Les Histoires merveilleuses, ou les Petits Peureux corrigés
Chapter 2
VICTOR. C'est précisément comme les génies de nos contes de fées, qui sont toujours opposés les uns des autres, avec une puissance plus ou moins étendue.
M. LE CURÉ. Eh bien, dans d'autres temps, au lieu de se borner à renfermer cet homme comme un escroc, on lui aurait fait son procès comme sorcier, et il est probable qu'il eût mieux aimé mourir avec sa réputation que de se démentir. Je vais vous parler d'un homme respectable qui n'est nullement à comparer avec le malheureux dont il vient d'être question. J'ai étudié à l'ancienne Université de Helmstedt, sous un savant professeur, M. Beireis, qui passait aux yeux de beaucoup de monde pour un sorcier, parce qu'il possédait quelques secrets de chimie. Un jour il parut à la table du duc de Brunswick, vêtu d'un bel habit de draps gros bleu. Au milieu du dîner, on s'aperçoit que son habit est devenu violet, et avant qu'on se fût levé de table, il était d'une superbe couleur écarlate. Depuis cette expérience, M. Beireis devint un objet de la curiosité publique; et il se plut à confirmer les gens crédules dans l'idée qu'il était magicien.
ALBERT. Comment! il est possible qu'un habit change ainsi trois fois de couleur, sans qu'on y touche?
M. DE FORBIN. La physique et la chimie donnent les moyens de faire quantité d'expériences aussi curieuses.
M. DE VERSEUIL. Je me souviens d'une aventure assez plaisante arrivée à Bâle, après l'exécution d'un chaudronnier qui fut pendu comme sorcier. Il avait été ensuite exposé à des fourches patibulaires peu distantes de la ville. Le lendemain de l'exécution, un paysan qui s'était hâté de nuit d'aller au marché de la ville, étant arrivé avant que les portes fussent ouvertes, alla se reposer sous un arbre, sans se douter qu'il était près du gibet. L'obscurité de la nuit n'était pas encore dissipée, lorsque d'autres hommes qui se rendaient aussi à la ville, passant devant les fourches patibulaires et sachant que le chaudronnier y était exposé, l'un d'eux, pour faire le plaisant, se mit à crier s'il voulait venir avec eux. Le paysan qui était dessous l'arbre, croyant qu'on s'adressait à lui, et étant bien aise de trouver compagnie, répondit: volontiers, attendez-moi, nous irons ensemble. A ces mots, le questionneur et tous ceux qui étaient avec lui s'enfuirent épouvantés, et racontèrent dans la ville que le pendu leur avait parlé; ce qui établit encore bien mieux sa réputation de sorcellerie.
M. LE CURÉ. Remarquez bien, mes petits amis, que presque toutes les aventures de revenans arrivent la nuit, parce que dans l'obscurité, la crainte nous fait voir et entendre bien des choses qui ne sont pas, ou nous empêche de remarquer d'où provient ce que nous voyons et entendons. Dans ces circonstances, quand notre imagination n'est pas fortement prémunie contre la peur, elle grossit nos visions, et devient elle-même la source de nos alarmes.
M. DE VERSEUIL. Toutes les fois, mes enfans, que quelque chose se présentera à vous d'une manière surnaturelle, songez bien que c'est ou une illusion de vos sens, ou qu'il y a des causes dont vous ne voyez que les effets. Je veux vous donner tant de preuves à cet égard, que vous ne soyez jamais tentés de vous laisser aller à des idées aussi contraires à la raison, que nuisibles à la santé. A votre âge, ces frayeurs sinistres non-seulement étouffent le courage de l'âme, mais en outre paralysent le développement des forces du corps. L'homme peureux, craintif, ne jouira jamais pleinement de son existence.
VICTOR. Cela est bien vrai; car je ne vois jamais approcher la nuit sans en ressentir de la peine. Si je suis seul, j'éprouve du malaise, je n'ose remuer. Quand je suis couché, le moindre bruit me fait frissonner; mes yeux semblent toujours apercevoir des fantômes; je crois sentir que l'on me touche; mon coeur bat avec force, la respiration me manque, il me serait impossible alors de parler, et je souffre comme si j'étais bien malade. Mon frère et ma soeur sont tout comme moi.
M. DE FORBIN. Corbleu! Comment voulez-vous devenir des hommes, si cela continue!
ALBERT. Oh, quant à moi, mon oncle, l'aventure de ce soir m'a déjà bien raffermi, et j'espère me débarrasser tout-à-fait de cette vilaine peur.
