Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 29

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Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne et du Roussillon, puisqu'aussi bien fut-ce à Perpignan que la catastrophe arriva. Au commencement le cardinal fit peu d'état de la Catalogne, car je crois qu'il n'avoit pas lu les Mémoires de la Ligue, non plus que ceux de Charles IX, et qu'il ne savoit pas que c'étoit par les Pyrénées, et non par les Alpes, qu'il falloit chasser les Espagnols d'Italie et des Pays-Bas. Peut-être le savoit-il, mais il vouloit faire durer la guerre. Quoi que c'en soit, La Motte-Houdancourt lui ayant envoyé par La Vallée, qui étoit l'homme du Roi en l'armée de Catalogne, des mémoires par lesquels il lui montroit clairement qu'il avoit de grandes intelligences dans l'Aragon et dans la Valence, le cardinal, touchant dans la main de cet envoyé, lui dit: «Assurez M. de La Motte que dans peu de temps je mènerai le Roi en personne en Espagne.» Je pense que, le Roi étant las de la guerre, le cardinal y eût été tout de bon cette fois-là; pour cet effet il fit faire au Roi le voyage de Perpignan. Durant ce siége, les plus riches de Sarragosse se retirèrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal étoit de mener le Roi à Barcelone avec une armée de quarante mille hommes, d'envoyer un des meilleurs généraux avec quelques troupes en Portugal, et de faire attaquer en même temps Fontarabie, qui étant prise (car apparemment le roi d'Espagne n'eût pu couvrir ce momon)[564], l'armée eût passé le long des Pyrénées pour se venir joindre après à celle du Roi. Il n'y avoit que Pampelune dans toute la Navarre à assiéger. Le Roi goûtoit assez cette entreprise, et avoit ordonné à La Vallée de faire accommoder le chemin de Notre-Dame de Mont-Serrat. En effet, on y dépensa huit mille livres, mais on y fit de l'ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans, sachant que c'étoit pour le roi de France, ne vouloient point prendre d'argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus grand hasard du monde. Le château, qui est sur le roc, et qui a des murs d'une épaisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le maréchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni raison, et ce fourneau combla le seul puits qu'ils eussent. Ainsi il se fallut rendre pour ne pas mourir de soif.

[564] _Momon_, expression empruntée d'un jeu de dés, dont les acteurs étoient masqués. _Couvrir ce momon_, paroît signifier ici accepter le défi. (_Voyez_ le _Dict. de Trévoux_.)

Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois mille hommes qui s'affamèrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg. Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune; pour peu qu'on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le savoit.

En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault, maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit Langlois (au Palais on l'appeloit _Langlois tireur d'armes_, parce que son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il ne disoit jamais que _monsieur_. Tous ceux qui étoient là lui disoient tout bas: «Dites _monseigneur_.» L'autre continuoit toujours à dire _monsieur_. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand il fut hors de là, dit: «Nous ne parlons au Palais que par _monsieur_; je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.»

Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empêcher le secours de Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi. Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que M. le Grand disoit le diable du cardinal[565]. Il se retire; il consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore vingt-deux ans. Il avoit peur de n'être pas cru; il se résout de suivre le Roi à la chasse le plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à l'écart, de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des gens après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage. L'Éminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de Noyers lui dit: «Monsieur, ne partez point encore demain.» Le cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le fait partir après avoir dit qu'il y mettroit ordre.

[565] Le bruit ayant couru qu'il avoit fait venir des gens pour assassiner le cardinal, M. le duc d'Enghien offrit à Son Éminence de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit à Rumigny, qui conseilla à M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain à Rumigny: «Le Roi m'a dit: Prends de mes gardes, cher ami.--Et pourquoi n'en avez-vous pas pris? lui dit Rumigny en le regardant entre les deux yeux. Vous ne me dites pas vrai.» Le jeune homme rougit. «Au moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc accompagné de trois ou quatre de vos amis, pour lui faire voir que vous n'avez point de peur.» Il y fut. M. le duc jouoit; on le reçut fort bien, et on causa fort gaîment. Rumigny l'y accompagna. (T.)

Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le Grand. L'Éminentissime se retire à Narbonne[566] sous prétexte de son mal, et laisse Fabert[567], capitaine aux gardes, mais qui étoit bien dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu'il se vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit choisi comme un homme de coeur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire qu'il fût obligé de découvrir. «Mais vous n'avez, lui dit l'autre, aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux gardes.--Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être comme le suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous êtes dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.»

