Part 15
M. de Blérancourt est Potier[244], d'une bonne famille de la robe: ils viennent d'un général des finances qui, à la bataille de Ravennes, demanda une pique à Gaston de Foix, et se battit en homme de cœur. Blérancourt est cadet de M. de Tresmes[245]. Cet homme a voyagé et a même fait des livres de ses voyages; mais il y a tant de choses inutiles que ce seroient trois gros volumes _in-folio_, où il n'y auroit rien de plus notable que les meilleures hôtelleries d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, et qui n'apprendroient rien; c'est pourquoi on ne les a pas imprimés. Il avoit épousé mademoiselle de Vieux-Pont, qui étoit une femme qui s'étoit mise à étudier. Bergeron, chanoine de je ne sais où[246] (M. Despesses, dont il avoit été précepteur, lui avoit fait donner cette prébende), fut celui dont elle se servit pour s'instruire. Elle a fait, dit-on, un _Discours de l'amour conjugal_; mais on ne l'a point vu. Bergeron demeura avec elle tout le reste de sa vie. Ce bonhomme aimoit fort les voyages: il tint Pyrard[247] deux ans à Blérancourt; de temps en temps il le faisoit parler des mêmes choses, et marquoit ce qu'il lui disoit pour voir s'il ne vacilloit point; car Pyrard n'étoit qu'un brutal et qu'un ivrogne. C'est ainsi que le bonhomme Bergeron a fait le livre des _Voyages de Pyrard_[248]: il prit tout ce soin-là parce que c'est la seule relation que nous ayons des Maldives. Ce bon vieillard n'y mit point son nom, non plus qu'à la première partie de Vincent Le Blanc[249], qu'il écrivit aussi tout de même, car les autres parties ne valent rien; et quelqu'un, après la mort de M. de Peiresc, chez qui étoit ce manuscrit, y a ajouté le reste pour grossir le volume. Il y a encore un traité des navigations de la façon de M. Bergeron, au bout de la Conquête des Canaries par Bethencourt[250].
[244] Bernard Potier, seigneur de Blérancourt, lieutenant-général de la cavalerie légère de France, marié à Charlotte de Vieux-Pont, dame d'Annebaut, morte en 1646.
[245] René Potier, duc de Tresmes.
[246] Pierre Bergeron, né à Paris.
[247] François Pyrard, voyageur françois. Il publia, en 1611, son _Discours du Voyage des François aux Indes orientales_, etc., un volume in-8º, dédié à la Reine régente.
[248] Cette édition, beaucoup plus ample, parut en 1615, en deux volumes in-8º.
[249] Vincent Le Blanc naquit à Marseille vers 1553. Il a voyagé pendant quarante-huit ans, et n'a rien publié de son vivant.
[250] Jean de Bethencourt, qui agissoit pour Robert de Braquemont, son beau-frère, découvrit, vers 1402, Lancerote, Fer et Fortavanture, qui font partie des Canaries. Il paroît que Bethencourt tint ces îles en fief de la couronne de Castille. C'est un point fort obscur qui n'a pas été éclairci par l'_Histoire de la conquête des Canaries_, publiée en 1630 par Galion de Bethencourt. (Voyez les _Recherches sur les Voyages et les Découvertes des navigateurs normands_, par M. Estancelin; Paris, 1832, p. 17 et 157.)
Ce fut cette madame de Blérancourt, qui bâtit la maison de Blérancourt en Picardie[251]. On dit qu'elle la fit quasi toute défaire pour réparer un défaut, de peur qu'on ne dît que madame de Blérancourt avoit fait une faute. Elle mourut sans enfants, et son mari ne s'est point remarié. Il n'y a guère d'homme au monde plus avare: il a, dit-on, quatre-vingt mille livres de rente; cependant il est vêtu comme un gueux. Il ne va plus qu'à cheval sur une selle à piquer[252], monté sur un gros roussin; à la campagne, pour tout manteau de pluie, il a un manteau doublé de panne, et de petites bottes de maroquin à pont-levis. Il mange sur un escabeau, et fait fort méchante chère. Il disoit une fois: «Ah! cela c'était du temps que j'allois en carrosse.» Croiriez-vous après cela que cet homme ne thésaurise pas; non, il se laisse piller par ses gens; il doit même quelque chose. Un homme à qui il doit quelque rente lui alla demander trois années d'arrérages. «Eh, lui dit-il, monsieur, ne me pressez pas. Si vous saviez ma nécessité, vous auriez pitié de moi.» Une fois qu'il fut payer, au bureau de l'Hôtel-Dieu, je ne sais quelle rente dont il est chargé, il demanda en grâce qu'on lui donnât un homme pour le faire passer gratis sur le pont[253], où l'on paie un double, et il fallut lui en donner un. A la vérité, il entretient sa nièce de Tresmes et son équipage à Blérancourt à ses dépens.
