Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Part 28

Chapter 281,465 wordsPublic domain

Un cordelier, qui avoit appris par cœur un sermon imprimé, fut prêcher dans un village. Le lendemain étoit encore fête; on le pria si instamment de demeurer, qu'il ne put s'en défendre. Cependant il falloit prêcher, et il ne savoit qu'un sermon. Que fait-il? Il dit: «Messieurs, il y a de bien méchantes gens dans cette paroisse; on a dit qu'il y avoit des hérésies dans le sermon que je vous fis hier; il n'y a rien de plus faux; et, pour vous le montrer, je m'en vais vous redire mon sermon d'un bout à l'autre.» Et il le répéta tout du long.

Un coupeur de bourse, comme le feu lieutenant criminel Tardieu[541] l'interrogeoit, ne put s'empêcher de lui voler dix écus que le greffier venoit de lui donner pour ses droits: il prit son temps comme le juge se tournoit pour parler à quelqu'un. On remmène ce voleur. Le lieutenant ne trouve plus son argent; il dit au greffier: «M'avez-vous pas donné tant?--Oui.--L'avez-vous repris?--Non.--Qu'est-il donc devenu?» Après avoir bien cherché, on dit, afin de n'avoir rien à se reprocher: «Il faut aller dans le cachot de cet homme, quoiqu'il n'y ait aucune apparence.» On y trouva l'argent dans la paille.

[541] Ce lieutenant-criminel et sa femme furent assassinés dans leur maison, sur le quai des Orfèvres, le 24 août 1665, par les deux frères Touchet qui furent rompus vifs le 27 du même mois. Boileau, dans sa dixième satire, a immortalisé leur excessive avarice. Ce passage des Mémoires de Tallemant a été écrit vers l'année 1666; il a été ajouté par l'auteur à la marge de son manuscrit.

Le président de Jumerville[542] étoit un goguenard qui faisoit des malices à tout le monde; il se moquoit de tous ceux à qui on prenoit quelque chose. Pour le lui rendre, on suborna un filou, qui entreprit de lui voler sa propre robe de palais: c'étoit l'été. Ce drôle feint d'avoir un procès, et se rend insensiblement familier chez le président. Un soir, comme Monseigneur revenoit du Palais, il faisoit chaud, il voulut quitter sa robe pour se promener dans le jardin. «Holà! quelqu'un.» Il n'y avoit personne que le filou qui s'offrit à la prendre; le président la lui donne. Lui sort par les écuries et gagne au pied. Le lendemain, à la Tournelle, où il présidoit, faute de robe d'été, il vint avec sa robe d'hiver. «Que veut dire cela? Vous êtes-vous trouvé mal? Avez-vous eu froid?» Il fut contraint d'avouer la dette.

[542] Ce nom est incertain.

D'Ablancourt avoit un petit cheval rétif; on le donna à un petit laquais allemand pour aller chercher quelque chose à la ville[543]. Ce cheval n'alloit que quand on le menoit par la bride; l'Allemand monte dessus; le bidet va trois pas, et puis s'arrête. Que fait ce garçon? Il prend une fourche, car il ne vouloit pas aller à pied, et attache les rênes aux deux fourchons, puis il avance la fourche le plus qu'il peut entre les oreilles du cheval. Cette bête croyoit qu'on la menoit par la bride. Ainsi elle s'accoutuma à aller, et l'Allemand au retour en fit tout ce qu'il voulut.

[543] A Vitry-le-François. (T.)

Le président Fayet, père de madame de Barillon[544], étoit premier président de la première des Enquêtes; il fut prié par un homme de province, à qui il importoit d'être conseiller dans sa ville, de trouver moyen de le faire recevoir, quoiqu'il ne sût point de latin. Le président, qui étoit de ses amis, lui dit: «Laissez-moi faire: apprenez seulement à bien prononcer ce mot de latin _quamquam_, et présentez-vous à un tel jour.» Le président dit: «Messieurs, voilà un récipiendaire, mais nous n'avons pas le loisir.» Il le remet comme cela exprès cinq ou six fois; enfin il le fit venir un jour qu'il n'y avoit plus qu'un quart-d'heure à demeurer dans la chambre. «Messieurs, c'est le pauvre récipiendaire, qui attend il y a si long-temps. Si vous voulez, nous l'expédierons.» Cet homme entre, et dit hardiment: _quamquam_. «Allez, allez, dit le président; nous savons bien que vous avez appris du latin. Nous n'avons pas le loisir à cette heure; mais savez-vous de la pratique?» Or, l'autre en savoit assez, et répondit bien; ainsi il fut reçu.

[544] Bonne Fayet, femme de Jean-Jacques de Barillon, président au Parlement de Paris.

Un gentilhomme, qui savoit que son rapporteur aimoit les femmes, va prendre une g...., la fait fort bien habiller et la mène solliciter, comme si c'eût été sa femme; après, elle y retourne plusieurs fois, le cavalier faisant le malade; le rapporteur la cajole, la presse, en a ce qu'il veut, et fait gagner le procès au gentilhomme, qui après lui découvrit la finesse. Cela me fait souvenir d'un conte. Le premier président Le Jay fut sollicité une fois par une jolie personne, qui feignoit que son mari étoit si jaloux, qu'en s'en allant, il lui avoit mis un brayer de fer[545]; cela enflamma le président; le brayer n'étoit pas si bien fermé qu'on ne le pût reculer, mais le bon homme y gagna une _vache à lait_. C'étoit une malice qu'on lui faisoit.

