Part 26
Ce paon me fait souvenir de trois oisons pour lesquels toute la noblesse de Béarn se pensa couper la gorge. Un gentilhomme, qui vouloit traiter M. de Grammont, avoit retenu d'un de ses voisins, dans le village, trois petits oisons que nourrissoit un paysan; car on ne mange guère de petits pieds en ce pays-là; et il n'y a pas long-temps qu'on n'y tuoit point de veau parce qu'il deviendroit bœuf. Le seigneur du village dit qu'il les vouloit pour lui; il ne les prit point pourtant, mais il défendit au paysan de les donner. L'autre les prend de force. Voilà toute la noblesse à cheval. M. de Grammont eut bien de la peine à mettre le holà.
Un Marseillois, dont je n'ai pu savoir le nom, fut pris sur mer par un corsaire turc, et mis avec d'autres prisonniers, entre lesquels étoit une fille italienne bien faite dont il devint amoureux et en fut aimé; cette fille fut donnée à la sultane, et dit qu'il étoit son mari. En cette considération, car il plaisoit fort à sa maîtresse, on met ce Marseillois dans le sérail, au service du grand-seigneur; on les fit renier tous deux. Les capucins le leur permirent avec de certaines restrictions chimériques. Elle se fait riche et lui propose de se sauver avec leurs trésors et leurs enfants, car ils en avoient eu quelques-uns: ils se dérobent, mais comme ils étoient encore dans les terres des Mahométans, un beau matin il se sauve tout seul, emporte leurs richesses, et ne laisse à sa femme que leurs enfants. Elle retourne à Constantinople, fait entendre à la sultane que son mari l'avoit trompée, et que, comme elle avoit découvert que son intention étoit de s'enfuir en son pays, elle n'y avoit voulu consentir, et étoit revenue avec ses enfants, mais que le perfide l'avoit volée. La sultane lui fait encore du bien; de sorte qu'au bout de quelques années, comme on n'avoit garde de se défier d'elle, elle se sauva à Marseille avec son bien et ses enfants. Son mari ne la vouloit point reconnoître; enfin, voyant que tout le monde maudissoit son ingratitude, il fut contraint de la reconnoître et de l'épouser publiquement.
Pour les dames de Provence, outre la médisance ordinaire aux petites villes, leur coutume de se dire toutes leurs vérités au carnaval fait qu'on n'y vit guère sans querelle: elles sont pour l'ordinaire hautes à la main; en voici un exemple. Le baron d'Allemagne a marié une de ses filles à un M. de Joucques. Ce M. de Joucques et l'archevêque d'Aix prétendent tous deux les droits honorifiques d'une paroisse à la campagne. Un jour que la dame y étoit, et M. l'archevêque aussi, ce prélat fait mettre sa chaise en la principale place: elle la fait ôter, y met la sienne et s'y assied. Quand l'archevêque vint il trouva sa place prise. Elle, non contente de cela, le querelle, et on dit qu'elle eut la main levée. C'étoit une petite femme, assez jolie et diablement fière. Je voudrois que c'eût été le cardinal de Sainte-Cécile[411], pour voir ce qu'eussent fait deux si sages têtes.
[411] Michel Mazarin, frère du cardinal Mazarin, a été général de l'ordre des frères Prêcheurs, et archevêque d'Aix. Il fut fait cardinal du titre de Sainte-Cécile, en 1647, et en 1648 il fut nommé vice-roi de Catalogne. Ce cardinal est mort à Rome, au mois de septembre 1648.
MADEMOISELLE DIODÉE.