[251] Blérancourt est situé auprès de Noyon. (_Voyez_ plus haut, tom. 4, p. 55.) Ce beau château a été gravé par Israel Silvestre.
[252] La _selle à piquer_ est une selle propre au manége, dont les battes de devant et de derrière sont plus élevées, afin de tenir le cavalier plus ferme. (_Dict. de Trévoux._)
[253] Le Pont-au-Double, derrière l'Hôtel-Dieu de Paris.
Il y a sept ou huit ans que Frémont, neveu de d'Ablancourt, dîna chez le maréchal de L'Hôpital; cet homme y dînoit aussi; Frémont lui servit du saumon. Après dîner, il faisoit mille caresses à ce garçon, et disoit sans cesse: «Il m'a nourri, il m'a nourri.» Enfin Frémont lui demanda ce que cela vouloit dire. «C'est, lui dit-il, que vous m'avez donné du saumon par où je l'aime.»
AUTRES AVARES.
Un vieux garçon, connu à la cour, nommé Voguet, avoit tant fait, qu'il avoit obtenu un logement au-dessus de Mademoiselle dans le château des Tuileries: il n'avoit ni valet ni servante, couchoit dans un lit à l'indienne, comme les matelots[254]. Le tonneau où il mettoit son vin lui servoit de table. Un cabaretier, tous les deux mois, remplissoit son tonneau, et tous les dimanches lui apportoit un potage avec une volaille dessus. Ce jour-là il mangeoit la soupe, et de la volaille il vivoit tout le reste de la semaine.
[254] Un hamac.
Chevalier, premier président de la Cour des Aides, oncle de feu madame de Maisons, et dont le président de Maisons d'aujourd'hui a tant eu de bien, sachant qu'on alloit mettre les quarts d'écus à vingt sous, emprunta une grosse somme en quarts d'écus à seize sous, et la rendit quelques jours après à vingt sous. Montmort[255] le riche, père du maître des requêtes, en fit autant à une de ses bonnes amies, et lui renvoya le même sac après en avoir ôté ce qu'il y avoit de profit.
[255] Habert de Montmort.
Boulanger, président des enquêtes, si je ne me trompe, qu'on appeloit Boulanger _Paranture_, car il disoit toujours _paranture_, au lieu de _par aventure_, étoit un illustre avaricieux. Il disoit: «J'ai quatre-vingt mille livres de rente; je crèverai ou j'en aurai cent.» Il en eut cent, et puis creva.
Le frère de Sarrau, le conseiller, qu'on appeloit de Boinet, du nom d'une terre, avoit voyagé en Egypte. On dit que, voyant la peste s'augmenter fort au grand Caire, où il étoit, il acheta une bière de bonne heure, de peur qu'elles ne fussent trop chères. Quand sa première femme mourut, il mit à part le pareil du drap dont elle fut ensevelie, afin qu'on le prît pour lui, pour ne pas dépareiller les autres; au même temps, il se vouloit jeter par les fenêtres. Accordez cela. Sa première femme étoit propre et lui n'étoit curieux qu'en linge sale. Quand il pouvoit s'empêcher de prendre une chemise blanche, il disoit: «Bon, voilà un sou épargné.» Il avoit un vieux chapeau qui battoit de l'aile et qui avoit les bords une fois trop grands; pour les lui faire rogner, il fallut envoyer crier devant chez lui: _Rognures de chapeau à vendre_. Aussitôt il rogne le bord de son chapeau; mais, quand il voulut appeler l'homme, il n'y étoit plus. Au reste, c'étoit un bel esprit; il eut trois ans entiers un maître pour lui montrer le tric-trac, mais il ne put jamais venir à bout de l'apprendre.