[566] Le maréchal de La Motte, sous prétexte d'empêcher le secours de Perpignan, car exprès il faisoit courir le bruit que les ennemis avoient ce dessein-là, s'avança à trente lieues de la ville. Le maréchal manda au cardinal qu'il s'étoit avancé pour le servir, et qu'il lui donnoit sa parole de le dégager quand il voudroit, et de le venir enlever à la porte du logis du Roi; qu'il avoit mille hommes dont il lui répondoit comme de lui-même. Le cardinal dit qu'il admirait l'adresse qu'avoit eue le maréchal, et lui manda qu'il n'avançât pas davantage. M. le Grand, qui avoit plus d'esprit que de cervelle, se douta du dessein du maréchal, et en avertit le Roi.

[567] Abraham Fabert, qui fut depuis créé maréchal de France.

Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand. Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: «Monsieur le Grand, vous avez tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un homme d'expérience qui fait la guerre depuis si long-temps;» et ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption[568], puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: «Votre Majesté se seroit bien passée de me dire tout ce qu'elle m'a dit.» Alors le Roi s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout bas à Fabert: «Je vous remercie, monsieur Fabert,» comme l'accusant de tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert ne le lui voulut jamais dire. «Il vous menace peut-être? dit le Roi.--Sire? on ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs on ne le souffriroit pas.--Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais pour faire accroire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle, jusqu'à trois cents paires de bottes.» La vérité est que M. Le Grand étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore plus de ses caresses[569]. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. M. de Chavigny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit quelque grande cabale qui le soutenoit; c'était ce Traité d'Espagne. Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire, qu'il ne guériroit jamais s'il ne s'en éloignoit davantage. Et au lieu d'aller par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le Grand, ou plutôt le Traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le lui envoyoit.

[568] Un jour il contesta sur la guerre contre le maréchal de La Meilleraye. Le Roi lui dit que c'étoit bien à lui, qui n'avoit rien vu, à disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis si long-temps.--«Sire, répondit-il, quand on a du sens et de la lumière, on sait les choses sans les avoir vues.» (T.)

[569] Quoi que Rumigny pût dire à M. le Grand, il négligea de se remettre bien avec le Roi; il se fioit sur son Traité avec l'Espagne. Il avoit envoyé Montmort, parent de Fontrailles, au comte de Brion, car on n'osoit, à cause de La Rivière, s'adresser à Monsieur directement. Par malheur pour lui, M. de Brion étoit à Paris aux noces de mademoiselle de Bourbon et de M. de Longueville. Cela empêcha qu'il n'eût réponse, et donna le temps d'avoir le Traité d'Espagne. La princesse Marie avoit promis à Cinq-Mars de l'épouser quand il se serait plus élevé: cela avoit contribué à lui faire tourner la tête. (T.)

Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité, comme nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il guère d'apparence à ce qu'on disoit là, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal (à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier. «Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troublé.» Charpentier le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme ensuite au verrou. Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit: «O Dieu! il faut que tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela, dit-il à Charpentier, et faites-en des copies.» Aussitôt il envoya un exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver, quelque part qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jugea à propos de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie du Traité, va trouver le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. «Le Roi vous dira que c'est une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand, et qu'après il sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse; mais que si une fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si aisé d'y remédier.» Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une colère horrible contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'étoit une méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit arrêter M. le Grand, et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec le cardinal.

Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de Noyers et M. de Chavigny sans qu'on eût appelé M. le Grand, il lui dit: «Monsieur, il est temps de se retirer.» M. le Grand ne le voulut pas. «Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en vérité je suis trop petit pour cela[570].» Il se sauva en habit de capucin, comme il étoit allé faire le Traité en Espagne[571].»

[570] Avant que de se mêler d'intrigue, Fontrailles avoit mis tout son bien à couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose au feu Roi qui lui montroit des louis: «Sire, lui dit-il, j'aime les vieux amis et les vieux écus.» Il ne veut point qu'on raille de sa bosse; sur tout le reste il entend raillerie. Il étoit des esprits forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a près de vingt ans, à porter des bottes qui avoient de fort longs pieds, mais non pas si longs qu'on les a portés depuis. Quelques capitaines aux gardes dansèrent un ballet des longs pieds. Fontrailles alla prendre cela pour eux, et engagea le comte de Fiesque et Rumigny à se battre. Le comte et son homme se blessèrent. Fontrailles fut culbuté par le sien, et Rumigny désarma le troisième. Ces messieurs du Marais chargèrent les filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais. Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sûreté en dépit de lui. Espenan, soldat de fortune, qui avoit été garde de M. d'Épernon, épousa sa soeur. Il avoit gagné la mère et le cadet de Fontrailles. Cet Espenan avoit été en crédit pour avoir déposé contre M. de La Valette à l'assemblée de Fontarabie. Fontrailles le fit appeler en vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si fort contre l'aîné qu'il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut horreur, et, par l'avis de Rumigny, conta cela à tout le monde. Le cadet fût blâmé. Il est mort à la guerre en Catalogne. (T.)

