Part 30
On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C'étoit le plus inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appelé _Son Inquiétude_. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de générosité, dès qu'un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître, et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou maître des requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à la guerre, d'où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu'il faisoit. Il fit des voeux, des fondations et autres choses semblables. Il demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanité dans son humilité. Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit avec ses longs propos qu'il voulût se familiariser avec la mort. Je trouve qu'il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de pistolet étant intendant de l'armée. Il étoit amoureux de madame de Guémenée. On dit qu'il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins écrivit-il à une dame. C'étoit un vilain rousseau. Les grands seigneurs et les grandes dames l'avoient gâté, et aussi l'opinion d'être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'être d'une maison illustre par de belles charges et des écrits célèbres[576].
[576] Cyprien Perrot, conseiller de la grand'chambre, père du président Perrot, et ami intime du président de Thou l'historien, trouva un jour par hasard un acte par lequel il paroîssoit que l'avocat de Thou, de qui venoit ce président et le premier président du Parlement, étoit fils d'un habitant d'Atis, village qui est à une journée de Paris; cela le fit rire. Il l'envoya au président, et lui manda que par cette pièce il prouveroit bien nettement qu'il venoit des comtes de Toul. C'étoit la chimère de la famille. Le président prit cela comme il devoit: il n'en fit que rire, et M. Perrot fut un de ses exécuteurs testamentaires. Perrot, sieur d'Ablancourt, y étoit quand on trouva cette pièce; c'est de lui que nous tenons ce fait. (T.)
Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis. Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière, l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif[577] l'avoit une fois charcuté à bon escient.
Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à _l'Europe_[578] la prise de Sedan, qu'il appeloit dans la pièce: _l'Antre des monstres_. Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de détruire la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de manifeste. M. Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.
[577] Chirurgien célèbre de ce temps.
[578] Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue, attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets, d'après un plan fourni par l'Éminence, et sous ses yeux. Elle fut représentée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec une grande magnificence, et, malgré son peu de succès, elle fut imprimée en 1643, in-4º.
Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la peine[579]. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris, et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit de peine, il ne faut que dire combien Tréville[580] lui causa de mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.» Tréville commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit mis sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, et il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est fidèle.--Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et lui dans la balance.--Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.» Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser Tréville.
[579] Par grimace il composa un conseil, et fit Saint-Chaumont ministre d'État; car il ne vouloit pas des gens bien forts. Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela à son mérite, en eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des gardes-du-corps, à qui il le dit: «Oh! oh! dit Gordes, tu te moques.» Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi: «Sire, Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l'a fait ministre d'État; quelque sot croirait cela.» (T.)
[580] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait _Tréville_), homme de l'esprit le plus juste et du goût le plus délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans.
L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne, afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine (c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer.
Quand on joua _l'Europe_, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui, étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il avoit d'appui, s'attacheroit apparemment à ses héritiers et à ses proches[581]; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé. Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On parlera ailleurs de l'un et de l'autre.
[581] Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein du cardinal de Richelieu étoit d'envoyer le cardinal Mazarin à Rome pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa présence: «Monsieur Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau pour passer M. le cardinal Mazarin en Italie?--Monseigneur, dit Arnoul, il y en aura un de prêt au premier jour.» Le Mazarin alla supplier Arnoul de différer, et cependant le cardinal se porta plus mal. Jamais le Mazarin n'a reconnu ce service. (T.)
Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai[582]. Le curé de Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une révélation:--Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.»
[582] Il se fit fermer son cautère, parce que son bras maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tué; il ne vécut plus guère après. (T.)
On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois qu'il ne connoissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose!
Le livre intitulé _Optatus gallus_ fut fait par le docteur Arsent, de concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de Richelieu tendoit à faire un schisme en France.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
Pages.
Henri IV 3
Le Maréchal de Biron le fils. 20
Le maréchal de Roquelaure. 22
Le marquis de Pisani. 26
M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III. 34
M. de Termes. 43
La princesse de Conti. 45
Philippe Desportes. 52
Le cardinal Du Perron. 59
L'archevêque de Sens, frère du précédent. 61
Le duc de Sully. 63
Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui. 76
La reine Marguerite de Valois. 87
La comtesse de Moret. M. de Cesy. 92
Le connétable de Montmorency. 97
Madame la princesse de Condé. 100
Mademoiselle Du Tillet. 110
Le maréchal d'Ancre. 114
Lisette. 119
Madame de Villars. 122
Madame la comtesse de Soissons. 127
Mademoiselle de Senecterre. 129
M. de Senecterre. 131
M. d'Angoulême. 138
Le maréchal de La Force. 143
Malherbe. 155
Mademoiselle Paulet[583]. 196
La vicomtesse d'Auchy. 204
M. Des Yvetaux. 212
M. de Guise, fils du Balafré. 224
Le chevalier de Guise, frère du précédent. 231
Le baron Du Tour. 234
M. de Vaubecourt. 235
Rocher-Portail. 237
Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M. de Luynes. 241
M. le duc de Luynes. 253
Le maréchal d'Estrées. 255
Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère. 261
M. d'Aumont. 267
Madame de Reniez. 272
Le baron de Panat. 273
Madame de Gironde. 275
M. de Turin. 281
M. de Portail, M. Hilerin. 283
Le comte de Villa-Medina. 285
M. Viète. 289
Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M. et madame de Pisieux, M. et madame de Maulny. 291
Le Camus, maître des requêtes. 300
Madame d'Alincourt. 302
M. d'Alincourt. 304
Faure, père et fils. 305
Vanité des nations. 308
Avocats. 310
Le marquis d'Assigny. 317
Le duc de Brissac. 320
Bizarreries et Visions de quelques femmes. _Ib._
Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires. 323
La princesse d'Orange, la mère. 327
Le prince d'Orange, le père. 330
M. de Mayenne. 334
Maris cocus par leur faute. 336
Cocus prudents ou insensibles. 338
Le comte de Cramail. 340
Nains, Naines. 342
Le cardinal de Richelieu. 344
[583] C'est par erreur que cet article a été classé ici. Il n'auroit dû trouver place que dans le volume suivant, parmi les articles des habitués de l'hôtel Rambouillet.