Part 28
On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement la sédition des _pieds-nus_ en Normandie, parce que cette province a eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-être encore quelque inclination à avoir un duc.
On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrêter ce désordre, car il les décria tout d'un coup. Il fallut après tirer parti des rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la corde du royaume n'eût pas suffi pour les pendre. Quelques particuliers du conseil, qui avoient de l'or léger, furent cause qu'on donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela obligea à faire les louis d'or[547].
[547] Voyez _le Traité historique des monnoies de France_ de Le Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv.
Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de l'orateur probablement, car au fond ce n'étoit pas grand'chose[548]. On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M. Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au soir à ne marquer que le plus gros; dès qu'il sut qu'on avoit été si long-temps à l'examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrât les marques qu'on avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fâché. Elle étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme ou Instruction chrétienne[549]. Il voyoit bien les choses, mais il ne les entendoit pas bien. A parler succinctement, il étoit admirable et délicat. Il n'y a que l'_Instruction des curés_ qui soit de lui; encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la matière est de Lescot, et le françois de Desmarest[550]. Il avoit fait une comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. Madame d'Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert pour l'en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié quinze jours. Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit se servir de ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut pas si docile; il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du monde, mais il ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit de son Catéchisme ces mots: «C'est comme qui entreprendroit d'entendre _le More de Térence_ sans commentaire.» C'est signe qu'il avoit bien lu Térence[551]. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier s'appelle _la Perfection du chrétien_[552]. Dans la préface il dit qu'il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C'est une vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n'y a nulle apparence, car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la tête, il ne faudroit pas le dire. M. Desmarest, par l'ordre de madame d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son confesseur, ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitulé: _Traité enseignant la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir ceux qui se sont séparés de l'Eglise_[553]. M. de Chartres et M. l'abbé de Bourséis l'ont revu. Après eux, madame d'Aiguillon pria M. Chapelain de refondre une Invocation à la Vierge: il le fit; mais elle n'y changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle. Beaucoup de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, car le style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un échantillon, à l'approbation que ce prélat a mise au-devant du livre. Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien.
[548] Talon l'aîné, avocat-général, homme de petite cervelle, alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal de Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui dit: «Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour vous ni pour moi.» (T.)
[549] _Instruction du Chrétien._ La première édition de ce livre, qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621, in-8º.
[550] Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui l'a mis en l'état où on le voit aujourd'hui. (T.)
[551] Ce n'est pas dans son Catéchisme intitulé: _Instruction du chrétien_, que le cardinal commit la singulière erreur que Tallemant signale ici. C'est dans _les Principaux points de la Foi catholique, défendus contre l'écrit adressé au Roi par les ministres de Charenton_; Poitiers, 1617, in-8º. Il y traduit _Terentianus Maurus_, qui est le nom d'un grammairien, par _le Maure de Térence_, croyant que cet auteur avoit laissé une pièce de ce titre dont il étoit question dans le passage qu'il avoit à traduire.
[552] Paris, 1646, in-4º.
[553] Paris, 1651, in-folio.
Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais lu les Mémoires de Charles IX[554]. En voici une preuve convaincante. Quelqu'un lui ayant parlé de _la Servitude volontaire_ d'Etienne de La Boëtie, c'est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collége, et qui a eu bien plus de réputation qu'il n'en mérite; il eut envie de voir cette pièce: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue Saint-Jacques demander _la Servitude volontaire_. Les libraires disoient tous: «Nous ne savons ce que c'est.» Ils ne se ressouvenoient point que cela étoit dans les Mémoires de Charles IX. Enfin le fils de Blaise, un libraire assez célèbre, s'en ressouvint et le dit à son père; et quand le gentilhomme repassa: «Monsieur, lui dit-il, il y a un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il en veut avoir cinq pistoles.--N'importe,» dit le gentilhomme. Le galant sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu'il avoit décousus, et eut les cinq pistoles.
[554] _Mémoires de l'état de la France sous Charles_ IX. Le _Traité de la servitude volontaire_ a été imprimé pour la première fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116.
Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l'histoire de son temps[555]. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire. Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M. Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il falloit renoncer à toute autre chose; qu'ainsi, il seroit obligé de quitter le palais; qu'elle lui fît donc donner un bénéfice de mille écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de Paris. Depuis, il m'a juré qu'il étoit ravi de n'avoir pas été pris au mot, et qu'il auroit enragé d'être obligé de louer un tyran qui avoit aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug insupportable. Il n'y a pas plus de quatre ans que M. de Montausier croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet emploi à M. d'Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain en avoient parlé par rencontre, s'en alla persuadée que la religion n'étoit d'aucun obstacle à cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit mieux faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittât pour deux mille livres de pension. On a dit que l'évêque de Saint-Malo, Sancy, travailloit à l'histoire sur les Mémoires du cardinal de Richelieu, mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit ambassadeur à la Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen de faire échapper des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une dame qui lui avoit promis de l'épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en eut cent coups de latte sous la plante des pieds. Il n'étoit pas évêque alors. On trouva, après la mort du cardinal, ce qu'on a appelé son _Journal_. Il est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu'on croyoit ses ennemis lui donnèrent des avis contre leurs propres amis.
[555] On publia d'abord du cardinal l'_Histoire de la mère et du fils_, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n'est qu'en 1823 que M. Petitot donna, d'après le manuscrit du dépôt des Affaires étrangères, les _Mémoires du cardinal de Richelieu_, compris dans la deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_.
