Part 8
Après qu'elle eut fait bien des infamies, il se trouva un homme de qualité, l'abbé de Persan, neveu du maréchal de L'Hôpital, qui, pour l'épouser, quitta l'abbaye de Montiramé, en Champagne, qui vaut dix-huit mille livres de rente et plus de vingt-cinq mille à manger. Il trouva un homme, nommé Renouard, sur la tête duquel on la mit, et cet homme lui en donne tant par an; c'est le plus beau de son bien que cela; il prit le nom de Bournonville. Voilà un digne neveu du maréchal de L'Hôpital, soit pour quitter de bons bénéfices, soit pour épouser des gourgandines! Bournonville en avoit eu un enfant avant qu'elle fût démariée, et elle consentit à la dissolution, sous prétexte d'impuissance, parce qu'elle étoit assurée que cet abbé l'épouseroit.
Chezelle fut battu quelque temps après: on le prit pour un autre, et il mourut, je pense, de fièvre, au bout de l'an. Regardez s'il y a rien de plus malheureux!
Cette femme n'a pas moins fait l'amour avec le second mari qu'avec le premier; mais ce n'a pas été si insolemment; elle a eu une petite fille fort éveillée; quelqu'un lui dit: «Elle vaudra bien sa mère.--N'importe, répondit-elle, pourvu qu'elle s'en tire aussi bien que moi.»
Un peu après le siége de Paris, elle emprunta toute la vaisselle d'argent de sa mère, et y fit mettre ses armes, puis dit que c'étoit sa vaisselle.
Villiers Courtin, capitaine aux gardes, est son fidèle; mais elle a du respect pour lui, et dit aux autres: «Allez-vous-en, je ne sais point plaisanter tandis qu'il sera céans.»
Un neveu du petit Grammont, de M. d'Orléans, fut mené chez madame de Bournonville. «Quoi, dit-elle, le neveu du petit Gramont, ce grand m........!--Quoi! madame, lui répondit ce garçon, seroit-il assez heureux pour vous avoir rendu quelque service?»
VANDY.
Feu Vandy étoit un homme qui rencontroit assez bien. Son oncle, le comte de Grandpré, avoit été son tuteur, et on accusoit ce tuteur d'avoir un peu pillé son pupille; il lui dit un jour: «Mon neveu, vous faites trop de dépenses; assurément, vous vous ruinerez.--Mon oncle, répondit Vandy, comment me ruinerois-je, si vous, qui avez plus d'esprit que moi, n'avez pu venir à bout de me ruiner?» Un gentilhomme de ses voisins lui demandoit une attestation pour faire déclarer son frère fou: «Mais, monsieur, lui disoit-il, donnez-la-moi bien ample.--Je vous la donnerai si ample, répondit Vandy, qu'elle pourra servir pour votre frère et pour vous.» C'étoit un homme très-froid, et il ne sembloit pas qu'il songeât à ce qu'il disoit. Un jour qu'il dînoit chez ce même comte de Grandpré, on servit devant lui un potage, où il n'y avoit que deux pauvres soupes qui couroient l'une après l'autre; Vandy voulut en prendre une; mais comme le plat était fort grand, il faillit son coup; il y retourne et ne put l'attraper; il se lève de table et appelle son valet-de-chambre: «Un tel, tire-moi mes bottes.--Que voulez-vous faire, mon cousin? lui dit M. de Joyeuse; je crois que vous êtes fou.--Souffrez qu'il me débotte, dit froidement Vandy, je veux me jeter à la nage dans ce plat pour attraper cette soupe.»
