Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 10

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En ce temps-là il faisoit quelquefois des voyages à Turin, où il demeuroit deux à trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une grande partie de l'hôtel de Nemours demeuroit vide. La première fois qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre étoit de retour, à Paris, elle lui demanda permission de loger à l'hôtel de Nemours pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant là, elle eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nommé le marquis de Bresne. Ce cadet-là ne faisoit point de honte à son aîné. Il n'étoit pas plus habile que lui; mais il étoit bien fait et jeune, et mademoiselle de Senecterre étoit laide et vieille. (Elle avoit peut-être pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit hautement, et le marquis de Nesle, qui étoit son ami, prit la querelle pour elle, et on fut très-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et le marquis de Bresne.

Mademoiselle de Senecterre, qui étoit naturellement intrigante et qui avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit. Elle fit donc soigneusement sa cour à madame la comtesse de Soissons, qui étoit veuve, et sut si bien ménager cet esprit facile, qu'elle fut reçue dans la maison, et peu de temps après y fit aussi entrer son frère en qualité de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit aussi grand besoin que sa soeur d'une semblable fortune, car il étoit logé chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher, qui le logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais, à tant par an. Cet homme a été plus de huit ans depuis la fortune de Senecterre sans pouvoir être payé.

Elle a fait un roman où il y a assez de choses de son temps. On l'a imprimé depuis sa mort[208]; il n'est pas trop mal écrit, mais elle affecte un peu trop de paroître savante. C'est le vice de la plupart des femmes qui écrivent.

[208] Ce roman a pour titre: _Orasie, où sont contenues les plus mémorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se soient passées en France vers la fin du seizième siècle, par une dame illustre._ Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8º.

Elle a vécu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques années avant de mourir.

M. DE SENECTERRE[209].

On avoit fait un couplet de son père ou de son grand-père durant le siége de Metz:

Senecterre Fut en guerre; Il porta sa lance à Metz, Mais Il ne la tira jamais.

François de Guise, qui défendit Metz, fit ce couplet pour se venger de la hablerie de cet homme qui n'étoit qu'un parleur[210].

[209] Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Habert, chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général au gouvernement de Champagne, ambassadeur en Angleterre et à Rome, mourut le 4 janvier 1662, âgé de quatre-vingt-neuf ans.

[210] François, père de Henri, étoit dans la ville de Metz lorsque Charles-Quint l'assiégea; ainsi c'est sur lui que le duc de Guise fit la plaisanterie rapportée par Tallemant.

M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort incommodée; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien étoit engagé. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps il devint fort riche. Sa soeur même y acquit beaucoup de bien. Il étoit bien fait, et même encore à cette heure c'est un beau vieillard et propre, quoiqu'il ait bien près de quatre-vingts ans.

Madame la comtesse le trouva fort à son gré. Sa soeur, qui avoit beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment à cette amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni durant la vie de son mari, ni après, fait parler d'elle en aucune sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut, Senecterre dit: «Bon, bon, j'épouserai peut-être une princesse.» En effet, on assure qu'il l'avoit épousée et qu'il en eut une fille, qui est présentement à Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une soeur, sa cadette, qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais elle ne veut point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye à sa soeur, et qu'on ne la fasse coadjutrice[211].

[211] Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de bonne maison, qui étoit belle comme un ange. La Ferté en étoit aussi amoureux, mais le bon homme étoit horriblement jaloux. On l'a mariée depuis en Auvergne. (T.)

Madame la comtesse étoit bien faite, mais une pauvre femme du reste. Elle avoit des oreillers dans son lit de toutes les grandeurs imaginables. Il y en avoit même pour son pouce[212]. Elle se laissoit gouverner absolument au frère et à la soeur, qui lui mirent dans l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le _Journal_ de ce cardinal, qui a été imprimé, que plusieurs fois l'un et l'autre lui portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-là madame la comtesse faisoit toutes les caresses imaginables à cette princesse nièce, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et sans cesse des petits présents et des régals.

[212] Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela rendoit les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.)

