Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 8

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M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency[166].

[166] Bassompierre dit positivement dans ses _Mémoires_ que la main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (_Mémoires de Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et _Mémoires de Fontenay_, première série de la même collection, tom. 50, pag. 15.)

La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet[167], dont elle mit les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué[168]; mais il y en avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. Il y eut quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle vouloit que madame de Verderonne[169] en fût, et le Roi ne le vouloit pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta. Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet. Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour passer.

[167] Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (_Lettres de Malherbe à Peiresc_. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.)

[168] «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus parfait.» (_Mémoires de Bassompierre_, _ibid._, pag. 388.)

[169] La femme d'un président des comptes. Elle étoit demoiselle. (T.)

Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et, au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce qu'effectivement il en fut blessé au coeur et pensa s'évanouir. Depuis ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa faire à la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de Rambouillet, alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là qu'elle fit amitié avec madame la Princesse.

On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le Prince étoit fort pauvre[170], mais c'étoit un grand honneur que d'avoir pour gendre le premier prince du sang.

[170] On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille livres de rente. (T.)

Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la Chine.

Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il, un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir.

M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente, emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par un trou, il la voyoit tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et l'a avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa belle-mère, le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon, et avec M. de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-soeur en ces quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la moitié du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre[171]. Madame la Princesse et sa belle-mère[172] furent quinze jours à Roucy, où la comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils d'une héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur voyage, et, depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle la défraya à Paris.

[171] Cette anecdote est racontée avec des différences dans les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. 16 de la première série de la collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, et dans les _Mémoires des Lenet_, tom. 53, pag. 139 de la deuxième série de la même collection.

[172] Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de Bourbon, prince de Condé.

Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune, lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté par les menées du marquis de Coeuvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé en qualité d'ambassadeur.

On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de Coeuvres la devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai payé sa pension.»

M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette armée.

Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue, qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue pourtant que madame des Essars[173], depuis la maréchale de L'Hôpital, qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin[174], qui eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse, mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce.

[173] Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri IV en eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de Fontevrault, l'autre de Chelles.

[174] Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des comptes qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M. Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un procès pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay, qui aimoit à rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se divertir, toutes les fois qu'il pouvoit faire venir cela à propos, il faisoit redire le fait à ce bonhomme, afin d'avoir le plaisir de lui entendre dire _Nicolas Fouquelin_. Quelin, conseiller à la grand'chambre, dit qu'il est fils de Henri IV. Il est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un particulier: mais il n'a que cela de royal. (T.)

Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince[175] y sont nés, et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son revenu jusqu'en l'an 1650.

[175] Le grand Condé.

Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé, la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant.

Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid. Pompeo Frangipani[176], seigneur romain qui étoit à la cour, disoit que c'étoit justement un _viso di Cazzo_[177]. M. d'Aumont disoit qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La Valette, on lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses. Ce cardinal étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il étoit enjoué, jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des enfants; cela lui est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet. Mais il étoit quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le diable, en présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient l'amour. Il disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas ignorant, que le cardinal de Richelieu avoit des galanteries de pédant; et sa plus grande joie étoit de venir en rire avec madame de Rambouillet, en qui il avoit une confiance entière. Le cardinal de Richelieu vivoit avec lui tout autrement qu'avec les autres, car il lui avoit, comme nous dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on puisse avoir à un homme. Il le traitoit civilement et respectueusement; et comme M. de La Valette n'avoit rien dans la tête que la guerre, il le satisfaisoit en cela. Ce cardinal étoit brave, mais il ne savoit point la guerre. M. de Montmorency donnoit aussi beaucoup à madame la Princesse, et le cardinal lui ayant manqué après ce frère, elle se trouva bien mal à son aise. Le cardinal fut le seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce de M. de Montmorency. Madame de La Trémouille dit qu'elle étoit de leurs divertissements; que madame la Princesse et M. le cardinal, quand ils vouloient parler seuls, étoient dans un cabinet la porte ouverte; que tout le monde les voyoit: les autres dansoient et jouoient.

[176] Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M. le Prince: «_Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato._» Comme on lui demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et madame de Guémenée étoient des personnes admirables?: _Sono bellissime_, dit-il, _ma quel Pontgibault è un bel cavaliere_. On parlera ailleurs de Pontgibault. (T.)

