Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

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LES HISTORIETTES DE TALLEMANT DES RÉAUX.

MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,

PUBLIÉS

SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,

PAR MESSIEURS

MONMERQUÉ, Membre de l'Institut,

DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

TOME PREMIER.

PARIS, ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, PLACE VENDÔME, 16.

1834

INTRODUCTION DE L'AUTEUR[1].

J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps. Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je me trouve en état de le faire[2]. Ces renvois seront pour ne pas répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot[3], devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne puis plus continuer son _Historiette_, parce que désormais c'est l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein. Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par quelque chose d'illustre.

[1] A la fin de 1657.

[2] Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici, et il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre que l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire.

[3] Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier de fortune.

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.

HENRI IV[4].

Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés, puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Après la bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il avoit gagnés. Durant le siége d'Amiens, il court après madame de Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la place[8].

[4] Henri IV, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi de Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14 mai 1610.

[5] C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois qu'il débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de s'élever autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de Tallemant peut faire croire qu'il partageoit cette opinion si vivement relevée par Voltaire, et traitée de plaisanterie par Condorcet.

[6] Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez grande du théâtre de la guerre.

[7] Gabrielle d'Estrées. Henri IV avoit érigé pour elle le comté de Beaufort en duché-pairie.

[8] Sigogne[8-A] en fit cette épigramme:

Ce grand Henri, qui souloit estre L'effroi de l'Espagnol hautain, Fuyt aujourd'huy devant un prestre, Et suit le c.. d'une p..... (T.)

--Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de la ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des soldats, non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses oreilles, mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.» (_Abrégé chronologique de l'Histoire de France_, édition de 1682, tome 6, page 170.)

[8-A] Voir sur ce poète une note placée ci-après dans l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.]

Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit raillerie[9].

[9] Henri IV étant près de se faire catholique, ses favoris lui disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il s'en lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui dirent: «Vous aviez promis de nous avertir.»

Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on pouvoit faire; cependant il y étoit tout résolu[11]. On devoit déclarer feu M. le Prince bâtard[12]. M. le comte de Soissons se faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rente en bénéfices. M. le prince de Conti[13] étoit marié alors avec une vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le maréchal de Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M. d'Estrées[15] n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire[16], par les habitants qui se soulevèrent, et prirent le parti de la Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent tous deux poignardés et jetés par la fenêtre.

[10] Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri IV, qui avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir. D'Aubigné est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à l'empoisonnement de Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être rafraîchie chez lui en mangeant d'un gros citron, ou selon d'autres d'une salade, elle sentit aussitôt _un grand feu au gosier, et des tranchées furieuses à l'estomac_.

[11] _Voyez_ à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9. (T.)

[12] Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé.

[13] François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de Bourbon Condé, premier du nom.

[14] Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse (_de Soissons_). (T.)

[15] Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie (mais en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour _La Chaussée_, et étoit un peu _dubiæ nobilitatis_. Mais après il se fit appeler d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son fils, par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître de l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit gendarme dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la vie à son capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela servit à sa fortune. (T.)

[16] Le 31 décembre 1593. (_Voyez_ Anselme, tome 4, page 599.)

Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit que les armes de La Bourdaisière, c'est _une poignée de vesces_; car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain:

Nous devons bénir cette main Qui sème avec tant de largesses, Pour le plaisir du genre humain, Quantité de si belles _vesces_[19].

[17] On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit d'avoir couché avec le pape Clément VII; à Nice, avec l'empereur Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François Ier. (T.)

[18] Les Babou écarteloient en effet au 1er et 4e d'argent au bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme, tome 7, page 180.)

[19] Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée. (_Dictionnaire de Trévoux._)

Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.» La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit, s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la mère du maréchal d'Estrées[21].

[20] La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient les marchands de vieux habits.

[21] Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le 26 janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges. Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame de la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce dernier est l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal d'Estrées. (P. Anselme, _loco cit._)

Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson et madame de Balagny. Cette dernière est _Délie_ dans l'_Astrée_; elle avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère, les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la mort de madame la duchesse de Beaufort:

J'ai vu passer par ma fenêtre Les six péchés mortels vivants, Conduits par le bastard d'un prêtre[25], Qui tous ensemble alloient chantant Un _requiescat in pace_, Pour le septième trépassé[26].