Il étoit brave, mais il n'alloit jamais à la guerre sans donzelles, et il disoit ordinairement: «Point de p......, point de Vandy.» On dit qu'étant à une foire de village, il y rencontra une mignonne qu'il avoit entretenue autrefois; il en vouloit user à la manière de Diogène, qui plantoit des hommes en plein marché; la demoiselle le rebuta, et il l'apostropha.... Il avoit épousé une nièce du maréchal de Marillac. Le cardinal de Richelieu voulut qu'il fît son testament; lui s'en défendoit, disant qu'il n'avoit pas de biens; enfin l'Eminence l'emporta. «Ecrivez-donc, dit-il, je donne mon âme à Dieu, mon corps à la terre, ma femme et mon fils à M. le cardinal (il fut son page), et ma fille au public.» Une fois qu'il venoit de la guerre avec un de ses amis, il lui dit: «Nous irons descendre chez une dame bien faite, avec laquelle vous verrez que je ne suis pas mal; mais je n'en suis point jaloux; je vous laisserai ensemble avant que vous en partiez: vous pousserez votre fortune.» C'étoit chez sa femme qu'il fut descendre; il lui présenta cet ami. On dîna: après dîner, il entra avec elle dans un cabinet, et ensuite il s'alla promener dans le jardin. Cet homme, demeuré seul avec elle, se mit à lui en conter, et après il lui voulut baiser la main. «Monsieur, pour qui me prenez-vous?--Hé, madame, M. de Vandy m'a tout dit.» Enfin, elle fut contrainte d'appeler Vandy par la fenêtre. Cet homme, voyant qu'on l'avoit fait donner dans le panneau, monta à cheval et s'enfuit.
Une autre fois qu'il couroit la poste, en passant par Lyon, on l'obligea à aller parler à feu M. d'Alincourt, père de M. de Villeroy, qui exerçoit cette petite tyrannie sur les courriers. Il y fut. M. le gouverneur, sans autrement le saluer, lui dit: «Mon ami, que disoit-on à Paris quand vous en êtes parti?--Monsieur, on disoit vêpres.--Je demande ce qu'il y avoit de nouveau?--Des pois verts, monsieur.» Alors se doutant que ce n'étoit pas ce qu'il pensoit, il lui ôte le chapeau, et lui dit: «Monsieur, comment vous appelez-vous?--Cela n'est pas réglé, reprit Vandy, tantôt _mon ami_, tantôt _monsieur_.» Et il s'en va. On dit après à M. d'Alincourt qui c'étoit. Il envoya après, mais en vain; Vandy le laissa là pour ce qu'il étoit.
FEMMES VAILLANTES.
Il y a eu deux sœurs en Auvergne toutes deux vaillantes; l'une, mariée à un M. de Château-Guy de Murat, étoit galante et belle: elle alloit d'ordinaire à cheval avec de grosses bottes, la jupe retroussée et un chapeau avec un bord, des rayons de fer et des plumes par-dessus, l'épée au côté et les pistolets à l'arçon de la selle. Du vivant de son mari, M. d'Angoulême, alors comte d'Auvergne, en fut amoureux; et quand il fut arrêté par M. d'Heure, capitaine d'une compagnie de chevau-légers entretenue, à laquelle ce prince faisoit faire montre, elle jura de se venger de ce M. d'Heure. Quand elle fut veuve, elle eut un autre galant qu'on appeloit M. de Cadières; par jalousie elle l'appela en duel. Il y fut; et comme il pensoit badiner, elle le pressa de sorte, que ce fut tout ce qu'il put faire que de passer sur elle, et, tout d'un train, il la jeta à terre et fit la paix de la maison. Elle avoit querelle avec des gentilshommes de son voisinage nommés MM. de Gane; un jour elle les rencontra à la chasse. Un gentilhomme, qui est à elle et qui lui servoit d'écuyer, lui dit: «Madame, retirons-nous; ils sont trois contre un.--N'importe, dit-elle, il ne sera point dit que je les aie trouvés sans les charger.» Elle les attaque, et eux furent si lâches que de la tuer. Elle fit toute la résistance imaginable.