Mademoiselle Diodée est fille d'un M. Diodati, de Marseille (car _Diodée_ est un nom corrompu) originaire de Lucques et d'une famille noble. C'étoit une personne bien faite et qui avoit de l'esprit. En allant en Italie[412], je passai par là; je lui voulus dire quelques douceurs, elle me répondit qu'elle lisoit _le Miroir qui ne flatte point_[413]. Depuis elle continua à lire à tort et à travers, et se fit un esprit un peu pédant; elle ne parloit que de livres, et n'entretenoit le monde que de sa science. Un Jésuite, à ce qu'on dit, lui avoit montré le latin. On dit qu'un jour un pauvre chevalier de Malte l'étoit allé voir; elle lui cita Aristote, Platon, Zoroastre et Mercure-Trismégiste. Ce garçon ne s'y divertit pas trop bien; il prend congé d'elle; elle le veut reconduire, il fait ce qu'il peut pour l'en empêcher; enfin il se met à genoux: «Par Platon, par Aristote, par Zoroastre, mademoiselle, je vous conjure, ne me faites point cet affront.» Venoit-il quelque prince étranger à Marseille, elle faisoit si bien, qu'au bal elle avoit toujours une chaise auprès de lui. (On danse en ce pays-là l'été comme l'hiver.) Elle méprisoit tout le reste et croyoit qu'il n'appartenoit qu'à elle de l'entretenir: cela parut plus que jamais une fois qu'un prince de Danemarck passa à Marseille. Elle s'en laissa cajoler, souffrit de lui toutes les galanteries dont un _Danemarquois_ se peut aviser, et cet homme pourtant n'avoit rien de remarquable en lui que la naissance. On lui faisoit la guerre qu'elle avoit harangué le chevalier de Guise quand il revint de Florence. Voici la vérité de l'histoire: lorsqu'il arriva, madame Diodée et sa fille se promenoient par hasard sur le port: cette femme, de qui on a un peu médit avec feu M. de Guise, se mit étourdiment à lui faire des compliments en provençal; car les dames et demoiselles de Marseille ne parlent pas toutes françois: le chevalier n'y entendoit rien. La fille prit la parole et lui dit maintes belles choses auxquelles il n'entendit peut-être pas plus qu'au provençal, et ne leur répondit qu'avec des révérences. Quelques années après, Scudéry ayant eu le gouvernement de Notre-Dame de la Garde, s'alla établir à Marseille, et y mena sa sœur: notre demoiselle n'avoit garde de manquer à faire amitié avec des personnes de réputation. La conversation de mademoiselle de Scudéry la guérit un peu de cette conversation pédantesque, et, ne lui voyant point parler de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. Une fois, il est vrai que c'étoit au commencement, elle lui dit: «Mais, mademoiselle, je n'ai point vu cela dans les Pères.» Elle ne pouvoit vivre sans cette nouvelle amie, et elles étoient presque tous les jours ensemble; enfin elle se brouilla avec elle au bout d'un an et demi, et c'étoit beaucoup pour elle d'avoir atteint un si long terme, car jusque là elle n'avoit jamais pu bien vivre avec personne pendant six mois entiers. Voici comment cela arriva:
Un gentilhomme de Provence, nommé le baron de La Baume, qui étoit un homme d'esprit, mais un homme assez bizarre, avoit cajolé cette fille deux ans entiers, et avoit dit à mademoiselle de Scudéry que ce n'avoit été que par charité, et pour empêcher qu'elle n'achevât de se gâter si quelque autre l'entreprenoit; mais qu'ayant été obligé d'être éloigné de Marseille assez long-temps, à son retour il l'avoit trouvée toute déréglée. Or, ce baron ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit dans son petit cœur: il vint le carnaval suivant à Marseille. Diodée et deux autres dames vinrent masquées à la turque le plus joliment du monde, car à Marseille on trouve de véritables habits de sultane. Le baron étoit dans l'assemblée où elles vinrent, et, par hasard, lorsqu'on les obligea de se démasquer, elle se trouva vis-à-vis de lui. Le lendemain, mademoiselle de Scudéry envoya par un masque, en plein bal, à Diodée et à ses compagnes un feint extrait d'une lettre écrite de Constantinople, qui portoit que trois sultanes s'étoient sauvées du sérail du grand-seigneur, et qu'il y en avoit une (on désignoit Diodée) qui étoit sortie pour rattraper un esclave chrétien qui lui étoit échappé; mais qu'on croyoit qu'elle perdroit ses pas, parce qu'il s'étoit mis sous la protection de la reine de Mauritanie: c'étoit une dame assez brune dont il étoit amoureux. Cette fille fut si folle que de se gendarmer de cela, elle qui avoit accoutumé comme les autres de s'entendre dire des choses assez sèches quelquefois, et elle ne vit plus mademoiselle de Scudéry[414].
[412] C'étoit en 1638. (T.)--Tallemant parle de son voyage d'Italie dans l'article qu'il a consacré au cardinal de Retz.
[413] Volume de La Serre. (T.) Jean Puget de La Serre, écrivain ridicule dont Despréaux a fait justice.