Il y a ici un avocat, banquier en cour de Rome, nommé Cousturier; c'est le plus grand arabe du monde, mais il est habile et en réputation; de sorte que, quoiqu'il prenne plus que les autres, beaucoup de gens pourtant vont à lui. Il épousa sa servante, étant déjà fort riche; il disoit: «Je lui ferai porter le damas si je veux.» Présentement il a quatre cent mille écus de bien, et ne dépense pas cinq cents livres tous les ans. Toute son ambition c'est de vivre assez pour mourir riche de deux millions, et il n'a point d'enfants[256].
[256] On lit au manuscrit la variante suivante: «Cousturier, avocat, banquier en cour de Rome, est un corsaire, mais parce qu'il a de la réputation, beaucoup de gens vont à lui; il ne dépense pas trois doubles; il a un million de bien, et il n'a point d'enfants. Il dit qu'il veut avoir la gloire de laisser deux millions, et tous les ans il constitue vingt-cinq mille écus.»
MADAME DE BRETONVILLIERS
ET LAMBERT.
Un nommé Le Ragois, d'une honnête famille d'Orléans, se mit dans les affaires, fut secrétaire du Conseil, et fit une prodigieuse fortune; c'est lui qui a bâti cette belle maison à la pointe de l'Ile Notre-Dame, qui, après le sérail, est le bâtiment du monde le mieux situé[257]. C'était un assez bon homme et assez charitable; mais je ne crois pas qu'on puisse gagner légitimement six cent mille livres de rente, comme on dit qu'il avoit. A la vérité, je crois qu'il y avoit du méchant bien parmi cela; d'ailleurs un secrétaire du Conseil, qui se mêle de partis, est punissable. Il avoit une belle femme et qui a été long-temps belle: elle l'a bien fait cocu aussi; elle le battoit même quelquefois, et ne faisoit que criailler, elle qui n'avoit rien eu en mariage. Le jour de ses noces, quoiqu'elle fût rousse, le gouverneur d'Orléans envoya prier qu'on la laissât venir à un bal qu'il donnoit à un prince étranger. Elle avoit le plus beau teint qu'on ait jamais vu. La Trousse, qui mourut en Catalogne, lui a bien coûté: elle étoit avare en diable. Un jour qu'on jouoit chez elle, quelqu'un donna une pistole d'Espagne pour avoir des jetons. Elle la prit, et en mit une d'Italie en la place; il se trouva que la pistole d'Espagne étoit fausse. Après la mort de son mari, elle étoit magnifique en habits plus que jamais; elle alloit épouser Bournonville, qui a épousé mademoiselle de La Vieuville; mais elle mourut subitement.
[257] Ce bel hôtel, qui est devenu une brasserie, porte encore le nom de _Bretonvilliers_. On sait que l'île Saint-Louis s'appeloit alors _île Notre-Dame_, parce que très-anciennement elle avoit appartenu aux évêques de Paris.
Madame de Bretonvilliers, sa belle-fille, est fille de la présidente Perrot; c'étoit une fort belle personne. Les enfants l'ont gâtée. Lambert le riche[258], maître des comptes, devint amoureux d'elle; il la demanda au père et s'obstina, lui qui a cent mille livres de rente, à vouloir avoir vingt-cinq mille écus au lieu de cinquante mille livres. Depuis il continua de la voir; et le président, assez mal à propos, alla loger dans une de ses maisons dans l'Ile[259]. Le Ragois, fils de madame de Bretonvilliers, autre maître des comptes, s'en étoit épris à la campagne, il y avoit environ six mois, et, l'ayant fait trouver bon à sa mère, il la demanda quoiqu'il ne soit pas moins avare que l'autre. On avertit Lambert que l'affaire s'avançoit. «Voire, dit-il, cela m'est _hoc_ quand je voudrai.» Cependant la parole se donne. Voilà Lambert enragé: il envoya offrir de donner cent mille écus par contrat de mariage, et de mettre pour cela des pierreries entre les mains du père pour assurance. Celui qui fut faire cette offre étoit un maître des comptes nommé Le Boulez; il s'adressa aussi à la fille, et lui dit: «Et vous, mademoiselle, après avoir tant de fois promis à M. Lambert que vous n'en auriez jamais d'autre....» Elle l'interrompit et dit que cela étoit faux. Le président s'échauffa, et, si l'autre n'eût filé doux, il y eût eu du bruit. On se moqua terriblement du pauvre Lambert, et toutes les dames de l'Ile lui envoyèrent des bouquets de sauge. Il voulut parler de lettres, et faire le _Roquelaure_, cela redoubla la moquerie. Depuis il épousa mademoiselle de Verderonne[260], belle et sotte, mais bonne femme. Présentement Bretonvilliers, sans ce qu'il peut espérer encore, car le dévot n'aliène point son fonds, a cinquante mille écus de rente; c'est une pauvre espèce d'homme. Il fait des meubles magnifiques, et au même temps il brûle de l'huile par épargne dans la chambre de ses enfants.
