Part 15
[326] C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.)
[327] Bordier, poète royal pour les ballets, un impertinent qui la pensa faire devenir folle. (T.)
[328] Saint-Brisson Séguier, un gros dada qui tous les matins demandoit _l'avoine_: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y avoit un vaudeville:
Et le gros Saint-Brisson Dépense plus en son Que Guillaume en farine. (T.)
[329] L'abbesse de Saint-Étienne de Reims étoit une demoiselle d'Angennes. (_Voyez_ plus loin son article à la suite de celui de madame de Rambouillet, sa mère.)
[330] _Voyez_, sur une pièce de vers intitulée le _Récit de la Lionne_, une note de l'article CHAPELAIN dans le volume suivant.
J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet fit à mademoiselle Paulet, la première fois qu'elle vint à Rambouillet. Elle la fit recevoir à l'entrée du bourg par les plus jolies filles du lieu, et par celles de la maison, toutes couronnées de fleurs, et fort proprement vêtues. Une d'entre elles, qui étoit plus parée que ses compagnes, lui présenta les clefs du château, et quand elle vint à passer sur le pont, on tira deux petites pièces d'artillerie qui sont sur une des tours.
Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en Gascogne, où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse (Godeau) y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne paroissoit guère que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure.
LA VICOMTESSE D'AUCHY[331].
La vicomtesse d'Auchy étoit de la maison des Ursins, mais non de la branche du marquis de Tresnel[332]. Son mari étoit de la maison de Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous âges elle avoit fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tête de passer pour belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui réussit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde.
[331] Maîtresse de Malherbe. Voir précédemment, page 188.
[332] Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, ou Ochy. Ce dernier nom paroît être altéré. (_Voir_ la Dédicace à elle adressée du _Recueil des plus beaux vers de ce temps_; Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8º.)
Il y a des vers de Malherbe pour elle où il dit:
«Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards[333].»
[333] Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (_OEuvres de Malherbe_, Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 120.)
Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi tremper ses dards tout à son aise. Je dirai en passant, à propos de cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux gens qu'elle voyoit fort bien: «J'ai fait venir Thévenin[334], il m'a dit qu'il n'y avoit rien à faire à mes yeux.» Thévenin disoit vrai, car elle n'étoit plus bonne qu'à envoyer aux Quinze-Vingts. En récompense, elle étoit toujours fort proprement et fort parée. Pour la cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en prendre du soupçon, car une jeune femme trouve facilement des galants, et une vicomtesse n'en chôme pas à Paris. Il la mena donc à la campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnière, et s'il eût vécu davantage, elle y fût demeurée davantage aussi, car il avoit bonne intention de la tenir là toute sa vie. Voyez quelle délivrance! la voilà en pleine liberté encore jeune.
[334] Oculiste du temps.
Comme elle étoit fort vaine, tous les auteurs et principalement les poètes étoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa voix[335], mais il ne faut prendre cela que poétiquement, car elle n'a jamais eu la réputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arrivé à la cour, comme le maître de tous, étoit le mieux avec elle. J'ai dit dans son _Historiette_ comment il la traita un jour, et comme il se raccommoda avec elle[336]. Après ces dix ans de prison et tout ce que je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'étoit avec grande raison que quand elle parloit du temps d'Henri IV, elle disoit: _J'ai ouï dire?_ Non contente d'être chantée par les autres, elle voulut se chanter elle-même, et passer dans les siècles à venir pour une personne savante. En ce beau dessein, elle achète d'un docteur en théologie, nommé Maucors, des homélies sur les épîtres de saint Paul, qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveauté de voir une dame de la commenter le plus obscur des apôtres, faisoit que tout le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit: «Hé, répondit-elle, cela y est-il?»
[335] Cette pièce, composée de cinq stances, se trouve dans le Recueil intitulée: _le Séjour des Muses, ou la Cresme des bons vers_, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le Recueil de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367.
[336] _Voyez_ précédemment, pag. 188 de ce volume.