Sa sœur, qui n'étoit pas belle comme elle, étoit en récompense tout autrement fanfaronne, et même elle étoit un peu folle. Elle épousa en premières noces un gentilhomme nommé La Douze: elle étoit fort jeune. Il la battoit quelquefois; enfin il devint goutteux, et elle grande et forte; elle le battit à son tour; il mourut; elle épousa Bonneval de Limosin. Elle en vouloit faire de même avec lui, et même elle l'appela en duel. Il lui en voulut faire passer son envie: les voilà tous deux dans une chambre dont il avoit bien fermé la porte. Ils se battent et il lui donne trois ou quatre bons coups d'épée pour la rendre sage. Ce second mari mourut encore. Elle étoit déjà vieille; elle se met à se farder; car elle étoit un peu _concubinaire_: on dit que c'étoit une chose effroyable à voir. Un gentilhomme de Touraine, nommé La Citardie, qui a le vol pour pies chez le Roi, l'alla voir, c'étoit en hiver; on lui apporta dans sa chambre une coignée pour couper de gros bois, et une serpe pour couper des fagots: voilà comme on y chauffoit les gens. Rien ne fermoit dans cette maison, et il faisoit plus sûr au milieu des bois; elle lui fit passer toute l'après-soupée à moucher une chandelle à coups d'arquebuse; et, parce qu'il avoit mieux tiré qu'elle, elle lui fit rompre son arquebuse comme il dormoit. Elle poursuivit trois lieues durant un de ses parents qui avoit eu l'audace de passer auprès de chez elle sans lui rendre ses devoirs, et après elle l'envoya, appeler en duel[115].
[115] Il y a eu dans cette famille un marquis et une marquise de La Douze-Lastours qui sont morts sur l'échafaud. Corbinelli écrivoit de Toulouse à Bussy-Rabutin, le 25 septembre 1669: «Nous avons dans les prisons de cette ville un furieux exemple d'une belle passion. Le marquis de La Douze fut accusé, il y a quelque temps, d'avoir empoisonné sa femme pour épouser la fille du président Pichon de Bordeaux. Celle-ci, dit-on, conspira avec le marquis la mort de la femme à qui elle a succédé. Vous saurez que cette dame, voyant son mari arrêté, se déguisa en homme pour venir lui donner des conseils, et pour concerter avec lui les moyens de se défendre. Le malheur voulut pour elle qu'elle fût découverte et arrêtée, et ce même malheur a fait trouver des conjectures très-fortes qu'elle a trempé au meurtre de la première femme. On les doit juger demain tous deux. C'est un des plus fameux procès qu'on ait encore vus.» On lit dans les Lettres de Bussy, t. 3. p. 174, édition de 1706, une _Relation de la mort du marquis de La Douze_. Il sembleroit en résulter qu'il a été condamné pour avoir assassiné son beau-frère, tandis qu'il auroit soutenu l'avoir tué en duel. La dame La Douze fut aussi exécutée; on a imprimé dans les _Mémoires historiques sur la Bastille_, 1789, t. 1, p. 71, le testament de mort de cette dame. L'original en est sous nos yeux. C'est une pièce si touchante que nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en la joignant ici:
«Mon enfant, on vient de prononcer mon arrêt de mort, et je n'y trouve rien de fâcheux que la crainte que j'ai qu'en mourant tu ne meures aussi par contre-coup. La mort m'est agréable d'un côté, parce que j'y trouve l'occasion d'en faire un sacrifice à Dieu, et me laisse de la douleur de l'autre, d'autant que je suis obligée d'abandonner la moitié de moi-même. Je n'ai plus de parole qu'à te dire adieu de ma bouche, et suis bien malheureuse de ne pouvoir joindre la tienne. Baise ces derniers caractères, et ainsi tu baiseras la main qui t'écrit et le cœur qui te parle. Adieu pour jamais. De ma prison, le vendredi 27 septembre 1669.
«LA DOUZE LASTOURS.»
Cette dernière effusion d'une mère mourante est si noble et si pure, que l'on aime à croire que celle qui a tracé ces lignes étoit innocente. L'insertion de cette note, dans les Mémoires de Tallemant, a principalement pour objet d'appeler les recherches des curieux sur ce procès du marquis et de la marquise de La Douze.
A Montauban, comme un jeune soldat s'alloit exposer au péril qu'il y avoit à mettre le feu à la galerie, une vieille femme lui ôta le flambeau de la main, en lui disant: «Mon enfant, tu pourras rendre de bons services à la patrie; pour moi, je lui suis inutile, j'ai assez vécu.» Et s'en alla mettre le feu à la galerie.
