Part 2
Vous qui entendez mes cris, A Paris, N'irritez point vos maris, Car quand on fait la mutine, On vous _four_... (_bis_), on vous fourre aux Feuillantines.
Monsieur de Bernay y vint, En satin, Tenant sa lardoire en main; Hélas! c'est notre voisine Que l'on _four_... (_bis_), que l'on fourre aux Feuillantines.
Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le pauvre Lescalopier par les rues: «Tiens, tiens, disoient-ils, voilà le mari de la _Feuillantine_.» En ce temps-là on s'avisa de faire certaines rissolles au sucre, qu'on appela d'abord des _Florentines_; peut-être que le premier pâtissier qui en fit se nommoit Florent; mais aussitôt de _Florentines_ elles devinrent _Feuillantines_.
Elle n'y fut pas long-temps, car la mère, par un arrêt du parlement, fit casser celui du conseil, et un des messieurs l'alla retirer des Feuillantines. Elle alla loger avec sa mère; là elle recommença à mener la même vie.
Un jour, à la comédie au Palais-Royal, Vassé se trouva auprès d'elle, et les violons d'eux-mêmes se mirent à jouer les _Feuillantines_ entre les actes. Tout le monde les regarda et se mit à rire. Ce fut une étrange huée. Charost prit son temps et représenta à la Reine que cela étoit de grande conséquence, et fit tant qu'il eut un nouvel arrêt. Elle eut avis qu'avec des gardes-du-corps il vouloit l'enlever; elle se sauva chez le président de Novion, qui la mena à Villebon, d'où elle ne sortit qu'après s'être séparée volontairement de corps et de biens. Le mari lui donna une terre. Depuis elle alla de quartier en quartier, car sa mère même fut contrainte de l'abandonner. Elle reçut les violons ayant le grand deuil de sa belle-mère; il y avoit deux cents hommes et quatre femmes. Elle vendit une partie de cette terre dont elle eut dix mille écus. Un huguenot béarnois, nommé Hitton, qui avoit déjà escroqué une vieille veuve d'un des principaux officiers de la cavalerie des États nommé Valquembourg, lui en arracha dix-huit mille francs. Elle en avoit d'ordinaire deux; l'un qu'elle payoit, et l'autre à qui elle ne donnoit rien, mais qui ne lui donnoit rien aussi. On dit qu'un soir, comme elle avoit du monde à souper, et qu'on vouloit faire des œufs à la huguenotte, le cuisinier dit que M. Hitton avoit affaire du jus de mouton, et qu'il lui en falloit tous les soirs. Cependant elle donna un soufflet à Bouteville qui lui faisoit quelque insolence.
Une autre fois qu'elle avoit encore les violons, Bouteville, en présence du prince de Conti, prit en badinant la perruque du chevalier de Roquelaure, et la jeta au milieu de la salle. Le chevalier lui donna quelques coups de poing, et puis dit tout haut: «Ce garçon est incorrigible; les soufflets ne le rendent point sage;» et puis s'en alla en haut dans la chambre du chevalier de Montaigu, car la présidente logeoit en chambre garnie: trente Gascons le suivirent. Pour Bouteville, il demeura sur son siége, et dansa comme si de rien n'eût été. Le prince de Conti les accommoda, et traita cela de badinerie. La _Feuillantine_ étoit ravie de voir que Bouteville avoit encore eu sur les oreilles. Enfin, elle se décria d'une telle force que Ninon s'offensa de ce qu'elle l'avoit fait prier au bal.
[1650.] L'été d'ensuite, sa mère la fit mettre dans un couvent de la campagne, car personne n'en vouloit à Paris. Là, le jeune Saucour l'enleva au bout de quelque temps. Le soir qu'il l'attendoit à la porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand l'heure fut venue, elle menaça, un couteau à la main, de tuer une tourière si elle ne lui ouvroit. Cette fille épouvantée, et peut-être bien aise d'en être défaite, lui ouvrit. Saucour et elle allèrent joindre M. le Prince.
Elle a fait cent extravagances depuis, et étoit comme en plein b....l. Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada à son mari de la reprendre, qu'aussi bien elle n'étoit plus d'âge à pouvoir faire des folies. En effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle.
