Part 4
Pour ce qui est des mœurs, il vivoit bien; et, comme il se vanta en épousant sa femme qu'il n'en avoit encore connu pas une, de même il s'est vanté d'avoir eu la même continence en veuvage, quoiqu'il soit devenu veuf d'assez bonne heure, et qu'il fût d'inclination amoureuse. Il étoit brave naturellement, et à une sortie à La Rochelle, du temps de M. le comte (_de Soissons_), il paya bravement de sa personne. Pour le dernier siége, il eut permission d'en sortir. Les ministres, à cause de ses visions, le tourmentoient tant, car il dogmatisoit, qu'après la prise de La Rochelle il se fit catholique, ou du moins il fit profession de la religion du prince. Il étoit homme de bien et fort charitable; il a donné beaucoup en sa vie; mais ce qu'il fit à la fin, et que je dirai ensuite, a fait douter que ce ne fût par vanité. Sept ou huit ans devant sa mort, il fit connoissance, par le moyen de quelque dévot, qui, peut-être, le vouloit faire donner dans le panneau, d'une supérieure des Carmélites de Saint-Denis, nommée madame de Gadagne[49]; elle avoit été fille de la feue Reine-mère[50]. La nonne, qui étoit adroite, le sut si bien cajoler, qu'il en devint spirituellement amoureux, et brusquement il va demeurer à Saint-Denis, et donne six mille livres tous les ans à ce couvent pour faire bâtir l'église. Cela a duré presque jusqu'à sa mort. Il logeoit tout contre, et leur donnoit sans cesse des provisions: comme bienfaiteur, il voyoit les religieuses à découvert. Pour la mère Angélique, c'étoit ainsi que se nommoit sa bien-aimée, à mon goût, elle achetoit bien ce qu'elle en tiroit[51]; car il lui falloit entendre, trois ou quatre heures durant, tous les jours, toutes les visions qui passoient par la tête de ce _Messie_.
[49] Ce fut Saugeon qui le mena voir la mère Angélique de Gadagne. (T.)--Saugeon étoit un gentilhomme saintongeois, dont Tallemant raconte les singulières aventures dans le chapitre des _Amants de différentes espèces_.
[50] Marie de Médicis.
[51] Mais j'ai appris qu'elle en payoit son galant, à qui elle donnoit deux mille livres; c'est le moine Bragelonne de Saint-Denis: elle l'eût fait coadjuteur de Tours si elle ne fût point morte. Elle gouvernoit madame de Brienne, et étoit bien avec la Reine. (T.)
Or, voici comment mon père, qui déjà n'approuvoit point tout ce que faisoit son beau-frère, commença à se désabuser entièrement. Un matin il dit à mon père: «L'esprit m'a dit: Fais-toi rendre compte par ton frère.» Mon père rend son compte. Le Messie fut fort étonné de se trouver de beaucoup moins riche que mon père, qui lui représente que les assiettes d'or et autres dépenses, avec les pensions des religieuses, montoient gros. L'esprit parle une seconde fois, et dit qu'il falloit trouver cent mille livres plus que Tallemant ne disoit. Tallemant, homme légal, ne put souffrir cette injure; il dit que l'esprit étoit un malin esprit, et depuis il commença à croire que son beau-frère étoit fou; car il n'y a rien qui désabuse tant les gens, et surtout un homme de _numéros_[52], que quand on leur veut ôter ce qui leur appartient. Le Messie entre en fureur jusqu'à lever le bâton. Voyez quel Messie! Tallemant se retire; l'autre part sur l'heure, et, sans dire gare, il prend le chemin de La Rochelle. Il étoit tard, il ne put que coucher au Bourg-la-Reine. Là il vécut encore deux ans, et fit travailler Jacques Pujos à de vieux comptes, afin de tourmenter mon père. Enfin, se voyant aux abois, il se repentit et commanda qu'on les brûlât.
[52] Singulière expression: _un homme de numéros_, _un homme de chiffres_, pour un homme fin et habile en affaires. On voit dans Trévoux qu'un homme _qui entend le numéro_ est celui qui pénètre facilement dans le secret de toute affaire où il s'agit de compte ou de profit.
