Part 5
Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est échappé, mais il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, qui étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; cela ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle les envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier, elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante, qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse.
On fit cette épigramme à laquelle elle répondit:
Contre toute loi naturelle, Vous renversez le droit humain: La plus jeune[95] est la m......... Et la plus vieille est la p.....
[95] Mademoiselle de Vitry, sa soeur, qui ne fut point mariée. Il en est parlé précédemment dans l'_Historiette_ de la princesse de Conti.
Elle la retourna ainsi:
Selon toute loi naturelle, C'est conserver le droit humain: La plus laide est la m......... Et la plus belle est la p......
Elle fit la _Magdelaine_ en trois parties; c'étoient pour la plupart des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non, dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez morte.»
[96] Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510, mort à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux ouvrages sont: _Il Vendemmiatore_, poème dont la première édition parut à Naples, in-4º, 1534; _le Lagrime di san Pietro_; _il Podere_, poèmes, et des _Sonetti et Canzoni_.
LE CARDINAL DU PERRON[97].
Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David[98]. Il changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec l'abbé de Tiron[99], qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, après l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire, qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé de la cour.
[97] Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre 1556, d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618.
[98] Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'_Avit_ pour se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui s'appeloit Avit.
[99] Le poète Desportes, dont l'_Historiette_ précède immédiatement celle-ci.
Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna, car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens, et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et disoit: «_Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol ancora esser cardinale._»
A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay[100], dans un _Traité de la puissance du pape_[101], dit que le cardinal du Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal.
[100] Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres, transféré à l'archevêché de Reims en 1641. Son _Historiette_ se trouve plus bas.
[101] Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur cette matière un traité _ex professo_; c'est plutôt dans une déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de Soissons, qu'il aura avancé ce fait. (_Voyez_ la _Bibliothèque chartraine_ de Liron. Paris, 1719, in-4º, pag. 245.)
Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit: _M. saint Augustin_, _M. saint Jérôme_, etc.: «Vraiment, dit-il, il paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les Pères, car il les appelle encore _monsieur_.»
L'ARCHEVÊQUE DE SENS,
FRÈRE DU PRÉCÉDENT[102].
Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit l'_Ambigu_, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni ignorant, ni savant. Il faut lire la pièce que Bautru fit contre lui, qu'il a intitulée _l'Ambigu_[103]. Quand son frère alla à Rome, il fut long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit plaisamment que cet homme étoit si _ambigu_, qu'il rendoit ambiguës toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque, pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues de Quinte-Curce et le traité _de Amicitiâ_ de Cicéron; mais il ôta sur ce point-là l'_ambiguité_ où l'on avoit été jusques alors, car il persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour; mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut approchoient encore moins de leurs aînés que cet _ambigu_ du cardinal.
[102] Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en 1621.
[103] «M. de Bautru a fait une satire contre l'_Ambigu_. L'Ambigu étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas, disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au monde. Il étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut né, dit à la mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre fille est un garçon.» On le nomma _Lysique_, afin qu'on ne pût distinguer si c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un ouvrage en lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il fût auteur, parce que c'étoit une traduction.» (_Menagiana_, édit. de 1762, tom. 1, pag. 339.)
LE DUC DE SULLY[104].
On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi[105] lui manda par M. du Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de Guise n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un ingrat, lui qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un prince du sang à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à son bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi lui avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de même il étoit lâche et failli de coeur dans l'adversité.
[104] J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit qu'a fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M. Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre presque partout la fausseté pour les choses qui concernent l'auteur. J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier, quand on l'imprimera. (T.)--Si nous avions besoin de prouver que les _Mémoires de Tallemant_ ne sont pas une reproduction fastidieuse des autres Mémoires du temps, il nous suffiroit de citer à l'appui de notre assertion l'article _Sully_. Certes, ce ministre y est peint sous un jour tout nouveau. Est-il également vrai? Nous sommes très-portés à croire qu'un peu de passion a pu parfois rembrunir le tableau; mais il ne nous paroît pas moins constant par les mots cités par Tallemant, de Henri IV sur Sully, mots qui portent évidemment le cachet de ce prince, que, fort attaché à son ministre dont il appréciait l'habileté, Henri IV regardoit son dévoûment et ses services comme loin d'être complètement désintéressés.
[105] Henri III.
Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à Châtellerault est faux[106]: M. le comte lui eût passé l'épée au travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit pourtant nul crédit.
[106] _Mémoires de Sully_, liv. 22.
Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M. de Guise[107], et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations contre cela[108]. Il blâme M. d'O[109], qui pourtant avoit les mains nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea son bien.
