Part 13
[268] Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est Balzac qui le premier l'a rapportée ainsi: elle est inexacte. Ménage, dans ses _Observations_ sur Malherbe, l'a rectifiée d'après le récit même de Racan, qui y jouoit un rôle: «J'ai su de M. Racan, dit-il, que c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de Balzac attribue à Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M. de Balzac donne à madame des Loges. Madame des Loges, qui étoit de la religion réformée, avoit prêté à M. de Racan le livre de Dumoulin le ministre, intitulé _le Bouclier de la Foi_, et l'avoit obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur ce livre cette épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs endroits. L'ayant communiquée à Malherbe, qui l'étoit venu visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le livre de Dumoulin, qu'il renvoya en même temps à madame des Loges de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils étoient de Malherbe; et comme elle étoit extraordinairement zélée pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria Gombauld, qui étoit de la même religion et qui avoit le même zèle, d'y répondre. Gombauld, je le sais de lui-même, qui croyoit, comme madame des Loges, que Malherbe étoit l'auteur de ces vers, y répondit par l'épigramme que M. de Balzac attribue à madame des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle à un homme.» (Les _OEuvres de François de Malherbe_, 1723, tom. 2, pag. 387.)
Il ne traita guère mieux M. de Méziriac que Desportes. Car un jour que cet honnête homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de l'arithmétique de Diophante, auteur grec, avec des commentaires[269], quelques-uns de leurs amis communs se mirent à louer ce travail, en présence de l'auteur, et à dire qu'il seroit fort utile au public. Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer le pain et le vin. Il appeloit M. de Méziriac, _M. de Miseriac_. Il en répondit presqu'autant à un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour toute réplique à la controverse qu'il avoit débitée: «Dites-moi, monsieur, boit-on de meilleur vin à La Rochelle et mange-t-on de meilleur blé qu'à Paris?»
[269] _Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de numeris multangulis liber unus, græcis et latinis commentariis illustratus._ Paris, 1621, in-fol.
Un président de Provence avoit mis une méchante devise sur sa cheminée, et croyant avoir fait merveilles, il dit à Malherbe: «Que vous en semble?--Il ne falloit, répondit Malherbe, que la mettre un peu plus bas[270].»
[270] Dans le feu. (T.)--Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan.
Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fenêtres et allumer de la chandelle, autrement, disoit-il, c'étoit dîner deux fois[271].
[271] Également omis par Racan.
Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre la langue punique et qu'il y avoit fait le _Pater noster_: «Je m'en vais tout à cette heure vous en faire le _Credo_.» Et à l'instant il prononça une douzaine de mots barbares, et ajouta: «Je vous soutiens que voilà le _Credo_ en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire le contraire?»
Il avoit un frère aîné avec lequel il a toujours été en procès; et comme quelqu'un lui disoit: «Des procès entre des personnes si proches! Jésus, que cela est de mauvais exemple!--Et avec qui voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je n'ai rien à partager avec eux[272].»
[272] _Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?_ Ce mot d'un si bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le récit est presque continuellement pâle et froid.
On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David: «Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait[273].»
[273] Omis par Racan.
Un jour il dit des vers à Racan; et après il lui en demanda son avis. Racan s'en excusa, lui disant: «Je ne les ai pas bien entendus, vous en avez mangé la moitié.» Cela le piqua; il répondit en colère: «Mordieu, si vous me fâchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont à moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.»
Il se mettoit en colère contre les gueux qui lui disoient: «Mon noble gentilhomme,» et disoit en grondant: «Si je suis gentilhomme, je suis noble.»
Il n'étoit pas toujours si fâcheux, et il a dit de lui-même qu'il étoit de Balbut en _Balbutie_[274]. C'était le plus mauvais récitateur du monde. Il gâtoit ses beaux vers en les prononçant. Outre qu'on ne l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de l'obscurité de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poète plus sec. A cause de sa _crachotterie_, il se mettoit toujours auprès de la cheminée.
[274] Ce mot n'est pas non plus rapporté dans Racan. La suite de cet alinéa y manque aussi; mais Balzac a donné également les détails qu'il renferme.
Il disoit à M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manière d'écrire qu'il falloit suivre: «Lisez les livres imprimés, et ne dites rien de ce qu'ils disent[275].»
[275] Cet alinéa et le suivant ne se trouvent pas dans la _Vie_ par Racan.
Ce même M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui chantoit:
D'où venez-vous, Jeanne? Jeanne, d'où venez-vous?
et ne se leva point qu'il n'eût achevé. «J'aimerois mieux, lui dit-il, avoir fait cela que toutes les oeuvres de Ronsard.» Racan dit qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la fin:
Que me donnerez-vous? Je ferai l'endormie.
Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en colloit les raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande[276], et autres de ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. «Pas plus que le reste,» dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit point rayé. «Vous avez raison,» lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le reste.
