Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 12

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Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode à M. de Bellegarde; elle commence ainsi:

Comme en cueillant une guirlande L'homme est d'autant plus travaillé, etc.[241].

[241] Elle fut composée en 1608. _Voyez_ cette ode, pag. 103 du volume précité. La strophe dont les deux premiers vers sont rappelés ici est la cinquième dans l'édition de Barbou.

Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron lui avoit dit, et il en parloit souvent à M. des Yveteaux, qui étoit alors précepteur de M. de Vendôme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois de le faire venir; ils étoient de même ville; mais le Roi, qui étoit ménager, n'osoit le faire, de peur d'être chargé d'une nouvelle pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la révérence au Roi que trois ou quatre ans après que M. du Perron lui en eut parlé. Encore fut-ce par occasion. Etant venu à Paris pour ses affaires particulières, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitôt l'envoya quérir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi étoit sur le point de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur son voyage. Malherbe en fit, et les lui présenta à son retour. C'est cette pièce qui commence ainsi:

O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc.[242].

[242] Edition Barbou, pag. 65.

Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service; mais, par une épargne, ou plutôt une lésine, que je ne comprends point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval[243].

[243] Racan, on le pense bien, s'est donné de garde d'entrer dans ces détails sur la _lésine_ du Roi, et de la laisser même entrevoir.

Ce fut là que Racan, qui alors étoit page de la chambre sous M. de Bellegarde, et qui commençoit déjà à _rimailler_, eut la connaissance de Malherbe, et en profita si bien que l'écolier vaut quasi le maître.

A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Médicis donna cinq cents écus de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaillé, et on ne trouve de lui que les odes à la Reine-mère, quelques vers de ballets, quelques sonnets au feu Roi, à Monsieur et à quelques particuliers, avec la dernière pièce qu'il fit avant de mourir; c'est sur le siége de La Rochelle[244].

[244] _Voyez_ l'ode à Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258.

Pour parler de sa personne, il étoit grand et bien fait, et d'une constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable.

Sa conversation étoit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustique et incivil, témoin ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle; ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un exemplaire de ses _Psaumes_ qu'il venoit de faire imprimer. En disant cela il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir, Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit mieux que ses _Psaumes_. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis. Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui étoit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique à l'égal des anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi:

Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.[245].

[245] RÉGNIER, satire 9.

Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même, critiquèrent tout ce qu'il fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes.

Des Yveteaux lui disoit que c'était une chose désagréable à l'oreille que ces trois syllabes: _ma_, _la_, _pla_, toutes de suite dans un vers:

Enfin cette beauté m'a la place rendue[246].

[246] Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou, pag. 28.

«Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: _pa_, _ra_, _bla_, _la_, _fla_.

--Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. --N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe:

«Comparable à la flamme?»

De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne l'estimoit-il guère: «Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du galimatias de Pindare.

Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup de choses à redire, entre autres ce vers où il y a:

......_Euboïcis Cumarum allabitur oris._

ÆNEIDOS lib. 6, vers 2.

lui sembloit ridicule. «C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit mettre _aux rives françoises de Paris_.» Ne voilà-t-il pas une belle objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique.

Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de mademoiselle de Gournay.

De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'_Aminte_ du Tasse[247].

[247] Toute cette partie a bien moins d'étendue dans Racan.

A l'hôtel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal. On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui dit: «Démettez-moi le coude.» Il ne sentit point de mal. Après il se le fit remettre aussi sans douleur. «Cependant, dit-il, si cet homme fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié au _curieux impertinent_[248].»

[248] Cette anecdote ne fait pas non plus partie du récit de Racan. Il y est fait allusion à la nouvelle de Cervantes insérée dans son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'_Histoire de l'admirable Don Quichotte_, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.)

Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby[249], Maynard et quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors président, vint une fois heurter à la porte en demandant: «M. le président n'est-il point ici?» Malherbe se lève brusquement à son ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: «Quel président demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici.»

[249] François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de Malherbe; poète très-médiocre, membre de l'Académie française. «Il avoit une charge à la cour qui n'avoit point été avant lui, et n'a point été depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les affaires d'Etat: et c'étoit en cette qualité qu'il recevoit douze cents écus tous les ans.» (Pellisson, _Histoire de l'Académie_, tom. I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques détails sur les ouvrages de Colomby dans la _Bibliothèque françoise_ de l'abbé Goujet, tom. 16, pag. 105.

Lingendes[250], qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il abattoit l'esprit aux gens[251].

[250] Jean de Lingendes, poète assez remarquable pour son temps. Ses vers sont épars dans les Recueils. Il mourut en 1616.

[251] Omis par Racan.

Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces vers commençoient ainsi:

Toujours l'heur et la gloire Soient à votre côté, De vos faits la mémoire Dure à l'éternité.

Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi:

Que l'épée et la dague Soient à votre côté; Ne courez point la bague Si vous n'êtes botté.

Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis.

Le Roi lui montra une autre fois la première lettre[252] que M. le Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il avoit signé _Loys_ sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi: «Parce qu'il signe _Loys et non Louys_.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_.

[252] Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la Bibliothèque du roi, puisque Louis XIII n'a signé que _dauphin_ et non _Loys_; mais elle nous a paru tellement curieuse que nous la donnons ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle est sans date, mais il devoit être très-enfant, lorsqu'il l'écrivit:

«PAPA,

«Depuy que vous ete pati, j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été a la guere dans sa chambe, je sui allé reconete les enemy, il été tous a un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay bien éveillé ave mon tambour. J'ay été à vote asena papa, moucheu de Rong ma monté tou plein de belles ames, e tan tan de go canon, e puy j m'a donné de bonne confiture e ung beau peti canon d'agen, j ne me fau qu'un peti cheval pour le tire. Maman me renvoie demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pou bon papa afin qu'il vou gade de tou dangé et qu'il me fasse bien sage, e la gache de vou pouvoi bien to faire tes humbe sevices. J'ay fort envie de domi papa, Fe Fe Vendome[252-A] vou dira le demeuran, et moy que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa et seviteu.

«DAUPHIN.»

[252-A] César de Vendôme, fils d'Henri IV et de la belle Gabrielle.

Comme les États-généraux se tenoient à Paris[253], il y eut une grande consternation entre le clergé et le Tiers-Etat, qui donna sujet à cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire s'échauffant, les évêques menaçoient de se retirer et de mettre la France à l'interdit[254]. M. de Bellegarde avoit peur d'être excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit fort commode, et que devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.

[253] En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon.

[254] Le sujet de cette querelle étoit un article devenu le premier de la déclaration du clergé de France de 1682. Le Tiers-État vouloit que l'on posât ce principe d'éternelle vérité que l'autorité spirituelle n'a aucun droit sur la puissance temporelle du Roi, et le Tiers-État fut traité d'hérétique! (_Voyez_ les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, première série de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France tom. 50, pag. 258.)

Une autre fois il lui disoit: «Vous faites bien le galant; lisez-vous encore à livre ouvert?» C'étoit sa façon de parler pour dire: Être toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui. «Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie.»

Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays d'_Adiousias_ (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux de deçà qu'il appeloit du pays de _Dieu vous conduise_, pour savoir s'il falloit dire une _cueiller_ ou une _cueillère_. Le Roi et M. de Bellegarde, tous deux du pays d'_Adiousias_, étoient pour cueillère, et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison féminine. Le pays de _Dieu vous conduise_ alléguoit, outre l'usage, que cela n'étoit pas sans exemple, et que _perdrix_, _met_[255], _mer_ et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il étoit. Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit accoutumé; et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: «Quelque absolu que vous soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni établir un mot, si l'usage ne l'autorise.»

[255] C'est un mot de province pour _huche_. (T.)--La plupart de nos paysans se servent encore de ce mot.

A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel étoit le meilleur de _dépensé_ ou de _dépendu_. Il répondit sur-le-champ que _dépensé_ étoit plus françois, mais que _pendu_, _dépendu_, _répendu_, et tous les composés de ce vilain mot, étoient plus propres pour les Gascons.

Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il ne pouvoit se revancher de la bonté de la Reine qu'en priant Dieu que le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa mère[256]. Il délibéra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et disoit: «Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil orphelin que je ferois!» Enfin pourtant il s'habilla de deuil.

[256] Racan a omis tout ce qui termine cet alinéa.

Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude, lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville[257], qui étoit alors présente, comme dame d'honneur de la Reine-mère, et, après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son panégyrique par ces mots en la lui montrant: «Voilà, monsieur, ce qu'a fait la vertu.» Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: «Voilà, monsieur, ce qu'a fait le vice[258].»

[257] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. Madame de Guercheville y est désignée sous le nom de _Scilinde_. La maison de La Roche-Guyon, une des bonnes de France, étoit tombée en quenouille. L'héritière, au lieu de se donner à quelqu'un des grands seigneurs qui la recherchoient, se donna à un gentilhomme de son voisinage, nommé M. de Silly, qui prit le nom de La Roche-Guyon. Le fils de cet homme-là épousa une fille de la maison de Pons. C'est cette madame de Guercheville. Elle demeura veuve fort jeune avec un seul fils, qui étoit le feu comte de La Roche-Guyon. Henri IV étant à Mantes, qui est près de ce lieu, fit bien des galanteries à madame de La Roche-Guyon, qui étoit une belle et honnête personne. Il y trouva beaucoup de vertu, et pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue Reine-mère, en lui disant: «Puisque vous avez été dame d'honneur, vous le serez.» Entre deux, cette dame avoit épousé M. de Liancourt, premier écuyer de la petite écurie, et par pruderie elle se fit appeler madame de Guercheville, à cause qu'on appeloit alors madame de Beaufort madame de Liancourt. Le comte de La Roche-Guyon mort sans enfants, M. de Liancourt, en donnant le surplus en argent, eut la terre de La Roche-Guyon pour les conventions matrimoniales de sa mère.(T.)--L'abbé de Choisy rapporte dans ses Mémoires le fait relatif à Henri IV, que Tallemant s'est contenté d'indiquer ici. (_Voyez_ les _Mémoires de Choisy_, tom. 63, pag. 515 de la deuxième série de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)

[258] Voir précédemment l'_historiette_ du connétable, où sa femme joue un très-grand rôle.

Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisoit une remontrance en ces termes: «Mon ami, quand on offense son maître, on offense Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon, jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour l'expiation de vos péchés.»

Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne, plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis[259].

[259] Racan fait ajouter à Malherbe: «Tel qui pense être issu de ces grands héros est peut être venu d'un valet-de-chambre ou d'un violon.»

Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit souvent à Racan: «Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre fortune.»

Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: «Ne voilà-t-il pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu des hommes pour se donner tant de peine à les conserver?»

Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit une sottise de faire le métier de rimeur pour en espérer autre récompense que son divertissement; et qu'un bon poète n'étoit pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.

Pendant la prison de M. le Prince[260], le lendemain que madame la Princesse, sa femme, fut accouchée de deux enfants morts pour avoir été incommodée de la fumée qu'il faisoit dans sa chambre au bois de Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. «Qu'avez-vous? lui dit-il.--Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir de la joie après qu'on vient de perdre deux princes du sang»? Malherbe lui repartit: «Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger: ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de maître.»

[260] Henri de Bourbon, père du grand Condé.

Allant dîner chez un homme qui l'en avoit prié, il trouva à la porte de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il étoit onze heures. «Qui êtes-vous, mon ami? lui dit-il.--Je suis le cuisinier, monsieur.--Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite, que je ne dîne pas chez un homme dont le cuisinier, à onze heures, a des gants dans ses mains[261].»

[261] Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan.

Etant allé avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler qu'ils n'eussent dit chacun un _Pater_; après le Père vint et s'excusa de ne pouvoir les entretenir. «Faites-moi donc rendre mon _Pater_,» dit Malherbe[262].

[262] Omis par Racan.

Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix, dix et cinq, et après dix, dix et cinq. «Pourquoi cela? dit Racan.--C'est, répondit-il, que j'avois dans ma tête cette stance, où il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un demi-vers.»

Que d'épines, Amour, etc.[263]!

[263] Omis par Racan. Voici la première stance de cette pièce:

Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses! Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses A la merci du sort? Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire, Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire Sans désirer la mort?

(_Poésies de Malherbe_, édition Barbou, pag. 143.)

Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui représentoient de gros satyres barbus; «Mon Dieu, dit-il, ces gros B.... se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de froid[264].»

[264] Omis par Racan.

Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au collége. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: «Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant, vous ne valez rien à autre chose.»

Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants, pourvu qu'ils fussent gens de bien. «Je ne suis point de cet avis, répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur qu'avec trente capucins.»

Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: «Hé quoi, madame, a-t-on encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la France du maréchal d'Ancre?»

Une année que la Chandeleur avoit été un vendredi, Malherbe faisoit une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de gigot de mouton qu'il avoit gardé du jeudi. Racan entre et lui dit: «Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en couche.--Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lèvent pas si matin[265].»

[265] Omis par Racan.

Il alloit fort souvent chez madame des Loges[266]. Un jour, ayant trouvé sur sa table le gros livre de M. Dumoulin contre le cardinal du Perron[267], et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du titre, il demanda une plume et du papier, et écrivit ces vers:

Quoique l'auteur de ce gros livre Semble n'avoir rien ignoré, Le meilleur est toujours de suivre Le prône de notre curé. Toutes ces doctrines nouvelles Ne plaisent qu'aux folles cervelles; Pour moi, comme une humble brebis, Sous la houlette je me range; Il n'est permis d'aimer le change Qu'en fait de femmes et d'habits.

[266] Marie Bruneau, dame des Loges; c'étoit une femme très-renommée pour son esprit chez laquelle les gens de lettres se réunissoient souvent.

[267] _Le Bouclier de la Foi._

Madame des Loges ayant lu ces vers, piquée d'honneur et de zèle, prit la même plume, et de l'autre côté écrivit ces autres vers:

C'est vous dont l'audace nouvelle A rejeté l'antiquité, Et Dumoulin ne vous rappelle Qu'à ce que vous avez quitté. Vous aimez mieux croire à la mode: C'est bien la foi la plus commode Pour ceux que le monde a charmés. Les femmes y sont vos idoles; Mais à grand tort vous les aimez, Vous qui n'avez que des paroles[268].