M. LE CURÉ. Je serai charmé de contribuer à votre guérison; et j'espère, avant trois jours, vous voir assez raisonnables pour ne pas craindre de vous mettre en rapport avec certain spectre qui est chez moi, et dont la familiarité vous délivrera de la peur de tous les autres.
LES ENFANS. Un spectre!
M. LE CURÉ. Oui, vraiment; un spectre avec lequel j'ai fait connaissance il y a long-temps, et qui m'a l'obligation de se trouver encore ici-bas.
CÉCILE. Quoi! il est visible chez vous? Nous ne l'avons pas vu lorsque nous y avons été?
M. LE CURÉ. C'est un revenant de Paris où il est né, où il est mort. Je lui permets quelquefois de faire des absences de chez moi; il n'est revenu dans ma maison que ce soir.
VICTOR. Mais vous disiez qu'il n'en existait pas?
M. LE CURÉ. Non, il n'existe ni spectres ni fantômes qui reviennent pour effrayer et tourmenter ceux qui ne les recherchent pas; mais j'ai recherché celui dont je parle, il me doit sa conservation, et il n'apparaît devant les étrangers que lorsque je le veux.
Gertrude ouvrait de grands yeux pour regarder M. le Curé; et il lui passait bien des idées par la tête.
Dix heures sonnèrent en ce moment à l'horloge du château; le pasteur se leva pour se retirer.--Nous serons bien contens d'aller chez vous demain, dirent les enfans, si l'on veut nous le permettre. Cette intention de leur part fit grand plaisir à M. de Verseuil; elle lui annonçait l'heureuse disposition de ses enfans à maîtriser leurs vaines craintes; la veille, ils n'auraient pas eu le courage de songer seulement à entrer chez M. le Curé, si on leur eût dit qu'il y avait un revenant.
D'après cette simple annonce, Gertrude se promit bien à elle-même de n'y jamais mettre les pieds.
Les enfans reconduisirent le pasteur jusqu'à la grille du château, et traversèrent ensuite les cours et les corridors sans songer qu'ils n'étaient accompagnés de personne.--Bien! très-bien! dit M. de Forbin, nous en ferons des hommes; il y a tout lieu d'espérer à présent.
LES HISTOIRES MERVEILLEUSES.
SECONDE PARTIE.
Les enfans étaient venus de grand matin souhaiter le bonjour à leur mère, et lui demander si elle leur permettrait d'aller chez monsieur le Curé; elle le leur avait accordé, pourvu qu'ils obtinssent aussi la permission de leur père; ils allèrent aussitôt la lui demander.
Madame de Verseuil exprimait à Gertrude toute sa joie de l'heureux changement qui s'était opéré dans le caractère craintif de ses enfans.--Tenez, madame, lui dit celle-ci, je ne veux pas parler; tant mieux s'ils sont guéris. Quant à moi, je ne dormirai tranquille que quand je serai de retour à Paris.
Mad. DE VERSEUIL. Comment! l'aventure d'hier ne t'a pas entièrement rassurée?
GERTRUDE. Il s'en faut; et depuis hier, il s'est passé bien d'autres choses.
Mad. DE VERSEUIL. Que s'est-il donc passé?
GERTRUDE. J'ai eu une belle peur cette nuit! Qu'on vienne me dire que les morts ne reviennent pas, surtout dans des maisons comme celle-ci! Oh le maudit château! je voudrais bien en être dehors.
Mad. DE VERSEUIL. Quoi! M. le Curé ne t'a pas convaincue que tes frayeurs étaient chimériques?
GERTRUDE. M. le Curé lui-même m'a bien donné à penser.
Mad. DE VERSEUIL. Et qu'as-tu donc pensé, ma pauvre Gertrude?
GERTRUDE. J'ai pensé qu'en sa qualité de prêtre, il a beaucoup de pouvoir sur les esprits, qu'il aura conjuré celui d'hier, et nous l'aura fait apparaître sous la forme d'une chauve-souris.
Mad. DE VERSEUIL. Oh! Gertrude, que vous êtes peu raisonnable!
GERTRUDE. Cela vous plaît à dire, madame. Au contraire, je réfléchis. Pourquoi le spectre, qu'il a maintenant chez lui, n'y est-il que depuis hier soir? parce que ce n'est que de ce moment que la prétendue chauve-souris a quitté ces lieux.