[258] Claude-Jean-Baptiste Lambert de Thorigny, président à la chambre des comptes.
[259] On appelle encore cette maison l'hôtel Lambert. La galerie et les appartements ont été peints par Le Sueur et par Le Brun, qui y ont rivalisé de talent. Beaucoup de chefs-d'œuvre qui l'embellissoient en ont été enlevés, et font aujourd'hui partie de la collection de France. (_Voyez_ la description de cet hôtel dans les _Antiquités de Paris_ de Sauval, t. 2, p. 222.)
[260] On a dit que Boulanger, fils de Boulanger _Paranture_, y vouloit aussi penser. (T.)
D'HOZIER[261].
D'Hozier est un pauvre gentilhomme de Provence qui est l'homme du monde le plus né aux généalogies. Il avoit une charge de nouvelle création: il étoit généalogiste du Roi, juge et surintendant des blasons et armes de France. Pour l'éprouver, un jour Le Pailleur[262], comme il dînoit chez la maréchale de Thémines: «Or ça, me diriez-vous bien la race d'un M. de La Forest?--Est-ce, dit-il, La Forest de Montgommery, La Forest ceci, La Forest cela? Il y en a tant en Normandie, tant en Picardie.» Il lui en dit trente. «Non, c'est vers Dreux.--Ah! c'est donc La Forest-Fay?--Oui, mais c'est un hobereau de cinq cents livres de rente.--Cela est vrai, mais il est de bonne maison; il vient d'un chevalier, il a tant de sœurs, etc.» Des familles de Paris il en sait tout autant. Une sœur de la maréchale survint. «Il faut, lui dit-il, que vous vous nommiez _Jeanne_, et votre fils _Henri_[263].» Et il lui dit qui elle avoit épousé, et combien son mari avoit de frères et de sœurs.
[261] Pierre d'Hozier, né à Marseille en 1592, mort à Paris en 1660.
[262] _Voyez_ l'Historiette de Le Pailleur, au t. 3, p. 237.
[263] Ce ne sont pas les noms. Je les ai oubliés. (T.)
Le feu Roi[264], qui étoit malin, quand il voyoit le carrosse de quelque nouveau venu, il appeloit d'Hozier. «Connois-tu ces armes-là?--Non, Sire.--Mauvais signe pour cette noblesse,» disoit le Roi. Saint-Germain Beaupré avoit des fleurs de lys d'argent sans nombre. Il a voulu que cela ait été des fleurs d'or. D'Hozier disoit: «Ce sont donc des fleurs de lys d'argent _doré_?» Il pria Boisrobert de changer un endroit d'une épître où il y a, en parlant de ceux de Normandie:
Et les plus apparents Payoient d'Hozier pour être mes parents.
[264] Louis XIII.
Il vouloit qu'on mît _prioient_; mais _payoient_ est tout autrement joli, et est dans la vérité, car d'Hozier se fait bien payer[265].
[265] Pierre d'Hozier et ses successeurs sont cependant regardés comme des généalogistes consciencieux et sévères. Chérin a marché sur leurs traces; mais depuis La Chesnaye des Bois, que de gens complaisants se sont livrés à l'art héraldique!
MADEMOISELLE TANIER
ET SA FILLE.
