Part 21
Cette Gondran voudroit fort attraper le bonhomme d'Entragues-Chantemesle, qui est outré du mariage de son fils, qui, à l'âge de vingt-deux ans, en dépit de lui, a épousé une fille de trente ans qui n'a point de bien. A la vérité elle est de bonne maison: c'est la sœur de Sourdeac de Rieux, dont il est parlé au chapitre des extravagants. Madame de Gondran a joué au vert avec lui; ils sont assez voisins; il se laissoit prendre sans vert; mais j'ai peur, car ce n'est pas un sot, qu'il ne se laisse pas prendre d'une autre façon. Elle changeroit volontiers de religion pour lui; d'Avaux est aussi de ses galants. Il a quitté madame Dalesso.
Madame de Gondran fut à Bourbon l'automne de 1659. Il y avoit là un vieux barbon de doyen des _Turlutains_[315] de M. le procureur-général, nommé Choppin. Cet homme, dans une compagnie où elle étoit, ayant ouï nommer madame de Gondran, dit: «Madame de Gondran?--Oui, madame de Gondran, répondit-on.--Quoi, cette belle madame de Gondran d'autrefois, dont on a tant parlé?» Quelqu'un ayant peur qu'il ne lui échappât quelque sottise, dit: «Oui, cette belle madame de Gondran elle-même, la voilà.» Ce rustre la regarde. «Ah! madame, on m'avoit dit que vous étiez si belle; je n'eusse jamais cru que c'eût été vous; mais l'âge change bien les gens.» Voilà cette femme déferrée qui ne put que lui dire: «Il est vrai, monsieur, l'âge change bien les gens.» On rompit les chiens par charité. En effet, elle n'est ni âgée ni trop changée. A Paris, comme elle vit qu'on en faisoit le conte, elle le fit elle-même, et s'en railloit la première.
[315] Nous ignorons entièrement le motif de cette expression dérisoire de Tallemant à l'occasion des substituts du procureur-général du Parlement. Le mot se lit au manuscrit très-distinctement.
Depuis, ses incommodités continuant, on lui conseilla de voir Le Large, parce que son mari avoit été bien débauché. Elle crut ce conseil et se renferma pour trois semaines; les servantes même, hors une, n'y entroient pas. Tout le monde veut que ce soit la v...... Ce dernier mois de mars 1660, elle se plaignoit fort des douleurs qu'elle sentoit dans les jointures; elle se plaignoit d'une jambe il y avoit long-temps. Au sortir de là, elle ne se pouvoit quasi soutenir; elle m'a dit: «Je ne sais si mes jambes reviendront; mais jusqu'ici je me trouve bien plus mal que je n'étois.»
SÉVIGNY ET SA FEMME.
Sévigny[316], qui par la faveur du coadjuteur, son parent, à qui l'abbé de Livry, Coulanges, fou de la mère, avoit voulu faire sa cour, avoit épousé cette jolie mademoiselle de Chantal, de la maison de Rabutin de Bourgogne, qui avoit cent mille écus en mariage, aujourd'hui cette madame de Sévigny dont nous avons parlé dans l'historiette de Ménage; ce Sévigny devint amoureux de madame de Gondran. Pour moi, j'eusse mieux aimé sa femme. Pour réussir en son dessein, il se met à faire la débauche avec le mari et à le mener promener. Il étoit une fois au Cours avec lui, et le chevalier de Guise se met avec eux; Gondran disoit qu'il n'y avoit point d'homme plus heureux que lui, qui étoit toujours en festin, et avec de grands seigneurs; que les gens de la cour étoient tout autrement agréables que les gens de la ville, et qu'il ne pouvoit plus souffrir les bourgeois. Le chevalier de Guise demanda à voir la belle madame de Gondran; le mari ne s'y opposa pas autrement, mais la belle-mère ne le voulut pas. M. d'Aumale, depuis M. de Reims, aujourd'hui M. de Nemours, y fut reçu: je pense que la soutane rassura la bonne femme.
[316] Henri, marquis de Sévigny, ou Sévigné. Le vrai nom est Sévigny, mais dans l'usage on adopta la seconde terminaison.