[276] Yvrande étoit un de ses disciples, gentilhomme breton, page de la grande écurie. (T.)
Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort visité de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par dedans, et si quelqu'un heurtoit, il lui crioit: «Attendez, il n'y a plus de chaises,» disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les laisser debout.
Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v....., comme un autre se vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui guérissoit de cette maladie dans une chaire; sans doute c'étoit avec des parfums. Par son crédit, il se fit céder cette chaire par un autre qui l'avoit déjà retenue, et il écrivoit qu'il avoit gagné une chaire à Nantes où il n'y avoit pourtant point d'université. On l'appeloit chez M. de Bellegarde _le Père Luxure_[277].
[277] Omis par Racan.
Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit faites[278].
[278] Cet alinéa et le suivant renferment également des détails que Racan ne donne pas.
Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants. Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre!
Dans ses _Heures_ il avoit effacé des Litanies tous les noms des saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «_Omnes sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis._»
Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul, homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un _carolus_.»
Le feu archevêque de Rouen[279] l'avoit prié à dîner pour le mener après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui. Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.»
[279] François de Harlay, auquel, en 1651, succéda son neveu, François Harlay de Champvallon, depuis archevêque de Paris.
Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a l'un ou l'autre à toi.»
Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette promesse.»
Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai bien que si.»
En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle. Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'_L_,» pour dire qu'il avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant chemises que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point souffrir le froid.
Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M. de Luynes[280], qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passager.
[280] Épître dédicatoire de la Traduction du trente-troisième livre de Tite-Live.
M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi, et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.--Pour serrer mon argent.--Et il coûtera la moitié de votre argent.--N'importe, dit-il, deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il fallut lui aller acheter un coffre-fort[281].
[281] Omis par Racan.
Patrix[282] le trouva une fois à table: «Monsieur, lui dit-il, j'ai toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au plat[283].»
[282] Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire de Languedoc. (T.)
[283] Omis par Racan.
Il donna pourtant un jour à dîner à six de ses amis. Tout le festin ne fut que de sept chapons bouillis, à chacun le sien, disant qu'il les aimoit tous également, et ne vouloit être obligé de servir à l'un la cuisse et à l'autre l'aile[284].
[284] Omis par Racan.
Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui rendre grâces de quelque chose, il s'avisa d'une belle précaution. Dès qu'on disoit à cet homme: _Monsieur, je vous_... il croyoit qu'on alloit ajouter _demande_, et il ne vouloit plus écouter. Malherbe y alla, et lui dit: «Monsieur, remercier je vous viens[285].»
[285] Omis par Racan.
Retournons à la poésie. Il lui arrivoit quelquefois de mettre une même pensée en plusieurs lieux différens, et il vouloit qu'on le trouvât bon: «car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau qui aura été sur ma cheminée?» Mais Racan lui disoit que ce portrait n'étoit jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée demeuroit en même temps en diverses pièces[286].
[286] Omis par Racan.
On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'élégies: «Parce que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien pourra bien marcher[287].»
[287] Omis par Racan.
Il s'opiniâtra fort long-temps à faire des sonnets irréguliers (dont les deux quatrains ne sont pas de même rime). Colomby n'en voulut jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux, mais il s'en ennuya bientôt; et comme il disoit à Malherbe que ce n'étoit pas un sonnet, si on n'observoit les règles du sonnet: «Eh bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une sonnette.» Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait continué à en faire.
Il avoit aversion pour les fictions poétiques, si ce n'étoit dans un poème épique; et en lisant une élégie de Régnier à Henri IV, où il feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, et se plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, qu'il avoit demeuré toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'étoit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.
Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé depuis, où il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs,
Le labeur de ses bras rend sa maison prospère,
Racan lui répondit que Malherbe avoit bien dit
Oh! que nos fortunes prospères, etc.
Malherbe, qui étoit présent: «Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en voulez-vous faire un autre?»
Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient qu'à la mesure ou à la rime, il disoit que c'étoit une bride de cheval attachée avec une aiguillette.
Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire. Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: «Avez-vous été condamné à être pendu, ou à faire ces vers? car, à moins que de cela, on ne vous le sauroit pardonner.»
Il se prenoit pour le maître de tous les autres, et avec raison. Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: «Ce jeune homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en France,» lui apporta le sonnet de Voiture pour _Uranie_, sur lequel on a tant écrit depuis. Il s'étonna qu'un aventurier, ce sont ses propres termes, qui n'avoit point été nourri sous sa discipline, qui n'avoit point pris attache de lui, eût fait un si grand progrès dans un pays dont il disoit qu'il avoit la clef[288].
[288] Omis par Racan.
Il ne vouloit point qu'on fît des vers en une langue étrangère, et disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous étoit point naturelle; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace revenoient au monde, ils donneroient le fouet à Bourbon[289] et à Sirmond[290].