[177] C'est une injure d'Italie, comme _visage de bois flotté_ ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un plaisant visage, _un visage de bois flotté_, un visage de cuir bouilli, un visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.» (_Dict. de Trévoux._)

Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici:

La Combalet et la Princesse Ne pensent point faire de mal, Et n'en iront point à confesse D'avoir chacune un cardinal[178]; Car laisser lever leur chemise Et mettre ainsi leur corps à l'abandon, N'est que se soumettre à l'église, Qui, en tout cas, leur peut donner pardon.

[178] Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce.

Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de la ville.

Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise opinion d'elle.

Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un jour il disoit qu'il voudroit être _montagne_. «Et moi, je voudrois être _soleil_, dit madame de Rambouillet.--_Soleil, soleil_, reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être _montagne_ que _soleil_!

Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait; c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le sérieux que dans la raillerie.

M'en allant en Touraine, J'acheterai à Tours Des pruneaux de Touraine, De bons pruneaux de Tours; Puis, revenant en Beauce, J'irai à Chartres en Beauce, Et puis à Orléans, Voir monsieur d'Orléans.

J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir, il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon[179] aussi fortement qu'il avoit aimé sa mère.

[179] Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville, si célèbre dans l'histoire de la Fronde.

MADEMOISELLE DU TILLET.

Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa soeur avoit épousé le président Séguier[180], qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon. Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort d'Henri IV, une certaine demoiselle Coetman[181], une petite bossue, qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner Henri IV. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc, mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de preuves, _et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à ébruiter_[182], la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une petite _logette_ grillée dans la cour, et elle y est morte quelques années après.

[180] Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret, président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière, greffier en chef du Parlement.

[181] Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, femme d'Isaac de Varenne.

[182] Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans le manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore à le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir.

Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une suivante. Sigogne[183] en a fait une espèce de satire qu'on appelle _le Combat d'Ursine et de Perrette_. On appeloit cette madame de Poyanne, madame de Poyanne _de la Loupe_. Elle avoit une grosse loupe au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit épouser, je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La Mark, et, qui pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa fille épousa le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là.

[183] Sigogne est un poète satirique dont les oeuvres n'ont pas été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. _Le Combat d'Ursine et de Perrette_, parodie de la dispute de madame de Poyanne et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième partie du _Cabinet satirique_. Cette pièce y est suivie d'une _Réponse_, par Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un grand nombre de satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes, Maynard, Régnier et d'autres poètes du temps d'Henri IV et de Louis XIII. Colletet avoit l'intention de consacrer un article à Sigogne dans ses _Vies des poètes françois_ (manuscrit dépendant de la Bibliothèque particulière du roi); mais cette notice devoit trouver place dans la partie non terminée de cet ouvrage, et le nom de Sigogne n'y figure qu'à la table.

Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne ressemblait pas mal en cela à madame Pilou[184], aussi bien qu'en laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!»

[184] Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la cour, quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces Mémoires des détails fort curieux sur cette femme singulière.

Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela, mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;--Monsieur, répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai que, durant le siége de Paris[185], tous les passages étoient bouchés, tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et venoient toujours.»

[185] En 1591.

Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, fille du comte de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous l'amour avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?--Jésus! mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.--Ce que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune, car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle.

Madame de La Noue, soeur de la maréchale de Thémines, et une de ses parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien l'une à l'autre.--Madame ma mie[186], lui dit mademoiselle Du Tillet, en vérité ce n'est pas autrement _bille pareille_. Madame de La Noue est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.»

[186] Elle disoit _madame ma mie_ à la Reine même. (T.)

LE MARÉCHAL D'ANCRE[187].

Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants. Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini.

N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence. Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le mariage étoit conclu avec Henri IV, il y entra en qualité de gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce qu'elle vouloit. Concini, qui avoit de l'esprit, s'attacha à cette Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût fait difficulté assez long-temps.

[187] Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du Roi, le 24 avril 1617.

Henri IV ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine, que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient[188]. Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses gentilshommes suivants: _Coglioni di mila franchi_. C'étaient leurs appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère, et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage, et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme. Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils furent raccommodés.

[188] Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques. Un jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant: «Un navire qui est _à l'ancre_ n'a pas autrement besoin de voiles.» (T.)