Ce Sévigny n'étoit point un honnête homme, et il ruinoit sa femme, qui est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de Paris[317]. Elle chante, elle danse, et a l'esprit fort vif et fort agréable; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu'elle croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu gaillardes; même elle en affecte et trouve moyen de les faire venir à propos. Quelqu'un lui avoit écrit un billet et l'avoit priée de ne le montrer à personne: elle laisse passer quelques jours, puis le montra et lui dit: «Si je l'eusse couvé plus long-temps, il fût devenu _poulet_.»
[317] Tallemant est en général si avare d'éloges pour les femmes, que son témoignage en faveur de madame de Sévigné ne doit pas paroître suspect; il est d'ailleurs l'écho de tous les contemporains. Nous croyons devoir citer ici ce qu'en dit Conrart.
«Sévigné avoit épousé la fille unique du baron de Chantal... Quoiqu'elle soit fort jolie et fort aimable, il ne vivoit pas bien avec elle, et avoit toujours des galanteries à Paris. Elle, de son côté, qui est d'humeur gaie et enjouée, se divertissoit autant qu'elle pouvoit, de sorte qu'il n'y avoit pas grande correspondance entre eux.... On dit qu'il disoit quelquefois à sa femme qu'il croyoit qu'elle eût été très-agréable pour un autre, mais que, pour lui, elle ne lui pouvoit plaire. On disoit aussi qu'il y avoit cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimoit et ne l'aimoit point, au lieu qu'elle l'aimoit et ne l'estimoit point. En effet, elle lui témoignoit de l'affection; mais comme elle a l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimoit pas beaucoup, et elle avoit cela de commun avec la plupart des honnêtes gens, car bien qu'il eût quelque esprit, et qu'il fût assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodoit point de lui, et il passoit presque partout pour fâcheux.» (_Mémoires de Conrart_, dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, tome 48, page 187.)
Sévigny avoit fort peu de bien, il faisoit des marchés qu'après il rompoit. On fit séparer sa femme. Cependant, par amitié, elle s'engagea jusqu'à cinquante mille écus. Ces esprits de feu, pour l'ordinaire, n'ont pas grande cervelle. Elle disoit: «M. de Sévigny m'estime et ne m'aime point; moi je l'aime et ne l'estime point.» Ménage lui disoit: «Le plus grand malheur qui pouvoit arriver à M. de Sévigny, c'étoit de vous épouser; car tout le monde dit: _Quel homme pour cette femme!_»
Elle baisoit un jour Ménage comme son frère; des galants s'en étonnoient. «On baisoit comme cela, leur dit-elle, dans la primitive Eglise.» Une fois qu'il lui disoit qu'elle avoit tort d'avoir mis tant de bien sur la tête de son mari: «Pourvu, dit-elle, que je ne lui mette que cela sur la tête; patience!» Elle faisoit confidence de tout à Ménage, et lui, qui en avoit été amoureux autrefois, lui disoit: «J'ai été votre _martyr_, je suis à cette heure votre _confesseur_.--Et moi, répondit-elle, votre _vierge_[318].» Vassé en a été amoureux; Ménage lui demanda comment cela étoit arrivé; elle se mit à chanter une chanson que Patris fit à Gravelines pour un provincial, où il y avoit:
Il fut blessé comme là, Et moi j'étois comme ici.
[318] Il étoit constant que la princesse d'Harcourt et elle étoient nées en même jour. «Madame, lui dit-elle une fois, tombons d'accord de nos faits; dites-moi, voyons quel âge nous voulons avoir?» (T.)--Anne d'Ornano, comtesse de Montlaur, avoit épousé, en 1645, François de Lorraine, comte d'Harcourt; elle mourut au mois de septembre 1695, quelques mois avant madame de Sévigné, laquelle étoit née, comme on l'a récemment découvert, le 5 février 1626. Voir son extrait baptistère, t. 4, p. 156 de la _Revue rétrospective_.
Et en disant cela, elle lui montra l'endroit où ils étoient assis tous deux.