Mad. DE VERSEUIL. Mais ne vois-tu pas que cette annonce d'un revenant chez lui n'est qu'une plaisanterie pour exciter la curiosité de mes enfans, ou quelque moyen ingénieux qu'il veut employer pour les rendre plus hardis? Ne l'avons-nous pas tenue entre nos mains, cette chauve-souris? Or, les esprits, rapporte-t-on, ne sont pas palpables.
GERTRUDE. Au surplus, cette nuit, c'était bien pire que la chauve-souris.
Mad. DE VERSEUIL. Qu'est-il donc arrivé cette nuit?
GERTRUDE. Oh bien, madame, puisque vous voulez que je vous le dise, le voici: je dormais bien profondément, lorsque j'ai été réveillée par le bruit de quelqu'un qui se promenait dans les corridors; j'ai entendu ouvrir et fermer des portes, on a été sans doute dans le parc, puis on est revenu. Le vent faisait entendre un sifflement aigu, toutes les fenêtres tremblaient je crois autant que moi. Personne de la maison ne serait tenté je pense d'aller dans cette saison se promener ainsi la nuit.
Mad. DE VERSEUIL. Tiens, écoute cette histoire: Une femme de beaucoup d'esprit du temps de Louis XIV, madame Deshoulières, se trouvait chez des amis à leur campagne; prévenue qu'un fantôme venait chaque nuit se promener dans l'un des appartemens du château, elle eut la curiosité de vouloir s'en convaincre par elle-même, et assez de fermeté pour approfondir cette aventure. Depuis long-temps, personne n'osait habiter l'appartement en question: elle s'y rendit après le souper, et se coucha bien tranquillement. Au milieu de la nuit, elle entendit ouvrir sa porte; on s'avança dans sa chambre d'un pas lourd et pesant; on renversa une table qui était près du lit, et on remua les rideaux: il y avait de quoi être effrayé. Cependant madame Deshoulières surmonta toute crainte; et allongeant ses deux mains pour sentir si le spectre avait une forme palpable, elle rencontra deux oreilles longues et velues. Ces deux oreilles lui donnaient beaucoup à penser; mais continuant à vérifier, elle reconnut que le fantôme n'était autre chose qu'un gros chien assez pacifique, qui, n'aimant point à coucher à l'air, avait l'adresse de pénétrer dans l'intérieur de la maison par un carreau brisé, et venait coucher dans cette chambre, dont la serrure ne fermait pas bien. Le chien de la cour ne serait-il pas ton revenant de cette nuit?
GERTRUDE. Non, madame, ce n'est pas cela; demandez à Gérard, votre concierge, à qui l'esprit a parlé.
Mad. DE VERSEUIL. Il lui a parlé!
GERTRUDE. Oui, madame; et il en est encore tout malade. Il y a précisément un an à pareil jour que son père est mort. Eh bien, vers minuit, il est venu frapper aux carreaux de la fenêtre, et a crié à son fils: _Gérard, songe à moi, n'oublie pas ce que je t'ai demandé._ Avant de mourir, ce brave homme lui a recommandé de faire dire tous les ans une messe pour le repos de son âme, et d'acquitter une petite dette qu'il laissait. Malheureusement Gérard a négligé de la payer; c'est sans doute pour cela que son père est revenu.
Mad. DE VERSEUIL. Gérard aura rêvé ce qu'il t'a rapporté.
GERTRUDE. Non, madame, il a bien entendu la voix du défunt, et Brigitte sa femme, l'a entendue de même.
M. de Verseuil entra chez sa femme avec les enfans, et un instant après, M. de Forbin arriva.--Ma soeur, dit-il, c'est aujourd'hui la fête de ma petite Cécile; comme je suis bien content d'elle, je vais lui donner de jolis livres que j'ai fait venir de Paris. Gertrude, allez voir si Gérard a été les chercher chez le libraire, à la ville voisine. Gertrude revint un instant après dire que Gérard avait oublié sa commission; mais qu'il venait de partir sur-le-champ.
M. DE FORBIN. Le maraud l'a donc fait exprès?
GERTRUDE. Pardonnez-lui, monsieur; car c'est bien excusable d'après ce qui lui est arrivé.
M. DE FORBIN. Qu'est-ce donc?
Mad. DE VERSEUIL. C'est une grande aventure qui n'est pas très-claire; je vous conterai cela.
