Part 19
Les bandits ne le manquent point, et de derrière une haie le tuent et en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette feu et flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas semblant de s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit, qui étoit au maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept bandits qui avoient fait le coup, et lui dit: «_Patron miò, è un povero regalato un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un tale a nessun' principe._»
Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les paysans leur disoient: «_Illustrissime signor dragon, habbiate pietà di me._» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il s'appeloit Annibal d'Éstrées[415], on y disoit que c'étoit _Annibal ad portas_, et ce nom leur fit dire bien des sottises.
[415] Il s'appeloit François-Annibal. (T.)
Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix. Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence.
A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal, que voulez-vous faire?--Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul avec mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.»
LE PRÉSIDENT DE CHEVRY[416],
DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE.
Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse; s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!»
[416] Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat, intendant et contrôleur-général des finances, président à la Chambre des comptes de Paris.
Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de Sully, comme nous ayons dit ailleurs[417]. Ce fut lui qui montra à la Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à l'_Historiette_ d'Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de Brantes[418] entretenoit.
[417] Voir précédemment, page 72.
[418] Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de Piney, frère du connétable de Luynes.
C'étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori, pour l'en coiffer après, s'il venoit à être disgracié. Le voilà donc du côté des plus forts. Madame Pilou[419], qui le connoissoit de longue main, l'alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois; c'est une belle maison qu'il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de l'exécution de la maréchale d'Ancre, et disoit que c'étoit une grande vilainie que d'avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. «_Ta, ta, ta!_ lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin, qui vous dit toutes ces belles choses-là; c'est de lui que vous tenez toutes vos nouvelles; je l'eusse tué, moi, le maréchal d'Ancre: M. d'Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards.» En disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. «Le voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron; je n'aime point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant. J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse porté une épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder ailleurs.» Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui venir faire tous les contes qu'elle savoit du président de Chevry, qui vivoit encore; elle ne le voulut jamais.
[419] On trouvera ci-après l'_Historiette_ de cette femme singulière.
Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de finance. Un trésorier de France, de mes amis[420], m'a dit qu'un jour, travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui dit d'un ton sérieux: «Monsieur Corbinelli[421], faites ôter ces corps de cette cour.» Ce trésorier fut bien étonné; mais Corbinelli, s'approchant, lui dit: «Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez pas de continuer.»
[420] Perreau, trésorier à Soissons. (T.)
[421] Raphaël Corbinelli. (_Voy._ la note sur lui plus haut, sous l'article du duc de Guise, fils du Balafré.)
Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise d'Uxelles, dont le cocher avait été tué, d'un coup de fourche par la tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi braver madame de Rohan, à cause qu'elle avoit chassé le sien. Mais M. de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se mit à pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui étoit colonel du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu'à son commissaire Canto. «Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre, j'eusse..........» Le voilà à dire tous les exploits qu'il auroit faits.
Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes et officier de l'ordre du Saint-Esprit[422], je ne sais quel flatteur lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d'un certain Duretius, qu'il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. «Mon ami, lui dit le président, j'ai de meilleurs parens que lui; mon père et mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n'y vois goutte. Si je te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu'il t'en souvienne.»
[422] Le président de Chevry fut pourvu de la charge de greffier des ordres du Roi, le 6 mars 1621.
Un homme lui avoit gagné trente pistoles; il ne vouloit pas les lui payer. «Il m'a trompé,» disoit-il; et il donne ordre à ses gens de le frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voilà ses gens après, et lui aussi; mais il ne partit que long-temps après eux; il trouve madame Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. «Eh bien! lui dit-il, ma bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frotté?» Il ne s'en étoit pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s'étant vanté de battre les gens du président, celui-ci l'attendoit, et, accompagné de son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son quartier, vient à paroître; c'étoit l'été après souper; il va à elle le pistolet à la main. «Jésus! s'écria-t-elle!--Ah! ma bonne amie, lui dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin.» En cet équipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvèrent un charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut passé, il les appela _canailles_. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin.
J'ai ouï dire qu'un homme de la cour n'étant pas satisfait de lui, et s'en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit: «Monsieur, si vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous plaira.» L'autre fut un peu surpris; mais, à quelques jours de là, l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement que par le passé, il voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant rencontré seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit promis de le satisfaire par les voies d'honneur. Le président lui répondit en riant: «Mon brave, vous deviez me prendre au mot, cette-humeur là m'est passée; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera passer votre envie.»
En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers: «_Mange mon loup, mange mon chien._» Voiture en a fait une ballade[423]. En parlant à une dame, il l'appeloit quelquefois _mon petit père_.
[423] Nous n'avons pas trouvé cette ballade dans les _OEuvres_ de Voiture.
La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'étant un jour à causer avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. «Ah! je voudrois, dit le président, lui avoir fait un pet au nez.--Vous n'oseriez, dit le comte.--Vous verrez,» répond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer l'autre pour un fou[424].
[424] J'en doute. (T.)--Cette action, si elle étoit vraie, seroit digne d'Angoulevent, l'archipoète des pois pilés, ou d'un saltimbanque des boulevards.
Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une certaine dame, il disoit sérieusement qu'il ne trouvoit point bon que ce cardinal vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvât pas mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat.
Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir quelque bavolette[425] toute fraîche venue de la vallée de Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire que le temps étoit nébuleux. «_Nébuleux!_ s'écria-t-il, ah! vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.»
[425] Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit ainsi du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d'un linge fin empesé qui avoit une longue queue pendante sur les épaules. (_Dictionnaire de Trévoux_.)
Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'étoit pas gueux et avoit quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le président a fait bâtir le palais Mazarin.
Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que son frère Duret[426], le médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près l'hôtel de Guise, étoit un maître visionnnaire, en un mot, un digne frère du président de Chevry. Il disoit que l'air de Paris étoit malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que le feu lui étoit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit pourtant son métier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jeûne étoit admirable aux malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire et une pomme cuite.
[426] Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que le médecin Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque temps partie de son conseil privé de régence.
M. D'AUMONT[427].
M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri IV, gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais[428], belle-mère du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le maréchal d'Ancre; il disoit donc de cette madame de Beaumarchais, qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées[429] est encore plus plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche et qui a le nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse toute faite comme une poupée. «Ne croyez-vous pas, disoit-il sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs, tout habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire?» Il disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis un vernis comme aux portraits.
[427] Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne, chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut à l'âge de soixante-treize ans, en 1635.
[428] Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de Beaumarchais, trésorier de l'Epargne.
[429] Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.)
Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont nous parlerons ailleurs, y vint. Elle étoit grosse, et en entrant elle se laissa tomber et se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de sa chute. Le voilà qui se met à rêver: «Nous sommes bien mal bâtis, dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il; un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit par-dessus les murs d'une ville.» Et puis, s'engageant plus avant dans sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en ville, jusqu'à La Haie en Hollande.
Une autre fois Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combauld, père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et des agents qui le vouloient mener en prison, jusque là que, quoiqu'il soit assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper ce commissaire. M. D'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son siége, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour l'étrangler, et disoit: «Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je vous pendrai, monsieur le commissaire.»
A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Bologne, un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme: «Je le crois, lui dit-il, mais je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.»
En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: «Ces andouilles sont bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.»
Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à une chaise.
Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade, qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un paquet de linge sale.
Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M. l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune, portoit une grande barbe. Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune.
Il avoit été fort galant. Une fois sa belle-soeur, madame de Chappes, le trouva déguisé en Minime sur le chemin de Picardie; elle le reconnut, parce qu'il étoit admirablement bien à cheval et que son cheval étoit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses vieux jours, il étoit plus ajusté qu'un galant de vingt ans. Il se peignoit la barbe, et il étoit si curieux d'être bien botté qu'il se tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus étroit. C'étoit de ce temps que tout le monde étoit botté; on dit qu'un Espagnol vint ici et s'en retourna aussitôt. Comme on lui demandoit des nouvelles de Paris, il dit: «J'y ai vu bien des gens, mais je crois qu'il n'y a plus personne à cette heure, car ils étoient tous bottés, et je pense qu'ils étoient prêts à partir.» Maintenant tout le monde n'a plus que des souliers, non pas même des bottines. Il n'y a plus que La Mothe-Le-Vayer[430], précepteur de M. d'Anjou, qui ait tantôt des bottes, tantôt des bottines; mais ce n'a jamais été un homme comme les autres.
[430] François de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Académie française, mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a de lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une estime méritée.
M. d'Aumont avoit épousé une fille de Maintenon, de la maison d'Angennes[431], cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnête femme, mais fort aigre. Après la mort de son mari, elle se piqua d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les Minimes de la Place-Royale, où M. d'Aumont est enterré. Or, un neveu de son mari, nommé Hurault de Chiverny[432], étant mort, sa veuve, qui est aussi une honnête femme, mais sage à peu près comme l'autre sur ce chapitre-là, la pria de trouver bon qu'on mît le corps embaumé dans cette chapelle. Depuis, cette femme, s'étant retirée en une religion, obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le coeur de son mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a eu de grands procès. Enfin des curés de Paris les raccommodèrent, et cette nièce eut le coeur de son mari.
[431] Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont, mourut en 1666, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.
[432] Antoine d'Aumont avoit épousé en premières noces Catherine Hurault de Chiverny, fille du chancelier.
Mme DE RENIEZ.
Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que d'être mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination avec le vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut mariée, et le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils en vinrent si avant qu'ils se firent une promesse de mariage réciproque. Ils se promettoient de s'épouser en cas de viduité; «en foi de quoi, disoient-ils, nous avons consommé le mariage.» Un tailleur rendoit les lettres du galant et lui en apportoit réponse. Par l'entremise de cet homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantôt dans le village de Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte venoit toujours déguisés. Un jour ils se virent dans le château même de Reniez et presqu'aux yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint d'être incommodée, et s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on lui apporta. Enfin ils en firent tant que le mari scut toute l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra dans la chambre de sa femme et trouva le vicomte couché avec elle. Il le tua de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son épée; mais le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tué à la porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle avoit eue du baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et après la fit tuer par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle put, et eut les doigts coupés. Le baron de Reniez eut son abolition.
Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de madame de Reniez fut, après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire. Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du baron de Panat.
LE BARON DE PANAT.
Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de Montpellier, de qui on disoit: _Lou baron de Panat puteau mort que nat_, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui, lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire, il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour blasphêmes contre Jésus-Christ[433]. Il retira Théophile[434], et pensa lui-même être pris par le prévôt. C'était un fort bel homme. Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda _la courtoisie_. On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant. Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle, ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte.
[433] Vanini fut exécuté à Toulouse, le 19 février 1619.
[434] Théophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on l'accusoit d'avoir prise au _Parnasse des vers satiriques_, fut condamné au feu, par contumace, suivant un arrêt du parlement de Paris, du 19 août 1623. Arrêté ultérieurement, il subit un long procès, par suite duquel il ne fut condamné qu'au bannissement. Il est très-douteux que Théophile ait contribué à la publication du recueil des poésies obscènes pour lequel il a été poursuivi.
A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après, elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux prêtres: «Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.»
MADAME DE GIRONDE.
Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa soeur. Cette fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la vivacité de son esprit. Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser point échapper un si bon parti, et de la marier à son second fils, qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit épouser que la fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très-fort lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Épernon n'en eut aucune faveur que de bienséance.