Mademoiselle Tanier étoit fille d'un juge de Saint-Lazare; elle étoit belle, mais de complexion si amoureuse, qu'elle fut débauchée par un laquais de son père à l'âge de dix ans; le père fut si sot que de poursuivre le laquais, qui fut pendu devant sa porte. Elle fut mariée à un petit homme, nommé Tanier, qui étoit avocat. Cette femme fit galanterie avec feu M. l'archevêque de Paris et plusieurs autres: elle avoit une fille qui étoit fort jolie. Un jeune homme, fils d'un maître des requêtes, nommé de Chaulne, mais l'un des cadets, s'avisa que cette fille ne seroit pas mal son fait, car la mère avoit amassé du bien; il se rend familier dans la maison. La mère avoit conservé son humeur riante; il lui faisoit des présents de friandises, les menoit à la promenade, et donnoit toujours la collation. Il fit si bien, qu'il gagna la fille, l'enleva et la mena en Hollande. Là, elle eut un garçon; elle devint grosse encore une fois, mais elle accoucha d'un monstre qui étoit demi-homme et demi-chien. On a cru que cela venoit de ce qu'elle avoit toujours un petit chien dans son giron. Chaulne, quelque temps après, mourut de maladie. Elle revient et va à Abbeville trouver le frère aîné de son mari, qui étoit intendant de la justice en Picardie. Il la reçut fort bien, la logea chez un homme de ses amis, et lui conseilla de ne se laisser voir à personne jusqu'à ce qu'on eût fait sa paix; même il donna ordre à son hôte d'empêcher qu'on ne la vît. Elle n'y fut pas pourtant long-temps, qu'un gentilhomme, nommé La Bretonnière, chambellan de M. d'Orléans, et neveu de Bellebrune, gouverneur de Hesdin, sut qu'une belle et riche veuve étoit logée chez un tel à Abbeville. Cet homme étoit de sa connoissance; il y va et il le gagne. Elle témoigna qu'elle craignoit fort que l'intendant ne le sût. Bretonnière lui offre la faveur de son oncle le gouverneur de Hesdin, lui fait accroire que cet oncle est tout puissant, et qu'il la remettra bien avec sa mère; après il la persuada de se retirer à Hesdin; qu'on lui enverroit un carrosse à six chevaux, et des femmes pour la servir. Elle se laisse conduire à Hesdin, où, peu de temps après, elle se résout à épouser le cavalier, pourvu qu'il ait le consentement de M. et de mademoiselle Tanier. Il vient à Paris et s'adresse à une de ses amies, nommée madame de Monthlin, qui étoit de la connoissance de la Tanier. Cette dame fait la proposition. La Tanier monte sur ses grands chevaux, dit qu'il y avoit plus de quatre maîtres des requêtes après elle pour avoir sa fille, etc. La Bretonnière va lui-même pour lui parler. Elle le rejeta, et, après lui avoir dit cent rebuffades, tout d'un coup en adoucissant sa voix, elle lui demande si sa fille étoit toujours belle. «La plus belle du monde, madame, répondit-il.--Ah! monsieur, reprit-elle, si ma fille n'étoit pas si belle, elle ne seroit pas si malheureuse: sa beauté est cause de tous ses maux.» Le gentilhomme s'en retourna, et il fit si bien qu'il épousa la demoiselle, quoiqu'il n'eût point apporté de consentement. Il vint après avec sa femme à Paris, où il employa tout le monde pour gagner la mère, car le père étoit toujours de l'avis de sa femme. Mademoiselle l'en pria par plusieurs fois; cela ne servit de rien. On dit qu'une fois en leur parlant elle s'adressoit, comme de raison, au mari; lui qui étoit le meilleur petit homme du monde, ne s'échauffoit pas autrement; mais sa femme lui disoit par-derrière: «Mettez-vous donc en colère, de par le diable!» Enfin on plaida pour rompre le premier mariage. Chaulne, le père, par intérêt, vouloit que la sentence rendue par contumace contre feu son fils subsistât. La chose réussit comme il le souhaitoit, le mariage fut cassé; mais l'amende ne fut point appliquée au père ni à la mère de la fille, parce que, comme j'ai dit, cette mère avoit reçu des présents de ce jeune homme, mais on l'appliqua à l'enfant pour ses aliments. Ne voilà-t-il pas d'honnêtes gens de faire déclarer leur fille g....? L'affaire avec le temps s'accommoda avec La Bretonnière.
DULOT.