M. DE FORBIN. Je devais d'autant moins m'attendre à cet oubli, qu'hier au moment de me mettre au lit, craignant que ce nigaud manquât de mémoire, je suis descendu exprès pour lui rappeler ma commission.
Mad. DE VERSEUIL. Sur le minuit?
M. DE FORBIN. Minuit sonnait comme je remontais.
Mad. DE VERSEUIL. Vous avez frappé à sa porte?
M. DE FORBIN. Non; mais à sa croisée.
Mad. DE VERSEUIL. Et que lui avez-vous dit?
M. DE FORBIn. Je lui ai dit qu'il songe à moi; qu'il n'oublie pas ce que je lui avais demandé. Mais à quoi bon toutes ces questions?
Mad. DE VERSEUIL. Je vais vous l'expliquer, tandis que Gertrude apprêtera le déjeûner; car je pense qu'elle serait trop confuse si j'en faisais le récit devant elle; n'est-ce pas, Gertrude? Oh! le maudit château! le maudit château! répéta madame de Verseuil, en riant de tout son coeur.
Elle fit alors le détail de tout ce que la gouvernante de son côté, et le concierge du sien, avaient imaginé d'après la sortie nocturne du capitaine; et chacun rit beaucoup de cette nouvelle terreur panique de la pauvre Gertrude.
Vous voyez, dit M. de Verseuil, que voilà une seconde apparition qui n'aurait pas manqué d'ajouter à la réputation de ce château. C'est ainsi qu'on forge des histoires, lorsqu'on s'abandonne à la peur sans réfléchir.
Je me souviens, dit M. de Forbin, d'une autre peur que je fis un jour, sans le vouloir, à un pauvre diable. Pendant un séjour que je fis à Paris, je pris un logement garni; et j'étais un matin dans mon lit à réfléchir que j'avais eu tort de laisser ma clef à la porte d'entrée, parce qu'il serait facile de me prendre divers effets qui étaient dans une petite antichambre. Tandis que ces idées me roulaient par la tête, un menuisier montait chargé d'un cercueil pour un homme qui venait de mourir dans une chambre voisine. Le menuisier croyant entrer chez le mort, ouvre ma porte, et dit en entrant: «Voilà une bonne redingote pour l'hiver.» Je crus qu'on me volait. Ah, coquin! tu oses te moquer de moi! dis-je en sautant hors du lit. Cet homme me voyant paraître nu en chemise, laissa tomber son cercueil, et se sauva à toutes jambes, ne doutant pas qu'il n'eut le mort à ses trousses.
ALBERT. Le quiproquo de cet homme dût bien vous amuser?
M. DE FORBIN. En revanche, une autre fois, il m'arriva une aventure de spectre qui aurait eu de quoi m'effrayer, si j'avais été craintif. Mais cela me rappelle que M. le Curé doit vous en faire voir un de sa connaissance; allons le trouver.
CÉCILE. Mon oncle, dites-nous, auparavant votre aventure?
M. DE FORBIN. Vous le voulez? la voici: En passant à Grenoble, comme militaire, je fus logé chez des bourgeois. J'entendis la nuit marcher à grands pas dans ma chambre, quelqu'un qui traînait des chaînes. En prêtant l'oreille, je distinguai qu'on allait du côté de la cheminée. On remua les cendres où j'avais enterré un tison; ce qui fit une lumière, à la faveur de laquelle j'aperçus un grand homme sec, qui avait les joues creuses, un regard effroyable, et des chaînes aux mains et aux pieds. Ce spectre s'approcha ensuite d'une table où il y avait deux pistolets chargés; il en prit un, le banda en le regardant, puis le remit brusquement sur la table; après quoi il vint droit à mon lit, et me dit d'une voix lugubre et terrible: que fais-tu là?--Je tâche de dormir, lui répondis-je. Et toi, que viens-tu faire ici?--Je veux me coucher; retire-toi. Et il se mit à me pousser comme s'il eut voulu me jeter hors du lit. Je ne savais trop que penser de cette scène, lorsque j'entendis du monde crier dans la cour: le fou est échappé. Je me jetai alors sur ce grand diable de corps, que je tins embrassé de toutes mes forces, jusqu'à ce qu'on fût venu me délivrer d'un si vilain camarade. C'était un fou maniaque, père du maître de la maison, et qui s'était échappé du corps de logis où on le tenait renfermé habituellement.