Un Gascon, nommé Laeger, dont nous avons parlé dans l'historiette de la comtesse de La Suze[319], s'avisa de faire une fable qui fut crue par tout Paris; il alla débiter que l'abbé de Romilly, par jalousie, en un bal, avoit dit les plus étranges choses du monde à madame de Gondran, et avoit déchiré ses lettres en sa présence. A tout cela il n'y avoit rien de vrai; l'abbé seulement lui avoit dit chez elle qu'elle l'avoit mieux traité autrefois qu'elle ne faisoit[320]. Sévigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bâton à Laeger dans une assemblée où il devoit être; mais on l'en fit avertir. Ce Laeger est un grand coquin; il fait l'homme à bonnes fortunes: il avoit une fois un portrait de la Desrulis[321], il le montroit assez volontiers, et disoit que c'étoit d'une dame de qualité. Il y eut une femme qui trouva moyen de mettre dans la boîte la reine de carreau au lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils étoient à la campagne, lui ayant demandé à voir ce portrait, on y trouva la reine de carreau.
[319] Voir t. 3, p. 250.
[320] Conrart a rapporté les propos que l'abbé de Romilly auroit tenus (Voyez les _Mémoires de Conrart_, audit lieu, p. 191.)
[321] Une g..... et comédienne. (T.)--Le nom surchargé dans le manuscrit est incertain.
Le carnaval, Sévigny emprunta les pendants d'oreille de mademoiselle de Chevreuse pour mademoiselle de La Vergne[322], et puis les porta à madame de Gondran. Deux jours après on demanda à mademoiselle de Chevreuse d'où venoit qu'elle avoit prêté ses pendants à madame de Gondran: la chose s'éclaircit, et mademoiselle de La Vergne fut obligée d'aller remercier mademoiselle de Chevreuse.
[322] Qui fut depuis madame de Lafayette, l'auteur de _la Princesse de Clèves_.
Le chevalier d'Albret, frère de Miossens, aujourd'hui le maréchal d'Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit; mais il n'avoit garde d'être si bien traité que Sévigny. Sévigny en fit des railleries dont le chevalier lui envoya faire éclaircissement par Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua[323] aussi franc que Miossens avoit tué Villandry. Saint-Maigrin disoit: «Ma foi! ce chevalier d'Albret est un fort joli garçon, bien fait, bien spirituel, et qui tue fort bien le monde.» La pauvre amante disoit: «M. de Gondran et moi perdons notre meilleur ami.» Madame de Sévigny lui renvoya toutes ses lettres: on dit qu'elles parloient aussi bon françois que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on dit que madame de Sévigny n'ayant ni portrait ni cheveux de son mari, car il étoit enterré quand elle arriva de Bretagne[324], envoya incontinent en demander à madame de Gondran.
[323] Ce duel eut lieu le 3 février 1651. Conrart a fait de cet événement un récit très-circonstancié. (Voyez les _Lettres de madame de Sévigné_; Paris, Blaise, 1818; pièces préliminaires, t. I, p. 57, ou les _Mémoires de Conrart_, au lieu déjà cité, p. 186.)
[324] Madame de Sévigné revint à Paris au mois de novembre 1651, dix mois après la mort de son mari. On lit dans la _Muse historique_ de Loret, à la date du 19 novembre 1651:
Sévigny, veuve jeune et belle, Comme une chaste tourterelle, Ayant d'un cœur triste et marri Lamenté monsieur son mari, Est de retour de la campagne, C'est-à-dire de la Bretagne, Et malgré ses sombres atours, Qui semblent ternir ses beaux jours, Vient augmenter dans nos ruelles. L'agréable nombre des Belles.
On conte une chose fort étrange de ce combat. Sévigny reçut une lettre de sa femme quatre jours avant qu'il se battît, par laquelle elle lui faisoit des reproches de ce qu'elle avoit appris par d'autres qu'il s'étoit battu contre un tel, qu'elle lui nommoit, et qu'il y avoit reçu un coup d'épée. Madame de La Loupe, mère de madame d'Olonne et de la maréchale de La Ferté[325], dit que quelques mois avant la mort de son premier mari, un frère qu'elle avoit lui apparut (apparemment c'étoit un songe; elle dit que non, elle, et qu'elle ne dormoit point), et qu'il lui dit: «J'ai été tué, je suis en purgatoire; mais il n'est pas fait comme vous pensez; on souffre diversement; j'ai pour punition d'errer certain temps dans la forêt des loups ici proche: votre mari me viendra trouver dans cette année.» Elle, qui aimoit tendrement ce frère, s'est promenée vingt fois bien avant dans cette forêt toute seule, pour voir si ce frère ne lui apparoîtroit point.
