Part 7
On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens de perdre.--Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons, promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin, un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit: «Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En effet, il lui donna les trente pistoles[136].
[136] Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une circonstance toute pareille, et tint la même conduite.
LA REINE MARGUERITE DE VALOIS.
La reine Marguerite[137] étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long. Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses billets doux. Elle parloit _phébus_ selon la mode de ce temps-là, mais elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a intitulée: _La Ruelle mal assortie_[138], où l'on peut voir quel étoit son style de galanteries.
[137] Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses _Mémoires_, ni dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy. (T.)--Marguerite de France, reine de Navarre, première femme de Henri IV, née en 1552, morte le 27 mars 1615. On a d'elle des Mémoires fort curieux, qui ont eu beaucoup d'éditions.
[138] Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.
Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le coeur d'un de ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le dossier de son lit.
On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre, lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.
Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied blonds que l'on tondoit de temps en temps.
Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer.
Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit vulgairement _le roi Margot_[139]. Elle a eu quelques bâtards, dont l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin[140]. Ce roi Margot n'empêchoit point que la bonne Reine fût bien dévote et bien craignant Dieu, car elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres.
[139] Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles IX donnoit à sa soeur Marguerite. «En donnant ma soeur Margot au prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être partagées par un assez grand nombre d'élus.
[140] Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé Père Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.» (_Mémoires de Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'Histoire de France_, t. 21, pag. 162.)
Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère[141], et quand M. de Souvray[142] et M. de Pluvinel[143] lui menèrent le feu Roi, elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de Souvray[144] lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des vers dans ce temps-là qu'on appeloit _les Visions de la cour_, où l'on disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière_.
[141] Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche de Henri IV, et au couronnement de laquelle Henri IV exigea qu'elle parût.
[142] M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis XIII.
[143] Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande écurie. (T.)
[144] Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit _Bucéphale_ en lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (_Ode à la Reine-mère du Roi, sur sa bienvenue en France_) où il y a:
Quand les yeux même de Céphale En feroient la comparaison. (T.)
Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite[145], et gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir à la première visite.
[145] Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à droite). Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à la rue des Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir, il lui dit, en la quittant, qu'_il la prioit d'être plus ménagère_. «Que voulez-vous, répondit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.»
Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le faisoit parler assez souvent.
Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on épargner la fille de tant de rois.
A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On fit donc approcher mademoiselle[146] Loiseau, qui vint avec un air fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?--Oui, madame, répondit-elle, les ducs en portent[147].» La Reine, oyant cela, se mit à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait de me croire?»
[146] On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_ aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux femmes de qualité.
[147] Madame de Retz étoit galante. (T.)--Ménage, qui croyoit cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau, bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit fort près du cercle, dit à madame la duchesse de ***: «Questionnez-la un peu, madame.» «Madame la duchesse de ***, l'ayant fait approcher, lui dit: «Madame, quel est l'oiseau le plus sujet à être cocu?» Elle lui répondit «C'est un duc, madame.» (_Menagiana_, édition de 1762, tom. 1, pag. 264.)
J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle, que feriez-vous pour me témoigner votre amour!--Il n'y a rien que je ne fisse, répondit-il.--Prendriez-vous bien du poison?--Oui, pourvu que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.--Je le veux,» reprit elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie.
LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY.
Madame de Moret étoit de la maison de Bueil[148]; n'ayant ni père ni mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri IV, qui ne cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien, s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce soir-là[149]. Césy, lâche comme un courtisan ruiné, prétendoit ravoir sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire fortune; mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à condition que Césy aurait les trente mille écus.
[148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret.