[414] Mademoiselle de Scudéry avoit laissé à Marseille des souvenirs et des regrets. «Madame de Pennes a été aimable comme un ange; mademoiselle de Scudéry l'adoroit; c'étoit la princesse Cléobuline: elle avoit un prince Thrasibule en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire de _Cyrus_.» (_Lettre de madame de Sévigné à sa fille_, du 13 mai 1671.)
Un garçon de Paris, fils de Scarron de Vaure, intéressé aux gabelles, et beau-frère de M. de Villequier, aujourd'hui le maréchal d'Aumont, commandoit la galère de la reine, et revint en ce temps-là à Marseille d'un petit voyage. Dès qu'il eut vu cette fille, le voilà amoureux, lui qui l'avoit vue mille fois en sa vie, et tout aussi belle qu'elle étoit alors; elle est bien faite, hors qu'elle est trop grosse. Sur l'heure il lui parle d'amour et de mariage tout ensemble: elle l'écoute et l'accepte, elle qui s'en étoit moquée deux mille fois et qui avoit été témoin qu'il n'avoit ni cœur ni esprit. Cela sembla d'autant plus étrange à mademoiselle de Scudéry, qu'elle lui avoit ouï dire qu'il faudroit qu'un homme qui ne seroit pas gentilhomme, eût furieusement de cœur pour lui plaire. Le père de Vaure (on appelle ainsi cet épouseur) en a avis; il envoie des défenses, car la demoiselle n'avoit point de bien. Nonobstant ces défenses, la mère et elle, car le père étoit mort, demandent permission d'épouser: on la leur refuse. Enfin, sous un faux donné-à-entendre, ils font aller leur curé chez M. d'Allemagne, qui loge de l'autre côté du port, et là, après qu'il leur eut refusé la bénédiction nuptiale qu'ils lui demandèrent à genoux, ils prirent acte par-devant un notaire, qui étoit présent, comme ils se prenoient l'un l'autre à mari et femme; et de là, ils furent, je ne sais par quelle raison, consommer le mariage à un méchant village dans une caverne. Elle vint à Paris quelque temps après. Les parents de son mari ne la voulurent point voir. Depuis, ayant pris habitude chez les filles de la Reine, elle fit si bien par leur moyen, que M. de Villequier la vit. Elle a été assez long-temps mal à son aise. Depuis le grand jubilé, Fleschet, le beau-père, qui est mort ensuite, leur a laissé du bien; elle s'est bien façonnée ici: c'est une personne qui a bien soin de son ménage et de ses affaires, et qui n'a point fait parler d'elle.
CLINCHAMP.
Clinchamp étoit fils d'un gentilhomme de Normandie fort accommodé: on le tenoit riche de quatorze ou quinze mille livres de rente. Cela fut cause que ce garçon fit beaucoup de dettes, car il trouva du crédit comme héritier d'un homme riche et qui n'avoit que lui de garçon: il se donna à Monsieur, depuis duc d'Orléans; il n'a jamais passé pour homme de cœur, et a fait en sa vie plus de cent tours de filou. On en conte un, entre autres, assez plaisant. Il voulut emprunter de l'argent à un vieil avaricieux de sa connoissance, qu'on appeloit Marsillac. Cet homme demanda caution. «Je vous donnerai un tel, cordonnier à Paris, un nommé Turpin.» Marsillac s'informa; on lui dit que le cordonnier étoit riche. Clinchamp va trouver ce Turpin, cordonnier, dont il se servoit de tout temps, et lui demande sa boutique pour un jour, et qu'il lui donneroit tant. Le jour venu, le valet de Clinchamp se met dans la boutique comme s'il eût été le maître; ce valet s'oblige. Il y eut procès pour cela: Turpin prouva qu'il étoit absent ce jour-là, et que quelque escroc s'étoit servi de son nom. Une autre fois, Clinchamp vola quelques pièces de ruban d'or et d'argent au palais, comme on lui en montroit de plusieurs façons; cela fit quelque bruit au palais. Un jour, comme un jeune avocat contoit cette filouterie de rubans dans un jeu de paume, le comte de Saint-Aignan, qui étoit sous la galerie, ouït que cet homme disoit que le comte de Saint-Aignan[415] étoit avec Clinchamp. Le comte s'entendant nommer, s'approche et dit: «Je vous assure que le comte de Saint-Aignan n'y étoit point.--Il y étoit, je vous en réponds,» réplique l'autre, et le soutint si effrontément, que le comte, ennuyé de cela, lui donna sur ses oreilles, en lui disant: «Avocat, apprenez une autre fois à connoître mieux les gens.» Ces rubans me font souvenir de M. d'Uxelles[416], le rousseau, qui étoit encore un bonhomme. Madame Coinard, marchande de dentelles de la rue Aubry-le-Boucher, avoit apporté plusieurs pièces de dentelles d'Amiens chez madame de La Vrillière où il étoit: elle en trouva une à dire et disoit, après l'avoir bien cherchée: «Je n'accuse personne; mais j'ai opinion que je n'aurois point perdu ma pièce de dentelles, si ce grand gentilhomme rousseau n'eût point été ici.»