[325] Ces deux sœurs sont les véritables héroïnes des _Amours des Gaules_, de Bussy-Rabutin.
Madame de Sévigny ayant rencontré Saucour deux ans après dans un bal, pensa s'évanouir; une autre fois elle s'évanouit à demi pour avoir vu le chevalier d'Albret. Le printemps suivant, comme elle s'étoit allée promener à Saint-Cloud, elle aperçut Laeger dans une allée proche de la source. «Ah! dit-elle à deux officiers aux gardes qui étoient avec elle, voilà l'homme du monde que je hais le plus.--Madame, lui dirent-ils, voulez-vous qu'on le pende, qu'on le noie, qu'on l'extermine?--Non, dit-elle, il suffit qu'on le jette dans la fontaine.» En ces entrefaites, la compagnie avec laquelle Laeger étoit venu parut; elle reconnut des gens et n'osa faire affront à ce garçon devant eux. «Arrêtez, dit-elle, voilà de mes parents avec lui.» C'eût été un beau tour à elle.
TURCAN.
Turcan est un maître des requêtes qui a été conseiller au grand conseil: cet homme a toujours été un diseur banal de fleurettes, et, à tout prendre, fort sot homme. Madame Des Etangs, sœur du président Perrot, fit autrefois ce vaudeville sur lui:
Turcan ne sauroit vivre S'il ne fait le coquet; A l'une il donne un livre, Et à l'autre un bouquet. Il dit de belles choses, Ne parle que de roses, Que d'œillets et de lys; C'est un _Quand pour Philis_[326].
[326] Le commencement d'une chanson de Porchères, qui avoit eu grande vogue autrefois. (T.)
Il se maria avec la fille d'un intendant de M. de Guise; ils furent quelques années ensemble sans qu'on ouît dire qu'il y eût noise en ménage; mais à la fin elle voulut savoir si les autres hommes......, car il étoit si décrié de ce côté-là, qu'on l'appeloit vulgairement _Turcan brin de vergette_. Elle trouva facilement un galant, quoique médiocrement belle, et comme Turcan étoit à la campagne vers Châtellerault (il est originaire de ce pays-là[327]), un de ses amis lui écrivit qu'un cavalier d'Auvergne, nommé Canillac, visitoit fort soigneusement sa femme, et qu'on commençoit à en murmurer. Turcan revint aussitôt à Paris, et, après avoir ôté le nom de celui qui lui avoit écrit, montre la lettre à sa femme, et lui dit qu'encore qu'il n'y ajoutât point foi, il la prioit pourtant, afin d'éviter scandale, de ne voir plus ce gentilhomme. «Il n'y a rien plus aisé, lui dit-elle, il ne faut qu'en avertir les gens de céans.» Cela n'ôta pas au mari tout le soupçon qu'il pouvoit avoir. Il donna à sa femme un petit laquais qu'il avoit reconnu fidèle en d'autres rencontres, afin qu'il fût l'espion de la donzelle. Or, un jour d'été qu'il revint au logis d'assez bonne heure, il trouva ce petit laquais sur la porte, qui lui dit que madame s'étoit défait de lui, et qu'il ne savoit où elle étoit. Cela mit notre homme de si mauvaise humeur, que, pour rêver à son aise, il prend le chemin du Luxembourg seul, en habit court et à pied; il logeoit au quartier des Cordeliers. Comme il sortoit par la porte Saint-Germain, il aperçut un carrosse dont on avoit ôté fraîchement les armoiries; cela lui donna du soupçon; il le laissa pourtant passer; mais après, venant à considérer qu'il y avoit vu des femmes, et qu'elles avoient tiré le rideau, il se confirma dans son soupçon, et se mit à le suivre de loin. Ce carrosse cherchoit à se décharger de sa marchandise dans quelque église; mais par malheur il n'y en avoit pas une d'ouverte; il fallut donc aller jusqu'à la rue des Deux-Portes. Là madame Turcan et sa suivante, car c'étoient elles-mêmes, furent contraintes de descendre