On dit: tel maître, tel valet: voici un maître-d'hôtel de M. de La Leu qui n'étoit guère plus sage que lui; il s'appelle Douet. Il a un peu voyagé à Maroc et au Levant. Cela n'a servi qu'à lui brouiller la cervelle; car, à cause de ses voyages, il s'est pris pour un habile homme, et s'est mis à faire des livres. Il y en a un plein de bons avis pour le public; mais on néglige tout en ce siècle-ci. Il recommande, entre autres choses, d'ôter toutes les pierres des champs, et de les porter à la mer. Il y avoit un autre livre intitulé: _Machines de victoires et de conquêtes_. Pour celui-là, personne n'y entendoit rien. Une fois qu'il étoit à la campagne, il persuada à la belle-mère de M. Patru, sa parente, autre bonne cervelle, d'aller à la Boussolle, à je ne sais quelle dévotion dont ils ne savoient point le chemin: il la guida si bien qu'il l'égara de six lieues sur huit. Depuis la mort de son maître, qui lui a laissé une petite pension, il fait tous les ans une quantité d'anagrammes imprimées sur le nom du Roi, et met tout de suite _Louis, quatorzième du nom, roi de France et de Navarre_. Voyez si ce n'est pas une merveille que de trouver quelque chose sur un si petit nom. Je les garde, et c'est un bon meuble pour la bibliothèque ridicule[53].
[53] Tallemant est, à ce que nous croyons, le premier qui ait parlé des ouvrages imprimés de son oncle La Leu et de Douet, le maître-d'hôtel. Ces petits renseignements bibliographiques seront recueillis, et feront connoître les auteurs de ces bizarreries oubliées.
LOZIÈRES.
Le plus jeune de tous ses enfants s'appeloit Lozières, du nom d'un fief de la terre de La Leu: il porta les armes en Hollande; après, pour n'être pas indigne fils de son père, il prit tout d'un coup le petit collet, après s'être fait catholique; mais il ne portoit point la soutane et n'avoit point de bénéfices. Il écoutoit son père comme un oracle, et n'étoit guère plus sage que lui. Avec ce petit collet, et ayant les quatre mineurs pour le moins, il s'alla battre en duel avec un gentilhomme avec lequel il avoit eu querelle en Hollande; il eut l'avantage. Il eut quelque envie de mettre à mal la femme d'un de ses cousins-germains; elle étoit fort jeune. Pour la gagner, il se mit à l'appeler _mon petit animal_. Elle ne le trouva nullement bon; elle l'appela _mon gros animal_, et ils se brouillèrent. L'année de Corbie[54], on obligea chaque porte cochère de fournir un cavalier. Mon père équipa un de ses commis pour cela. Le père de ce commis avoit autrefois porté les armes, et s'étoit appelé Lozier. Un dimanche que je n'étois point allé à Charenton[55], je vis un grand laquais de Lozières qui tournoya long-temps autour de ce nouveau gendarme; et enfin l'ayant tiré à la porte, il lui dit qu'il mît l'épée à la main, ou qu'il quittât le nom qu'il avoit pris. Le commis, mal stylé à l'escrime, gagne la porte, la ferme, et il parloit à l'autre par la grille. J'entends du bruit, je descends, et je me moque de la poltronnerie du cavalier de porte cochère, qui s'excusoit sur ce que son épée étoit plus courte que la brette du laquais; je chasse l'estafier, et, quoique je fusse fort jeune, je vais en faire des plaintes à mon parent. «J'ai donné, me dit-il gravement, cet ordre à Orange; l'autre jour, comme il me déshabilloit: «La Balle (c'étoit le nom du commis), lui dis-je, va donc à la guerre.» Vraiment, il me fait beaucoup d'honneur de prendre mon nom, et si ce maraud vient à fuir, on dira sans distinguer, quand il arrivera de parler de moi, qui ne fais que de quitter les armes: _Je l'ai vu bien détaler, ce n'est qu'un poltron_. Orange s'offre à punir cette outrecuidance. Je suis d'avis, continua Lozières, que vous lui fassiez mettre l'épée à la main s'il ne veut quitter mon nom, et que vous le tuiez tout franc.» J'eus beau haranguer, je ne lui pus faire entendre raison: il croyoit avoir fait une belle chose. Il conte l'histoire à mon père et à mon frère aîné, à qui étoit le commis, qui prirent cela au point d'honneur. Lozières avoit pitié d'eux de n'être point de son avis, et il pensoit leur dire une belle raison quand il leur disoit qu'il n'y avoit eu que lui et le second fils de M. le maréchal de Thémines qui eussent porté ce nom-là[56]. La Balle, ou Lozier, comme il vous plaira de le nommer, fait un complot avec d'autres cavaliers de porte cochère, d'assassiner ce laquais, et il l'attaque lui troisième; c'étoit sur le rempart, derrière le logis de Lozières[57]. Il entend du bruit, y court, terrasse son rival Lozier, et lui ôte son épée qu'il apporta en triomphe, comme si c'eût été l'épée de Bouteville[58]. Enfin tout cela s'accommoda: le commis quitta le nom de Lozier, et le victorieux Lozières fit satisfaction à mon frère.