[415] Aujourd'hui premier gentilhomme de la chambre, brave homme. Il étoit alors à Monsieur. (T.)
[416] Allié des Phélippeaux. (T.)
Pour revenir à Clinchamp, il fut enfin réduit en si pitoyable état, qu'on disoit que le matin il appeloit un crieur d'eau-de-vie par qui il se faisoit allumer un misérable fagot pour se lever, et que le soir il appeloit l'oublieur pour se faire débotter; et il les y obligeoit, disoit-on, le pistolet à la main.
Cet homme pourtant trouva à se marier, quoique son père ne fût point mort. Il n'étoit point mal, comme j'ai dit, avec cette Madame de La Forest Montgommery, que le bonhomme de La Force vouloit épouser. Il ne faisoit seulement que coucher avec elle. Il n'étoit pas le seul, si je ne me trompe, car elle dit une fois à des dames: «Je suis peureuse, et pour cela je fais coucher un petit page dans ma chambre.» Au même temps, l'unique page qu'elle avoit vint parler à elle; il paroissoit bien dix-sept ans, et n'étoit pas trop petit pour son âge: elles se mirent à rire et en firent le conte à tout le monde. Clinchamp, pour l'attraper, fit si bien, que M. d'Orléans lui écrivit souvent des lettres fort obligeantes, par lesquelles il lui donnoit lieu d'espérer quelque grande récompense. Cette pauvre femme fut ainsi dupée et l'épousa. Il la mangea autant qu'il put, et étoit ravi de dire: «Qu'on donne l'avoine à mes sept chevaux de carrosse.» Quand il venoit des ouvriers apporter des parties[417], elle vouloit les payer; car elle n'est pas friponne, mais elle est un peu folle: «Madame, lui disoit-il, ne vous amusez point à cela; vous irez prendre là de mauvaises habitudes.» Quillet m'en disoit autant, me voyant tirer de l'argent pour donner l'aumône.
[417] Des mémoires.
Cette madame de Clinchamp a les plus plaisants jurons du monde; elle dit: _Le diable fende en quatre la langue à Louise de Montgommery! Cent mille pipes de diables puissent-elles m'entrer dans le corps et y vivre trois mois à discrétion!_
MADAME DE LA ROCHE-GUYON.
La comtesse de La Roche-Guyon[418] demeura veuve à vingt ans, et sans enfants, du frère de M. de Liancourt[419]. Son mari et elle firent le plus fou mariage qu'on ait jamais vu; car, bien qu'il eût de l'esprit, il ne laissoit pas d'être extravagant, et elle, comme vous verrez par la suite, l'étoit encore plus que lui. Elle ne fut pas plus tôt veuve qu'elle se mit à faire la duchesse: son mari, à la vérité, avoit eu un brevet de duc, car madame de Guercheville, sa mère, demanda cela pour récompense; mais en ce temps-là, si on n'avoit été reçu au parlement, on n'entroit point en carrosse dans le Louvre, comme on fait aujourd'hui, et les femmes n'avoient point le tabouret. Pour faire mieux la duchesse, elle augmenta de beaucoup sa dépense, et fit si bien qu'avec dix mille écus de rente qu'elle pouvoit avoir (M. de Liancourt lui devoit beaucoup; Matignon lui devoit quarante mille écus qu'elle quitta pour vingt-cinq; elle avoit l'hôtel de La Roche-Guyon et pour cent mille écus de bijoux), avec tout cela elle ne laissa pas de s'incommoder; cela l'obligea parfois à faire des éclipses de deux ou trois ans, et puis elle ressortoit, comme de dessous la terre, plus florissante que jamais, et toujours avec de nouvelles livrées et tout extraordinaires. On étoit si accoutumé à cela qu'on n'y prenoit plus garde; et enfin on fut très long-temps sans parler d'elle en aucune sorte.