à la porte d'une femme de leur connoissance. A peine furent-elles descendues, que le mari en furie demanda à sa femme d'où elle venoit, et lui dit même quelque injure. Elle lui soutint effrontément qu'elle ne descendoit point de carrosse et qu'il étoit jaloux. Lui, pour la convaincre, court après ce carrosse, et ne put pourtant l'attraper que vis-à-vis de Saint-Severin; il étoit déjà entre chien et loup, de sorte que, croyant n'être point connu, il prit prétexte, en un passage si sujet aux embarras, de quereller le cocher, en lui disant qu'il l'avoit pensé rouer. Sur cela, faisant semblant de s'en vouloir plaindre à son maître, il tire le rideau et vit que c'étoit Canillac. Il en fut tellement transporté, qu'il ne put s'empêcher de lui donner un coup de poing. L'autre sortit du carrosse, et avec ses laquais eût outragé ce pauvre homme en sa personne aussi bien qu'en celle de sa femme, sans que Turcan cria au secours, et que le bourgeois s'émut aussitôt en sa faveur.
[327] Il avoit fait mettre sur la porte de sa maison: _In fundulo, sed avito_. Châtelet, l'académicien, l'interprétoit ainsi: «Je suis gueux, mais c'est de race.» (T.)
Cette femme cependant se retira chez la mère de Turcan, avec qui elle étoit fort bien, parce qu'elles n'avoient rien, à ce qu'on dit, à se reprocher l'une à l'autre, et que le fils n'était pas en bonne intelligence avec sa mère[328]. On fit une chanson sur cette aventure, à l'imitation de la grande, qui commençoit: _Gérard est fort bon compagnon_, etc.
CHANSON.
Canillac fut bon compagnon De suborner dame _Prudence_[329], Qui se targuoit de haut renom, Faisant la femme d'importance. Elle blâmoit fort le déduit. Le passe-temps, le badina a a a a a age, Et cependant on la surprit En revenant de garoua a a a a a age[330].
Son mari la vit en passant Dans un carrosse sans livrée; Il la poursuit au même instant D'église en église fermée. La surprenant, elle jura Qu'elle venoit du voisinage; Mais en effet il la trouva Qu'elle venoit de garouage.
Lui, plus ardent qu'un fier dragon, L'appela louve carnassière Et la chassa de sa maison. Hélas! qui eût dit que sa mère, J'entends la mère du cocu, La reçut sans mauvais visage; Si bien que l'on s'est aperçu Qu'elle approuvoit le garouage.
Le beau-frère[331], trop prétendant A la faveur du codicile, Prenant en main le différend, La reçut en son domicile, Et fit rendre à ce mécontent Entièrement le mariage, Et consentit que le galant Continuât le garouage.
[328] Le marquis de Royan, de La Trémouille, l'a depuis épousée. On fit un couplet contre d'Olonne, où il y avoit:
Digne fils de ton père Royan, Et de ta mère Turcan, etc. (T.)
[329] Elle faisoit fort la prude, et on l'appela ainsi pour se moquer d'elle. (T.)
[330] _Garouage_, débauche. _Courir le garou_, _courir le guilledou_. (Voyez le _Dictionnaire de Trévoux_, et le _Dictionnaire comique_ de Leroux.)
[331] Perrot de La Malmaison espéroit d'hériter de cette belle-sœur qui n'avoit point d'enfants. (T.)
La femme, quelques années après, demanda à être démariée: il furent visités l'un et l'autre. Elle vouloit être masquée; Guenaut, qui étoit pour Turcan, l'obligea à se démasquer..... Cependant, sans en venir au congrès, ils furent démariés. Après, elle épousa Canillac, qui la bat comme il faut. Ainsi, Turcan a eu de son vivant le plaisir qu'un innocent disoit à sa femme qu'il auroit s'il étoit mort: «Car, lui disoit-il, si j'étois mort et que tu fusses remariée à un autre qui te battît, je rirois tant, je rirois tant....»
