Part 4
Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse. Il se mit jambe de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit étroite, et en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre fille de la feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, supérieure des carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint, comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que belle, mais il n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On en fait aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de Termes avec l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président du parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant, semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens, madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous appellent-ils pas madame de Termes?--Hé! mademoiselle, dit l'autre, c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.--Jésus! ma mie, que dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.»
LA PRINCESSE DE CONTI[71].
La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries, je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame de Guise[72], mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans, étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'_Astrée_ sous le nom d'_Alcippe_[73], père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison, car ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est véritable, et le roi François Ier l'ayant su, s'écria: «Ah! le paillard!» Ensuite ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en écrivant à quelqu'un de la cour, signa par galanterie: _Le Paillard_. Depuis quelques-uns de cette maison ont eu ce nom-là pour nom de baptême; au moins l'ai-je ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils ainsi, mais leur véritable nom est fort vilain; ils se nomment _Merdezac_, et on dit que c'est un sobriquet qui fut donné à un de leurs auteurs dans je ne sais quelle bataille, où, quoiqu'il lui eût pris un dévoiement, il ne se retira point du combat et y fit merveilles.
[71] Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit _le Balafré_, femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle épousa le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631.
[72] Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce conte ne lui convient pas trop bien. (T.)
[73] Voyez l'_histoire d'Alcippe_, dans le deuxième livre de la première partie de l'_Astrée_.
Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus malheureux en femme que son grand-père. La sienne[74] se gouvernoit fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point, voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois qui me viendroit dire une chose comme cela.--Ma foi! reprit l'autre, je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de votre humeur.»
[74] Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère de M. de Mantoue. (T.)
Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on dit; car un jour qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à l'ordinaire.
Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir autre chose.
M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquiétoit fort de ce qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit par respect.
[75] Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat. Devenue héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.)
Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde[76] acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise, elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de Guise, étoit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela, durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de Guise. M. de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse, nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry, qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, Bellegarde, tu fais retraite devant cette beauté!» Enfin Givry[80], voyant qu'elle le quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un des plus beaux billets qu'on puisse trouver:
«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois digne.»
[76] Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet homme lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là qu'il commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de mourir, elle recouvra ce portrait et le vit à madame de Rambouillet qui la fut voir ce jour-là même; elle en avoit une grande joie. (T.)
[77] Dans _les Amours d'Alcandre_ on voit la naissance de cette galanterie. (T.)
[78] Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne, mère d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre 4 du _Virgile travesti_, dit de la soeur de Didon que:
En un cas de nécessité Elle eût été Dariolette.
[79] Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de mère de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de Guise, puis M. de Nemours. (T.)
[80] Il étoit de la maison d'Anglure. (T.)
En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon, qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu dire, qu'il mourroit _devant l'an_, et cela se pouvoit entendre devant l'année, ou devant la ville de Laon.
Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aimé autrefois une dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il l'aimeroit désormais comme sa soeur.
Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que le prince de Conti capable de l'épouser[81]. C'étoit un stupide.
[81] François de Bourbon-Conti, mort en 1614.
En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit été, si elle eût été sage[82].» On dit que comme elle prioit M. de Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma soeur, lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.--Ah! le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.»
[82] Henri IV s'étoit en effet senti un doux penchant pour mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus d'yeux que pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour se consoler, peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri pouvoit se faire, lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille amoureux figure dans l'_Histoire des amours du grand Alcandre_.
Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit roman qu'on appelle les _Adventures de la cour de Perse_[83], où il y a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le connétable de Bourbon se retira[85]. «Il faut avouer, dit madame la comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas jaunir la muraille de l'hôtel de Guise[86].» Madame la princesse de Conti dit aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point fait d'enfants.--En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.»
[83] _Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre temps_; Paris, Pomeray, 1629, in-8º. Jusqu'à présent on avoit attribué cet ouvrage à Jean Baudouin. (_Voy._ le _Dictionnaire des Anonymes_ de Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse de Conti comme l'auteur de l'_Histoire des amours du grand Alcandre_, insérée dans le _Recueil de diverses pièces servant à l'histoire de Henri_ III; Cologne, P. du Marteau, 1663, in-12. Cet ouvrage contient le tableau des galanteries de Henri IV, sous le nom du _grand Alcandre_; la princesse de Conti y est désignée sous le nom de _Milagarde_. (_Voyez_ le _Recueil_ A B C, vol. S, pag. 1.)
[84] Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a construit depuis la colonnade du Louvre.
[85] «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le Louvre. C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme traître à son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du sel dans sa maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de Châtillon.» (_Dictionnaire de Trévoux._)
[86] Elle l'a été depuis. (T.)
Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu, elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières, parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec plaisir un vieux _Jean de Paris_[87], tout gras, qui se trouva dans la cuisine.
[87] Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la Bibliothèque bleue.
PHILIPPE DESPORTES[88].
Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit un peu trop. Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé en ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe reviendra, il n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes prit son paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers ce pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, soeur de mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette maîtresse est appelée _Cléonice_ dans ses ouvrages[89].
[88] Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son abbaye de Bonport le 5 octobre 1606.
[89] On lit dans les _Anecdotes historiques et littéraires sur Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages_, par Dreux du Radier, insérées au _Conservateur_ de septembre 1757: «Cléonice fut la troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à l'âge de trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette demoiselle dans le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des amours de Cléonice, où il lui donne le nom véritable d'_Héliette_, et Desportes a fait l'épitaphe d'Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses _Diverses Amours_.» Accorde qui pourra les historiens des amours de Desportes.
Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi:
O nuit! jalouse nuit, etc.[90]!
[90] _OEuvres de Desportes._ Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, pag. 518.
Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, ou du moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde la chanta.
Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce titre: _la Conformité des Muses italiennes et des Muses françaises_[91], où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient placés vis-à-vis des siens.
[91] N'est-ce pas plutôt _les Rencontres des Muses de France et d'Italie_, 1604, in-4º? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de ce rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le déguiser, et répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux Italiens plus qu'on ne disoit, et que si l'auteur l'avoit consulté, il lui auroit fourni de bons Mémoires.»
Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon nombre de bénéfices.
[92] Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et d'Aurillac. (Dreux de Radier, _loc. cit._)
Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât.
Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu même place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et lui se brouillèrent; en voici l'occasion:
La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle. Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre _hélas_! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M. Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance. Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit à baiser un bracelet de cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué.
M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et six soeurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement à son frère.
Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de Chartres.
Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:
Je bride ici mon Apollon.
Régnier écrivit à la marge:
Faut avoir le cerveau bien vide Pour brider des Muses le roi; Les dieux ne portent point de bride, Mais bien les ânes comme toi.
Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses. L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois, je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance; il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours.
Desportes, sous le règne de Henri IV, ne laissa pas d'être en estime; et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse de Conti: «_M. de Tiron_ (c'étoit sa principale abbaye), il faut que vous aimiez ma nièce[93], cela vous réchauffera et vous fera faire encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que reine de Navarre.
[93] Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, quand il vouloit l'obliger. (T.)
Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de _monseigneur_ un homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui écrivit _domine_.
Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.
[94] Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de Médicis, dont il vient d'être question dans cet article.