M. DE BERNAY.
M. de Bernay étoit des Hennequins, bonne famille de Paris, et dont on dit: _Hennequin, plus de fous que de coquins_[21]. Il étoit conseiller à la grand'chambre, et abbé de Bernay en Normandie, une abbaye d'importance. C'étoit un bel homme et propre; mais il étoit tellement féru de la vision de tenir la meilleure table de Paris, qu'il en étoit ridicule. On l'appeloit le _Cuisinier de satin_, car il alloit dans sa cuisine; on lui mettoit un tablier; il tâtoit à tout, et faisoit tout cela fort sottement. L'archevêque de Rheims le faisoit tout autrement galamment que lui: c'étoit, s'il faut ainsi dire, un pédant de bonne chère, car il étoit esclave de l'ordonnance de ses plats. Les jeunes gens de la cour prenoient plaisir à lui-mettre tout en désordre. Il disoit de Martin, autre _happeur_, qu'il ne lui pouvoit pardonner de mettre du persil sur une carpe; que tout homme de bon sens ne feroit jamais cette faute. Un de ses dits notables, c'est qu'il n'y avoit rien si ridicule que de servir une bisque aux pigeonneaux après Pâques; qu'il ne falloit que cela pour lui donner mauvaise opinion d'un homme. Il disoit: «Mangez de cela, vous n'en trouverez pas de si bien apprêté ailleurs.» Il vouloit qu'on tâtât de tout. Il lui arriva une fois une étrange aventure. On jouoit chez lui; et le bruit couroit qu'il partageoit l'argent des cartes avec ses gens. Je ne sais quel brutal y alla dîner, et le bonhomme s'étant scandalisé de quelque chose qu'il avoit dit, il le traita de cabaretier, et lui dit que sa maison étoit une maison publique; que si on n'y payoit pas son écot, on payoit en donnant pour les cartes, et que, de ce profit-là, il tenoit cette table où il étoit certain qu'en bonne justice tout le monde devoit être reçu.
[21] Boinville, qui fut trouvé caché sous le lit de la Reine-mère, qui alla à Saint-Gervais avec un habit et un chapeau blanc, et qui, ensuite, fut enfermé par ses parents, étoit Hennequin. (T.)
Cet homme légua son cuisinier par testament au président Le Cogneux. Aussi infatué de la cour que de la bonne chère, dans la maladie dont il mourut, tout son chagrin étoit que le Roi, la Reine, ni le cardinal n'envoyoient point savoir de ses nouvelles. «Hélas! disoit-il, ne suis-je pas aussi bon serviteur du Roi qu'à la dernière maladie que j'ai eue? Le Roi me fit bien l'honneur d'y envoyer.» Pour le satisfaire, on fit venir des gens apostés qui, de temps en temps, venoient de la part du Roi, etc. Il mourut ainsi le plus content du monde. Peut-être en avoit-on usé ainsi l'autre fois?
M. DE VASSÉ.
Vassé étoit si décrié qu'on le surnomma _Son Impertinence_, et plus il va en avant, plus on trouve qu'il est bien nommé. Ce fut Rouville qui lui donna ce surnom.
Il devint amoureux de Ninon, et la convia à un cadeau à Saint-Cloud. Il mit La Mesnardière de la partie. Cet homme, alors médecin-domestique de la marquise de Sablé, et auteur de profession, vint avec des bas couleur de feu, et, quoique Vassé eût quatre pages à cheval, il le laissa sur l'estrapontin, et se mit au fond auprès de la demoiselle, à qui il vouloit toujours parler bas. Scarron disoit que quand La Mesnardière avoit ses jambes couleur de feu, il croyoit enflammer tout le monde. Il étoit fils d'un apothicaire du Maine; et de _Julien_ qu'il s'appeloit il s'appela _Jules_, en l'honneur de Jules-César. Il a fait une poétique, où il donne pour modèle de la tragédie une pièce de théâtre qu'il avoit faite, nommée _Ælinde_; mais lorsqu'on voulut la jouer, elle fut sifflée. Revenons à Vassé. Ninon lui donna avis qu'il n'avoit pas l'haleine douce. «Que m'importe, répondit-il, je ne m'en tourmente pas.--Je vois bien, reprit-elle, ce que c'est: vous laissez ce soin-là à vos amis.»
