vil prix de cette maison que vous aviez vers Orléans. Cédez-moi ces deux pièces, et, par le moyen de mes beaux-frères et de mes autres parents du parlement, j'en tirerai bien quelque chose.» Mais, gardez-vous bien, dit Patru, de laisser la minute de la donation chez le notaire du village, car le bonhomme la retireroit d'autorité.» Il va chez son beau-père avec une meute de chiens courants anglois qu'il avoit gagnée à un Anglois à qui auroit le cheval le plus vite. Beaulieu et cet Anglois avoient quelquefois dupé les sots, et on sait qu'ils s'entendoient ensemble, et profitoient des paris que l'on faisoit. Le beau-père en fut bientôt las, et lui fait la donation. Beaulieu retire la minute, et va à M. d'Angoulême qui le paie d'une quittance. Il va à cette terre; on lui montre un contrat de vente en bonne forme; il présente requête, expose que son beau-père l'a trompé; ordonné qu'il donneroit en autre nature de biens ce à quoi montoit ce qu'il avoit donné. Il fut donc contraint de lui donner la terre de Senelé de huit cents écus de revenu. Dans cette terre, il faisoit apparemment la fausse monnoie, rançonnoit ses paysans, mais les exemptoit de gens de guerre, troquoit des chevaux, et avoit trois fois plus de train qu'il n'en pouvoit nourrir en homme de bien. Il se faisoit craindre par sa _fanfare_, et ne voyoit point M. le Prince, parce que, disoit-il, il se moque des gentilshommes.
[37] _Voyez_ plus bas, p. 49.
Il mourut, il y a trois ans, à Rouen, en poursuivant un procès. Depuis la mort de son beau-père, Patru avoue qu'il étoit embarrassé de cet homme; qu'il avoit honte qu'on le vît chez lui; mais qu'il ne pouvoit s'en défaire à cause de la vieille connoissance.
De ses deux autres sœurs, l'aînée épousa un baron de Maudestour, un diable qui, ayant dessein d'étrangler sa première femme pour épouser une de ses proches parentes, alla s'informer avant combien il lui coûteroit pour la dispense, étrangla effectivement sa femme, mais n'épousa point cette parente. Je ne sais pourquoi ce diable la laissa veuve. La dernière alla demeurer avec son frère en Bourgogne. Avant ce mariage, et dans leur grande misère, une de ses cousines nommée Charpentier, qui avoit épousé Dalibert, aujourd'hui surintendant de la maison de M. d'Orléans, pour trouver de quoi l'assister, s'avisa de dire à Dalibert que toutes les servantes ferroient la mule, qu'elle vouloit aller elle-même au marché. Et elle se chargea de tout ce soin pour épargner, afin de donner à sa cousine.
L'ESTOILE[38]
ET SAINT-THOMAS.
L'Estoile, l'Académicien, étoit fils d'un audiencier de la chancellerie[39]; mais d'une des plus anciennes familles de Paris, jusques à y trouver un chancelier de France[40], il y a long-temps. Il avoit eu quelque bien de patrimoine, mais il en mangea une bonne partie en amourettes. Il en contoit à la fille d'un procureur nommé Sandrier: elle étoit jolie, mais fort coquette; elle prenoit son argent, se moquoit de lui, et en aimoit d'autres. A la vérité c'étoit un visage extravagant et difforme tout ensemble. Beaulieu-Picart, qui, comme nous venons de voir, étoit honnêtement insolent, se voulut mêler aussi de la cajoler. Il y fut un jour avec Patru; il y avoit ordre de lui dire qu'elle n'y étoit point; cependant, la porte étant ouverte, il demande à se reposer dans la salle; là il se met à pester, et vouloit rompre les vitres. Patru, pour le détourner de cette folie, lui dit: «Beaulieu, je te prie, faisons réponse aux vers que l'Estoile a mis sur le luth de sa maîtresse[41].» Voici les vers:
Je dois bien faire des jaloux Lorsque je baise devant tous Le sein de ma belle maîtresse. Aux amants qui sont sous sa loi Elle fait bien quelque caresse; Mais elle n'embrasse que moi.
Ils mirent au-dessous, et ce fut de la main de Beaulieu:
Que te sert de baiser le sein De ta belle maîtresse? Insensé tu...... en vain, Et te flatte d'une caresse; Car jamais tu n'iras Ni plus haut ni plus bas.
[38] Claude de L'Estoile, membre de l'Académie françoise, mort vers 1652.