«Elle en parla, dit le _Journal_[213], à M. le comte, qui lui répondit en ces mots: «Elle est venue d'une personne de petite condition, et je suis d'une naissance la plus relevée qu'on puisse être[214].» M. le comte étoit glorieux d'une sotte gloire. Il étoit soupçonneux, bizarre, et d'une petite étendue d'esprit, mais homme de coeur, d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnoît pour tel dans ce Journal, où l'on voit aussi que Senecterre et sa soeur lui donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il étoit trop fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au pays de _Dames_ il n'y avoit point de prince. Il étoit bien fait et dansoit fort bien. Il étoit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement qu'il fit faire au baron de Coupet parut une étrange violence à tout le monde. Ce jeune homme avoit ouï médire de madame de Chalais, et, en provincial, n'avoit pas considéré qu'on n'en avoit parlé qu'avec des gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouvée aux Tuileries, il lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-là, étoit servie par M. le comte, voulut s'en venger, et fit sentir à ce prince qu'elle désiroit cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des gardes, donner des coups de bâton à Coupet dans son logis. Depuis, Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet étoit fils d'un secrétaire de M. de Lesdiguières, qui acheta une terre, se fit riche et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'étoit pas un gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: «Je voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si le père de Coupet, ayant été anobli par un roi de France, ne doit pas passer pour noble.»

[213] _Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré des Mémoires écrits de sa main_, 1649, in-8º.

[214] Il est vrai qu'après qu'on avoit parlé de le marier avec la reine d'Angleterre, c'étoit furieusement descendre. Il avoit eu quelque inclination pour elle fondée sur l'espérance de l'épouser, et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le comte, ces vers qui commençoient ainsi:

Ne délibérons plus, etc. (T.) MALHERBE, _Stances_, livre 5.

Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit chassé auparavant le chevalier de Senecterre[215], son fils, qui étoit un garçon de coeur et de bonne mine; mais on dit qu'à la valeur près, il ressembloit assez à son père. Il alla au siége de La Mothe, où il fut tué. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait une infidélité, car on dit qu'au lieu de servir simplement son maître auprès de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme vous verrez plus au long dans l'_historiette_ de cette belle.

[215] Gabriel, dit _le Chevalier de Saint-Nectaire_, tué au siége de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634.

Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'étoient trois têtes dans le même bonnet) donna à son fils, aujourd'hui le maréchal de La Ferté, le gouvernement de Lorraine, et à lui la lieutenance de roi d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une maîtresse, et étoit de toutes ses petites débauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il entreprit un grand procès contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui madame de Vitry. Elle étoit fille de M. de Rhodes et de la comtesse d'Alais, fille du maréchal de La Chastre, et veuve du fils aîné de M. d'Angoulême le père[216]. Mais ce mariage-là étoit un mariage _de Jean des Vignes_[217]. Cependant l'avarice de Senecterre, qui étoit fort riche, et la compassion qu'on avoit de voir une mère soutenir l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du côté de la petite. A Rennes, où l'affaire fut renvoyée, madame de Pisieux, madame de La Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des conseillers et des présidents à qui elles rendirent tous les soins imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procès, mais qu'après cela on la mit sur une espèce de char, couronnée de lauriers, et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes étoient si irritées contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que le pas, quoique le maréchal de La Meilleraye eût sollicité pour lui.

[216] Cette madame la comtesse d'Alais étoit une grande et grosse femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, qu'il lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.)

[217] On disoit proverbialement, _faire le mariage de Jean des Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant payé_. (Voyez _l'étymologie ou explication des proverbes françois_, par Fleury de Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les _Proverbes en rimes ou Rimes en proverbes_ de Le Duc, Paris, 1664, in-12:

Mariage de Jean des Vignes, On en a mal aux eschines.

En 1659 il arriva à Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme nommé La Bussière, qui étoit des amis de M. de Lionne, maria sa fille à un cadet d'un gentilhomme nommé Brécourt: ce cadet s'appelle Sainte-Sesonne. Le père n'y consentit point. La Bussière meurt et son gendre aussi. Brécourt veut faire casser le mariage. L'affaire est envoyée à Rennes. Lionne la recommande à Delorme. La veuve, qui est bien faite, va avec sa mère, femme intelligente, descend par la Loire à Nantes; là, elles trouvent un carrosse à six chevaux sans qu'on sût qui l'envoyoit, et dans les hôtelleries jusqu'à Rennes on ne prit point de leur argent. Là, tout le monde sollicita pour elles. Les porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, menaçoient à tout bout de champ leurs parties. Le jour qu'on plaidoit leur cause, les laquais s'avisèrent de faire un président, des conseillers, des avocats, etc., etc. Ils plaidèrent la cause et allèrent aux opinions. Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la veuve; ils le battirent comme plâtre. A l'audience, comme le président prononçoit, il s'éleva un grand murmure, comme pour dire: «Président, faites-lui gagner sa cause.» Elle la gagna sur l'heure. Son fils de quinze mois, ou environ, fut couronné de lauriers. On cria _haro_ sur les parties, on les appela _Juifs_; ils eurent de la peine à se sauver. On cria: _Vive le Roi et madame de Sainte-Sesonne!_ et au logis de son avocat, où elle dîna, le peuple vint lui donner l'aubade avec des violons, des tambours et des trompettes. Ce fut la vanité de Delorme qui fit tout cela. Dans les Mémoires de la régence il sera bien parlé de lui[218].

