Part 26
Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!--Ah! qu'il feroit beau se promener!--Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume, danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!» En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce de bien digérer ce que j'ai mangé.»
Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les pièces qu'on imprimoit[521] à Bruxelles contre lui le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous, monseigneur[522]? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus d'armée.--Il en faut lever une autre, monseigneur.--Et avec quoi?--Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De là vient la prodigieuse fortune de Lambert[523], le commis du comptant de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit. Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres.
[521] L'écrit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a été cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c'est tout. Il fit emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien découvrir. Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle vient de chez le cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de certain. (T.)--Cette pièce est connue sous le nom de la _Milliade_, parce qu'elle se compose de mille vers. Son véritable titre est: _le Gouvernement présent, ou Éloge de Son Éminence_. Barbier, qui, dans son _Dictionnaire des Anonymes_, en indique une édition de Paris, 1643, in-8º, dit à l'occasion de cet ouvrage: «Cette satire, publiée vers 1633, existe aussi sans indication de ville, sans nom d'imprimeur et sans date. On n'est pas bien certain du nom de son auteur: les uns l'attribuent à Favereau, conseiller à la cour des aides; les autres à d'Estelan, fils du maréchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon poète du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée.» (Voyez _la Bibliothèque historique de la France_, t. 2, nº 32485.)
[522] Le cardinal a affecté de se faire appeler _Monseigneur_. (T.)
[523] Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua tellement à amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent mille livres de rente à son frère. Ce sont les fils d'un procureur des comptes. (T.)
En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère, gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit: «Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que vous nous abandonniez au pillage.--Envoyez, dit le maréchal, demander des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de mes amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille d'Anzin.» M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se joignent à Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois gardes, et mande au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il ne les auroit pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé chez un gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le fouet à un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de Saint-Simon, chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à Montatère, que c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit découvrir quand le Roi ne seroit pas bien accompagné, et le venir enlever avec cinq cents chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à la rivière. Voilà la frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester contre Montatère, et dit qu'il vouloit que dans trois jours il eût la tête coupée, et que c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux autres. Montatère ne se montre point, quoique ce fût au maréchal de Châtillon qu'il s'en fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu à la terreur qu'on avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler Chantilly, qui a de bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. Cette colère dura deux jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel ordinaire, servit au Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le Roi les trouva bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui dit-il en riant, si vous saviez d'où elles viennent, vous n'en voudriez peut-être plus manger; mangez, mangez, puis je vous le dirai.» Après il lui dit: «C'est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a données pour vous les servir.» Il se mit à rire, et dit qu'il en vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême fit la paix de Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En effet, le Roi lui dit: «Montatère, je te pardonne, mais point d'éclaircissement,» et lui tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement de Paris; car en ce temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert des carrosses des gens qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris. Barentin de Charonne en fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner à une grosse amende, riche comme il étoit et sans enfants.
On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti, résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément quand cela a commencé et combien cela a duré.
Quand le duc Weimar vint[524] à Paris, le comte de Parabelle, assez sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de Nordlingen[525]. Le duc dit à l'oreille au maréchal de La Meilleraye: «Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit: C'est une espèce de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.--Pourquoi l'a-t-on donc fait cordon bleu?--Il n'étoit pas si extravagant en ce temps-là.»
[524] Bernard de Saxe, duc de Weimar.
[525] Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux; il commandoit l'armée suédoise.
Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne nommé Filesac[526], et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de recueils que voilà!--Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer[527], professeur du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. On lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison. Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer, comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations contre la violence qu'on lui avoit faite.
[526] Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de Saint-Jean en Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre d'ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches.
[527] Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et supérieur du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés défenseurs de nos libertés gallicanes; il résista courageusement au nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en 1611, faire soutenir chez les Dominicains des thèses sur l'infaillibilité du pape, et sa supériorité sur le concile. Son livre, _de Ecclesiasticâ apostolicâ potestate_, composé pour le premier président de Verdun, a donné lieu à bien des disputes.
Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre. L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas me survendre.--Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye, son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu'a coûté le tout. Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour n'avoir pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il obligea M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny contre le Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi faire raser la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de MM. de Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent X, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre la chambre dans laquelle le cardinal est né, et cela pour faire voir que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du jardin[528]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille. Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet[529], et par cette fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis[530]. Il a bâti à la ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut acheter la maison où pendoit l'enseigne des _Trois-Pucelles_. Au commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre, par une vengeance honteuse, à la taxe des _aisés_. Après, il eut sa maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de Charonne[531], qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche, et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles. Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna point bien dans le monde.
[528] Voyez la description que fait La Fontaine du château de Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre 1663. Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois, par l'un des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges.
[529] L'hôtel de Rambouillet d'aujourd'hui étoit à M. de Pisani. Madame de Rambouillet disoit à madame d'Aiguillon: «Madame, s'il plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son hôtel, il l'agrandiroit honnêtement.» Le service qu'il lui a rendu en gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit bien. (T.)
Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de Richelieu, est devenu le Palais-Cardinal. (_Voyez_ l'article de M. et de madame de Rambouillet.)
[530] Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins l'héritier présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger, peu de temps après la mort du feu Roi, on fit mettre: _Palais-Royal_. Cela fut fort ridicule de changer cette inscription. En 1647, madame d'Aiguillon prit son temps, et ayant représenté le tort que cela faisoit à son oncle, on lui permit de remettre: _Palais-Cardinal_. Le peuple disoit que c'étoit que la Reine l'avoit donné au cardinal Mazarin. (T.)
[531] Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers. Voyez _la Chasse aux larrons_, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p. 88. Cest un livre curieux, écrit sous le règne de Louis XIII, où l'on voit les commencements de bien des gens devenus depuis de grands personnages.
A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain. Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien qu'à faire faire son tombeau[532].
[532] L'église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée du cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les soins de M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne, quand cette église restaurée a été rendue au culte pour quelques années.
Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux, s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges, oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse. Voici comme cela se découvrit:
M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles IX), étoit allé prier le cardinal de souffrir qu'une Ventadour, abbesse de...[533] en basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son abbaye pour des libelles qu'elle avoit faits contre lui[534], pût être reçue dans quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le pavé. Le cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le Roi, touché de compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le cardinal de Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et qu'il avait jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon homme, qui connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, et se met à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur l'heure à M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous donnez la vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.»
[533] Le nom est resté en blanc au manuscrit; ce doit être Marie de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille de Anne de Levis, duc de Ventadour.
[534] J'ai appris que ce qui donna le plus occasion à la réforme de quelques monastères de dames, fut la folie d'une madame Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel, religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa, avec cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir danser une entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On crut d'abord que ce ballet venoit de Paris; mais dès le lendemain on sut l'affaire, et le jour même les six religieuses furent envoyées en exil. Avant cela elles avoient chacune leur logement à part et leur jardin, et mangeoient en leur particulier si elles vouloient. Elles ne purent jamais obtenir de la prieure qu'elle leur pardonnât et les reçût à faire pénitence, disant qu'elles gâteroient les autres. (T.).
Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M. d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le cardinal, en riant, dit: «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte d'Alais[535] eut pour cela le gouvernement de Provence.
[535] Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc., duc d'Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence.
Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.--Par le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il ne vous l'auroit pas conseillé autrement.»
Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière[536]. Il se mêloit d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.
[536] Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez l'_Histoire du ministère du cardinal Richelieu_, par M. Jay, tom. 2, pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une lettre très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de La Fayette, qui contient le récit des circonstances qui avoient déterminé celle-ci à se faire religieuse.
Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé à être chevalier de l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle dignité!--C'est cependant cette dignité qui fait votre père chevalier.--Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.»
Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal intentionné pour lui, y consentit. Une soeur qu'il avoit à Paris le nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le témoigner.