[39] Pierre de l'Estoile, audiencier de France, devenu célèbre par le livre Journal sur lequel il inscrivoit l'événement de chaque jour. Les Mémoires qu'il nous a ainsi laissés sont un des ouvrages les plus curieux qui nous restent sur les règnes de Henri III et de Henri IV.
[40] La mère de Pierre de L'Estoile étoit fille de François de Montholon, garde des sceaux sous François Ier. Il n'y a pas eu de chancelier de L'Estoile.
[41] Elle chantoit aussi et dansoit fort joliment; elle avoit de l'éclat et étoit fort agréable. (T.)
L'Estoile a avoué depuis qu'il en pensa enrager, qu'il ratissa le mot déshonnête, et qu'il fut tenté de se battre contre Beaulieu; mais je m'arrêtai en disant: «Il me battra et se moquera doublement de moi.» Il passa maintes nuits à la porte de sa maîtresse, car il étoit poétiquement amoureux. Après, il se maria aussi poétiquement avec la fille d'un procureur, car ces filles de procureur lui étoient fatales[42], et celle-ci n'avoit point de bien. Il en fut si jaloux qu'elle mourut du chagrin que lui donnèrent les bizarreries de son mari. Il y avoit quelque chose d'extravagant dans cet esprit-là. D'abord il parloit de lui comme d'un écolier; puis pour peu qu'on le mît en train, il se mettoit au-dessus de Malherbe. Il y a pourtant bien à dire, et il ne savoit presque rien. Jamais il ne lui prenoit envie de vous dire des vers que dans les rues ou sous quelque porte, et il ne travailloit qu'après avoir fait fermer tous les volets et allumer de la chandelle, quand même c'eût été en plein midi. Jamais homme n'eut plus l'air et l'esprit d'un poète que celui-là. Un jour chez Gombauld un gentilhomme saintongeois demanda à Gombauld s'il ne connoissoit point un tel qui faisoit si joliment des vers: «Non,» dit Gombauld. L'Estoile, qui se promenoit dans la chambre, et qui n'avoit pas desserré les dents, dit comme s'il eût prononcé un arrêt: «C'est un grand malheur à un homme qui se mêle d'écrire, que nous ne le connoissions point.» Chez Malleville, il foula aux pieds, comme un monstre, une méchante pièce dont Malleville se divertissoit, et prononça anathème contre elle d'un ton de voix foudroyant.
[42] Je ne sais s'il se repentoit d'avoir eu affaire avec des procureurs, mais ayant été poussé assez incivilement au Palais par un procureur, il demanda son nom. «Il s'appelle Fléau, lui dit-on.--Vraiment, ce nom ne lui convient pas mal; je serois d'avis, dit-il, qu'on appelât ainsi tous les procureurs.» (T.)
Un jeune auteur[43] lui lisoit un jour une pièce de théâtre[44]. Il écouta les deux premières scènes; à la troisième, où un roi parloit, il s'écria: «Le roi est ivre.» Un soir, comme il rajustoit un vers en se retirant, on lui prit son chapeau; il ne s'en avisa que quand il eut trouvé le mot qu'il cherchoit, et après il se mit à crier: _Aux voleurs_; mais il n'étoit plus temps. Il n'étoit point âgé quand il mourut; sa maladie fut bizarre, car tout est bizarre en lui. Il s'étoit mis en fantaisie de ne manger que des confitures, et cela lui causa une indigestion étrange: il rendoit les choses comme il les prenoit, et ne sentoit point de douleur. Il en trépassa pourtant. On dit que, par résignation à la volonté de Dieu, il donna tous ses vers à un janséniste. Je ne sais ce que ce janséniste en a fait[45].
[43] Le Clerc. (T.)--Michel Le Clerc, de l'Académie françoise. On ne connoît de lui que deux tragédies, _la Virginie romaine_, et _l'Iphigénie_, qu'il eut la maladresse de faire représenter peu après celle de Racine.
[44] _Ramire._ (T.)
[45] Les poésies de L'Estoile sont éparses dans les Recueils du temps. On a de lui _la Belle Esclave_, tragédie, 1643, et _l'Intrigue des filoux_, comédie, 1648.