Dans une pareille circonstance, lorsque le spectre serait venu à vous, dites-moi, enfans, qu'auriez-vous fait?--J'aurais crié bien fort, pour appeler du secours, dit Cécile.--Je me serais saisi des chaînes qu'il avait aux mains, pour l'empêcher d'agir contre moi, dit Victor.--Ma foi, dit Albert, j'aurais sauté sur mes pistolets, et l'ajustant aussitôt, je lui aurais conseillé de décamper au plus vite, ou sinon....--Bien! mes enfans, reprit le Capitaine. Je crois que M. le Curé peut maintenant vous faire apparaître les plus méchans lutins..... Allons le voir.
Ce fut une grande partie de plaisir pour nos trois petits peureux. Ils n'étaient pas encore très-fermes; mais la curiosité l'emportait sur la crainte. Ils avaient néanmoins résolu entre eux de faire bonne contenance, telle chose qu'ils vîssent ou entendîssent, et ils s'étaient promis de ne point se quitter.
Ils trouvèrent M. le Curé avec un jeune homme de dix-huit ans, environ, qu'il présenta comme son neveu, étudiant en chirurgie près la Faculté de Paris. M. de Forbin fit bien rire M. le Curé, en lui apprenant l'effroi qu'il avait causé la nuit à Gérard et à dame Gertrude--Il faut convenir, dit M. le Curé, que le hasard rapproche quelquefois un concours de circonstances qui semblent tellement liées ensemble, qu'elles doivent nécessairement surprendre au premier coup d'oeil. Gérard pensait sans doute à son père au moment où vous vîntes lui parler, et vos paroles se trouvèrent telles qu'aurait pu les proférer le défunt. Que Gérard se soit donc laissé aller d'abord à la surprise, cela se conçoit; mais s'il avait seulement demandé qui lui parlait ainsi, vous répondiez, et tout le prestige était détruit. C'est parce que les gens craintifs, ignorans, ne font jamais de recherches, qu'il circule tant d'histoires qui ont quelque apparence de vérité. A votre arrivée, je rapportais à Ernest, mon neveu, notre aventure de la chauve-souris, et il allait à son tour me raconter un trait qui lui est personnel.
On pria M. Ernest de faire part de ce trait; voici ce qu'il dit: Un jour une domestique de chez mon père étant descendue à la cave, en remonta avec une frayeur sans égale, s'écriant qu'elle venait d'y voir un spectre. On se moqua d'elle; et les plus hardis d'entre quelques voisins descendirent pour vérifier ce rapport; mais ils remontèrent aussi promptement, et avec autant de frayeur que cette pauvre servante. Le bruit courut dans la maison, et se répandit bientôt dans tout le quartier que nous avions un revenant dans notre cave. On y venait en foule pour le voir, et chacun s'en retournait convaincu. J'arrivai sur ces entrefaites; je descendis aussi à la cave; je vis comme tout le monde un grand corps pâle et décharné, debout, absolument nu, et dont les yeux à demi fermés étaient effrayans. Personne n'osait approcher, et l'on me crut perdu lorsqu'on me vit avancer. Je remuai un tonneau pour parvenir à ce corps, il fit un mouvement, tout le monde s'enfuit, et je restai seul avec ce spectre qui était tombé dans mes bras.
VICTOR. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'était que ce spectre, et d'où venait-il?
ERNEST. C'était réellement un mort. Le chariot de l'Hôtel-Dieu qui transporte au cimetière ceux qui décèdent dans cet hôpital, ayant versé la nuit précédente près de notre maison, et les corps étant tombés sur le pavé, celui-ci avait passé par le soupirail de la cave, et comme il était tombé entre deux tonnes, il se tenait droit. Cette découverte détruisait toutes les conjectures qu'on avait pu former; mais telle est la faiblesse humaine, que nous fûmes les seuls qui restâmes dans cette maison; tous les autres habitans la quittèrent, personne n'osant plus descendre dans les caves.