[571] Fontrailles essaya de passer en Espagne; mais, n'y étant pas parvenu, il se retira en Angleterre, où il resta jusqu'après la mort du cardinal. (_Relation de Fontrailles_, au lieu déjà cité, p. 443.)

Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'académicien, qui dans ce temps étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il dit à un de ses gens: «Va voir si par hasard il n'y auroit point quelque porte de la ville ouverte.» Le valet négligea d'y aller, parce qu'on étoit soigneux de les fermer de bonne heure; cependant, voyez quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour faire entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on avoit publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand auroit tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni de mort, etc., son hôte le découvrit, de peur d'encourir la peine annoncée. Si M. le Grand n'eût point été aussi paresseux, et qu'au lieu d'envoyer un de ses gens voir si une porte de la ville étoit ouverte, il y eût été lui-même, il se sauvoit.

La vérité touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Traité n'est point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la Reine, M. d'Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent; mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda à M. le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité? M. le Prince dit quelque chose tout bas à cet homme; Voiture, qui avoit vu cela, dit à M. de Chavigny: «Vous faites tant le fin de ce grand secret, cependant M. le Prince l'a dit à un tel.--M. le Prince ne le sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le dire.» De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et pour preuve de cela, on remarquoit qu'après avoir long-temps parlé de lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d'en parler. On dira à cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de M. le Dauphin, n'eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement pour lui insulter, en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand étoit arrêté. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on laissa apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le lui fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le cardinal Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et alla voir M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit: «Votre Traité est découvert;» et en même temps il lui en cita par coeur quelques articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orléans avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie.

Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui, s'étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie.

A Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit jamais qu'on le fît mourir; qu'étant si jeune, il avoit le temps d'attendre la mort du cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour. D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul[572]. Le chancelier dit alors au cardinal: «Pour M. le Grand, cela va assez bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons.» M. le Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires; car il ne pensa pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à décliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d'un cavalier, l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit le Traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné, et persista dans cette déclaration jusqu'à la mort. On le confronta après à M. de Thou, qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi _Conscii_[573], sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis XIII, qui n'a jamais été exécutée; mais il expliqua mal cette loi, prenant toujours _conscii_ pour complices. M. de Miroménil eut le courage d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il eût vécu plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on allégua d'un homme de qualité, nommé.....[574], que le premier président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son petit-fils.

[572] Le Roi, à son passage à Lyon, dit cent puérilités au chancelier, et entre autres qu'il n'avoit jamais pu habituer ce méchant garçon à dire tous les jours son _Pater_. Une autre fois, en faisant des confitures, le Roi dit: «L'âme de Cinq-Mars étoit aussi noire que le cul de ce poëlon.» (T.)

[573] Voici le texte de cette loi: _Utrum, qui occiderunt parentes, an etiam conscii, poenâ parricidii adficiantur, quæri potest? Et ait Macianus, etiam conscios eâdem poenâ adficiendos, non solum parricidas._ (L. 6, au Digeste _de lege Pompeiâ, de parricidiis_.) Toute la loi est dans l'interprétation du mot _conscius_, qui signifie tout à la fois, celui qui a connoissance du crime, et le complice du crime. La première interprétation est d'une atrocité qui auroit toujours dû la faire repousser.

[574] Le nom est resté en blanc au manuscrit.

M. le Grand[575] croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: «Je ne veux point manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut que je les aille prendre.» Il mangea peu. Après on leur prononça leur sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu'il n'avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par-derrière; il retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de coeur; il ne fut point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de fort bon sens et même élégamment à la maréchale d'Effiat, sa mère.

[575] Quelques-uns des faits relatifs à Cinq-Mars sont placés, dans le manuscrit original, à l'article de Louis XIII; on a cru devoir les réunir tous ici, pour éviter la confusion et les redites.