[107] _Mémoires de Sully_, liv. 7.
[108] _Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de Chiverny_, 1636, in-4º.
[109] _Mémoires_, liv. 4 et 7.
Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été surintendant[110]. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p..... pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri II[111] que celle de madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi à madame la duchesse[112] même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit rendu de grands services.
[110] _Mémoires_, liv. 7.
[111] Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée de Henri IV. Tallemant lui consacre un article peu après.
[112] La duchesse de Beaufort, Gabrielle.
Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre qu'il amena à Henri IV[113]. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux.
[113] Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri IV, mit en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la confondre avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup plus considérable.
Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri IV. Las de porter le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours _pa la mort_; on l'appela _Palamort_. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une fois madame de Guémenée sur le chemin d'Orléans; elle venoit à Paris. Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il lui dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre à vous escorter.--Je vous rends grâces, lui dit-elle.--Ah! madame, répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père _Palamort_. Il n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice, saint Martin et autres.
L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit également Père de l'Oratoire.
Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat[114], une espèce de fou de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter M. de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, dont M. de Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la vérité?--Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre autres sottises, qu'il ne falloit qu'un _lait d'amendes_ pour restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes. Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe[115].
[114] Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre intitulé: _l'Abus des Plaideurs_, Paris, 1604, in-folio. Il nous a été impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris, et dans aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: _Le Confident_, dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans la _Biographie universelle_ de Michaud; on trouve aussi des renseignemens sur lui dans les _Remarques_ sur le chapitre 11 de la _Confession de Sancy_. (Voyez le _Recueil de diverses pièces servant à l'histoire de Henri_ III. Cologne, P. Marteau, 1699, t. 2, p. 555.)
[115] Cette facétie orne le frontispice de _l'Abus des Plaideurs_. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et grossier, attribué à Rapin, que cite la _Biographie_. Ce donneur d'avis obtint le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui accordoit le vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit sur le _ménage du domaine_ du roi. Une copie collationnée de cet arrêt existe dans le manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de Béthune, p. 64.
M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un voleur, comme le dit M. de Sully[116]; c'était un honnête homme et homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son commandement; elle l'eût fait chasser bien vite.
[116] _Mémoires_, liv. 12.
Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval, et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau.
M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis de Coeuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue, l'autre en rendoit quelque autre raison[117]. Ils se cachoient, quand ils rencontroient le Roi. Bassompierre disoit que quand il pleuvoit ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des visites avec elles. Arnauld le Péteux[118] a été le premier garçon de la ville qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le Roi ne trouva pas bon que Fontenay-Mareuil[119] en eût un, on lui dit qu'il s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on ne savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit une haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit après le Roi.
[117] «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, qu'il n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue... La première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue Saint-Antoine, nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de corps et de biens d'avec Bordeaux, maître des comptes, son premier mari.» (_Antiquités de Paris_, tome 1er, p. 191.)
[118] On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y donne la raison du surnom bizarre qu'il portoit.
[119] Ceci doit être entendu de Louis XIII et non de Henri IV. François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort de Henri IV. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux. Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des ambassades; il a laissé des _Mémoires_ importants qui ont été publiés pour la première fois dans la première série de la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tomes 50 et 51.
Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure, fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre, en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en étonnassent pas, et que si le plus fort de ses Suisses avoit autant de _pots de vin_ dans la tête, il seroit tombé tout de son long.
Il se fait écrire _monseigneur_ par La Varenne[120]; on ne donnoit point du _monseigneur_ en ce temps-là au surintendant des finances, et il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à propos du différend de leurs gendres[121] en Bretagne, pour la préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit ainsi: _Le différend qui est entre nos gendres..._ Cela pensa faire enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: _Pour conserver la paix dans nos familles_, il s'en mit en colère, et dit que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui n'étoit qu'un citadin.
[120] Grand m... du roi (T.)--Cette assertion de Tallemant sur les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier chez Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait fortune et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le marquisat de La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit: «La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère qu'à piquer les miens.» Il fut fait porte-manteau du Roi, puis conseiller d'état et contrôleur général des postes; toutefois ces différentes charges ne le détournèrent jamais du soin de ses missions amoureuses. Mais l'âge du Roi diminuoit chaque jour l'importance du rôle de son confident; aussi La Varenne ayant obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le chancelier de Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller l'expédition, La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas tant accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le vôtre.»
[121] M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. (T.)--Henri, duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully, et Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine Fouquet, fille du marquis de La Varenne.
Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit de meilleur oeil, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la porte sur lui.
Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.» Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort; mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel.
Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques malfaiteurs. «_O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare con quel Rosny._»