[545] Brayer, bandage de fer. Il signifie ici le cadenas de jalousie.

Un charretier avoit acheté le fumier de l'académie[546], et il l'alla quérir avec un vieux cheval, maigre, galeux et écorché; en un mot, de la plus pitoyable _figure_ du monde. Les jeunes gens de l'académie se mirent à faire des méchancetés à cette pauvre bête. Le charretier dit à l'écuyer: «Je gage le prix du fumier (c'étoient cinquante livres) que je ferai faire à mon cheval ce que vous ne sauriez faire faire à pas un des vôtres.» Voilà la gageure faite. Le drôle fait monter l'escalier à sa bête, et la mène dans le grenier, puis la fait sauter par la fenêtre; le cheval ne valoit pas cent sous. «Eh bien! dit-il à l'écuyer, faites-en faire autant aux vôtres.» Ainsi il gagna la gageure.

[546] _Académie_; le manége où la jeunesse fait son cours d'équitation.

Une demoiselle huguenote[547] étoit chargée d'une fille catholique, à qui elle ne pouvoit trouver de condition; elle s'avisa de dire à cette fille: «Allez-vous-en à Saint-Sulpice, à une telle heure; mettez-vous devant le grand autel, et faites bien la dolente; les dévotes ne manqueront pas de vous dire: Ma sœur, qu'avez-vous? Vous leur direz que vous êtes assistée par des huguenots qui tâchent à vous faire de leur religion, que vous priez Dieu et la Vierge de vous inspirer, que la religion de ces gens-là vous semble bien aussi bonne qu'une autre, et qu'ils sont si charitables.» Les dévotes ne manquèrent pas, et voyant cela, elles lui dirent: «Ah! ma sœur, qu'à cela ne tienne; on vous assistera.» Ils l'habillent et la mettent chez une personne bien riche.

[547] Mademoiselle Justel. (T.)

FIN DU TOME CINQUIÈME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.

Pages.

Les Pugets. 5

Montauron. 15

La Serre. 23

Tallemant, le maître des requêtes. 28

Madame d'Harambure. 39

La Leu. 43

Lozières. 51

Madame de Lalane. 60

Lesfargues. 61

L'abbé Tallemant, son père, etc. 65

Madame d'Anguittard. 85

La Calprenède. 89

Madame de Chezelle et sa mère, madame Boiste, et sa tante mademoiselle Gervaise. 97

Vandy. 102

Femmes vaillantes. 104

D'Olizy. 109

Mademoiselle et madame de Marolles. 112

Basin de Limeville. 121

Massaube et Moriamé. 126

Drelincourt. 132

Madame de Broc. 134

M. Du Bellay, roi d'Yvetot. 136

Le marquis de Rouillac. 140

Liance. 146

La Milletière. 148

M. Chamrond. 151

Vieilles remariées et maltraitées. 153

Le maréchal de Saint-Geran, et sa fille. 162

Naïvetés, bons mots, etc. 166

Suite des bons mots et naïvetés. 168

Reparties de madame Cornuel. 179

Madame Aubert et le marquis de Palavichine. 189

Le comte de Montsoreau. 192

Madame de Vertamont. 195

La Baroire. 200

Madame d'Héquetot et mademoiselle de Beuvron. 204

M. et madame de Blérancourt. 209

Autres avares. 212

Madame de Bretonvilliers et Lambert. 214

D'Hozier. 217

Mademoiselle Tanier et sa fille. 218

Dulot. 221

Madame de Querver. 225

M. et madame d'Estrades. 230

La Renoullière. 235

Montchal. 238

Madame de Maransin. 241

Amants de différentes espèces. 245

Amants malheureux. _Ibid._

Amants trop tôt consolés. 249

Amants radotants. 250

Amants reconnoissants. 251

Amants délicats. _Ibid._

Madame de Lanquetot. 252

Le petit Scarron. 256

Scudéry, sa sœur, et madame de Saint-Ange. 265

Madame de Saint-Ange. 283

Le président et la présidente Tambonneau. 286

Madame de Taloet. 302

Brizardière. 306

Falguéras. 308

Colletet. 311

Extravagants, Visionnaires, Fantastiques, Bizarres, etc. 324

Madame de Suplicourt. 339

Marville. 341

La vicomtesse de L'Isle. 343

Peirarède. 345

Madame d'Ablége et madame de Frontenac. 347

Enfants de qui les pères ont fait eux-mêmes justice. 352

Varin. 354

Le marquis d'Alluye et madame de Bossu. 356

La Du Ryer. 360

Générosités. 363

Madame de Miramion. 370

Joueurs. 373

Mouriou. 377

Duels et accommodements. 379

Madame Thomas. 386

Bouchard. 388

Gens taillés. 391

Grand'amour récompensée. 393

Vengeance raffinée. 395

Subtilité, présence et adresse de corps et d'esprit. 396