[54] Corbie fut pris par les Espagnols en 1636. (Voyez les _Mémoires de Montglat_, deuxième série de la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 49, p. 128.)
[55] Au prêche.
[56] Le maréchal de Thémines s'appeloit _Lauzières_. Son fils aîné portoit le litre de marquis de Thémines, et son second fils Charles avoit conservé ce nom de famille.
[57] Où est à cette heure l'hôtel de l'Hospital. (T.)
[58] François de Montmorency-Bouteville, si célèbre par sa manie pour les duels, mis à mort le 21 juin 1627.
Lozières se remet à étudier le latin, et se fait recevoir conseiller d'église au parlement de Paris. Jamais homme n'a pris les choses plus de travers que celui-ci. De peur qu'on ne le soupçonnât de favoriser ses amis, il étoit toujours contre eux, et il leur refusoit des choses qu'il eût accordées à d'autres. Insensiblement il se met à voir les dames, et surtout celles qui avoient réputation d'avoir de l'esprit. Il fut chez madame Saintot[59], où il dit un jour que son père, il n'en étoit pas encore désabusé tout-à-fait, n'avoit jamais connu d'autre femme que la sienne. Quand il fut sorti, madame Saintot dit à Benserade: «Que te semble de cela?--Ma foi, ce dit-il, je ne voudrois pas dire l'équivalent de ma mère.» Il cajoloit partout et cajoloit d'une façon pitoyable; vous eussiez dit qu'il prononçoit un arrêt; il étoit pesant à la main; c'étoit un grand homme tout d'une pièce. Jamais homme n'eut tant de besoin de sacrifier aux grâces. Madame de Montbazon ayant un procès à sa chambre, il voulut profiter de l'occasion, et lui faire connoître l'affection qu'il avoit pour son service, afin de s'en prévaloir en temps et lieu; il s'y prit si bien, qu'elle crut qu'il étoit contre elle, et chercha quelque temps les moyens de le récuser. Il en conta quelque temps à madame de Cressy, qui en étoit fort lasse. Lui, soit par une fausse galanterie, ou pour faire croire qu'il y avoit eu de grandes privautés entre eux, car il avoit une vanité enragée, fit semblant de s'évanouir un jour qu'il étoit seul avec elle. «Apportez un seau d'eau, dit-elle à ses gens; s'il ne revient, on le jettera par les fenêtres.» Il fut tout glorieux de revenir.
[59] Cette dame Saintot, qui eut pour Voiture une passion si malheureuse. (_Voyez_ l'Historiette de _Voiture_, tome 2, page 272 de ces Mémoires.)
La petite madame de Courcelles l'appeloit _le héros_. Je crois que cela vient de ce qu'il ne parloit un temps que des règles du théâtre. Il s'est toujours piqué de faire de belles lettres. A la vérité, il y prenoit bien de la peine, et avec tout cela, le monde étoit si malicieux que de ne les vouloir pas trouver belles.