Une vendeuse de pommes, nommée La Sallissotte, se présenta à la brèche, y eut un bras emporté, prend ce bras, le met dans son tablier et va chez le chirurgien. Comme on la pansoit, elle disoit: «Coupez encore cela.» Elle vivoit encore en 1650. Je ne sais si elle est morte depuis. A Montauban, on la montroit aux étrangers.
Madame de Saint-Balmont est du Barrois: son mari étoit dans les troupes du duc de Lorraine, et est mort à son service. Se trouvant naturellement vaillante, elle se mit en tête de conserver ses terres; cela l'obligeoit à monter souvent à cheval; insensiblement elle s'y accoutuma, et peu à peu elle s'habilla en guerrière: elle a d'ordinaire un chapeau avec des plumes bleues; le bleu est sa couleur; elle porte ses cheveux comme les hommes, un justaucorps, une cravate, des manchettes d'homme, un haut-de-chausses, des souliers d'homme et fort bas; car, quoiqu'elle soit petite, elle ne veut point passer pour plus grande qu'elle n'est, et elle est si brusque, qu'elle ne pourroit pas sans danger se chausser comme les femmes; elle porte une jupe par-dessus son haut-de-chausses; elle a toujours l'épée au côté; mais, quand elle monte à cheval, elle quitte sa jupe et prend des bottes. Quand elle entre dans quelque ville, tout le monde court après elle; elle à la voix et la mine d'un homme, à la barbe près; mais elle paroît jeune, quoiqu'elle ne le soit pas; elle a les actions et les révérences d'un homme. On ne sauroit être plus vaillant qu'elle, elle a tué ou pris de sa main plus de quatre cents hommes. Quand Erlach passa en Champagne, elle alla seule attaquer trois cavaliers allemands qui dételoient les chevaux de sa charrue, et les arrêta jusqu'à ce que ses gens fussent arrivés. A un château, elle monta à l'escalade, et, étant abandonnée des siens, elle ne laissa pas d'entrer dedans le pistolet à la main, et, se jetant de furie dans une chambre où il y avoit dix-sept hommes, elle seule les désarma; apparemment ils crurent qu'elle étoit suivie. Elle est toujours admirablement bien montée; elle dresse elle-même ses chevaux, et il n'y en a point de mieux dressés que les siens. A propos de cela, une fois elle appela en duel un gentilhomme qui étoit en réputation de brave: il se trouva à l'assignation, mais il n'avoit qu'un bidet. «Madame, il faut mettre pied à terre; vous avez un cheval d'Espagne.» Elle descend: lui, prend si bien son temps, qu'il saute sur le cheval de l'amazone, s'en va et lui laisse son bidet. Il en fit des contes, et le monde qui savoit bien quel homme c'étoit, trouva ce tour fort plaisant.
Ses mœurs ne s'accordent pas trop bien avec son habit ni avec son humeur guerrière; car elle aime autant à prier Dieu qu'à se battre; elle est aussi dévote que vaillante. Il y a un livre imprimé de sa façon, qui contient les exercices spirituels qu'on pratique dans sa maison. Elle fait des vers et facilement, mais ils ne sont pas les meilleurs du monde: elle les estime pourtant assez pour les donner au public: il y en a d'imprimés à Reims; elle a même composé deux tragédies; mais elles n'ont pas encore été jouées, et je ne crois pas qu'on les joue: elle parle de les mettre en lumière. Elle a l'esprit vif, parle beaucoup et est fort civile; elle est gaie jusqu'à contrefaire l'allemand francisé. Elle est un peu gesticulante; mais elle est si souvent homme, qu'il ne faut pas s'en étonner.
D'OLIZY.