M. DE FORBIN. Voyez comme on se rend esclave, et par conséquent malheureux, par un caractère faible et craintif.
M. LE CURÉ. Etant vicaire d'une paroisse de Paris, j'ai participé à un événement bien extraordinaire, qui fut causé par un enchaînement singulier de circonstances. Un fossoyeur ayant vu ensevelir un homme de qualité auquel, d'après ses dernières volontés, on avait laissé au doigt un anneau d'un grand prix, résolut de le lui dérober. Etouffant le cri de sa conscience qui lui ordonne de ne point violer l'asile des morts, il se rend dans le caveau où l'on avait laissé ce cercueil qu'on devait placer le jour même dans une tombe particulière qu'on préparait dans une chapelle de l'église. Il s'était muni d'une lanterne sourde, et de quelques outils propres à son opération. Ayant vu cet homme ouvrir la porte d'entrée des souterrains, et n'ignorant pas la particularité de l'anneau, je conçus des soupçons. J'avais un moyen de m'en assurer en entr'ouvrant la trappe qui donnait de l'église dans les caveaux de sépulture. Je m'y pris avec assez de précaution pour n'être pas entendu. J'aperçois mon voleur; il ouvre le cercueil, et détachant le linceuil, qui enveloppe le cadavre, il s'empare de la main pour retirer l'anneau funeste qui l'a tenté; les doigts étaient enflés, il n'en pouvait venir à bout; je lui vois prendre son couteau et couper le doigt, où était le diamant. «Malheureux! lui criai-je de toute ma force, qu'ose-tu faire là!»
Il crut sans doute entendre une voix surnaturelle; ces mots le glacèrent d'épouvante. En faisant quelques mouvemens, il renversa sa lanterne, et sa lumière s'éteignit. Je ne distinguai plus rien; mais je l'entendis reclouer le cercueil. Je me rendis à la porte des souterrains pour l'attendre à la sortie; une demi-heure s'étant écoulée, et ne le voyant pas venir, je pris de la lumière, et je descendis. Je trouvai ce malheureux renversé sur le cercueil, et ayant perdu connaissance. Je le rappelai à lui: Vous avez fait une vilaine action, lui dis-je, et vous n'êtes pas sans doute sans vous en repentir; suivez-moi et ne craignez rien de ma part. Ses forces n'étaient pas encore revenues, je voulus l'aider à se relever... dans ce moment ma lumière fut éteinte.--C'est en vain que je veux fuir, me dit-il, celui que j'ai dépouillé me retient toujours; je suis perdu!--Et il s'évanouit de nouveau. J'essayai de l'entraîner; mais il était effectivement retenu. J'allai chercher le suisse; et nous reconnûmes que ce malheureux en refermant le cercueil dans l'obscurité, avait cloué le pan de son habit entre deux planches; voilà ce qui lui avait fait imaginer qu'il était arrêté par la vengeance divine.
Tandis que je lui donnais des secours, le suisse ouvrait le cercueil; jugez de sa surprise! La dernière heure n'était pas encore sonnée pour celui qu'on avait descendu dans le tombeau; l'action de notre voleur l'avait tiré de sa léthargie, et se trouvant à moitié désenseveli, il commença à ouvrir les yeux, à remuer les bras. J'admirai les moyens que la providence avait pris pour soustraire cet homme au sort fatal qui l'attendait. Pendant ce temps-là le fossoyeur revint à lui. Lorsqu'en ouvrant les yeux, il rencontra ceux du prétendu mort fixés sur lui, il en conçut une telle épouvante que sa raison en fut aliénée pour toujours.
ERNEST. Si vous n'étiez pas venu au secours de cet homme, il pouvait périr dans cette situation; une frayeur considérable arrête la circulation du sang, le fait refluer vers le coeur, et peut nous étouffer. Dans un monastère du Frioul, un frère nommé Roch ayant remarqué un religieux qui allait toutes les nuits faire sa prière devant une Statue de Saint-Dominique, ôta cette statue de sa niche, et s'étant revêtu d'un habillement semblable à celui du saint, il se mit dans la même niche à sa place, tenant en main une discipline. Le religieux vint, suivant sa coutume faire sa prière, le frère déguisé le menaça, en remuant sa discipline. Le religieux eut peur et s'enfuit; frère Roch le poursuivit; le religieux ressentit alors une si terrible frayeur qu'il tomba évanoui. C'était le moment où les religieux venaient chanter l'office. Frère Roch alla au plus vîte remettre la statue sur son piédestal, et accourut comme les autres au secours de celui qui était saisi de peur. On trouva que ses cheveux avaient blanchi en un instant, et il mourut peu de jours après sans avoir parlé. Frère Roch, fort repentant, raconta lui-même cette histoire à Thomas Campanelle, qui la rapporte.