Une fois, en passant par Saumur, il y a dix-sept ans, il y trouva mademoiselle de Bussy qu'il connoissoit, et, en badinant avec elle, il lui fit une promesse de mariage avec du crayon sur une carte. Il part pour aller coucher à La Flèche; à Baugé, ayant rêvé à cela, il trouva à propos de faire une déclaration par-devant notaires que ce qu'il en avoit fait n'avoit été qu'en riant. Le notaire ne voulut pas lui en donner acte qu'il n'eût vu la carte; mais à La Flèche il en trouva un plus commode. Avant cela il alla débiter une assez plaisante fable: il dit qu'ayant fait faire le portrait de cette belle, dans l'impatience qu'un laquais, qui l'étoit allé chercher chez le peintre, revînt, il se mit à la fenêtre, et qu'il vit deux traîneurs d'épée s'estocader en présence de ce portrait qu'un homme tenoit élevé comme le prix du combat. Lozières dit qu'il prit des pistolets, et qu'il alla arracher ce portrait et le reporta en triomphe chez lui. Il n'y avoit pas un mot de vérité à tout cela, car il ne logeoit point sur la rue, et son laquais n'entra point, comme il prétend, dans un cabaret où des gladiateurs lui eussent ôté le portrait. Tout le monde sait cette histoire; elle va jusqu'au Louvre. La belle envoie quérir Lozières qui lui dit: «Eh! de quoi s'est-on avisé de vous aller dire cela? Je ne voulois point que vous le sussiez.»
La connoissance qu'il fit avec le coadjuteur, alors l'abbé de Retz, chez madame de Roche[60], lui fut fort préjudiciable; car, outre que ce fut lui qui lui prêta de quoi payer ses bulles de coadjutorerie, et que cet argent n'est pas prêt à être rendu, cette connoissance fut cause qu'il se mit tout autrement l'ambition dans la tête[61]. Persuadé de son mérite, il quitte le parlement pour un brevet de conseiller d'Etat ordinaire que le coadjuteur lui fit donner. Le voilà intendant de Dauphiné par le moyen de madame Bigot, qui demanda cet emploi à Lionne. Il ne contenta personne en cette intendance. Lionne le maintint par honneur. Lozières, par reconnoissance, s'avisa de cajoler à Grenoble la femme du président Servien, oncle de Lionne. Le président écrit le diable contre lui; madame Bigot le sait et lui écrit qu'il se garde d'irriter les maris. Il se doute que cela venoit du président, et, par une générosité de l'autre monde, lui va décharger son cœur et met l'oncle mal avec le neveu. Il refusa une chose juste à Lionne, le maître des comptes; l'autre lui dit: «Monsieur, quand vous aurez cinquante ans comme moi, vous aurez plus d'expérience.» Son successeur, qui ne connoissoit point Ménage, accorda à Ménage une chose que Lozières lui refusa, quoiqu'il fût son ancien ami, et que Ménage lui eût donné M. Nublé[62]. On lui écrivoit de la cour: «Ne dites point telle chose à M. de Lesdiguières.» M. de Lesdiguières la savoit aussitôt. Je crois qu'il l'auroit plutôt dite à madame; car, sans doute, il lui en aura voulu conter, puisque c'étoit la parente du coadjuteur. A Grenoble, il écrivoit à d'Émery qu'il falloit qu'il se montrât pasteur et non _mercenaire_.
[60] Belle-fille de l'écuyer de madame de Retz. Elle épousa Pierre de Lalane. (_Voyez_ son article à la suite de celui-ci.)
[61] Il ne passoit pas autrement pour bon catholique; il crut que d'aller communier au cardinal à sa première messe, le mettroit en bonne réputation, ou bien il crut que cela se devoit. Il y fut, et pas un parent n'y alla; cela sembla ridicule. (T.)--Cette note de Tallemant mérite qu'on s'y arrête un instant. On y voit que la famille de l'abbé de Retz affecta de ne pas assister à sa première messe.
[62] Louis Nublé, avocat au parlement de Paris. Il étoit l'ami de Ménage, qui lui a dédié ses _Amænitatas juris civilis_. Ce fut lui qui défendit Ménage devant le Parlement quand il y fut traduit pour ces vers de sa neuvième élégie latine, adressée au cardinal Mazarin:
_Et puto tam viles despicis ipse togas, Qui modò te rerum dominum venerantur, adorant; Hi sunt sæpè tuum qui petiere caput._
Nublé, né à Amboise, est mort à Paris en 1686.