[418] Catherine-Gillone Guyon de Matignon, née en 1601, mariée à François de Silly, comte, puis duc de La Roche-Guyon.
[419] Le comte de La Roche-Guyon (François de Silly) étoit frère utérin de Roger Du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, sa mère ayant épousé en deuxièmes noces Charles Du Plessis-Liancourt, marquis de Guercheville. (_Voyez_ les _Mémoires de l'abbé de Choisy_, dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, 2e série, t. 63, p. 515.)
Il y a dix ans à cette heure que, m'étant trouvé à l'hôtel de Rambouillet, j'en ouïs conter une fort plaisante histoire. Un Italien, qui avoit succédé à Silésie[420], ayant ouï nommer madame de La Roche-Guyon, entra dans le cabinet de madame de Rambouillet, et dit: «Madame, j'en sais plus de nouvelles que personne. Il y a trois mois, ou environ, qu'un cordelier italien me dit que madame la comtesse de La Roche-Guyon l'avoit prié de lui adresser quelque gentilhomme italien qui connût fort bien toutes les bonnes maisons d'Italie, et qu'il me prioit de l'aller trouver: j'y fus. Elle me dit qu'elle avoit un million et demi de bien, qu'elle avoit été mariée et n'avoit pas été heureuse en mariage. J'ai dessein de me remarier; mais je me suis si mal trouvée des gens de mon pays, que je me suis résolue d'épouser un étranger. J'ai jeté les yeux sur toutes les nations chrétiennes: les Allemands me semblent trop grossiers; pour les Espagnols, il y a trop d'antipathie entre les François et eux; les Anglois sont hérétiques; je conclus pour les Italiens. Dans ce dessein, j'ai voulu vous voir pour savoir de vous quels sont les grands partis d'Italie; car, pour vous dire la vérité, je n'ai pas cru qu'il fût à propos qu'une personne de mon âge demeurât veuve.» (Notez qu'il y avoit vingt ans qu'elle l'étoit.) «Nommez-moi, ajouta-t-elle, les princes souverains d'Italie.--Madame, lui répondis-je, il y en a plusieurs; mais ils le portent bien haut, et ne veulent guère épouser que des souveraines ou des filles de souverains.--Ah! dit-elle en m'interrompant, ils ne se méprendront guère quand ils épouseront des personnes de ma naissance; je suis du sang royal de France[421].--Je le crois, repris-je, mais le grand-duc et le duc de Modène sont mariés, et le duc de Savoie, le duc de Mantoue et le duc de Parme sont bien jeunes.--N'y en a-t-il point d'autres, répliqua-t-elle?--Il y en a d'autres, dis-je, mais ils ne sont pas souverains, ni même de maison souveraine. Par exemple, à Rome, il y a tels et tels qui sont mariés: entre ceux qui ne sont point mariés, le plus riche est le prince Caïetan.--C'est celui que je veux, dit-elle; et, pour cela, il faut que j'aille en Italie; mais devant je serai obligée de faire un voyage en Normandie pour vendre mes terres et en faire de l'argent; cependant prenez la peine d'aller trouver M. le chevalier de La Valette; il doit retourner bientôt à Venise, demandez-lui escorte pour moi jusques au plus près de Lorette qu'il se pourra, car je feindrai d'y aller.»--«Moi qui voulois voir ce que deviendroit cette aventure, je fus trouver M. le chevalier de La Valette de la part de madame la duchesse de La Roche-Guyon.--«La duchesses de La Roche-Guyon? dit-il, je ne la connois point. Où demeure-t-elle?--Dans la rue des Bons-Enfants, à l'hôtel même de La Roche-Guyon.--Ah! je vous entends. Dites-lui que je suis à son service, et que si elle peut partir quand je partirai, car je ne dépends pas de moi, je l'accompagnerai très-volontiers.--Je me lassai de cette extravagante, et je ne l'ai pas vue depuis.» L'Italien finit ainsi son historiette.
[420] Meneur de M. de Rambouillet. (T.)