M. de Vassé, pour s'être marié, ne renonça pas à la galanterie. Il a épousé mademoiselle de Lansac. Dans son voisinage à la campagne, auprès de Tours, il y avoit une jeune femme fort jolie dont voici l'histoire. Une bretonne, nommée madame de Limoges, avoit une fille unique qu'elle accorda dès l'âge de dix ans, contre l'avis du tuteur de sa fille, à un cadet de la maison de Maillé[22]. Le tuteur fit signifier des défenses du parlement à la mère et à l'accordée. Les raisons de la mère étoient qu'elle ne prétendoit pas qu'on mariât sa fille comme on l'avoit mariée; qu'elle avoit épousé qui son tuteur avoit voulu. On passe outre; mais le mariage est rompu au parlement; la fille est mise en séquestre aux filles Sainte-Élisabeth. Au bout de quelque temps on accommode l'affaire; on les remarie; ils demeurent pendant quelques mois à Paris, où, par malheur, la mère et la fille, aussi étourdies l'une que l'autre, firent connoissance avec une mademoiselle Alain, femme d'un huissier du conseil, dont on conte maintes belles choses. Bientôt cette Alain fut leur confidente. Le mari fit ce qu'il put pour leur ôter cette connoissance, et la mère n'ayant point voulu cesser de voir cette demoiselle, un beau jour il loue un logis, et y emmène sa femme. Mais cela ne fit que jeter de l'huile dans le feu, car la demoiselle Alain, qui déjà étoit en colère de ce que mesdemoiselles de Carman[23], sœurs de Maillé, et le comte de La Marche, son frère, l'avoient priée un peu fortement de ne plus voir leur belle-sœur, résolut de leur donner de l'exercice. Elle se rend si bonne amie de la petite femme, qu'elle l'avoit des journées entières chez elle en cachette, et eut tout le loisir de lui mettre la galanterie dans la tête, et de lui donner de l'aversion pour son mari. La mère aussi servit à le lui faire haïr. Vassé, qui à cause de la terre de Lansac qu'il a eue de sa femme, étoit voisin de cette petite emportée, la trouvant aigrie contre son mari, s'en prévalut, et fit si bien qu'elle se résolut à se laisser enlever par lui pour se faire démarier après; pour cela elle se dérobe. Le mari, qui n'est qu'un veau, l'avoit laissée seule, sans mettre des gens sûrs auprès d'elle. Les gens de Vassé l'enlevèrent, et lui, à ce qu'on dit, se trouva sur le chemin à une journée de là, et l'accompagna à Paris secrètement. Il fut si sot que de la mener toujours à cheval; peut-être avoit-il peur qu'un carrosse ne fût plus aisé à découvrir. Elle n'avoit que quinze ans; elle vint vite; elle étoit délicate; cela la fatigua fort. On dit même qu'elle étoit toute meurtrie. Ici elle prit qualité de fille, et fut quinze jours avec mademoiselle Alain. Au bout de cela il lui prit un repentir; elle va trouver madame d'Angoulême, la veuve du bonhomme, qui loge aux filles de Sainte-Élisabeth, et qui y est toute puissante. Elle la connoissoit fort; elle étoit masquée, et la pria de trouver bon qu'elle ne se démasquât point qu'elles ne fussent seules. Madame d'Angoulême fut bien surprise de la voir. La petite femme la supplie de faire en sorte qu'on la reçoive dans ce couvent. «On n'y reçoit point, dit-elle, des personnes qui se veulent démarier.--Mais, madame, j'ai du regret de ce que j'ai fait; ce n'est qu'en attendant qu'on puisse accommoder mon affaire que je prétends demeurer céans.--N'importe, cela est impossible; mais allons à Pique-Puce, chez madame de Bouchavanes[24].» Comme elle y fut entrée, au bout de deux jours elle tombe malade. Le mari arrivé envoya, par l'avis d'un de ses amis, savoir comment elle se portoit, et lui dire qu'il étoit à Paris. Cet envoyé parle à madame de Bouchavanes, qui lui promet de ramener cet esprit tout doucement, et lui parle de son mari. «Ah! dit-elle, madame, il ne me pardonnera jamais.--Ne vous mettez point cela dans la tête, reprit l'autre; il est à Paris, et envoie savoir de vos nouvelles.--Il est à Paris, dit-elle, toute surprise, il est à Paris.» Et au même temps s'étant tournée de l'autre côté, elle entra en convulsion, et mourut ce jour même. Le mari et Vassé après quelques poursuites se sont accommodés.
[22] Leonor-Charles, comte de Maillé, épousa, le 21 octobre 1653, Marie de Peschart, fille de François de Peschart, seigneur de Limoges, et d'Olive du Coudray.