Il cajola une dame dont on avoit médit douze ans durant avec un autre; il se servit d'un désordre qui arriva entre eux. Le premier galant mourut d'un mal invétéré qui s'augmenta par le chagrin d'être mal avec la belle. Elle-même mourut peu de temps après. M. l'intendant affecta d'aller à l'enterrement avec une mine stoïque. Tout le monde se moqua de lui.
En une opération qu'on lui fit une fois au pied, il se piqua de constance, et de ne pas jeter un pauvre petit _aie!_ il en souffrit trois fois davantage et en _tressua tellement d'ahan_[63], que tout étoit percé jusqu'à la paillasse.
[63] _Ahan_ (vieux mot), douleur.
Pour soumettre un village[64] rebelle il laissa ses fusiliers, et alla chercher main forte: il rencontra madame de Villeroy, et, sans autre compliment, il lui dit d'un ton de dictateur: «Madame, je vous ordonne de la part du Roi de m'envoyer cent des Suisses de la garnison de Lyon.» Elle le prit pour un Don Quichotte en intendance et ne lui répondit rien. Il rencontra après une recrue de vingt-cinq chevau-légers qui n'avoient encore que des épées; il en dit autant à l'officier: cet officier se mit à rire, et lui dit: «Monsieur, j'irai pour l'amour de vous, mais non pas à cause de votre intendance.» Il y fut, mais le village avoit capitulé; Lozières en pensa enrager, car il avoit envie de faire carnage. J'oubliois que quand il étoit conseiller il fit des exploits gigantesques en un _Te Deum_ contre la chambre des comptes qui eut prise avec le Parlement pour la cérémonie.
[64] Ce village appartenoit à un parent de M. de Bellièvre, alors second président au mortier du Parlement de Paris. Notre intendant crut être obligé de lui en faire compliment; mais il fut si bon, qu'après avoir dicté la lettre à son secrétaire, il mit au bas qu'il le prioit de l'excuser s'il ne lui avoit pas écrit de sa main; que ce jour-là il lui avoit fallu faire une lettre pour M. le cardinal, etc. Il en nommoit je ne sais combien. M. de Bellièvre dit: «Il est vrai que voilà bien des lettres.»
(T.)
A son retour, Nublé, dont tout le monde se louoit fort, le quitta parce qu'il ne voulut pas se loger ailleurs que fort loin du Palais, et qu'il le traita peu civilement. Nublé lui ayant représenté l'incommodité d'avoir si loin à aller, il lui répondit avec un sourire moqueur par un conte: «Il y avoit, lui dit-il, un homme qui marioit sa fille; un savetier, son voisin, lui dit qu'il ne trouvoit pas qu'il eût bien fait.--Je le trouve, moi, dit l'autre.--Puisqu'ainsi est, reprit Nublé, vous me permettrez de me retirer.»
Voilà notre homme sans emploi, lui qui eût été de bonne heure à la grand'chambre. Il s'ennuyoit terriblement. Il fut tenté de se marier, de peur, disoit-il, que la solitude ne le fît devenir comme son père. Je suis fâché qu'il n'en ait pas passé son envie, car il m'eût sans doute fait rire. Il n'y avoit pas un homme au monde plus soupçonneux, ni qui eût plus mauvaise opinion des femmes: la sienne eût été obligée par honneur à venger le sexe. Mais il mourut en délibérant, et d'une mort assez fâcheuse, car il fut six mois à mourir. On l'ouvrit, et on lui trouva dans le foie plus de six douzaines de boules de chair, la plupart grosses comme des balles de mousquet, et quelques-unes grosses comme des éteufs[65]. Tout cela venoit de mélancolie. Il voulut faire le philosophe, et, après avoir eu tous ses sacrements, il dit à ses parentes: «Mesdames, excusez si mon linge n'est pas trop blanc; mais j'ai à faire un si grand voyage qu'aussi bien il seroit bientôt sale.» Il fit un testament dont il étoit le plus satisfait du monde; il croyoit avoir fait merveille. Il y avoit des sottises à donner le fouet. Il donnoit à un de ses parents, à qui il avoit de l'obligation et qu'il faisoit son exécuteur testamentaire, une tapisserie, à condition de payer plus que cette tapisserie ne valoit; il y avoit un article où il parloit de Nublé, comme de son domestique; il disoit qu'il l'avoit payé et au-delà de ses gages; mais que, pour lui ôter tout sujet de plainte, sur ce qu'il a ouï dire que M. Nublé disoit qu'il avoit perdu quelques meubles, il charge ses héritiers de lui donner ce que dira M. Ménage jusqu'à la somme de trois cents livres. Par vanité, il laissa cent livres de rente à une parente de La Rochelle qu'il avoit aimée en vain autrefois. Cela pensa faire enrager cette femme, car il sembloit qu'il la voulût payer de si peu de chose. Il laissa ses livres à Bernard de Lesfargues, dont nous allons parler, et vous saurez pourquoi. Il fit héritiers ceux qui l'étoient par la coutume, et c'étoit le moins qu'il pouvoit faire, car il s'étoit fait donner sous main cent mille livres par son père.