Pour l'Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment _la volière de Psaphon_[556], je n'ai rien à ajouter à ce qu'en a dit M. Pellisson dans l'_Histoire_ qu'il en a faite[557]. Je dirai seulement que le cardinal étoit ravi quand on lui remettoit la décision de quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens, et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en ceci n'a-t-elle pas été ridicule? S'il eût donné à Vaugelas de quoi subsister honorablement[558], sans s'occuper à autre chose qu'au Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela lui coûtoit-il rien? étoit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela eût été utile et honorable à la France[559]. Il a négligé aussi de faire un bâtiment pour cette pauvre Académie.
[556] Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu pour un dieu, réunit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit à répéter: _Psaphon est un grand dieu_. Leur éducation terminée, il les rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige, décernèrent à Psaphon les honneurs divins.
[557] La première édition de l'ouvrage de Pellisson parut en 1653 (Paris, in-8º), sous le titre de _Relation contenant l'Histoire de l'Académie françoise_.
[558] Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze cents écus; mais Vaugelas n'en fut point payé. (T.)
[559] Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé, nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu'en moins de rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le dictionnaire. En cinq ou six leçons il montroit l'hébreu. Il prétendoit avoir trouvé une langue-matrice qui lui faisoit entendre toutes les autres. Le cardinal de Richelieu le fit venir ici; mais Des Vallées se brouilla avec Demuys, le professeur en langue hébraïque, et avec un autre; cet autre étoit peut-être Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à sa Bible de Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit demandé sur toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le Pailleur, en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé, Des Vallées dit: «Voire, ce ne sont que des ignorants.» Demuys sut cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu'il fît imprimer ce qu'il savoit de cette langue-matrice: «Mais vous me faites divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre.» Le cardinal le négligea, et le secret a été enterré avec Des Vallées. (T.)
Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que dans une épître liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé _héros_ pour mettre _demi-dieu_. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien, alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres _au prorata_ de leurs qualités, pour user des termes du président de La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu du commissaire Hubert. C'étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules traités de chronologie.
J'ai déjà dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il lui demanda: «A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?--A faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets.--Point du tout, répliqua-t-il, c'est à faire des vers.» Il eut une jalousie enragée contre _le Cid_, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs[560] n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. «Là là, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, comme s'il eût été question d'un édit, nous le ferons bien passer[561].»
[560] Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert, Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit _les pièces des Cinq-Auteurs_.
[561] Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit faite. C'est _Thomas Morus_. En un endroit Anne de Boulen disoit au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage: «Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en moquent.» En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des choses humaines, et disoit au Roi que le trône des rois étoit un trône de paille: «C'est donc, disoit le Roi, de paille de diamant.» On appelle une paille certaine marque dans les diamants qui est un défaut. (T.)
Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les pensées; il le donna à Boisrobert en présence de madame d'Aiguillon, qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulut prendre ses biais pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: «Apportez une chaise à Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prêcher.» M. Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit. L'Eminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures, le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler.
Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: «Nous nous incommoderons l'un et l'autre.» Cependant, regardez si cela s'accorde, il s'assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit, étoit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et désobliger en même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne l'appelât que _monsieur_.
On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collége. C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu'il le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de soin qu'elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville, grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y a fait je ne sais quel taudis.
Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à cet homme: «Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal, qui aussitôt fait appeler Chéret. «Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous quand vous êtes venu à mon service?--Rien, monseigneur.--Ecrivez cela. Qu'avez-vous maintenant?--Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien étonné, il faut que j'y pense un peu.--Y avez-vous pensé? dit le cardinal après quelque temps.--Oui, monseigneur, j'ai tant en cela, tant en telle chose, etc., etc.--Ecrivez.» Quand cela fut écrit: «Est-ce tout?--Oui, monseigneur.--Vous oubliez, ajouta le cardinal, une partie de cinquante mille livres.--Monseigneur, je n'ai pas touché l'argent.--Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire cette affaire.» Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de bien. Alors il lui montra ses lettres. «Tenez, n'est-ce pas là votre écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie jamais.» Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût pas terriblement redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque chose.
Il est temps de parler de M. le Grand[562]. Le cardinal, qui ne s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le Roi n'a jamais aimé personne si chaudement; il l'appeloit _cher ami_. Au siége d'Arras, quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L'Hôpital mener le convoi, il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles. Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer au conseil.
[562] Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars, grand-écuyer de France.
Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux assistans: «Il n'est pas gentilhomme, au moins.» Il l'appeloit coquin, et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui devoit. La Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il répondit que ce seroit signer sa condamnation.
C'est apparemment Fontrailles[563] qui irrita le plus Cinq-Mars contre l'Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: «Rangez-vous, rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet ambassadeur n'aime point les monstres.» Fontrailles grinça les dents, et dit en lui-même: «Ah! scélérat, tu me viens de mettre le poignard dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, où je ne pourrai.» Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné. Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa ruiner le cardinal.
[563] Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu devant et derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un sot. Il est fort petit et gros. (T.)--Il s'appeloit Louis d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des choses qui se sont passées à la cour pendant la faveur de Cinq-Mars. Elle a été publiée avec les Mémoires de Montresor. (_Voyez_ cette relation dans la deuxième série de la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tom. 54, pag. 409.)