[23] Ce nom se prononce _Carman_, mais il s'écrit _Kerman_.
[24] Une veuve dévote qui a un petit couvent. (T.)
LE SAULNIER.
LE ROI D'ÉTHIOPIE.
Un conseiller au parlement, nommé Saulnier, jeune homme riche, mais fils d'un apothicaire, avoit une maison à Brie, proche Saint-Maur; il voulut voir le voisinage, et alla à Gournay, qui appartenoit à Guepean, président au Grand-Conseil. Ce président avoit un frère qui portoit le nom de Concressault. Ce frère, après avoir long-temps entretenu sa servante, l'épousa enfin; il en eut une fille; mais il ne la traita pas autrement en fille. De sorte qu'étant venu à mourir, Guepean, qui vouloit avoir le bien de son frère, éleva cette nièce comme une bâtarde, jusque-là, que feu M. d'Épernon en eut des enfants, et qu'elle fut même quelque temps au lieu d'_honneur_. Quand Saulnier alla à Gournay, cette nièce étoit avec madame de Guepean; il en devint amoureux; elle étoit belle, et puis il ne savoit rien de sa vie passée; et, la voyant auprès de madame de Guepean, qui étoit une grande prude, il n'eut pas le moindre soupçon, et s'enflamma si bien qu'il l'épousa. Ses parents plaidèrent pour faire rompre le mariage. Lui-même disoit qu'il avoit été ensorcelé, qu'on avoit usé de charmes. Guepean sollicite pour sa nièce. Saulnier, voyant que l'air du bureau n'étoit pas pour lui, n'attendit pas un arrêt, et s'accommoda. Guepean fut attrapé lui-même, car il fallut qu'il donnât vingt-cinq mille écus à sa nièce, à quoi il fut condamné. C'étoit un méchant homme, il en a été puni; il est mort sur un fumier.
La Saulnier étant dans la dévotion, à ce qu'elle disoit, quand le roi d'Éthiopie vint à Paris[25], elle l'alla voir par curiosité comme les autres; et, sachant la réputation qu'il avoit pour ces choses de nuit, et que, comme un galant de l'Amadis, il se servoit dans ses combats d'une antenne au lieu d'une lance, elle eut bientôt conclu avec lui. Le mari ne s'en doutoit point; mais Des Roches[26], chanoine de Notre-Dame, enragé de ce que Zaga-Christ (on l'appeloit ainsi) lui enlevoit ses amours, car on a tout su ensuite par une lettre, le fit avertir de tout. Ce Des Roches faisoit l'ami de Saulnier, et lui avoit fait vendre sa charge, lui promettant de le faire conseiller d'État; il ne le put, et l'autre eut des lettres de vétéran, car il avoit vingt ans de service. Le mari fait informer des déportements de sa femme. Les amants, voyant cette persécution, résolurent de s'enfuir, et prirent ce qu'ils purent. Mais ils furent arrêtés à Saint-Denis. Elle fut mise en religion, où elle traita avec son mari. Elle disoit qu'elle aimoit mieux quatre mille écus dans son buffet qu'un sot sur son chevet. Zaga-Christ ne voulut point répondre devant Laffemas au Fort-l'Evêque, et dit que les rois ne répondoient qu'à Dieu seul. Pour faire le conte bon, on accusoit Laffemas d'avoir été comédien; on disoit que Laffemas avoit dit: «Qu'on m'apporte donc ma robe de Jupiter.» Le feu évêque d'Angers trouvoit ce conte si plaisant, qu'il appeloit sa plus belle robe de chambre, _sa robe de Jupiter_. Et dans son testament, il y avoit un endroit en ces termes: _Item_, je lègue ma robe de Jupiter, etc.
[25] Madame de Rambouillet alla voir dans Ramusio, et trouva que les esclaves en Éthiopie étoient marqués au-dessus du sourcil. On dit qu'on lui trouva cette marque. Il y a une relation imprimée de son voyage et de sa fuite, ou plutôt un roman; car ce n'étoit en effet qu'une fable. (T.)
Zaga-Christ se donnoit pour être fils du roi d'Abyssinie. C'étoit vraisemblablement un imposteur. Il se fit entretenir à Rome et à Paris, où il arriva en 1634. Il mourut en 1638, au château de Ruel, où il a été enterré. On lui fit cette épitaphe:
Ci gît du roi d'Éthiopie L'original.... ou la copie. Le fut-il? ne le fut-il pas? La mort a fini les débats.