D'Olizy, qui se fait appeler le marquis d'Olizy, est fille du feu président Larcher[116]. Ce n'est pas par ses grandes armes qu'il est devenu marquis: son plus bel exploit, c'est d'avoir enlevé une garce qu'il appelle sa femme et qu'il veut que tout le monde reconnoisse pour telle. Cette marquise de nouvelle édition est fille d'un boulanger ou meûnier de Metz; elle a eu deux maris: le premier étoit chirurgien, le second valet-de-chambre de Barradas. La présidente Larcher, qui vit que ce garçon étoit amoureux de cette créature, la fit mettre dans un couvent; mais son fils lui fit tant de protestations que jamais il ne verroit cette femme, qu'elle la fit sortir. Aussitôt il l'emmena en Champagne, où il prit le nom de _marquis d'Olizy_, c'est une terre qui lui appartient, et qui est auprès de Reims. Il y a un an et demi (1650) que le conseil de ville lui donna la commission de faire rompre tous les ponts et tous les gués de la rivière de Vesle, afin d'empêcher les courses de la garnison de Rocroi. On en fit cette chanson où l'on suppose qu'il se fait présenter au lieutenant de ville[117] par Godinot son fermier; on accuse le vicomte Du Bac de l'avoir faite.
[116] Président des comptes. (T.)
[117] C'est comme le maire. (T.)
CHANSON.
(_Godinot parle._)
Afin de vous tirer de peine, Noble sénat de Bétisy[118], Voici ce brave capitaine, Jean Larcher, marquis d'Olizy; C'est un homme, je vous réponds, Pour rompre ponts, Pour rompre ponts, gués et passage, Adroit, vaillant, prudent et sage.
(_Le lieutenant de ville répond._)
S'il soulage notre détresse, Il sera bien récompensé; Qu'il donne ordre au Moulin l'Abbesse, Cuissat, Macot et Compensé, Jonchery, Breuil et Courtaudon, Auprès d'Ormond, Au Roland, Courville et Villette, Au pont d'entre Fisme et Frimmette[119].
(_Le marquis parle._)
Désormais la ville du sacre Ne craindra plus les ennemis; J'en ferai un trop grand massacre, Si en campagne il s'étoit mis; Montal[120], quoique homme de grand cœur, Mourroit de peur; Et Caillet[121] tremblerait dans l'ame S'il voyoit l'acier de ma lame.
(_Le lieutenant de ville parle._)
Louons de Dieu la providence Qui pourvoit à notre besoin, Suscitant pour notre défense Un marquis digne d'un tel soin. Par saint Nicaise et saint Remy[122], Mon cher ami, Nous prions Dieu que votre garce, Vous fasse belle et ample race.
Marquise, meunière, On dit que votre époux Vous trouve un peu fière Et se lasse de vous. Si cette ardeur étrange Prenoit jamais fin, Comme enfin Tout amant change, Vous pourriez bien retourner au moulin.
[118] Pour se moquer du conseil de ville, il appelle Reims, du nom d'un petit village qui est tout contre. (T.)
[119] Tous ces lieux ont des ponts sur la rivière de Vesle. (T.)
[120] Gouverneur de Rocroy. (T.)
[121] Receveur des contributions pour M. le prince. (T.)
[122] Patrons de Reims. (T.)
Melle ET MADAME DE MAROLLES.
