Part 22
Guillaume Colletet, l'un de ces académiciens qu'on appeloit autrefois les Enfants de la pitié de Boisrobert[400], à qui pourtant il est échappé par endroits de bonnes choses, se maria poétiquement avec la servante de son père, qui étoit un procureur au Châtelet; et ce qui est de plus étrange, c'est que cette fille n'avoit rien de joli, et lui n'étoit pas trop à son aise. Il en a eu un fils qui s'appelle Jean Colletet, digne fils d'un tel homme, qui a peu de sens, mais qui aime fort à chopiner. Voici ce que j'en ai ouï dire de plus plaisant:
Un jour que cette femme étoit à Rungis[401], où il a je ne sais quel _tuguriolum_, on lui vint dire qu'elle étoit fort mal. En y allant, il fit son épitaphe, à telle fin que de raison. Ce n'est pas qu'il ne l'aimât tendrement, mais c'est qu'il est ainsi bâti. Elle n'en mourut pourtant pas, et il garda l'épitaphe encore quelques années. Elle trépassa justement durant le siége d'Aire[402]; car dans une pièce où il console M. le chancelier sur la mort du marquis de Coislin, il dit:
J'en dirois davantage, Mais Brunelle aux abois, etc.
[399] Colletet (Guillaume), né en 1598, mort en 1659.
[400] A l'Académie, il dit naïvement: «Je ne connoissois point ce mot-là, mais je le trouve bon, puisque ces messieurs-là le connoissent.» (T.)
[401] Petit village, sur la route de Choisy à Versailles, à trois lieues de Paris.
[402] Sa première femme mourut en 1641; elle s'appeloit Marie Prunelle. Voici cette épitaphe faite à l'avance par son mari:
Quoiqu'un marbre taillé soit riche et précieux, Un plus riche tombeau Brunelle a dû prétendre; Sitôt que son esprit s'en alla dans les cieux, Mon cœur fut le cercueil et l'urne de sa cendre.
(_Epigrammes du sieur Colletet_; Paris, 1653, in-12, p. 247, no 447.)
Elle s'appelle Prunelle et étoit brune; à cause de cela, il lui donna le nom de _Brunelle_. Voyez qu'il étoit bien nécessaire d'aller parler de sa femme à M. le chancelier.
Pour son fils, il l'a toujours pris pour quelque chose de merveilleux, et, dans l'élégie sur la naissance de M. le Dauphin, il l'offre à ce prince; ce fils pourtant n'est qu'un _dadais_. Un jour, en je ne sais quelle compagnie, il lui dit: «Jean Colletet, saluez ces dames.» Il les salua toutes, et puis il dit: «Mon père, j'ai fait.» Je ne sais quel moine, dans une traduction qu'il a faite de quelques pièces de mademoiselle Schurmann[403] parle des éloges qu'on a faits pour cette savante fille, et en voici un de Jean Colletet[404], fils de Guillaume, _facilement prince des poètes françois_[405]. Cependant, comme nul n'est prophète en son pays, il est arrivé que ce Jean Colletet[406] ayant été pris par ceux de Luxembourg, il y a cinq ou six ans, comme il alloit à Cologne offrir son service au cardinal Mazarin. Le gouverneur du pays, et autres grands seigneurs germaniques, le prirent pour un si galant homme, un si grand poète et un si grand orateur, qu'après l'avoir régalé deux ans durant, bien loin de lui faire payer rançon, ils le reconduisirent tous jusqu'à la première place du roi de France. Cependant les pédants de Navarre, dès le carnaval suivant, lui firent faire des vers burlesques pour des intermèdes à une comédie à cent sous le cent, et on en disoit qu'ils pouvoient s'en faire relever, comme lésés d'outre moitié du juste prix.
[403] Anne-Marie Schurmann, fille très-savante. Elle était de Cologne. On a d'elle _Opuscula hebræa, græca, latina, gallica, prosaica et metrica_; Leyde, 1648, in-8º. En voilà plus qu'il n'en faut pour mettre en fuite les Amours; aussi mademoiselle Schurmann mourut-elle sans avoir été mariée, à l'âge d'environ soixante et dix ans.
[404] Le fils de Colletet, poète encore plus médiocre que son père, s'appeloit _François_. C'est du fils que Despréaux a dit dans sa première satire:
Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine, etc.
[405] C'est le _facile princeps_ des Latins. (T.)