Tout ce désordre n'empêcha point Turcan de faire le fat. Il alla une fois chez la sénéchale de Rennes, avec qui Montreuil[332] le fou couchoit. «Vous êtes tout chagrin, lui dit-elle.--Je le crois bien, dit-il, j'approche de quarante ans.--Allez, allez, reprit-elle, ne soyez point chagrin de cela, vous n'en approcherez jamais.» Il en avoit plus de quarante-cinq.
[332] Mathieu de Montereul, le poète, celui duquel madame de Sévigné disoit qu'il étoit _douze fois plus étourdi qu'un hanneton_. (Lettre à Ménage, t. 1, p. 47 de l'édition de Blaise; Paris, 1818, in-8.)
NINON DE LENCLOS.
Ninon est fille de Lenclos, un suivant de M. d'Elbeuf, qui jouoit fort bien du luth[333]. Elle étoit encore bien petite quand son père fut obligé de sortir de France pour avoir tué Chaban[334], de façon que cela pouvoit passer pour un assassinat, car l'autre avoit encore le pied dans la portière quand Lenclos le perça d'un coup d'épée.
[333] Lenclos étoit un gentilhomme de Touraine, qui avoit épousé une demoiselle de Raconis, d'une famille noble de l'Orléanais. Anne, leur fille, plus ordinairement appelée Ninon, née à Paris le 15 mai 1616 (d'autres disent 1615), y mourut en octobre 1706.
[334] Il est parlé de ce Chaban dans l'historiette de la maréchale de Themines.
Durant son absence, cette fille devint grandette. Elle n'eut jamais beaucoup de beauté, mais elle avoit dès-lors beaucoup d'agrémens; et comme elle avoit l'esprit vif, jouoit bien du luth et dansoit admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage (c'étoit au Marais) l'avoient souvent avec elles.
Saint-Etienne fut le premier qui lui en conta: il avoit de grandes libertés là-dedans. La mère croyoit qu'il épouseroit Ninon; mais enfin ce commerce finit, non, à ce qu'on dit, sans la mettre à mal. Le chevalier de Barai en fut amoureux ensuite. On dit qu'une fois qu'on ne vouloit point qu'elle lui parlât; l'ayant vu passer dans la rue, elle descend vite à la porte, et lui parle. Un gueux les incommodoit fort; elle n'avoit rien pour lui donner: «Tiens, dit-elle en lui donnant son mouchoir où il y avoit de la dentelle, laisse-nous en paix.»
Cependant Coulon[335] poussoit sa fortune, car il lui en vouloit aussi. Je pense qu'il traita avec la mère au Mesnil-Cornuel. Madame Coulon découvrit tout le mystère; alors toutes les honnêtes femmes, ou soi-disant, abandonnèrent Ninon et cessèrent de la voir. Coulon leva le masque et l'entretint tout ouvertement; il lui donnoit cinq cents livres par mois, qu'il a, dit-on, continué de lui donner jusqu'en 1650, huit ou neuf ans durant, quoiqu'il fût bien arrivé des désordres entre eux[336]. Aubijoux, quelque temps après, fut associé à Coulon, et contribuoit aussi de son côté.
[335] Coulon, conseiller au Parlement, qui a beaucoup marqué dans les troubles de la Fronde. (_Voyez_ plus haut l'Historiette de sa femme, où il est un peu question de lui.)
[336] Ceci ébranleroit fort la réputation de désintéressement que la plupart des biographes de Ninon s'étoient accordés à lui faire. «Elle poussoit les scrupules du désintéressement, lit-on dans la _Biographie universelle_, jusque-là que ceux dont elle avoit satisfait les désirs, perdoient le droit de lui faire accepter les dons les plus légers.» Toutefois, sans crainte de se contredire, Tallemant n'en dit pas moins, quelques pages plus loin: «_Elle n'est point intéressée._»