Pour la Sandrier, elle eut bien des galants. Saint-Thomas, qui faisoit, en Savoie, la charge de conseiller d'État, étant ici, en devint amoureux, et l'emmena en Savoie, lui promettant de l'épouser, afin de l'ôter aux autres. Elle prétend qu'il l'a épousée, mais qu'il lui a volé toutes les pièces justificatives de leur mariage. Pour moi, je ne le crois pas. Elle ajoute qu'il l'a voulu empoisonner: elle a tâché d'en tirer quelque chose en plaidant; mais je pense qu'elle n'en a guère eu. Elle revint à Paris il y a bien dix-sept ans, où elle se mit à chanter des airs italiens; elle avoit appris à Turin. Elle fit bien du bruit, mais cela ne dura guère; plusieurs trouvent même qu'elle chante mal, car c'est tout-à-fait à la manière d'Italie, et elle grimace horriblement; on dirait qu'elle a des convulsions. Elle est fort fardée, et se mêle d'esprit. Je ne sais comment elle subsiste. Autrefois elle a eu quelques galants. Le président de Thou d'aujourd'hui en a été un. Peut-être a-t-elle épargné quelque chose.
L'ESPRIT DE MONTMARTRE ET RACONIS[46].
Un nommé Collet, qui demeuroit au faubourg Montmartre, fut surnommé _l'Esprit de Montmartre_, à cause qu'avec une petite voix qu'il faisoit, il sembloit que ce fût un esprit qui parlât de bien loin en l'air[47].
[46] Charles-François d'Abra de Raconis, né vers 1580, au village de Perdreau, près de Montfort-l'Amaury, évêque de Lavaur, en 1639, mort en 1646.
[47] Il paroît que le nom de ventriloque n'étoit pas connu alors.
Avec cette voix, il a fait dire bien des messes pour tirer des âmes du purgatoire; il a pensé faire mourir des gens de peur, et a fait venir la fièvre à d'autres. Une fois le cardinal de Richelieu, qui se vouloit railler de celui qui a été évêque de Lavaur, que les Jansénistes ont si bien étrillé, fit que cet homme se fourra dans la foule de ceux qui accompagnoient le cardinal aux Tuileries, du nombre desquels étoit notre évêque. Il se mit au milieu de la grande allée à appeler: «_Abra de Raconis! Abra de Raconis!_» c'est son nom. Tout le monde avoit le mot. Raconis, s'entendant nommer, tourne la tête, mais ne dit rien pour cette fois. La voix continue: il commença à s'épouvanter. Enfin, tout d'un coup il s'écrie: «Monseigneur, je vous demande pardon si je perds le respect que je dois à Votre Eminence; il y a déjà quelque temps que je me contrains: j'entends une voix dans l'air qui m'appelle.» Le cardinal et tous les autres dirent qu'ils n'entendoient rien. On prête silence, et la voix lui dit: «Je suis l'âme de ton père qui souffre il y a long-temps en purgatoire, et qui ai eu permission de Dieu de te venir avertir de changer de vie. N'as-tu pas de honte de faire la cour aux grands, au lieu d'être dans les églises?» Raconis, plus pâle que la mort, et croyant déjà avoir le diable à ses trousses, proteste qu'il n'est à la cour qu'à cause que Son Eminence lui avoit fait espérer qu'il lui pourroit rendre ici quelque service; mais, etc. Après qu'on s'en fut bien diverti, on le mena à son logis où il pensa mourir de frayeur, et on fut plus de quatre jours avant que de le pouvoir désabuser[48]. Le cardinal en eut quelque petite honte, et, le faisant évêque, lui envoya ses bulles gratis. Dès qu'il fut évêque, il prit un page. Il donna son nom de Raconis à un hameau qui s'appeloit Perdreau, près de Montfort-l'Amaury. Là, il a bien fait de la dépense fort mal à propos, car sa maison ne vaut pas l'entretien, et il l'a substituée à son neveu, sans avoir payé ses dettes[49]. Une de ses plus belles qualités étoit de bien jouer au ballon; il étoit gentilhomme. Il confessa à un de ses amis dans la maladie dont il est mort que le déplaisir d'avoir été si malmené par ces messieurs de Port-Royal le mettoit au tombeau[50].
[48] Cette anecdote semble être la plus ancienne de toutes celles qui se rattachent à la bizarre faculté des ventriloques.
[49] Morery fait naître Abra de Raconis _au château de Raconis_, que cet évêque a bâti dans sa vieillesse. Il en fait même un grand prélat, et c'est comme cela qu'on écrit l'histoire!
[50] Raconis, auteur d'une philosophie imprimée en 1617, se montra fort opposé aux Jansénistes. Despréaux l'a cité dans le quatrième chant du Lutrin.