[406] Parlant de ce fils, Colletet dit dans le _Traité de la Poésie morale_: «Depuis plus de trois longues et tristes années, l'Espagne triomphe d'une jeune liberté qui m'est si chère.» (T.) (_Traité de la poésie morale et sententieuse_, par le sieur Colletet; Paris, 1658. In-12, p. 196.) Colletet adressa à M. de Ville, qui retenoit son fils prisonnier au château de Percheresse, un madrigal dans lequel il ne fait pas preuve de modestie. En voici la fin:
Capitaine pour capitaine, Et général pour général, Par un flux et reflux fatal, Se prennent librement et se rendent sans peine, Mais les poètes ravissants Nous sont de si rares présents, Qu'à peine on en voit deux dans le siècle où nous sommes; Et puis, si l'on doit croire aux oracles des cieux, Mars ne veut pour captifs que les enfants des hommes, Et les poètes sont de la race des dieux.
(_Épigrammes de Colletet_, p. 135.)
Guillaume naturellement est enclin à l'amour, mais il est fidèle. Il ne pouvoit vivre sans femme, il épousa la servante de Brunelle, dont il a une fille qui est aujourd'hui la suivante de la troisième femme, qui étoit servante chez son frère le procureur. Il la débaucha et ne l'épousa qu'au bout d'un an. Elle est jolie et a de l'esprit: elle se nomme Claudine Le Nain. Ce qu'il y a de plus ridicule, c'est qu'il vouloit que son frère et sa belle-sœur allassent visiter leur servante, qui avoit vécu si scandaleusement avec lui, et pour leur faire dépit, il se ruinoit à la faire magnifique. Elle est fille d'un tailleur de pierre, qui, pour ne pas faire honte à son gendre, vint loger chez lui avec toute sa famille, et de ce moment-là ne fit qu'ivrogner.
Une fois il fut à Meudon, avec sa femme et d'autres gens, où il salua M. Servien, et fit si bien qu'il lui fit entendre que sa femme étoit dans le jardin; M. Servien la voulut voir. Il racontoit cela et disoit: «Le bonhomme, je pense, lui en veut conter; mais ma femme est trop fine pour lui.» Ogier, le prédicateur, à qui il dit cela une fois, se moquoit de lui; et, comme Colletet lui faisoit reproche de ce qu'on ne le voyoit plus: «Qu'irai-je faire chez vous, lui répondit-il, avec l'abbé de Richelieu et je ne sais combien de plumets?»
Dans un recueil d'épigrammes qu'il fit imprimer il y a quatre ans[407], il met les amours de Claudine tout du long: en un endroit, il la compare à Psyché et lui à Cupidon. Notez qu'il ressemble à Jodelet[408], et mon père, un jour que l'abbé[409] le mena dîner au logis, ne l'appela en rêvant, tandis qu'il fut là, que M. Jodelet. Il y a une préface à ce livre où il dit que pour monter à ce petit Parnasse, il n'a eu besoin que de son faible bidet et non point du puissant cheval Pégase[410].
[407] Les _Epigrammes_ de Colletet portent la date de 1653; ainsi cette partie des Mémoires de Tallemant, de même que le commencement, ont été écrits en 1657.
[408] Farceur célèbre du temps. (_Voyez_ son Historiette, t. 3 p. 42.)
[409] L'abbé François Tallemant, frère de l'auteur des Mémoires.
[410] Voici ce passage bizarre: «Pour monter sur ce petit Parnasse de mes Muses, te dirai-je en riant que je n'ai eu besoin que des secours de mon faible bidet, et non point du puissant cheval Pégase, dont je ne me sers jamais que pour des courses plus longues et plus importantes?» (_Avis au lecteur_ en tête des _Epigrammes_.)
En un endroit il y a pour titre à une épigramme: _Rencontre de L'Amour et de ma chère et belle Claudine Le Nain, fille de Marie Soyer_[411]. Ce pauvre homme s'imagine immortaliser tous ceux dont les noms seront dans ses ouvrages.
[411] Cette épigramme, imitée de Clément Marot, est intitulée: _Rencontre d'Amour et de la belle Claudine_ (page 178). On lit à la page 190 une autre pièce avec ce titre: _Le Triomphe de ma belle et chère Claudine Le Nain_. Tallemant paroît avoir confondu ces deux pièces.