Quand le Père Campanelli vint à Paris, avant la guerre déclarée, elle fit tant que ce Père fut quelques jours chez elle à Saint-Cloud, et cela parce que c'étoit un homme de grande réputation. Cependant elle ne l'entendoit point, peut-être imaginoit-elle l'entendre, car, à cause que sa maison étoit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien. Jamais personne n'a été si avide de lectures de comédies, de lettres, de harangues, de discours, de sermons même, quoique ce soit tout ce qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prêtoit son logis avec un extrême plaisir pour de telles assemblées. Enfin, pour s'en donner au coeur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle s'avisa de faire une certaine académie où tour à tour chacun liroit quelque ouvrage. L'abbé de Cerisy, pour contrecarrer Boisrobert, fit cette académie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du cardinal. Au commencement c'étoit une vraie cohue. J'y fus une fois par curiosité. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, où, voulant s'excuser sur ce qu'il s'étoit plus adonné aux armes qu'aux lettres, il parla comme auroit fait feu César, et traita fort les autres du haut en bas. Habert l'aîné, l'avocat au conseil, dit assez plaisamment: «Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin, je trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le _miles gloriosus de Plaute_.» Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait cette harangue, et que c'étoit un nomme Montholon, petit-fils du garde-des-sceaux. Cet homme étoit un des plus grands, faiseurs de galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne m'en fie guère à lui, que l'ayant trouvé en Avignon, l'année de la naissance du Roi[337], il lui montra bon nombre de belles lettres à toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites pour M. le vice-légat. Ce Montholon étoit ruiné et s'étoit retiré là pour y étudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il fût trois mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en théorie. Il n'alla à l'armée pourtant qu'au siége d'Arras, où il fut tué; il n'avoit plus de quarante ans.
[337] En 1638.
Pagan, quoiqu'on l'ait accusé de s'être fait faire sa harangue, a fait un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle _Les Fortifications du comte de Pagan_[338], qu'il a dédié à don Hugues de Pagan, duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit de cette maison-là. Au bout de chaque livre il y a, à la manière de Thucydide, _fin du premier livre des Fortifications du comte de Pagan_, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout. L'abbé d'Aubignac[339], qui a toujours de la bile de reste, entreprit à la première assemblée le pauvre Pagan, car il harangua contre les orgueilleux; et pour le désigner, il disoit en un endroit qu'il falloit avoir deux bons yeux, car Pagan étoit borgne, et depuis il est devenu aveugle: il avoit perdu cet oeil aux guerres de M. de Rohan. Il fallut y mettre le holà, car les gens s'échauffoient déjà dans leur harnois. L'abbé lui-même en avoit deux fort méchants, et enfin il est devenu quasi aveugle.
[338] _Traité des fortifications_, 1645, in-folio, ouvrage estimé, réimprimé en 1689, in-12. Pagan, né en 1604, mourut le 18 novembre 1665.
[339] François Hédelin, abbé d'Aubignac, auteur de la _Pratique du théâtre_, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estimés, mourut en 1676.
Il y avoit plus d'un comte pour rire à cette vénérable académie. Le comte de Bruslon, le bon homme, qui étoit un comte pour rire en la manière la plus désavantageuse, car ce n'étoit pas manque de qualité[340], se mit aussi à haranguer à son tour, et ayant trouvé Mardochée en son chemin, il décrivit si prolixement la broderie du hocqueton du héraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu'à la guerre de Lorraine on fit un couplet qui disoit:
Ce grand foudre de guerre, Le comte de Bruslon, Étoit comme un tonnerre, Avec son bataillon,
Composé de cinq hommes Et de quatre tambours, Criant: Hélas! nous sommes A la fin de nos jours.
[340] Il étoit introducteur des ambassadeurs. (T.)
Maugars[341], célèbre joueur de viole, mais qui étoit un fou de bel esprit, avoit été au commencement de cette académie, et en fit des contes au cardinal de Richelieu, à qui il étoit. Pour se venger de lui, on lui fit refuser la porte. Il étoit enragé de cela, et un jour qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y vint. Il quitta aussitôt ce qu'il avoit commencé, et quoiqu'il ne chantât pas autrement, tant qu'elle fut là, il ne fit que chanter et jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est:
Requinquez-vous, vieille, Requinquez-vous donc[342].
[341] Tallemant lui consacre plus loin une _Historiette_ dans ces _Mémoires_.
[342] C'est le refrain de la quatorzième chanson de Gaulthier Garguille (pag. 26 de l'édition de 1641, et 27 de la réimpression de 1758).