[65] Des balles de paume.
Il avoit un beau-frère digne de lui, qu'on appeloit M. de Chéusse; il avoit été conseiller à La Rochelle, mais il faisoit le marquis[66]. Ce fat avoit je ne sais quoi à démêler avec quelque homme de La Rochelle, qu'il traitoit fort de haut en bas. Cet homme pourtant lui fit quelque niche; le voilà en colère. «Ah! petit rousseau (cet homme étoit roux), disoit-il, petit rousseau, ce sont autant de charbons ardents que tu t'attises sur la tête. Ma fille, ajoutoit-il, parlant à une folle de fille qu'il a, je vois bien qu'il faudra souiller ses mains de ce vilain sang.» Cette fille disoit une fois que la Reine avoit dit à Lozières: «Monsieur de Lozières, monsieur de Lozières, la soutane n'est pas votre fait, à ce bâton, à ce bâton.»
[66] Ce benêt avoit une sotte coutume de dire _mes amis_, au lieu de messieurs. Un bourgeois qui l'étoit allé voir seul, voyant qu'il disoit _mes amis_, se retourne et ne voit que son barbet. «Hé! coquin, lui dit-il, remercie donc monsieur.» (T.)
MADAME DE LALANE.
Mademoiselle de Roche étoit une des plus aimables personnes du monde; elle s'appeloit Galateau[67] en son nom, et étoit fille de la femme de l'écuyer de madame de Retz. Elle avoit de l'esprit, disoit les choses fort agréablement[68], étoit belle comme un ange, et point coquette. On en fit tant de bruit que la Reine la voulut voir; mais les dames de la cour, et surtout les filles de la Reine, la traitèrent fort de bourgeoise. Le grand-maître, depuis duc de La Meilleraye, alors veuf, la voulut faire épouser à l'Ecossois, qui étoit à lui, et logeoit à l'arsenal. L'Ecossois étoit riche, mais elle eut peur de la violence du grand-maître, et, voyant sa mère gagnée, elle se fit enlever par Lalane, son amoureux, celui-là même qui faisoit si joliment des vers[69]. Les enfants l'ont fait mourir toute jeune; ce fut grand dommage[70].
[67] Titon Du Tillet dit que madame de Lalane s'appeloit Gastelle Des Roches. (_Parnasse françois_, p. 331.)
[68] Madame de Lalane écrivoit des lettres spirituelles, et faisoit de jolis vers, s'il en faut croire Campion. (Voyez le _Recueil de lettres qui peuvent servir à l'histoire_, Rouen, 1657, p. 73.)
[69] Les poésies de Pierre de Lalane ont été recueillies par Saint-Marc, et publiées en 1759, avec celles de Montplaisir.
[70] Lalane n'est guère connu que par les poésies touchantes que lui inspira le regret de la perte de sa femme. Chapelain lui-même adoucit, en faveur de celle-ci, la rudesse de ses vers, et il lui fit cette épitaphe:
Vénus repose en ce tombeau Du nom d'_Amarante_ couverte, Le monde a perdu dans sa perte Ce qu'il eut jamais de plus beau. Toutes les Grâces, de tristesse, Sont mortes avec la Déesse; Son fils voit encore le jour. L'_Amour_ reste encor de la belle: Mais ce ne peut être l'_Amour_! Il est aussi mort avec elle.
LESFARGUES[71].