[421] Elle étoit fille du comte de Thorigny, fils du maréchal de Matignon, de la maison de Guyon de Normandie; La Moussaye en est une branche. Ce Thorigny avoit épousé une cadette de Longueville, sœur de la marquise de Belle-Isle. De quatre qu'elles étoient, les deux autres avoient mieux aimé être religieuses que de ne pas épouser des princes. La grand'mère de la comtesse Roche-Guyon, aussi grand'mère de M. de Longueville d'aujourd'hui, étoit de Bourbon. (T.)--C'était Marie de Bourbon-Vendôme, duchesse d'Estouteville, comtesse de Saint-Paul.
J'ai su qu'effectivement elle avoit donné dix mille livres à un petit-père pour lui louer un palais à Rome, et lui retenir des estafiers. Le moine lui fit de belles parties, et elle ne retira rien de cet argent. Si le chevalier de La Valette n'eût point été arrêté à Paris durant le blocus, elle partoit avec lui à trois jours de là.
Dans sa fantaisie d'épouser un prince, elle pensa épouser ce fou de Wirtemberg, dont il est parlé dans l'historiette de madame de Rohan-Chabot. Depuis, je n'ai point ouï dire qu'elle ait parlé de voyager, mais j'ai bien ouï dire qu'elle entretenoit Bensserade[422], et qu'elle prenoit le chemin de l'hôpital au lieu de celui d'Italie. Elle fit faire un meuble de dix mille écus qu'elle ne fit servir qu'un jour; après il fut toujours dans un grenier où il s'est gâté. On disoit qu'elle dépensoit horriblement en bains et en odeurs; peut-être étoit-ce pour baigner et pour parfumer Bensserade, qui est rousseau: ce garçon l'avoit cajolée avant qu'elle eût la vision de se marier. Il avoit besoin, et ne regardoit pas qu'elle étoit fort petite, et qu'il ne lui restoit rien de ce qu'elle avoit eu de joli en sa jeunesse: il avoit une maison à l'année auprès de l'hôtel de La Roche-Guyon, un carrosse à couronnes, trois laquais; il avoit de la vaisselle d'argent chez lui, et n'étoit pas trop mal meublé. Cependant, il étoit plus chagrin qu'il n'avoit été de sa vie; je pense qu'il s'ennuyoit de baiser la vieille. Il prit une vision à cette femme d'aller à Jérusalem; puis Bensserade et elle se brouillèrent, et insensiblement les trois laquais furent réduits à un, et le carrosse disparut; il roula jusqu'en 1651. Bensserade disoit que ses chevaux étoient malades. Madame de La Roche-Guyon se retira en ce temps-là à l'hôtel d'Angoulême. On disoit qu'un homme qui étoit à elle étoit accusé de fausse monnaie: elle parut après, et cet homme disoit qu'on avoit eu son abolition; mais le carrosse de Bensserade ne reparut plus.
[422] Isaac de Bensserade, si connu par les poésies qu'il composa pour la cour de Louis XIV, naquit en 1612, et mourut en 1691. Paul Tallemant, de l'Académie françoise, parent de l'auteur de ces Mémoires, a été l'éditeur de ses _Œuvres_. _Le Discours sommaire touchant la Vie de M. de Bensserade_, qui est placé à la tête, est de cet abbé Tallemant. Quoiqu'il ait fait à l'éloge une part assez large, on voit qu'il a eu connoissance des Mémoires de son parent, auxquels il a emprunté plus d'un trait.
Ce garçon est fils d'un hobereau[423] qui étoit, à ce qu'on m'a dit, un peu parent du cardinal de Richelieu: cependant jamais il n'en a eu que deux cents écus de pension. Pour sa mère, le cardinal ne l'a jamais voulu voir, à cause de sa mauvaise vie. Il étoit encore en philosophie, au collége de Navarre, quand il fit la _Cléopâtre_[424], car il a du génie; mais il ne sait rien: au sortir de là, il devint amoureux de la fille aînée de madame de Saintot; il n'étoit pas mai avec la demoiselle, mais la mère le chicanoit; et quand ils se trouvoient chez elle, le soir, l'un auprès de l'autre, pour les empêcher de chuchoter, elle mettait un siége entre deux avec un flambeau dessus. Chabot en conta aussi à cette fille, et ce fut contre lui que Bensserade fit cette pièce où il y a:
Il est sot et me fait ombrage, Car elle est sotte comme lui.
[423] _Hobereau_, ou _haubereau_, petit gentilhomme de campagne, apprentif, novice dans le monde. (_Dict. de Trévoux._)
[424] Cette pièce, imprimée en 1636, est dédiée au cardinal de Richelieu.