Il y a bien d'autres plaisants titres. En voici quelques-uns: _La belle Tulipe panachée dans mon jardin_, 1642; il met ainsi la date partout, tant il a peur de donner quelque jour de la peine aux grammairiens; _Sur mon Histoire des Poètes_, 1651[412]; _Sur le Retour de monseigneur le chancelier, 9 avril 1651_, où il lui dit:
Les Bacchanales t'ont chassé, L'Agneau de Pâques te rappelle[413].
[412] _L'Histoire_ ou _la Vie des poètes françois_, par Colletet, existe en manuscrit dans la bibliothèque particulière du roi. C'est on ouvrage dont la publication donneroit des lumières sur une foule de points obscurs de notre histoire littéraire.
[413] _Epigramme_, page 9.
_A monseigneur l'archevêque de Rouen, messire François de Harlay, sur l'Apollon d'argent qu'il m'a envoyé pour récompense de mon Hymne sur la pure Conception de la Vierge, l'an 1634[414]._ Ne semble-t-il pas que la Vierge ait conçu seize cent trente-quatre ans après ses couches? _La plaie: sur l'entablement d'une vieille maison tombée sur la tête de l'autheur en passant dans la rue des Carneaux[415]_ _le 26 septembre 1652._ Celle-ci est folle au dernier point.
Maudites soient les avenues Du cimetière de Paris! Les grands rois et les grands esprits En devroient éviter les rues. O Ferronnerie, ô Carneaux, Si vous n'en êtes les bourreaux, Vous leur fournissez des retraites, probably N'est-ce pas sous vos sombres toits, Et qu'on assomme les poètes, Et qu'on assassine les rois[416]?
_Épitaphe de l'auteur par lui-même._
Ici gît Colletet; s'il valut quelque chose, Apprends-le de ses vers, apprends-le de sa prose; Ou, si tu donnes plus au suffrage d'autrui, Vois ce que mille auteurs ont publié de lui.
[414] _Ibid._ page 15. L'Hymne _Sur la Conception_ se trouve dans les _Poésies diverses de Colletet_; Paris, Jean-Baptiste Loyson, 1656; in-12, page 455. Elle avoit déjà été imprimée dans les _Divertissements du sieur Colletet_, deuxième édition; Paris, 1633, in-8º.
[415] Colletet désigne par ce nom la rue des Bourdonnais. La maison de la _Couronne d'Or_, qu'on y voit encore aujourd'hui, s'appeloit alors _les Grands Carneaux_. (Voyez les _Mémoires du P. Berthod_, tome 48, p. 321 de la 2e série de la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.) Les six corps des marchands y tenoient leurs assemblées. On l'aura appelée _rue des Carneaux_ à cause des _créneaux_ de la maison gothique qui tomboient alors en ruine. Cette rue aboutit dans celle de la Féronnerie, fameuse par le crime de Ravaillac.
[416] _Épigrammes_, page 29. Cette pièce est suivie d'une imprécation contre la même rue des _Carneaux_, dont les premiers vers confirment ce qui est dit dans la note précédente. Les voici:
Vieux et lâches _voisins_ d'une _Ferronnerie_, Où l'enfer acheva sa dernière furie; _Bâtiments ruineux_, détestables _Carneaux_, Foudres des beaux lauriers et des nobles cerveaux.
Après il ajoute: _Le fils de l'auteur a fait autrefois un recueil des témoignages avantageux que les plus illustres auteurs de notre siècle, tant françois qu'étrangers, ont rendu du sieur Colletet dans leurs divers ouvrages_[417]. Notez que les auteurs sont gens que l'on ne lit point; et Patru, en lisant les Epigrammes de Guillaume, disoit: «Hélas! combien ce pauvre Guillaume loue d'auteurs que je ne connois point!»
_Sur mon Apollon d'argent, en gage, 1651. Du cardinal Infant, et du grand-maître de l'artillerie._
Dès que l'Infant te voit paroître, S'étonne-t-on s'il est si froid? Qu'est-ce qu'un clerc-d'armes pourroit Contre les foudres d'un grand-maître[418]?
_Les pois verts, épigramme._
Recevez quatre francs avec ces quatre vers, Pour le boisseau de pois dont vos greniers sont riches. Mais comblez la mesure, afin que des pois verts, O libéral ami, ne soient point des pois chiches[419].
_Sur le livre de maître Adam, menuisier de Nevers, intitulé_: LES CHEVILLES DU MENUISIER DE NEVERS.