[26] Michel le Masle, sieur Des Roches, portefeuille du cardinal. Il a de bons bénéfices. (T.)
Depuis, M. de Ventadour, le chanoine de Notre-Dame, voulut tenter de la remettre avec son mari; il va le trouver; et, comme il parloit à lui, cette femme entre à l'improviste et se va jeter à ses genoux; lui saute à une épée, et la vouloit tuer si le chanoine ne l'eût fait sauver. Saulnier mourut vers le commencement de la conférence de Ruel (en 1649). Il laissa trois cent mille livres de bien. Cette femme, malgré deux arrêts du parlement qui avoient confirmé le traité que son mari avoit fait avec elle, vouloit entrer chez lui; et les héritiers furent contraints d'y faire mettre un corps-de-garde.
M. DE LAFFEMAS[27].
M. de Laffemas étoit fils d'un tailleur de cour, surnommé Beausemblant. Il étudia et fut avocat; mais il s'attacha au Conseil, et enfin se fit secrétaire du Roi; il étoit tout ensemble secrétaire du Roi et avocat au Conseil. Le père avoit été à Henri IV, et ce garçon étoit assez connu du feu Roi qui lui témoignoit de la bonne volonté. Comme il avoit de l'esprit, il se poussa. On le fit procureur général de la chambre de justice; après, le Roi voulut qu'il fût reçu maître des requêtes; il avoit vingt ans de service d'avocat. On lui donna une partie de sa charge. Ce n'est pas qu'il n'eût de quoi la payer; car un commissaire au Châtelet, son parent, qui mourut garçon, et avoit cent mille écus vaillant, lui avoit laissé tout son bien, comme au plus honnête homme de sa parenté, et qui étoit le plus en état de faire quelque chose. Cette charge étoit nouvelle; cela de soi ne plaisoit guère aux maîtres des requêtes; d'ailleurs, leur corps s'opposa à sa réception comme d'une personne indigne. De Pleix, avocat assez satirique, mais mauvais plaisant, fut choisi pour plaider contre lui. On mit en fait qu'il avoit été comédien, et avoit fait le _fariné_. La vérité est qu'il faisoit assez bien Gros-Guillaume, qu'il avoit joué plusieurs fois, mais en particulier, comme tout le monde peut faire. On disoit encore qu'il avoit joué de ses propres pièces dans une troupe de comédiens de campagne, et qu'il s'appeloit _le berger Talemas_[28]. Je doute même, comme quelques-uns l'ont soutenu, qu'amoureux de quelque comédienne, il ait suivi une troupe, et que par hasard il lui soit arrivé de monter sur le théâtre, une ou deux fois, pour l'amour d'elle.
[27] Isaac de Laffemas, d'abord avocat au Parlement de Paris, ensuite maître des requêtes, né en 1589, lieutenant civil en 1638, mourut vers 1650.
[28] A Navarre, étant écolier, il fit une pastorale, qui y fut jouée, où il y avoit un berger _Lefamas_, ou _Lemafas_, ou _Falemas_, et un _Semblant beau_. (T.)
Montauban[29], autre avocat qui plaidoit contre lui, dit: «On me demandera si je le reconnoîtrois bien? Non. Il étoit toujours enfariné; mais il avoit un gros porreau velu à la fesse gauche, qu'on voyoit bien clairement quand, pour faire rire, il montroit son c.l. S'il plaisoit au conseil d'ordonner qu'il vînt en un coin mettre chausses bas, etc.» Le chancelier de Sillery se mit à rire, et dit: «Montauban, vous êtes un goguenard.» Laffemas plaida lui-même sa cause et la gagna. Bois-Robert se vante de lui avoir fort servi auprès du cardinal de Richelieu. Le cardinal de Richelieu disoit: «Ce M. de Laffemas est venteux; s'il employoit à bien faire le temps qu'il met à parler, ce seroit un grand personnage.»
[29] Ce Montauban, en lisant les auteurs, mettoit ce qu'il y trouvoit de beau sur de petits morceaux de papier, et jetoit tout cela dans un tiroir; puis quand il faisoit un plaidoyer, il tiroit une poignée de ces billets au hasard, et il falloit que tout ce qu'il avoit tiré entrât dans ce plaidoyer. (T.)--Si ce fait n'est pas exact, c'est au moins une critique spirituelle de l'abus qu'on faisoit alors dans les plaidoyers des citations sacrées et profanes.