[289] Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les OEuvres furent recueillies en 1630, sous le titre de _Poematia_, et qui fut appelé en 1637 à l'Académie françoise, quoiqu'il n'eût jamais écrit d'une manière un peu supportable qu'en latin.
[290] Sirmond (Jean), également de l'Académie françoise, avoit composé quelques pièces latines qui lui avoient donné du renom. Elles furent rassemblées sous le titre de _Carminum libri duo, quorum prior heroïcorum est, posterior elegiarum_, 1654, in-8º.
Quand il eut fait cette chanson qui commence:
Cette Anne si belle, etc.[291],
qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi:
Ce divin Malherbe, Cet esprit parfait, Donnez-lui de l'herbe: N'a-t-il pas bien fait?
[291] Poésies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216.
Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire[292].
[292] Omis par Racan.
On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise:
Cela se peut facilement,
et puis
Cela ne se peut nullement[293];
mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La parodie en est plaisante. Elle est dans le _Cabinet satirique_. C'est Berthelot qui l'a faite[294].
[293] Poésies de Malherbe; Barbou, pag. 94.
[294] Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi dans le commentaire de Ménage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapportée ici. En voici une stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que nous puissions décemment citer:
Etre six ans à faire une ode, Et faire des lois à sa mode, Cela se peut facilement Mais de nous charmer les oreilles Par _sa merveille des merveilles_, Cela ne se peut nullement.
«Malherbe, dit Ménage, pour réponse à ces vers, fit donner des coups de bâton à Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nommé la Boulardière.»
Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby[295]. Il en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers, mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre, parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer indifféremment aux terminaisons en _ant_ et en _ent_, en _ance_ et en _ence_. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme _temps_ et _printemps_, _jour_ et _séjour_; il ne vouloit pas qu'on rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés, comme _montagne_ et _campagne_[296], _offense_ et _défense_, _père_ et _mère_, _toi_ et _moi_; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les mots dérivés d'un même mot, comme, _admettre_, _commettre_, _promettre_, qui viennent tous de _mettre_; ni les noms propres les uns avec les autres, comme _Thessalie_ et _Italie_, _Castille_ et _Bastille_, _Alexandre_ et _Lisandre_; et sur la fin il étoit devenu si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir qu'on rimât les verbes en _er_ qui avoient tant soit peu de convenance, comme, _abandonner_, _ordonner_, _pardonner_, et disoit qu'ils venoient tous trois de _donner_. La raison qu'il en rendoit est qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés, qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit point qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les Parisiens n'en prononcent que l'_u_, comme s'il y avoit _bonhur_, _malhur_, et de le rimer à _honneur_ il le trouvoit trop proche. Il défendoit de rimer à _flame_, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit avec deux _m_, _flamme_, et le faisoit long en le prononçant, de sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec _épigramme_.
[295] Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.)
[296] Il l'a rimé lui-même. (T.)
Il reprenoit Racan de rimer _qu'ils ont eu_ avec _vertu_ ou _battu_, parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots _eu_ en deux syllabes.
Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume _Domine, Deus noster_:
Sitôt que le besoin excite son désir, Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir? Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre N'entretiennent-ils pas Une secrète loi de se faire la guerre, A qui de plus de mets fournira ses repas[297]?
[297] _Voyez_ dans les _Poésies de Malherbe_ la paraphrase du psaume 8, pag. 60 de l'édition Barbou.
Il demeura presque toujours en cette espèce de négligence durant la vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pièces qu'il fit pour lui, lorsqu'il étoit amoureux de madame la Princesse.
Que n'êtes-vous lassées, Mes tristes pensées, etc.[298].
[298] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 149.
Mais à une autre pièce qu'il fit pour ce prince amoureux, il a observé de finir exactement le sens au troisième vers; c'est:
Que d'épines, Amour, etc.[299].
[299] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 143.
Le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire aux stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers. D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers; mais quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en fît encore un au septième vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais observé. Sa raison étoit que ces stances ne se chantent presque jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au quatrième vers.
Malherbe vouloit que les élégies eussent un sens parfait de quatre vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit; à quoi jamais Racan ne s'est accordé.
Il ne vouloit pas que l'on nombrât en vers avec ces nombres vagues de cent et de mille; comme _mille_, ou _cent tourments_, et disoit assez plaisamment, quand il voyoit _cent_: «Peut-être n'y en avoit-il que quatre-vingt-dix et neuf.» Mais il disoit qu'il y avoit de la grâce à nombrer nécessairement comme en ce vers de Racan:
Vieilles forêts de trois siècles âgées.
C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre, et néanmoins il n'a osé le faire que depuis la mort de Malherbe.
A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: «Il a les fièvres,» il demandoit aussitôt: «Combien en a-t-il de fièvres[300]?»
[300] Omis par Racan.