Ennemi du repos et de l'oisiveté, Maître Adam fait des vers et non pas des chevilles; Pour attacher des noms à la postérité, Des lauriers de Parnasse, il a fait des chevilles[420].
_Pour sainte Ursule et ses compagnes._
Cette Ourse brille ici mieux que l'Ourse céleste; Cette vierge est plus belle, et ses feux sont plus beaux; Sept astres rendent l'une ardente et manifeste, L'autre a pour l'éclairer onze mille flambeaux[421].
_Des trois Vertus théologales à M. Payen, prieur de la Charité[422]._
Pour rendre la justice égale à la puissance, Payen eut son recours à la Divinité; Et, comme il eut la _foi_ jointe avec _l'espérance_, Il ne pouvoit manquer d'avoir la _charité_.
Sur la prise d'Aire, il disoit:
Et nous avons fait dénicher L'aigle d'Autriche de son _Aire_[423].
Notez qu'elle est au roi d'Espagne.
Il dit au chancelier:
Vos sceaux n'abreuvent plus leur Muse ni la mienne[424].
_A Agier, sur la mort de M. d'Avaux[425]._
[417] _Épigrammes_, p. 73.
[418] _Ibid._, p. 63.
[419] _Ibid._, p. 224.
[420] _Ibid._, p. 453.
[421] _Ibid._, p. 455.
[422] _Épigrammes_, p. 196. Les derniers mots de ce titre à M. Payen, etc., ne sont pas dans l'imprimé. Ils ont été ajoutés par Tallemant.
[423] _Ibid._, p. 7. La ville d'Aire fut reprise presque aussitôt par les Espagnols, en 1641.
[424] Dans l'épigramme intitulée: _Sur mon Histoire des poètes_, p. 13.
[425] Nous avons inutilement cherché cette pièce dans les Poésies de Colletet.
Il compare la perte de Michelle, sa servante, à celle de cet illustre.
Je puis avec le temps trouver d'autres Michelles; Mais tu ne peux jamais trouver d'autre d'Avaux.
Après avoir gueusé tout le long d'un livre, il finit par ces deux sonnets:
_Sur la maison de l'auteur qui étoit autrefois la maison de Ronsard au faubourg Saint-Marcel (1638)[426]._
Je ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux; Cette cour[427] du Ballustre est gaie et magnifique; Ces superbes lions, qui gardent ce portique, Adoucissent pour moi leurs regards furieux.
Ce feuillage animé d'un vent délicieux[428], Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique, Ce parterre de fleurs, par un secret magique, Semble avoir dérobé les étoiles des cieux.
L'aimable promenoir de ces doubles allées[429], Qui de profanes pas n'ont pas été foulées, Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens!
Désir ambitieux d'une gloire infinie! Je trouve bien ici mes pas avec les siens, Et non pas dans mes vers sa force et son génie.
[426] _Épigrammes_, p. 471.
[427] Elle a quatre pieds en carré. (T.)
[428] Un grand mûrier dont il vendoit les mûres. (T.)
[429] Les allées sont de quatre pieds chacune. (T.)
Voici ce qu'il dit ailleurs:
Je possède, il est vrai, des maisons à la ville, Des jardins au faubourg, et des terres aux champs; J'ai l'estime du peuple et la faveur des grands; Et, comptant mes aïeux, j'en compte plus de mille, etc.
En un endroit, il dit que les tétons de Claudine sont des montagnes à la croupe jumelle[430]. Une fois chez M. Conrart, devant bien des femmes, il alla dire: «Quand nous nous réveillons la nuit, Claudine et moi, que pensez-vous que nous fassions?» Ces femmes baissoient les yeux. «Nous lisons l'_Astrée_,» dit-il.
[430] Tallemant cite ici de mémoire; il indique le vingt-cinquième sonnet des _Amours de Claudine_ (_Poésies diverses_, p. 337), où on lit ces vers ridicules:
Son sein est mon Parnasse, où, sur sa double cime, Je rève et je produis tant d'ouvrages divers, Que de leur nouveauté j'entretiens l'univers Et confirme par eux ma gloire légitime....
Comment la tête n'eût-elle pas tourné au pauvre Colletet, quand Heinsius lui écrivoit: _Hæ tu profectò sapis, qui inter sororiantes Claudinæ papillas somniare mavis domi vigilans, et Masarum sacris operari per tam amœnos secessus, quam in molestis biverticis Parnassi senticetis dormire magna cum difficultate! Istis licet valvis inscribas, hac itur ad astra. Parnassum certe quin domi habeas negare jam non potes._ (_Epistola Nicolai Heinsii ad V. C. Gulielm. Colletelum_, dans les Poésies diverses de Colletet, p. 308.)