[218] On a déjà exprimé le regret de la perte de ces Mémoires. (_Voyez_ la note de la page 2.)

M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans. Un jour il entendit que son fils le maréchal disoit à quelqu'un: «Je ferai ceci; j'ajusterai cela.» Il se mit à battre du pied vigoureusement contre terre et à faire claquer ses dents les unes contre les autres en lui disant: «Tout homme qui fait cela n'est pas si près à laisser la place aux-autres.»

Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un jour sur sa propreté, et lui disoit que madame de Gueménée disoit que si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le bonhomme répondit: «Madame de Gueménée fait mieux qu'elle ne dit, monsieur; elle fait mieux qu'elle ne dit.» On m'a dit qu'une fois il entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut que c'était à ses dépens. Il appela un palefrenier pour donner les étrivières à ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit plutôt lui-même. Senecterre, furieux, dépouille ce laquais lui-même et les lui donne de sa propre main.

Il peut y avoir six ou sept ans qu'étant résolu de se faire tailler, après s'être fait sonder, il alla dire adieu à M. le cardinal, et, sans en rien dire à personne, se fit tailler, et fut si bien guéri, qu'il se remaria deux ans après avec la veuve de Couslinan, dont nous parlerons ailleurs.

M. D'ANGOULÊME[219].

Si M. d'Angoulême eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée, c'eût été un des plus grands hommes de son siècle. Il étoit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la guerre, mais il n'a fait toute sa vie que griveller[220] pour dépenser et non pour thésauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant à commander un corps d'armée, eut bien la cruauté de lui dire: «Monsieur, le Roi entend que vous vous absteniez de......» Et en disant cela il faisoit avec la main la patte de chapon rôti, lui voulant dire qu'il ne falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de se fâcher, lui répondit en souriant et en haussant les épaules: «Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.»

[219] Les Mémoires de M. de Sully et autres parlent assez de ces brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui à l'_historiette_ du cardinal de Richelieu. Il a écrit assez de choses, mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'étoient des Mémoires (ils ont été imprimés depuis. (T.)--Le duc d'Angoulême, auquel cette historiette donne une physionomie si nouvelle, naquit des liaisons de Charles IX et de Marie Touchet, le 28 avril 1573. Il fut impliqué dans la conspiration de Biron, et condamné à mort pour avoir trempé dans celle de d'Entragues. Henri IV commua sa peine. Il mourut à Paris le 24 septembre 1650, ayant vécu sous cinq rois, et s'étant distingué dans nombre de batailles. Ses Mémoires ont été publiés après sa mort sous le titre de _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour servir à l'histoire des règnes de Henri III et de Henri IV_, 1662, in-12. Ils ont été insérés dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, tom. 44 de la première série.

[220] Expression familière qui se prenoit dans le sens d'un profit illicite sur des commissions dont on étoit chargé. Péréfixe, dans son _Histoire de Henri IV_, l'a employée plusieurs fois. (_Dictionnaire de Trévoux._)

Un jour qu'on disoit à feu Armantières, que M. d'Angoulême savoit je ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne savoit que le _narquois_[221].»

[221] Le _narquois_ étoit le jargon que parloient entre eux les voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communément l'_argot_. (Voyez _le Jargon ou le langage de l'argot réformé_, dans le Recueil de facéties intitulé: _les Joyeusetés, facéties et folastres imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille_, etc., Paris, Techener, 1831.)

Le feu Roi lui ayant demandé combien il gagnoit par an à la fausse monnoie: «Je ne sais, Sire, répondit-il, ce que c'est que tout cela. Mais je loue une chambre à Merlin à Gros-Bois dont il me donne quatre mille écus par an[222]. Je ne m'informe pas de ce qu'il y fait.» Un peu avant que de mourir, il montra à M. d'Aguvry, de qui je le sais, bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit à de bons louis. Feu M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la seconde fois, s'amusoit à cela avec lui.

[222] Cela ne dura guère. Il fit évader Merlin, quand on y alla. (T.)

M. d'Angoulême ne pouvoit s'empêcher de bâtir toujours quelque maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il n'étoit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus volontiers de la fausse monnoie.