Un gentilhomme de devers Chartres, nommé Marolles, qui se disoit de la maison de Lenoncourt, de Lorraine, mais que ceux de Lenoncourt désavouoient, disant que c'étoit une branche de bâtards, épousa une sœur de M. Du Fargis, de la maison d'Angennes. On lui donna cette fille, parce qu'elle n'avoit guère de bien; il en eut un garçon et une fille. Le garçon, comme nous verrons ensuite, est mort gouverneur de Thionville; la fille[123] fut fille d'honneur de la Reine-mère; c'est une personne adroite et ambitieuse, mais médiocrement jolie[124]. Sa mère ayant tiré de M. le marquis de Rambouillet vingt-huit mille écus pour un compte de tutelle dont le marquis son père étoit chargé, elle fit si bien que toute cette somme fut pour elle seule. M. Du Fargis, depuis la mort de son fils, qui fut tué à Arras, fit je ne sais quelle affaire à la cour. Elle en tira tout le profit: cela alla à quarante mille livres. Pour satisfaire son ambition, il lui falloit un tabouret: elle cabale pour épouser le vieux Bouillon La Marc, veuf pour la seconde fois. Pour y parvenir, elle lui fit accroire que M. d'Orléans, à qui M. Du Fargis, son oncle, avoit été, lui témoigneroit qu'il le souhaitoit, et qu'en récompense, il prendroit ses intérêts contre la maison de La Tour, pour lui faire ravoir Sedan. Un jour qu'elle avoit épié qu'il n'y étoit pas, elle envoya un valet-de-pied de sa connoissance, qui demanda M. de Bouillon, et dit que M. d'Orléans le venoit voir pour lui parler de ce mariage qu'il savoit. «Il n'y est pas, dit-on.--Je m'en vais donc, reprit-il, avertir qu'il n'avance pas.» Le bonhomme prit cela pour argent comptant; mais La Boulaye[125], son gendre, le désabusa et lui fit épouser une femme[126] hors d'avoir des enfants. Notre pucelle en pensa enrager, et fut si folle que de solliciter pour empêcher que cette femme n'eût le tabouret, disant que M. de Bouillon n'étoit pas reçu au parlement. Elle ne se rebute point, et, voulant à toute force avoir un tabouret, elle épouse le fils aîné du duc de Villars (le père n'étoit pas mort encore); c'est un ridicule de corps et d'esprit, car il est bossu et quasi imbécile, et gueux par-dessus cela.
[123] Madeleine-Claire de Lenoncourt, demoiselle de Marolles, mariée en 1649, à Louis-François de Brancas, depuis duc de Villars, mourut en 1661.
[124] Elle logea un temps chez madame d'Aumont, la veuve; elle est d'Angennes. Cette fille étoit si fière qu'elle appeloit une femme de soixante-dix ans _ma cousine_. Enfin la bonne femme aima mieux l'appeler _mademoiselle_, afin qu'elle l'appelât _madame_. (T.)
[125] On lit _La Boulaye_ dans le manuscrit. C'est une erreur de Tallemant. Il entend sans doute parler d'Amaury Goyon, marquis de _La Houssaye_, qui, en 1629, avoit épousé une fille du duc de Bouillon. Il n'a été fait aucune mention de la troisième femme du duc de Bouillon La Marck dans l'_Histoire généalogique de France_, du père Anselme.
[126] Madame de La Mazelure, sœur ou belle-sœur de M. de Beuvron.
(T.)
Voici comme elle s'y prit. Elle se servit d'un prêtre de Saint-Paul, qui le connoissoit; et, comme il étoit en grande nécessité, il se laissa charmer à quatre-vingt mille livres qu'elle pouvoit avoir pour tout bien. Elle ne l'eut pas plus tôt épousé qu'elle fait un procès à madame d'Aiguillon, au nom du bonhomme de Villars: elle en tire quarante mille écus. Depuis la mort du père, elle a fait recevoir son mari duc et pair au parlement d'Aix, comme le bonhomme l'avoit été par le crédit de sa femme, et elle a si bien cabalé à la cour qu'elle a trouvé moyen de faire joindre la pairie au brevet, car il n'y avoit que _duc_ simplement: le cardinal de Richelieu ne put se résoudre à faire un si jeune homme duc et pair. La voilà assise au Louvre comme les autres. Elle a trouvé moyen, depuis la mort de son frère, d'être co-tutrice de ses neveux. Pour cela elle a eu raison, car c'est une étrange créature que la veuve.
Elle disoit de mademoiselle de Rambouillet, qui l'appeloit _ma cousine_: «Je ne sais pourquoi mademoiselle de Rambouillet prend plaisir à m'offenser.» La feue duchesse de Villars[127] ne fut jamais assise au Louvre que deux ou trois fois. Elle y alloit rarement.
[127] Julienne-Hippolyte d'Estrées, sœur de Gabrielle d'Estrées. Les lettres qui conféraient le titre de duc à Georges de Brancas, son mari, sont de 1627, enregistrées au Parlement de Provence en 1628, et confirmées en 1651, à une époque où ces sortes de faveurs s'accordoient avec plus de facilité.