Pour achever l'histoire de l'académie de la vicomtesse d'Auchy, je dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en françois, y parloit souvent. Cela fit envie à un nommé Saint-Ange, qui prouvoit, à ce qu'il disoit, la Trinité par raison naturelle, et qui siffloit de jeunes enfants sur la philosophie et la théologie, et les en faisoit répondre en françois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse. Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces perroquets.
Mais M. de Paris[343], ayant par hasard quelque affaire avec la vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles avec cet homme; cela ne plut guère à l'archevêque, à qui quelqu'un fit remarquer, car de lui-même je suis sûr qu'il n'en eût rien vu, qu'en disputant, on avoit avancé quelques erreurs touchant la religion, et que d'ailleurs cela n'étoit guère de la bienséance. Il dit donc, en s'en allant, à la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la théologie à la Sorbonne, et de se contenter d'autres conférences, et la vicomtesse lui ayant témoigné que cela la surprenoit, M. de Paris, après l'avoir fort priée de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne la pouvoit mettre à la raison, fut contraint de défendre à l'avenir de telles assemblées. Il fallut donc se contenter de petites compagnies particulières.
[343] C'étoit le cardinal de Retz, oncle et prédécesseur du fameux coadjuteur.
Au reste, c'étoit la plus grande complimenteuse du monde après madame de Villesavin, qu'on appelle vulgairement _la servante très-humble du genre humain_. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dépense, et traitoit fort bien les auteurs; car son frère, M. d'Armantières, étant mort, tandis qu'elle étoit en prison, elle devint héritière et ne donna à son fils durant sa vie que le bien du père.
Elle chassa une fois son maître d'hôtel. Cet homme alla servir je ne sais quel duc, où il ne trouva pas bien son compte. Etant allé voir la vicomtesse, il se mit à lui conter comme il servoit chez son maître, l'épée au côté et le manteau sur les épaules: «Si vous vouliez me reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi.» Cela lui sembla beau, et elle le reprit pour être servie comme une duchesse. Je m'étonne qu'elle ne prît aussi un dais et un cadenas[344], car son maître-d'hôtel lui eût aussi bien donné cela que le reste.
[344] Le _cadenas_ étoit une espèce de coffret d'or ou de vermeil, où l'on mettoit le couteau, la cuillère, la fourchette, etc., dont on se servoit à la table des rois et des princes. (_Dict. de Trévoux._)
Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendît la pareille. Un jour qu'elle avoit pris l'extrême-onction (car elle la prenoit assez brusquement) et n'étoit pas trop malade, tout-à-coup elle appelle une de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet avoit envoyé savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si cela s'accorde avec l'extrême-onction.
A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est Grillon[345], comme on lui vouloit donner l'extrême-onction, dit qu'il n'en vouloit point; que c'étoit un sacrement de bourgeois.
[345] Ou _Crillon_.
Le cardinal de Sourdis (frère du marquis), en courant la poste, prit l'extrême-onction à Tours, et repartit l'après-dîner. Cette fois-là, on eut raison, de dire qu'on lui avoit graissé ses bottes[346]. Une bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit à sa servante: «Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.»
[346] Il avoit été fait cardinal par la faveur de madame de Beaufort, en la place du maréchal d'Estrées. (T.)
Un jour que la vicomtesse d'Auchy étoit chez madame de Rambouillet, Voiture se mit en un coin de la chambre à rêver, et puis tout d'un coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit sérieusement: «Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin ou de saint Thomas?» Elle répondit de sang-froid qu'elle estimoit plus saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa éclater de rire.
M. DES YVETAUX[347].
M. Des Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant-général, dont il fut interdit par arrêt du parlement de Rouen[348]. Il vint à la cour et fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses vers étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un temps toute la vogue qu'on sauroit avoir.
[347] Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars 1649, âgé de quatre-vingt-dix ans.
[348] Suivant la _Biographie universelle_, on a dit par erreur, que Des Yvetaux avoit été lieutenant-général, et on l'auroit ainsi confondu avec son frère qui a rempli cette charge. La _Biographie_ s'est trompée; Huet, dans ses _Origines de Caen_ (Rouen, 1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, père de Des Yvetaux, «l'adopta à son tribunal, et lui résigna sa charge de lieutenant-général.» Il ajoute que le maréchal d'Estrées «l'exhorta de venir à la cour et de ne pas passer sa vie à donner des sentences;» que Des Yvetaux fut déterminé à suivre ce conseil «par une disgrâce qui lui arriva, ayant été cité au parlement de Rouen pour rendre raison de l'irrégularité de quelque sentence;» qu'alors il vendit sa charge à Guillaume Vauquelin, son frère cadet. On voit par là que Tallemant a été bien instruit de ce qui concernoit le poète Des Yvetaux.