Cette Claudine fait mieux des vers que lui. En voici qui sont dans ce livre d'Epigrammes[431]:
Cher et savant époux, seul objet de ma flamme, Toi qui m'as d'Apollon les secrets découverts, Comme Hymen t'abandonne et mon cœur et mon âme, Souffre que mon amour te donne encor ces vers. Quoique les traits hardis de ton docte pinceau Fassent voir mon portrait au Temple de Mémoire, J'en aime bien le peintre autant que le tableau, Et ton honneur m'est cher plus que ma propre gloire.
Lorsque d'un vers flatteur les beaux esprits du temps, Nomment mes yeux des astres éclatants Et m'appellent reine des belles, Ils devroient dire des fidelles; Car vous savez, mon cher époux, Que, si mon amour a des ailes, Ce n'est que pour voler à vous[432].
[431] La pièce citée par Tallemant n'est pas dans les _Épigrammes_, mais à la p. 367 des _Poésies diverses_. Le premier vers y est différent:
_Colletet, mon mari_, seul objet de ma flamme, etc.
[432] _Voyez_ aussi les Poésies diverses, p. 367. On y lit ainsi le second vers:
Nomment mes yeux _doux et charmants_.
Or il courut un bruit que cette femme avoit des galants; on dit à Colletet que Bois-Robert avoit dit que sa femme lui servoit à vivre. Ce bonhomme fut si sot que d'aller en faire un éclaircissement à Bois-Robert, qui se moqua de lui et se mit à rire. Boileau[433] dit que c'est une honnête femme. A la vérité, son mari, qui n'aime que la crapule, souffre quiconque veut apporter de quoi goinfrer chez lui. Elle dit: «Je sais bien qu'on n'est pas obligé d'en juger charitablement, je suis toujours parmi des hommes; M. Colletet me mène dîner et coucher en ville. Mais il m'a fait l'honneur de m'épouser, je veux avoir de la complaisance pour lui; je ferai des impromptus à table, parce qu'il les aime; je souffrirai les impertinents qu'il amène céans. Si je suis jamais veuve, alors on verra qui je suis.»
[433] Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux.
Or, elle est devenue veuve un an après, en 1659, au mois de février, et voici ce qu'elle fit sur la mort de son mari:
Le cœur gros de soupirs, les yeux noyés de larmes, Plus triste que la mort, dont je sens les alarmes, Jusque dans le tombeau, je vous suis, cher époux. Comme je vous aimai d'une amour sans seconde, Et que je vous louai d'un langage assez doux, Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde, J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous[434].
[434] Ces vers désabusèrent le public sur le talent de Claudine. Le mari eut la rare prévoyance de les faire au lit de mort, au nom de sa femme; Colletet mort, Claudine se tut: aussi, après l'avoir encensée, La Fontaine se vengea-t-il par des stances épigrammatiques:
Les oracles ont cessé; Colletet est trépassé; Dès qu'il eut la bouche close, Sa femme ne dit plus rien; Elle enterra vers et prose Avec le pauvre chrétien.
Mais Boileau a bien changé de note depuis, et en voici la raison. Un jour elle faisoit la dolente, et elle dit que cela venoit de ce qu'elle avoit perdu un diamant de huit cents livres que M. Colletet lui avoit donné le jour de ses noces. «Si vous pouviez me prêter.--Je n'ai, lui répondit-il, que trente pistoles pour aller à Tanley, partageons-les, si vous voulez.--Ce n'est rien que cela.» Lui ne poussa pas plus loin, et il n'y retourna pas depuis. Je crois que l'abbé Tallemant[435] en a tâté, mais non pas gratis, l'abbé de Richelieu aussi. Maintenant qu'elle est veuve, un de mes parents y dépense assez, et il n'est pas seul, car elle a bien du monde à nourrir. Elle disoit une fois: «Que la multitude des valets est incommode! Ma femme de charge me ferre la mule (c'est sa mère); ma cuisinière fait un feu enragé (c'est sa cousine); ma femme-de-chambre a égaré un mouchoir (c'est sa sœur), et mademoiselle (c'est la fille de son mari) a tout roussi mon point de Venise.» Insensiblement elle se décria très-fort. On trouva que ce qu'elle avoit de vers étoit pitoyable, mais que ses galants les raccommodoient. Elle devint misérable jusqu'à demander l'aumône dans les allées reculées du Luxembourg: elle épousa un je ne sais qui, et gardoit toujours le nom de _veuve Colletet_; elle buvoit comme un Templier; et enfin elle mourut soûle dans l'hôtel, où elle creva pour avoir trop bu; et, comme elle ne fut malade que quelques heures, cela causa un plaisant effet; car, pour escroquer Furetière, trois ou quatre jours devant sa mort, elle alla lui demander de quoi enterrer sa mère qui se portoit bien, et, quand la mère vint lui demander de quoi faire enterrer sa fille: «Vous vous moquez, lui dit-il, c'est vous qui êtes morte, et non pas elle.»