Dulot étoit un prêtre de Normandie qui, étant précepteur de l'abbé de Tillières[266], au lieu de dire: _Dominus vobiscum_, dit: _L'abbé de Tillières, vous êtes un sot_. On s'aperçut par là qu'il devenoit fou. Ce fut en partie l'amour qui lui fit tourner la cervelle: il aimoit certaine femme appelée Madelaine Quipel; et, quand une fois il se fut mis à extravaguer, lorsque la lune étoit au plein, il disoit que madame Quipel étoit dedans. Cette femme avoit un fils; il se mit dans la tête que c'étoit un prophète, et qu'il étoit son précurseur; d'autres fois il l'appeloit le Roi romain, et se disoit précurseur du Roi romain. Dans cette fantaisie, il va à Rome. Il partit d'ici à pied avec cinq sous, et il en revint avec dix. Il disoit qu'il étoit cardinal noir, et ne voulut pas aller à Rome à quelques années de là avec l'abbé de Retz, à qui il étoit, parce que, disoit-il, je ferois tort à mon maître, car, comme cardinal noir, il faudroit que je passasse devant lui[267]. Il avoit su quelque chose et avoit l'esprit vif; il faisoit des bouts-rimés, dont il est l'inventeur, avec une facilité admirable. Sa méthode étoit de se mettre un sujet dans l'esprit et d'y faire venir ses rimes du mieux qu'il pouvoit, et certainement c'est le plus court chemin. Il faisoit aussi d'autres vers assez plaisants, témoin le cantique de l'Epiphanie[268] qu'il chantoit sur je ne sais quel air; il y avoit plus de trois cents vers. En je ne sais quelle pièce au pape, il lui disoit:
Jusqu'où s'étend votre empire Bougrin.
[266] Tillières, beau-frère du maréchal de Bassompierre. (T.)
[267] Sarrasin, dans le _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts-rimés_, suppose, poétiquement, qu'il étoit fils de Le Herty, fou célèbre des Petites-Maisons, chanté par Colletet dans une de ses épigrammes. Voici le passage de Sarrasin:
Quand l'illustre Herty fut privé de la vie, Dulot, son fils, pressé d'une plus noble envie Que de veiller oisif proche de ses tisons, Et borner son empire aux Petites-Maisons, Tenta de renverser, par ses vers frénétiques, Le trône glorieux des poèmes antiques, etc.
Voici l'épigramme de Colletet, que nous citons comme l'une des meilleures de son Recueil:
_Pour L'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._
J'ai connu de grands personnages, Je me suis trouvé chez les sages, Où la philosophie abondoit en raisons; Mais, ou je sens l'effet de ma raison blessée, Ou la grande sagesse a quitté le Lycée, Pour ne plus habiter qu'aux Petites-Maisons.
(_Épigrammes de Colletet_; Paris, 1653, p. 213.)
[268] Ce cantique est perdu. Il ne paroît pas avoir été imprimé.
Il étoit un peu b.... lui-même. De tous les gens de l'abbé de Retz, il n'y avoit qu'un laquais assez beau garçon, de qui il souffroit toute chose; il se défendoit de tout le reste. Une fois il entra dans le cabinet en colère. «Comment, monsieur, dit-il, vos coquins de laquais sont assez insolents pour me battre en ma présence!» Il avoit d'assez longs intervalles, et il alloit chanter messe à des villages où on ne le connoissoit pas; il employoit tout son argent en vin et en gourgandines, car assez de gens lui donnoient. Il demandoit au Cours, et mettoit un certain domino noir à languettes et une soutanelle de même[269], que l'abbé de Retz lui avoit fait faire; mais il ne portoit jamais cet habit-là par la ville; il se le mettait au Cours et dans les maisons, avec cela toujours des bottes troussées, mais point d'éperons. Il souffroit des croquignoles pour un sou pièce; mais quelquefois il étoit furieux. Un jour il battit à coups de bâton le marquis de Fosseuse, et puis disoit: «Je me vanterai à cette heure d'avoir donné des coups de bâton à l'aîné de la maison de Montmorency[270].»
[269] Sarrasin fait allusion au costume de Dulot, dans ces vers du second chant:
Soutane avance après: elle est noire, mais belle; C'est du fameux Dulot la compagne fidelle, etc.
[270] Fosseuse prétend l'être. (T.)