[149] Ce fait, indiqué dans les _Amours du grand Alcandre_, est rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de l'Estoile, tom. 47, pag. 476 de la première série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_. Barclay, dans l'ingénieuse satire de l'Euphormion, rapporte de la manière la plus spirituelle les conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne sous le nom de _Casina_. Nous en rapporterons ce passage: _Nescio quis antistes in candidâ veste connubii legem ad hunc modum recitavit, novam sanè, et quam ideò in tabulâ descripserat, ne inter pronunciandum laberetur: Ut tu Olympio hanc Casinam conjugem tuam nec attigeris, nec osculum retuleris, nisi peregrè proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à sinu curiosam abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut antè sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi in uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per exterarum gentium urbes celeberrimis itineribus volitare._ (Euphormionis Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd. Bat. apud Elzevirios 1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs recourra à l'ouvrage que nous citons pour y voir les conditions imposées à l'épouse. La longueur de cette note ne nous a pas permis de les insérer ici.
Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps, et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où, contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le sérail.
En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie[150]. Elle étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce qu'elle contrefaisoit le bossu[151] qui étoit amoureux de sa belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa M. de Courtenay[152]. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare, parce qu'elle aimoit cet instrument.
[150] Chrétienne de France, fille de Henri IV.
[151] Le duc de Savoie.
[152] C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu être princes du sang. (T.)
Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées faire planter sa chaise[153] sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je viens de le dépeindre.
[153] Des chaises des rues. (T.)--Le Pont-Rouge étoit établi devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune.
Madame de Moret eut un fils qui fut d'église[154]. On l'avoit fort bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants d'Henri IV, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit l'esprit agréable[155]. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux ans, au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et fut tué au combat où M. de Montmorency fut pris[156].
[154] Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau en 1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta pas moins les armes.
[155] Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. M. de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur faire entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son temps. M. de Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet, où ils se devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se retirer, parce qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son voisin, pût l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il put pour la fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut aucunement.
Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses d'esprit en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette épigramme:
Vous choquez la nature et l'art, Vous qui êtes né d'un crime; Mais pensez-vous que d'un bâtard Le jugement soit légitime?
Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri IV jouèrent; il n'y eut que lui qui fit bien. (T.)
[156] Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de Moret fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant ont cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures, il passa en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se faire connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des Gardelles, près de Saumur, sous le nom de frère _Jean-Baptiste_, et y mourut le 24 décembre 1692. Cette version sent bien le roman.
J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de familles nobles qui n'aient eu un doge?»
Henri IV se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote. Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge, les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles. Jusque là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable. Henri IV fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait recouvrer la vue d'un oeil, mais il ne paroissoit point que l'autre fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre dessein[157]. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu, qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui l'eussent fait mourir subitement.
[157] On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut vers l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs.
LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.
Le dernier connétable de Montmorency[158] n'étoit pas un grand personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire. Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du monde; il tenoit un teston[159] sur l'étrier sous son pied, et travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe d'_Equi senectus_ n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque dans sa salle.
[158] Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency, maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le 1er avril 1614.
[159] Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle étoit grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous.
En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, de mademoiselle de Portes[160], de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.
[160] Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13 juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30 avril 1598.
Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas, car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.»
Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de Montoison[161], tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main, car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand M. de Luynes voulut faire sa femme surintendante de la maison de la Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière, qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de La Boissière.
[161] Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, comte de Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601.
La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans[162]. Le connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore, et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père.
[162] Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de quatre-vingt-trois ans.
Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.»
On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de chacune de ses filles: _l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra il fiore? Cazzo!.._ il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour ses tantes, ses soeurs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui.
MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ[163].
Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette _aurore_ donneroit dans les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête homme[164]. En cette intention elle la demande et offre de la prendre sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame d'Angoulême[165], bâtarde de Henri II, veuve du frère aîné du connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise, rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la connétable, qui arriva bientôt après.
[163] Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593, épousa le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650.
[164] On trouvera ci-après des détails sur le marquis de Sourdis dans l'article de madame Cornuel.
[165] Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de Castro, frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna, quand elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le duc d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout son train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à Tours. Ceux qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient: «Mais, madame, nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez donc quelqu'un.» Insensiblement on fit un nouveau train à Paris. Elle écrivoit toujours à Tours: «Je pars la semaine qui vient.» On tenoit ce train en bon état. Cela dura vingt-huit ans. (T.)