[435] François Tallemant, frère de l'auteur.
EXTRAVAGANTS, VISIONNAIRES, FANTASQUES, BIZARRES, ETC.
La mère[436] de M. de Longueville vouloit qu'on fît bien des façons pour la saigner. Un jour un chirurgien la saigna avant qu'elle eût pu tourner la tête; elle ne s'en voulut plus servir, et disoit que c'étoit un insolent de l'avoir saignée en sa présence.
[436] Catherine de Gonzague-Clèves, duchesse de Longueville, morte en 1629.
M. Amyrault[437], professeur en théologie à Saumur, homme savant, s'est avisé de faire deux volumes de la morale d'Adam, devant le péché, où il dit que sa grande félicité étoit de nager.
[437] Moïse Amyrault, né en 1596, mort en 1664. La _Vie de François de La Noue_, Leyde, 1661, in-4º, est le seul ouvrage de lui qu'on puisse consulter avec quelque fruit.
Un nommé de Chambergeot, de la famille des Le Sau de Paris, portant les armes en Flandre, on le fit parrain d'un enfant dont le père s'appeloit M. Dieu; il nomma cet enfant Maur, afin qu'on pût dire _Maur-Dieu_ sans jurer[438].
[438] C'est comme le _Jarni-Cotton_ du père Cotton.
Le père de cet homme-là fit faire son tombeau à Chambergeot: il se couchoit de temps en temps dans sa tombe pour voir s'il y seroit à son aise, et disoit aux ouvriers: «Encore un coup de ciseau; cela me blesse à l'épaule.»
Un autre fit mettre un petit verrou en dedans de sa bière, afin d'y être en sûreté. Le maréchal d'Ornano ne couchoit point avec aucune femme qu'il n'eût su auparavant son nom de baptême, de peur de profaner le nom de la Vierge; par la même raison, le maréchal de Saint-Luc n'eût pas mangé de la viande le samedi pour sa vie; mais il en mangeoit fort bien le vendredi.
Vignolles, président à la chambre de l'édit de Castres, alloit ici à Charenton sur un cheval de carrosse avec deux pages à pied derrière lui; il sortoit de son auberge tous les soirs à huit heures, et disoit que c'étoit l'heure des duchesses.
Le feu cardinal de Retz[439], chef du Conseil, tint trois ans tous ses grands chevaux et tous ses coureurs, à Noisy, près Versailles, disant tous les jours: «J'y irai demain.» Ses gens, pour les tenir en haleine, passoient au Pré-aux-Clercs, qui étoit alors la Voirie, et relançoient quelque chien qu'ils couroient jusqu'à Meudon. Le cardinal y voulut aller une fois. Le chien courut jusqu'à mi-chemin de Noisy, mais le cardinal n'y alla pas pour cela. J'ai ouï conter une chose de lui assez raisonnable. A Clairac, il racheta pour six pistoles une belle fille que des soldats emmenoient; puis, comme elle eut témoigné qu'elle seroit bien aise d'être religieuse, il lui donna mille écus pour se mettre en religion à Toulouse, et ne lui toucha pas le bout du doigt.
[439] Henri de Gondi, évêque de Paris, dit _le cardinal de Retz_, arrière-grand-oncle du coadjuteur.
Le maître-d'hôtel de mon beau-père[440] fessa une fois cruellement un laquais; le lendemain on trouva écrit sur la porte du privé:
Maître Chamart est un maître fesseur; De maître Jean-Guillaume[441] il sera successeur.
[440] Le financier Rambouillet.
[441] Le bourreau de Paris. (T.)