[22] Il mourut à Paris le 5 mai 1670.

[23] Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de Sainte-Glossine ou Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (_Gallia christiana_, tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.)

[24] Catherine, princesse de Navarre, soeur de Henri IV, mariée au duc de Bar, en 1599.

[25] Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint avec cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens, trouver Henri IV, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour faire lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi, qu'il fit Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la soeur de madame de Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray, dont il s'étoit rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa première femme, la soeur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de coeur, qu'elle creva de dépit de n'être plus la princesse de Cambray, où ils faisoient grande dépense. Elle eut un fils qui fut le Bouteville de son temps; Puymorin le tua dans la rue des Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet le blessa par-derrière d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le Balagny qui est venu de la soeur de madame d'Estrées n'est qu'un coquin. (T.)

[26] On conte encore une chose fort jolie de cette madame de Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune, la trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit durant le siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de Ronsard:

Quand ce beau printemps je voy, J'aperçoy Rajeunir la terre et l'onde, Et me semble que l'amour, En ce jour, Comme enfant renaisse au monde.

Elle, sur-le-champ, se mit à chanter:

Moi je fais comparaison D'un oison A un homme malhabile, Qui, d'un sang par trop rassis, Cause assis, Quand son roi prend une ville. (T.)

Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme _Alexandre_, de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée; car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la maîtresse[29].»

[27] A cause de sa charge de grand-écuyer.

[28] Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, depuis maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une nuit à Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans l'appartement de la duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit trop.» Le maréchal de Praslin a conté cela à un homme de qualité de qui je le tiens. (T.)

[29] L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les Mémoires de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (_Voyez_ les _OEconomies royales_, tome 2, page 355 de la deuxième série des _Mémoires relatifs à l'Histoire de France_.)

Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un jour _Capitaine bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon, disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»

[30] Locution du temps dont on comprend suffisamment le sens.

[31] Louis XIII.

Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX. Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou _Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui dit-elle: _La Reine boit._»

[32] A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui de Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain de l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, _Recherches sur Paris, quartier du Louvre_, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a pris le nom d'hôtel de la Force que sous Louis XIV. (_Ibid._, _quartier Saint-Antoine_, p. 119.)

[33] Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les Additions sur les _Mémoires_ de Castelnau, et Dreux du Radier, dans les _Reines et Régentes_, le père de Marie Touchet auroit été lieutenant particulier au bailliage d'Orléans.

[34] Cet événement arriva le 9 juin 1606. (_Mercure françois_, tom. I. fol. 107.)

Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de France.

[35] Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a pas été le principal moteur.

La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi: elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»

J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je n'y suis plus[36].»

[36] La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit témoigné pour ce genre de punition. (_Voyez_ les _Mémoires de l'Estoile_, dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49, page 26.)

Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre, l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là ruineroit mon royaume.»

Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle[37]. On a dit que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort[38].

[37] Ces accusations tombent devant les faits. Le président Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide. Ce monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier président Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint, même dans la question, que personne ne l'avoit excité à commettre son crime. Ces interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne, ont été imprimés dans le _Supplément aux Mémoires de Condé_, édition de Lenglet du Fresnoy, in-4º; 1743 ou 1745.

[38] Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil d'avoir trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une prison perpétuelle. (_Mémoires de l'Estoile_, audit lieu, t. 49, p. 170 et 218.) _Voyez_ plus bas l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.

On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce conversation.

Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit. J'en rapporterai quelques exemples.

A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain chandelier avoit une _main de gorre_, c'est-à-dire une mandragore; or, communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi, qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de s'enrichir.»

Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation: «Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, _devienne Jean_.»

Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.»

On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses[39]!»

[39] Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit que c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille quérir.» Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeoit. «Comment t'appelles-tu? dit le roi.--Sire, répondit le manant, je m'appelle Gaillard.--Quelle différence y a-t-il entre gaillard et paillard?--Sire, répondit le paysan, il n'y a que la table entre deux.--Ventre saint-gris, j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.» (T.)

Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, comme on a accoutumé: «_Domine, non sum dignus._--Je le sais bien, je le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40].