Henri IV le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été précepteur de M. de Vendôme[349]. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas qu'il fît du feu Roi[350] un grand personnage. Durant la régence on lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé fit contre lui, et qui est imprimée dans les _Mémoires_ ensuite de ceux de M. de Villeroi, y servit-elle[351].
[349] Il fit pour celui-ci l'_Institution du Prince_ en vers (T.). Cette pièce a dû être imprimée séparément avant 1612; car, citée dans le discours adressé à la Reine, dont il va être question, elle a été ensuite insérée dans les _Délices de la Poésie françoise_; Paris, Toussainct Du Bray, 1615, p. 417.
[350] Louis XIII.
[351] _Voyez_ le Discours présenté à la Reine-mère du Roi, en l'année 1612, à la suite des _Mémoires d'État_, par M. de Villeroi, tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725.
On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant, et pour aimer le vin. Quelquefois il étoit long-temps sans parler. On dit que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en revinrent, jouant toujours aux échecs sans se dire mot pour cela. Ils avoient une machine dans le carrosse.
Il disoit que les courtisans appeloient _bon temps_ le temps où les pensions étoient bien payées.
Etant disgracié, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là, il n'y avoit rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela, _le dernier des hommes_. Cette maison a l'honneur d'être aussi extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait de même. Il se mit à faire là dedans une vie voluptueuse, mais cachée: c'étoit comme une espèce de Grand-Seigneur dans son sérail. En pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et pouvoit vivre fort à son aise.
A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avoit des chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un chapeau de peaux de senteurs, et une chaîne de paille à son cou; et il sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent; mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon qui court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint amoureux de madame Du Pin[352], mère de madame d'Estrades, au lieu de culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher. Il y a des festons et des lacs d'amour de paille, en je ne sais combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le vieux cuir doré[353], et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni hiver.
[352] Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, épousa en 1637 le comte d'Estrades, qui fut créé maréchal de France en 1675.
[353] On appeloit ainsi des peaux de mouton passées en basanes, sur lesquelles étoient représentées en relief diverses sortes de grotesques relevées d'or ou d'argent, de vermillon ou autres couleurs (_Dictionnaire de Trévoux_). _Voyez_ aussi les _Recherches sur le cuir doré_, par M. de La Querière; Rouen, Baudry, 1830, in-8º.
Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui étoit allée voir son jardin. Un jour il lui écrivit une lettre fort longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il lui disoit: «Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant méprisable;» et au bas il y avoit: «Renvoyez-moi cette lettre, s'il vous plaît, car je n'en ai point de double.» N'étoit-ce pas là une bonne lettre à garder?
Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être le fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on venoit de servir, et que les gens étoient allés avertir la compagnie, et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit cela, il se mit à rire et dit: «Il faut que madame de Saint-Germain soit venue ici.»
Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle qu'il a eue jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de La Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la rue du Colombier[354], étoit entr'ouverte, une jeune femme, grosse d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il s'y rencontra par hasard, et comme il étoit civil, principalement aux dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même qu'elle étoit fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort, de la harpe dans les hôtelleries d'Étampes (présentement son fils fait le même métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, nommé Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit épousée par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette femme avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce qu'il avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle le va remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Dès qu'elle étoit habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui proposa de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la dépense telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. J'oubliois de dire que ce qui avoit achevé de le charmer, c'est qu'étant tombé malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine, déesse, nymphe ou bergère. Elle accoucha dans sa maison de deux enfants, car celui dont elle étoit grosse quand ils firent connoissance n'a pas vécu. Le plus âgé de ces deux enfants est une fille, et l'autre un garçon; nous parlerons d'elle ensuite, car le pauvre homme eut de grands procès à cause d'elle[355].
[354] Le Pré-aux-Clerc se terminoit à cette rue qui en a porté le nom jusqu'à la fin du seizième siècle. (_Recherches sur Paris_, par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prés, pag. 37.)