Il disoit les choses fort agréablement: il contoit qu'en sa jeunesse, il étoit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine, qui étoit une vieille fort malpropre, fort dégoûtante, lui ayant ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui être favorable et lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit: «Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un mot, c'est que madame n'en a jamais tâté que je n'aie fait l'essai auparavant; c'est comme du bouillon de mon pôt; il faut passer par là ou par la fenêtre.» Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire cette vieille souillon, et il dit qu'il détournoit le nez de peur de sentir son tablier gras.

Il demandoit à M. de Chevreuse: «Combien donnez-vous à vos secrétaires?--Cent écus, dit M. de Chevreuse.--Ce n'est guère, reprit-il, je donne deux cents écus aux miens. Il est vrai que je ne les paie pas.»

Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: «C'est à vous à vous pourvoir: quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême[223], vous êtes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.»

[223] L'hôtel d'Angoulême, situé rue Pavée, au Marais, s'appelle aujourd'hui l'hôtel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu sous Louis XIV aux célèbres magistrats de ce nom.

Après avoir été veuf quelque temps, il voulut épouser madame d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schomberg; elle n'en voulut point. Il trouva pourtant à se marier à quelques années de là. Il avoit soixante-dix ans, étoit tout courbé et tout estropié de goutte. En ce bel état il épousa une fille de vingt ans, bien faite et bien agréable; son père s'appeloit Nargonne: c'étoit un gentilhomme de Champagne. Il ne jouit guère de la grandeur de sa fille, car allant au bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportèrent le cocher, et cet homme, brutalement, sans considérer qu'ils étoient du côté des murs du parc, et qu'il ne pouvoit s'élancer assez loin, s'élança pourtant et tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout brisé, et expira aussitôt.

Cette pauvre femme étoit obligée de souffrir presque tout l'été un grand feu à son dos, car le duc vouloit qu'elle fût toujours auprès de lui. Cela lui avoit tellement échauffé le sang, qu'elle avoit toujours un érysipèle aux oreilles.

Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta qu'il étoit mort chrétiennement, comme il avoit vécu. M. le comte d'Alais, ou plutôt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se retira aux filles Sainte-Elisabeth, où elle est encore logée au dehors avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir mille écus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: «De la mienne, dit-il.--J'ai déjà mon deuil, répondit-elle, et si j'ai à recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le doivent et non d'autres.» L'année d'après on transigea avec elle à huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle n'a rien de sa maison[224].

[224] Françoise de Nargonne; qui avoit épousé le duc d'Angoulême le 25 février 1644, mourut, cent trente-neuf ans après son beau-père Charles IX, le 10 août 1713, à l'âge de quatre-vingt douze ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de ses Lettres: «Peut-être depuis les premiers âges où les hommes vivoient si long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame d'Angoulême qu'on ait vue dans une pleine santé plus de six-vingts ans après la mort de son beau-père. Quelque longue que sa vie puisse être, elle en a toujours fait un si bon usage, qu'elle mourra avec plus de vertus que d'années.» (_Lettres nouvelles de M. Boursault_, Luxembourg, 1702, pag. 50.)

LE MARÉCHAL DE LA FORCE[225].

Nompar de Caumont, depuis maréchal et duc de La Force, étoit d'une bonne et ancienne maison de Gascogne. Il étoit à Paris à la Saint-Barthélemi, d'où il fut sauvé miraculeusement[226]; car ayant été laissé entre les morts, un paumier s'aperçut qu'il vivoit, le retira et le conduisit à l'Arsenal, chez le vieux maréchal de Biron, son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension à cet homme qui lui fut bien payée.

[225] Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, né vers 1559, mort le 10 mai 1652.

[226] On trouve dans le _Mercure_ de novembre 1765, des _Mémoires_ du maréchal de La Force, où il retrace les événements dont il fut, dans cette journée, témoin et acteur. Voltaire en a donné un extrait dans les pièces justificatives, à la suite de la _Henriade_.

M. le maréchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille étoit de la religion, pour avoir été élevée auprès d'une tante huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La première nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colère qu'il jura qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en être plus sollicitée, et enfin on lui conseilla de dire à son mari: «_Monsou_, _donnas de la sibade[227] à la caballe._» Il l'appela toujours _mignonne_, quoiqu'elle ne le fût pas autrement. Cinquante ans après, il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-là le plus de _sibade_ qu'il put à la _caballe_.

[227] _Sibade_, avoine.

Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-être vingt-cinq ans, il galopa jusqu'à Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du monde en disant: «Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si belle.»

On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrêmement les montres et se tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya un page voir quelle heure il étoit à un cadran qui étoit dans le jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas à sa montre, elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regardé, et l'y renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages, lui dit: «Madame, quelle heure vous plaît-il qu'il soit?» Elle fut si sotte que de le faire fouetter.