Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 2

Chapter 23,971 wordsPublic domain

[40] On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie d'un brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain à six heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne me lève pas de si bon matin pour mes propres affaires; je serois bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.» Cet homme n'en put tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en alla faire le premier le conte au Louvre; et, parce que les rieurs étoient de son côté, l'autre passa pour un ridicule. (T.)

Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah! disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»

Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit _aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si belles poésies.

[41] Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit: «Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.)

Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit ces deux vers:

Absent de ma divinité, Je ne vois rien qui me contente.

Il ajouta:

C'est fort mal connoître ma tante, Elle aime trop l'humanité.

[42] C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit, au moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas c... pendant que vous ne me verrez pas.--Partez en paix, monsieur, répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le faire que quand je vous vois.»

La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.

Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit: «Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa, étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire: «Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit: «Marchons; il faut mourir en gens de coeur.» M. de Guise lui avoua après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous eusse poignardé.»

Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi, voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est le pain des moines.»

Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.

Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à cette heure.»

A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi, mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»

Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44], et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.

[43] Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657.

[44] L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la rue de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel de Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis XV, quand on a construit l'Hôtel de la Monnoie.

Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité, dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»

Il dit à sa soeur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma soeur, de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.--Oui, pour vous, lui dit-elle, qui avez votre _conte_, mais pour moi, je n'ai pas le mien[45].»

[45] Le comte de Soissons. (T.) Madame, soeur du roi, avoit été recherchée par le comte de Soissons; mais Henri IV ne voulut jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même encore dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment _conte_ ou _compte_.

Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après, n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les lettres du nom de Votre Majesté?--Ah! ma soeur, lui dit-il, ou vous n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne s'est aperçu de ce que vous dites.»

A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercoeur qui par hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous faites.»

Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle, que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous n'en avons plus.--Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez pas.--Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être suspecte?--Vous ne me l'êtes point, ma tante.--Ah! répliqua-t-elle, il faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec beaucoup d'affection.

Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon pour eux.»

Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été roi, il eût été pendu.

Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit Henri IV: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa _Majesté_.»

Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre, quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne voulut point lui faire de violence.

[46] Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice est aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins font une hache dans la partie du parc qui longe le canal.

Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à l'Eglise.»

LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS[47].

Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion, que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis. «Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il n'y aura plus de guerre[48]?»

[47] Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité à Paris en 1602.

[48] Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et de l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille, quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta maison, autrement il te faudra perdre la tête en Grève.»

Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son maître[49]. D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant que Henri IV, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «_le plus tranchant instrument de ses victoires_,» et après sa mort il témoigna assez le cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France, car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui.

[49] Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit dit: «Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès, à mes amis et à mes ennemis.»

Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri IV étant à Fresnes, demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie. Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et une confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, disoit-il, viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre entre nos mains, etc.--Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu est tenu d'obéir à ces diables de ministres?»

[50] Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron sur ce point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à celle que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de remarquer, dit Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le maréchal de Biron le père avoit de lecture et d'érudition, autant le fils en avoit peu. A peine savoit-il lire.»

Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles. «Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de moi.» Et il n'en chassa pas un[52].

[51] Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau, conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup de savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses lettres.

[52] C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse fin de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant ne les a pas donnés ici.

LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE[53].

C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec feu M. d'Epernon. Il se donna à Henri IV, comme l'autre à Henri III, et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de Roquelaure et M. d'Epernon, _qui toque l'un toque l'autre_.»

[53] Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans sa quatre-vingt-deuxième année.

On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, _que s'en esten_,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent donc pas.»

Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de gens de bien!»

Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri IV le fit traiter, et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape, qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en disant: «_La sanita del cuerpo, señor mareschal._» Le maréchal s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «_La sanita del culo, señor Espagnol._» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria: «_Lho sentito, segnor mareschal._» Lui, qui ne savoit pas l'italien, lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez, madame?»

Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez excommunié, et un excommunié mange comme un diable.»

Il perdit un oeil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson, soeur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles. «Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.» On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le _ruffian_[54] à son maître.

[54] Du mot italien _ruffiano_, proxénète de la nature la plus honteuse.

Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit son bon oeil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi, qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens.

Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit jouer à Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume disoit: «_Cousis, ne bous fâchez._» Il arriva qu'après la mort du Roi, les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étoit dans la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut demander permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que vous jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla; mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la farce.

Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.

Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle n'a pas de _sabattous_» (de souliers).

LE MARQUIS DE PISANI[55].

Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles IX ambassadeur en Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion pour l'Espagne.

[55] Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère fort remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on se rend difficilement compte après avoir lu cette _historiette_. Son nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le marquis de Pisani est mort en 1599.

Henri III étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, dont les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape l'eût prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne point assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et parce que l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de sa chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint de voir la cérémonie par une jalousie.

Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis, qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de l'épouser.

Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler la sédition du temps de Charles IX, auprès duquel il avoit été nonce. Le pape en colère mande à Pisani qu'il ait à sortir de ses terres dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet, mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils étoient tous deux hérétiques: c'étoient le roi de Navarre et la reine Elisabeth.