Chastelet, maître des requêtes, est celui qui lui a fait le plus de mal; car on a une satire de lui contre Laffemas, qui est sanglante, et il y a pourtant des endroits plaisants. Il insiste sur sa comédie et sur ses cruautés. Laffemas a passé pour un grand bourreau; mais il faut dire aussi qu'il est venu en un siècle où l'on ne savoit ce que c'étoit que de faire mourir un gentilhomme; et le cardinal de Richelieu se servit de lui pour faire ses premiers exemples. M. Despeisses le définissoit ainsi: _Vir bonus, strangulandi peritus_[30]. Il s'est vanté plusieurs fois de faire le procès à quiconque auroit manié l'argent du Roi, et d'avoir une manière d'interroger toute particulière pour tirer les vers du nez d'un criminel. Le cardinal de Richelieu voulant faire pendre un nommé Du Bois, qui, avec une canne percée dans laquelle il y avoit de l'or qu'il en fit couler dans une épreuve qu'il fit, lui avoit fait accroire qu'il avoit trouvé la pierre philosophale, et s'étoit fort diverti, au bois de Vincennes, à ses dépens; le voulant faire pendre, il le mit entre les mains de Laffemas, qui dit: «Au pis aller, nous l'accuserons de magie.» Je ne sais pas comment on s'y prit, mais Du Bois fut pendu. Je sais d'original une chose dont je ne saurois l'excuser. Il interrogeoit un marchand de Limoges, nommé Rouillac, accusé à tort de la fausse monnoie, et qui fut absous ensuite. Il fit tout ce qu'il put, quoique cela soit défendu par les ordonnances, pour obliger ce marchand à embarrasser dans ce crime Tallemant, trésorier de Navarre, père du maître des requêtes, à cause qu'il le haïssoit pour quelque amourette. Il étoit vindicatif et ambitieux.
[30] Bois-Robert disoit que quand Laffemas voyoit une belle journée, il s'écrioit: «Ah! qu'il feroit beau pendre aujourd'hui!» (T.)
Laffemas est passé à la postérité sous le poids de l'exécration. Juge inique, dévoué au cardinal de Richelieu, son nom est devenu le synonyme d'homme sans conscience, et presque de _bourreau_. Il trouva son second en Angleterre, George Jefferys, chancelier sous Jacques II.
On se moque dans cette satire de Chastelet de ce qu'il condamna le cheval de bataille du baron de Siré à tirer le tombereau dans lequel étoit l'effigie de son maître. Un maître des requêtes, intendant d'armée, fit bien mieux, car il condamna les chevaux d'un homme comme cela à tirer à la charrette de M. l'intendant.
Il étoit dévoué au ministère[31]. A la vérité, quand le cardinal de Richelieu lui fit exercer par commission la charge de lieutenant civil, il acquit beaucoup de réputation, et ôta bien des abus. A vivre en saint, comme on dit, mais ce n'est pas en saint de paradis, la charge peut valoir vingt mille livres; il n'en tiroit que six: aussi n'avoit-il rien donné pour cela; au lieu que Moreau avoit emprunté pour être lieutenant civil. On disoit: «Cet homme s'acquitte bien de sa charge,» car il voloit en diable et demi.
[31] Il étoit mal avec le chancelier et avec Bullion, à qui il dit en plein conseil, qu'il seroit ravi d'avoir la commission de lui faire son procès, et qu'il ne le feroit guère languir. Bullion alla au cardinal faire ses plaintes, et lui dit qu'il falloit que lui ou Laffemas se retirât. On obligea Laffemas d'aller aux champs pour six semaines. (T.)
Laffemas n'avoit pas passé pour voleur dans les intendances qu'il avoit eues. Je crois qu'il avoit les mains nettes[32]. Il étoit effectivement bonhomme; je ne lui ai jamais vu rien reprocher que ce que je viens de marquer. J'ai dit qu'il avoit de l'esprit. Il a fait plusieurs épigrammes; il n'y en a guère de bonnes que les premières faites. Il n'avoit pas grand jugement, ni grand savoir, ne se connoissoit que médiocrement aux choses, et avoit assez des défauts du peuple. Il s'avisa mal à propos d'aller faire des stances, en 1650, pour montrer que la Fronde n'avoit fait que du mal. On lui répondit avec ce titre: _Au Mazarin enfariné_; mais, quand on imprima la réponse, on ôta le titre.